LE PHILTRE DANS LA LÉGENDE DE TRISTAN
complir leur destinée, ils brisent toutes les barrières et foulent aux pieds tous les devoirs, suivis dans leur marche triomphale et douloureuse par l'ardente sympathie de la poésie, dont la mission est d'exprimer ce qui sommeille inconscient dans les cœurs, de délivrer l'âme des liens qu'elle sent obscurément peser sur elle. » (i). Une telle passion est nécessairement tragique ; pour que nous puissions croire à cette fatalité impérieuse de la passion — fatalité qui seule peut la justifier — il faut que l'amour se montre réellement « plus fort que la mort ». C'est cette ombre funèbre de la mort inévitable, planant dès le début sur la destinée des deux amants, qui anoblit leurs aventures et transforme une banale histoire d'adultère en un poème empreint de la plus douloureuse mélancolie. Déjà l'un des chantres les plus inspirés de Tristan, le vieux trouvère anglo-normand Thomas, avait pressenti qu'un lien indissoluble existait entre la mort et le breuvage d'amour : « C'est notre mort que nous y avons bue », fait-il dire à Tristan repassant les souvenirs de sa vie (2). Cette même idée domine d'un bout à l'autre le drame de Wagner, et elle apparaît nettement marquée dès la scène capitale du premier acte où Ti istan et Iseut boivent le philtre qui les lie à tout jamais l'un à l'autre.
Wagner ne pouvait guère, en effet, conserver tout à fait intact le motif du « boire amoureux » tel que le lui fournissait la tradition. Chez Gotfrid de Strasbourg, source principale de Wagner, le philtre que Brangien verse par mégarde et sans intention aucune à Tristan et à Iseut, croyant leur offrir un breuvage ordinaire, apparaît comme la cause réelle et effective qui déchaîne la passion des
(1) Revue de Paris, 15 avril 1894, p. 176.
(2) Ici., p. 178.
deux amants. Ce symbole pouvait aisément paraître un peu trop naïf pour le goût du public moderne. Wagner modifia en conséquence du tout au tout la scène du philtre, en lui donnant un sens tout nouveau et fort dramatique. Dans son poème, Tristan et Iseut s'aiment dès leur première entrevue. Après sa victoire sur Morolt (le Morhout des sources françaises), Tristan, grièvement blessé, pénètre à la faveur d'un déguisement chez Iseut, la fiancée de celui qu'il vient de tuer, mais qui seule peut guérir la blessure dont il souffre ; et sitôt qu'il la voit il l'aime. L'amour est non moins subit chez Iseut : au moment où, reconnaissant en Tristan le meurtrier de Morolt, elle se dispose à venger son fiancé, son regard rencontre le regard du blessé; et aussitôt, saisie de pitié et d'amour, elle laisse tomber l'épée qu'elle levait déjà sur lui. Dès lors, quand Tristan ramène en Cornouailles, sur son vaisseau, Iseut qu'il a demandée en mariage pour le roi Marc, Ja tragédie est déjà commencée. Tristan sait qu'Iseut le hait et le croit traître parce qu'il la contraint à devenir la femme d'un autre ; il n'ose pas l'approcher parce qu'il la craint et il la craint surtout parce qu'il l'aime. Pour attiser leur passion, il n'est donc besoin d'aucun philtre d'amour. Mais les deux amants savent l'un comme l'autre que le devoir et la loyauté leur commandent impérieusement d'étouffer la voix de leur amour; la loi humaine la plus sainte, la loi suprême à laquelle toute ûme bien née conforme sa vie, l'honneur, les sépare à tout jamais. Or, ils ne songent ni l'un ni l'autre à transgresser cette loi ; l'idée d'y faillir ne leur vient pas un instant : ils sont incapables de supporter la pensée de vivre dans le déshonneur. — Mais si la vie les sépare, il leur reste la mort; vivants, ils ne peuvent s'aimer; seule la mort peut abaisser l'infranchissable barrière qui s'élève