‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 93 sur 135 · LE RENONCEMEIST CHEZ HANS SACHS · texte numérisé non relu

LE RENONCEMEIST CHEZ HANS SACHS

sans gestes tragiques. Une seule fois, pendant que les deux couples qui lui doivent leur bonheur, Walthcr et Eva, David et jMadelcine unissent leurs voix pour chanter leur félicité nouvelle, Hans Sachs, plus soHtaire que jamais dans ce débordement de joie, laisse échapper un soupir mélancolique qui passe inaperçu au milieu ds l'allégresse de ses protégés : « Devant la douce et noble enfant, volontiers j'aurais chanté ; mais j'ai dû maîtriser la douce peine de mon cœur; c'était un beau rêve du soir , à peine si j'ose y songer I

's war ein schôner Abendtraiim :

dran zu deuten wag'ich kaum» (1).

Au lieu d'aspirer à la mort ou de s'attendrir sur luimême, il ne songe qu'à faire des heureux autour de lui II sait bien, dans sa haute sagesse, qu'ici-bas tout n'est qu'illusion : « Folie, folie î tout n'est que folie ,^ n s'écrie-t-il dans 3-on célèbre monologue du troisième acte ,2). Mais cette fohe qui apparaît dans !es chroniques des villes et dans l'histoire des peuples, cette folie qui tout à l'heure s'emparait des paisibles citoyens de Nuremberg parce qu'un kobold malin avait passé sur !a vieille cité, parce qu'un ver luisant cherchait en vain sa compagne, parce que le sureau embaumait, parce que 3'était le soir de la Saint- Jean, — Hans Sachs ne la hait point. Il l'excuse d'un sourire indulgent. Et il estime que le devoir du sage est de diriger adroitement celte sarabande désordonnée pour qu'elle produise d'heureux effets, pour qu'elle donne naissance, en fin de compte, à une de ces œuvres supérieures qui ne peuvent réussir qu'avec un grain de

(1) Ges. Sc/ir. Vif, 236.

[■2} Ges. Scht'. VII, 233.

folie... Pour se consoler de l'écroulement de son beau rêve, il unit celle qu'il aime à son jeune et heureux rival, il confond la méchanceté de Beck-messer, il réconcilie Walthcr ovec les IMaîtrcs Chanteurs. La résig»îation absolue, la connaissance pessimiste de l'univers devient chez Hans Sachs, comme elle le sera chez Parsifal, un motif d'action, le principe d'une vie nouvelle et supérieure.

Et ce qui donne aux Maîtres Ckanleurs une place à part dans l'œuvre de Wagner, c'est que toute cette action inté. rieure, tout ce drame intime qui se joue au fond de l'âme de Hans Sachs n'apparaît presque pas dans le poème. C'est par la musique seulement que Wagner a noté, avec une parfaite clarté d'ailleurs et un art très conscient de ses effets, les différentes phases de cette évolution sentimentale qui mène l'artisan-poète de l'espoir ému au renoncement douloureux, puis enfin à la résignation sereine et triomphante (i). Peut-être ce procédé original et hardi, dont le dramaturge musicien est seul à pouvoir user, augmente-t-il encore la beauté grave et touchante de la figure de Hans Sachs. Dans ses discours il se met toujours à la portée de ceux qui l'entourent. Et pourtant, on sent, d'autre part, qu'il les dépasse tous infiniment, qu'il se meut dans une sphère où ne pénètre aucun d'eux. Sa sagesse supérieure l'isole absolument de tous ces bons bourgeois de Nuremberg qui s'agitent autour de lui. Aucun d'eux ne soupçonne la profondeur d'âme de ce simple et modeste artisan qui n'est ni riche comme Pogner, ni noble comme Walther, et qui n'occupe aucune fonction propre à le mettre en évidence; il passe, solitaire

(1) Surl'interprétatioQ delà musique des Maîtres Chanteurs voir lepro gramme composé par Wagner pour le prélude du 3° acte {Entwurfe- Gedunken, Fragm. p. 104. s.) et les analyses de Chamberlain [ouvr. cites et d'Erust i^L'Art de R. Wagner, p, 399 s»).

LE CAftACrèRÊ TfÉ HAN'S SACHS 3fiA

et incompris, parmi ses compatriotes affairés et distraits. Seule Éva devine quelque chose des sentiments qui emplissent ce grand cœiir ; elle a l'intuition fugitive qu'elle a été cruelle pour son ami ; elle pressent pendant quelques instants le douloureux mystère qtie Hans Sachs dérobe à tous les yeux ; — mais elle est heureuse :' et dans l'ivresse de son bonheur, elle détourne bien vite les yeux de ces profondeurs inquiétantes où son regard avait plongé un moment. Et le secret de Hans Sachs demeure ainsi caché au fond de son cœur -— ignoré de tous les acteurs du drame, à peine soupçonné du spectateur dont l'attention est absorbée par l'action visible et intelligible, par ce qui se dit et se voit sur la scène, deviné par ceuxlà seuls qui, sous les complications de l'intrigue extérieure, savetït démêler l'idée intime du drame et comprennent la merveilleuse symphonie orchestrale qui donne à la pantomime dramatique si animée et pittoresque sa signification profonde.

Par cette conception nouvelle du caractère et du rôle de Hans Sachs, les Maîtres Chanteurs se rattachent donc, en définitive, très étroitement à l'ensemble de l'œuvre de Wagner et marquent une étape importante dans l'évolution intérieure qui le conduit de nouveau du pessimisme absolu vers un optimisme relatif. Hans Sachs est un « renonçant » comme Wotan ou Marc, mais il n'est pas un vaincu de l'existence ; l'épreuve qu'il a subie n'a pas brisé en lui le ressort vital ; et la pièce se termine par une sorte d'apothéose où Hans Sachs, salué par les acclamations unanimes du peuple, nous apparaît comme le chef spirituel, en quelque sorte, de ses concitoyens. Wagner, revenu de son pessimisme de Tristan, proclame ainsi que l'existence peut avoir un sens même pour ceux qui ont renoncé absolument à tout désir égoïste. Il est intéressant de constater

que ce changement s'accomplit chez lui au lendemain de l'échec de Tannhâuser à Paris, bien avant le moment, par conséquent, où Tavénement au trône dû roi Louis II lui donna les moyens et l'espoir de remporter un succès décisif et de faire triompher en Allemagne sa conception du drame musical. Les idées de Wagner su; la régénération que nous allons étudier au chapitre suivant, et qui se trouvent déjà en germe dans les Maîtres Chanteurs^ sont donc le produit d'une évolution spontanée eiinlérieure, et non, comme on pourrait être tenté de le croire, le résultat du changement heureux qui se produit à partir de i864 dans la condition extérieure de Wagner. Le succès confirma Wagner dans ses dispositions optimistes mais ne les fit pas naître : il avait déjà atteint à l'époque des Maîtres Chanteurs, à un moment où l'avenir était encore bien sombre pour lui, cet état d'âme qu'il traduira, sur la fin de sa vie, avec une si triomphante poésie dans Parsifal.

CHAPITliE IV

RETOUR DE WAGNER EN ALLEMAGNE L'Œuvre de Bayreutii

Réalisation scénique des drames de Wagner

L'aclivilé artistique et intellectuelle de Wagner ne se ralentit pas pendant la dernière période de sa vie. Sans doute il avait, durant ses années d'exil, créé, ébauché ou tout au moins conçu la presque totalité de son œuvre artistique, mais une fois rentré en Allemagne, il lui restait à mettre à exécution ses conceptions, à achever les œuvres commencées ; et cette tâche lui demanda des années de travail. De 1861 à 1867, Wagner mit sur pied les Maîlres Chcmleiirs déjà esquissés en i845 comme nous venons de le voir ; il acheva de i865 à 1874 V Anneau du Nibelu::g interrompu en 1807; il composa enfin de 1877 a 1882 Parsifal dont l'idée première lui était apparue déjà en 1807 pendant la composition de Tristan et Iseut. De même Wagner est, à la fin de ses années d'exil, en possession de la plupart de ses idées esthétiques ou philosophiques ; néanmoins son activité littéraire et critique ne se ralentit pas. Sans modifier ses conceptions essentielles sur la vie et sur l'art, il adoucit néanmoins son pessimisme intransigeant de i854. et arrive peu à peu à une

Page 1