LA TRADITION : BECKMESSER ET LES MAÎTRES
donner son Éva au quinquagénaire Beckmesser qu'elle exècre; volontiers il demanderait conseil à Hans Sachs s'il ne s'était pas déjà trop avancé pour pouvoir reculer. Et il se sent soulagé d'un grand poids lorsqu'il voit, au dénouement, sa fille mariée selon son cœur grâce au savoirfaire et à la ruse bienfaisante de Hans Sachs. — Ainsi Wagner ne se montre ni sévère ni injuste £our les représentants de la règle et des conventions sociales; il raille leurs travers et il flagelle leurs vices, mais sans amertume et sans parti pris ; son drame ne tourne jamais au pamphlet révolutionnaire. Et s'il prend hautement le parti du génie contre la médiocrité envieuse et routinière, il sait cependant montrer avec un humour charmant tout ce qu'il y a de poésie gracieuse et touchante, de saine galté dans Thumble vie bourgeoise qui s'écoule modeste et bornée mais paisible et respectable à l'ombre tutélaire des vieux murs et des vieilles traditions. -
Le vrai sage, selon Wagner, n'est d'ailleurs pas le jeune
révolutionnaire Walther, mais le cordonnier-poète Hans
* Sachs, le plus grand parmi les Maîtres Chanteurs, « le
dernier représentant de l'esprit créateur et artistique du
peuple » (1), qui rêve de concilier le génie avec la règle,
l'instinct avec la tradition. Il est, à Nuremberg, le favori
du peuple dont il possède la confiance et l'amour. Lui, de
son côté, a foi dans le peuple. Tandis que les Maîtres,
imbus de leur science pédantesque des règles, méprisent
le vulgaire, veulent faire de l'art un divertissement de
lettrés et déclarent hautainement : « Là où le peuple a la
parole, je tiens la bouche close » (2), Sachs, au contraire,
tout en respectant pieusement les règles et les traditions,
t) Ges. Schr. IV-, 284. 2) Ges. Schr. V/I, 175.
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voudrait que de loin en loin le peuple fût admis à juger les œuvre* de» Maîtres : « Comprenez-moi bien! leur dit-il. Avouez que je connais à fond les règles et que depuis bien des années je n'ai pas épargné mes peines pour que la corporation garde pieusement le respect de la règle. Mais une fois Tan, il me semblerait sage qu'on mît à l'épreuve les règles mêmes, afin de voir si, dans l'ornière de la coutume, leur forée et leur vie ne se sont pas perdues : si vous êtes encore sur la voie de la nature, celui-là seul pourra vous le dire qui ne sait rien de la tabulature » (1). Il trouverait équitable que dans le tournoi des Maîtres Chanteurs où doit se décider le sort d'Éva, ce fût le peuple qui décernât le prix. « Laissez, dit-il, le peuple prononcer le jugement; son choix sera sûrement d'accord avec celui de l'enfant. » (a) Et de môme qu'il a foi dans l'instinctive sagesse des simples, de môme il devine aussi du premier coup le génie de Walther. Il le défend presque seul contre Beckmesser et les Maîtres Chanteurs qui, scandalisés par la hardiesse et la nouveauté de sa poésie, ne veulent pas lui laisser terminer son chant d'essai. 11 sait en effet que la traditipn n'est pas tout, et qu'on ne peut juger la brillante improvisation du jeune chevalier d'après les règles étroites de la tabulature : « Aucune règle ne s'appliquait, dit-il, el pourtant H n'y avait dans cette poésie nulle faute. C'était une vieille chanson, et pourtant si nouvelle, comme le chant des oiseaux dans le doux mois de mai. Qui l'entendrait, et, dans sa folie, voudrait chanter comme l'oiseau, ne récolterait que rires et moquerie. La douce loi du printemps et de l'amour ont inspiré son cœur : il a ckaalé comme la aéotcilé le lui commandait t.... A Toiseau
(i) Ges. Schr. VII, 174 •• (*) Gd. Schr. VU, 174.