NAISSANCE DE LID^ÉE DE BAYREUTH
il apprécie avec une très grande justesse le degré d'idéalisme qu'on peut réellement obtenir du nombreux personnel qui collabore à la représentation d'un drame musical, et il sait faire à l'esprit du siècle les concessions nécessaires pour ne pas mettre en péril ses entreprises. Bref son intransigeance d'artiste et de théoricien est toujours tempérée par le sentiment très net et très exact du présent et de ses nécessités ; il est tout à la fois un idéaliste convaincu et un réaliste habile qui sait choisir avec un tact très sûr les moyens propres à le conduire au succès.
C'est en septembre i85o, après la représentation de Lohengrin à Weimar, au moment où il concevait le projet d'un drame sur le Jeune Siegfried^ qu'apparaît pour la première fois dans la correspondance de Wagner, l'idée de construire un théâtre spécial pour y faire jouer son œuvre (i). S'il venait un jour à disposer d'une somme de 10.000 thalers environ, écrit-il à son ami Uhlig, il ferait construire dans une prairie des environs de Zurich un théâtre en poutres et en planches ; il organiserait sur place un chœur et un orchestre composés pour une bonne part d'amateurs ; il ferait venir du dehors les chanteurs les plus aptes à créer les grands rôles de son drame. Il convierait, par la voie des journaux, tous les amateurs de musique d'Allemagne à cette solennité dramatique ; il
(1) Sur la geuèse et la réalisation de l'idée de Bayreuth, voir J. van
Santen Kolff, Aus der Geschichte des Bayreuther Gedankens [Bayr.
Blâller, 1892, p. 21 ss. 95 ss. 170 ss.), Chamberlain, H. Wagner, p. 313 ss.
— Les principaux documents se rapportant à la fondation du théàlre de
Bayreuth sont : Les tomes IX et -Ydes Ges. Schr.; Das Bayreuther Werk,
Briefeund Dokumente aus den Jahren, 1871 -1S70 [Bayr. ttlàtler, 188*î,
p. 1 ss.) ; Heckel, Die Biihnenfeslpiele in Batjrcutfi, 1891; K. Heckel,
•riefe H. U agners an E. Heckel, Berlin, 1899. — Sur l'histoire du théâtre
e Bayreuth depuis 1876 jusqu'à nos jours, voir les nombreux articles et
rochures parus en 1896 à l'occasion du 20e anniversaire de la représen-
ation de Y Anneau ; citons en particulier l'article de Chamberlain, Bayr.
UâlUr, 1896, p. 1 ss.
3j4 RÉALISATION SCÉNIQUE DES DRAMES DE WAGNER
inviterait de même toute 1$ jeunesse de Zurich, étudiants, sociétés de chants, etc, ; l'entrée serait gratuite pour tout le monde, Lorsque tout serait prêt, il ferait jouer trois fois dans l'espace d'une semaine Skgfried% après quoi le théâtre serait démoli et la partition brûlée. « Aux gens à qui la chose aurait plu, je dirais alors: eh bien! faites de même. Et s'ils voulaient entendre une œuvre nouvelle de moi, je leur dirais : A vous de rassembler l'argent nécessaire » (1),
Au moment même où il échafaudait dans son imagination ce grand projet, Wagner était le premier à se rendre compte de tout ce qu'une pareille idée avait de chimérique. Aussi, malgré le mépris qu'il ressent pour les théfttres d'opéras, se montre-t-il & cette époque 1res préoccupé d'assurer à ses drames une diffusion aussi large et aussi rapide que possible sur les scènes lyriques de l'Allemagne : il souhaite ardemment d'être joué et cela non pas seulement pour gagner un peu d'argent, mais aussi dans l'intérêt de sa gloire ; ce désir est même si vif que, comme nous l'avons vu, il lui arrive d'autoriser des représentations vraiment défectueuses de ses œuvres. Son projet de monter un théâtre spécial pour ses drames sur la légende des Nibelungen reste pour lui à l'état d'espoir indéterminé ; mais cet espoir lui est cher et lui donne le courage nécessaire pour continuer son œuvre. Il a le sentiment d'avoir sacrifié Tannhàuser et Lohengrin à ses besoins d'argent, de les avoir vendus au monde d'Alberich, à la société capitaliste. V Anneau du Nibelung ne doit pas subir le même sort : à aucun prix il ne sera l'objet d'un trafic (2).
Lettres à Ublig, p. 59 f.
Lettres à Liszt, /, 291,
FORME PBIM1T1VB DB L'iDÉB DE BAYREUTH 375
Dès qu'il a conçu, en i85if le plan d'ensemble de la tétralogie, Wagner renonce de parti pris à toute idée de représenter cette œuvre gigantesque sur une des scènes lyriques d'Allemagne. Il est décidé à ne pas tolérer d'exécution partielle de Y Anneau avant d'avoir organisé lui-même une fête solennelle où les quatre drames seront joués consécutivement. Aussi écritril immédiatement à Liszt à qui il avait promis le Jeune Siegfried pour le théâtre de Weimar, afin de se dégager dé cette promesse. 11 veut consacrer trois ans de sa vie à achever sa tétralogie, puis construire un théâtre sur les bords du Rhin (1), et, après un an d'études, y faire représenter solennellement son œuvre. « Si extravagant que soit ce plan, écrit-il à Uhlig, c'est à lui seul, cependant, que je oonsacre ma vie et mon art. Si je le réalise, j'aurai vécu une vie splendide; si j'échoue, je serai mort & une belle tâche » (2). Deux ans plus tard, son plan s'élargit encore : il rêve d'organiser dans son théâtre spécial un cycle de représentations modèles de tous ses drames y compris Y Anneau (3). Et pendant quatre ans encore il travaille à sa grande œuvre, soutenu par cet espoir incertain, Résolu à tout risquer pour la réaliser; s'il meurt avant d'avoir fait jouer VAnneau, il léguera la partition à Liszt avec mission de la brûler si lui non plus ne parvient pas à la faire exécuter dans l'esprit voulu (4). Mais en 1857 il se lasse enfin: devant le refus de l'éditeur Hârtel de lui acheter d'avance la parti-
(1) Wagner tient dès l'origine à ce que son théâtre modèle soit édifié drtns une petitu ville u loin de la fumée et de la peste industrielle de notre civilisation urbaine » (Lettre à Liszt, /, 161); mais il hésitait encore à ce moment entre les bords du Rhin, Weimar ou Zurich.
(2) Lettres * Uhlig, p, 120 (12 nov. 1-51) ; Lettres à Liszt /, 149 (20 ot. 1851). — Les mêmes idées sont exprimées publiquement dans la Communication à meê ami$. (Ges. Sohr. JV, 343).
(3) Lettres à ftûckel, p. 17.
(4 Lettres à Liai, //, 60.
tion de V Anneau, le découragement s'empare de lui, en dépit des exhortations de Liszt qui lui garantit que V Anneau sera représenté moins d'un an après son achèvement. Il est saisi du désir irrésistible de voir et d'entendre de nouveau un drame de lui sur une scène lyrique de France ou d'Allemagne. Il interrompt l'exécution de la tétralogie, pour composer rapidement Tristan, et, mettant de côté son grand projet de théâtre modèle, il tente de nouveau la fortune sur les scènes lyriques existantes. Mal lui en prend d'ailleurs : car Tannhàuser est sifflé à {Paris ; et tous ses efforts pour faire représenter Tristan à Strasbourg ou à Paris, à Karlsruhe ou à Vienne échouent lamentablement.
Plus découragé que jamais, n'attendant plus rien de l'avenir, presque résigné à laisser ï Anneau inachevé, Wagner se décide en 1862 à publier du moins le poème de sa tétralogie. Dans une préface qui respire une profonde mélancolie, il expose encore une fois le grand projet de théâtre modèle qui hantait depuis si longtemps son imagination, et dont il avait, onze ans auparavant déjà, lancé l'idée parmi le public dans sa Communication à mes amis. Ses convictions n'ont pas varié : il veut toujours un théâtre spécial construit non dans un grand centre mais à la campagne ou dans une petite ville ; un orchestre placé en contre-bas et dissimulant aux spectateurs la vue des instrumentistes et du chef d'orchestre ; des représentations solennelles données à intervalles éloignées devant un auditoire d'invités et d'artistes, non devant le public payant, sceptique et blasé des grandes villes. Wagner n'a guère modifié ses desiderata que sur un point : le théâtre modèle ne doit plus être une construction éphémère destinée à disparaître après les représentations de YAnneo mais une institution permanente ; il doit devenir