INTERVENTION DU ROI LOUIS DE BAVIÈRE
temple durable d'un art nouveau, régénéré, radicalement différent de l'opéra traditionnel, d'un art idéaliste, authentiquement « allemand », et dont le triomphe serait un bienfait inestimable pour la nation tout entière. Deux voies, disait-il, se présentaient à lui pour réaliser ce programme. Ou bien une association de riches amateurs d'art mettrait à sa disposition les fonds nécessaires pour mener à bien cette vaste entreprise; ou bien il faudrait qu'un prince, convaincu de l'influence moralisatrice incomparable que pourrait exercer ce théâtre modèle, se décidât à consacrer à l'organisation de grandes solennités artistiques les sommes inutilement gaspillées à l'heure présente en subventions aux théâtres d'opéra. Et Wagner concluait en posant cette question anxieuse • oc Ce prince se trouvera-t-il? » (1).
Son appel, on le sait, fut entendu. A peine monté sur le trône, le roi Louis II de Bavière faisait appeler auprès de lui le grand compositeur pour lui fournir les moyens de mener à bonne fin son œuvre artistique. Au sortir de sa première audience auprès du roi, Wagner écrivait le 4 mai 1864 à ses amis des mauvais jours, les Wille, à Mariafeld : « Aujourd'hui je fus conduit chez le roi. Il est, pour son malheur, si beau, si riche d'esprit et de cœur, si splendidement doué, que sa vie, je le crains, s'écoulera, fugitive comme un rêve divin, en ce monde bas et vulgaire. l\ m'aime avec la ferveur et le feu d'un premier amour : il est au* courant de tout ce qui me concerne et me comprend comme ma propre âme. Il veut que je reste toujours auprès de lui, que je travaille, que je me repose, que je fasse jouer mes œuvres ; il me donnera
>ut ce dont j'ai besoin; je dois terminer Y Anneau et il le
11) Ges. Schr. VU, 284.
3j8 RÉALISATION 8CÉNIQUE DES DRAMES DE WAQXER
fera représenter comme je le veux. » (1). Le grand projet de théâtre modèle entrait, dès lors, dans une phase nouvelle. Pour préparer le terrain aux innovations qu'il méditait, Wagner commença par organiser des représentations solennelles en se servant des ressources dont disposait Topera royal de Munich; il s'agissait pour lui de montrer ce que pouvait son art et de commencer l'éducation esthétique du public; c'est dans cette pensée qu'il fit jouer le Vaisseau-fantôme et TannhUuser et que, surtout, il mit en çcène Tristan avec un soin minutieux. En même temps, pour former les instrumentistes et acteurs dont il avait besoin pour représenter ses drames, et pour développer parmi les artistes allemands le sentiment de style et du grand art, il proposait la création & Munich d'une École de Musique, dont il exposait l'idée générale et l'utilité dans un rapport qui fut adressé au roi le 3i mars i8G5 et soumis dès le mois suivant à une commission. Enfin le'plan du fameux théâtre modèle, où devaient être données les grandes représentations organisées et préparées par la future École de Musique était demandé à l'architecte Gottfried Semper qui, dès le mois de janvier i865, venait à Munich pour s'entendre à ce sujet avec le roi et avec Wagner. La grande idée de Wagner allait ainsi être réalisée intégralement, à cela près que le théâtre modèle devait être situé non pas à la campagne mais dans la capitale de la Bavière : il est difficile de reprocher à l'artiste celle concession, après tout secondaire, faite à son royal protecteur.
Le départ de Wagner en décembre i865 — départ qui, comme on le sait, fut imposé par un véritable déchaînement de l'opinion publique auquel le roi lui-même dut
Deutsche Rundschau, t. 10. p. tfn.