‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 112 sur 192 · WAGNER ÉCHAPPE AU PESSIMISME ABSOLU · texte numérisé non relu

WAGNER ÉCHAPPE AU PESSIMISME ABSOLU

cette volonté, de développer le plus possible tontes ses énergies et cela en soumettant ou en absorbant d'autres êtres. Or à l'école de la douleur l'homme apprend peu à peu à concevoir l'identité de tous les êtres : il arrive peu à peu à se rendre compte qu'il est à la fois la volonté quî prend conscience d'elle par la souffrance ressentie en face de l'obstacle où elle se heurte, et aussi l'obstacle même qui arrête cette volonté et l'empêche de se satisfaire ; et ainsi il comprend que cette volonté égoïste, dans son appétit insatiable de puissance, se meurtrit perpétuellement ellemême, qu'elle est par conséquent en réalité une négation. Lorsque ce sentiment le remplit tout entier, il en arrive logiquement à nier cette volonté égoïste, à nier cette négation. Or qu'est-ce que la négation d'une négation si ce n'est une affirmation (1). Et en effet l'acte même par lequel la volonté se nie, loin d'être une sorte de suicide, d'anéantissement de la volonté est au contraire l'acte de volonté le plus puissant qu'il nous soit possible de concevoir. L'énergie de la volonté est plus forte encore chez le saint que chez le héros même. D'après un usage constant de l'église chrétienne, seuls les individus parfaitement sains et vigoureux étaient admis à prononcer le vœu de renoncement absolu au monde, tandis que ce vœu était interdit à tous ceux dont la force physique était amoindrie soit par des tares corporelles soit par des mutilations. Il y a dans celte coutume une sagesse profonde. Ce n'est pas en nffai* bli&sant sa volonté mais en Yexallant que l'homme peut arriver à la négation de la volonté. L'existence du saint n'est pas une anticipation de la mort mais bien un état supérieur de la vie, auquel nul ne peut atteindre sinon par un effet presque surhumain de la volonté (2). Il n'y a donc

(1) Ges. Schr.X, 244 s.

(2) « Dur f en wir auch verschiedene Veranlcwtungen als Bcccgfjrûnàp. rrt

3ga | A DOCTRINE DE LA RÉGÉNÉRATION

pas à proprement parler, pour Wagner, de négation, mais seulement une conversion ( Umkehr) de la volonté. C'est dans le monde actuel, en effet, que la volonté égoïste et acharnée à se faire souffrir se nie réellement elle-même ; c'est dans la vie sainte que la volonté, abjurant l'égoïsme, s'affirme au contraire véritablement.

L'univers n'est donc pas, comme le veut Schopenhauer, immuablement et irrémédiablement mauvais, mais susceptible au contraire d'accomplir une évolution, de se modifier en bien ou en mal. Le monde moderne est, il est vrai, radicalement pervers, à quelque point de vue qu'on le considère. Ni l'État capitaliste et militaire, ni l'Église devenue elle aussi une puissance temporelle, ni la morale utilitaire, ni la science matérialiste, ni l'art industriel ne trouvent grâce aux yeux de Wagner ; dans toute notre civilisation si fière de sa grandeur il voit l'œuvre néfaste, maudite, vouée à la mort, de la volonté égoïste. Mais le mal du moins, n'est pas sans remède ; il n'est pas inhérent à l'essence môme de la vie, il est le produit d'une évolution historique dont il importe de connaître les phases et de déterminer les causes. — Or cette évolution ne se fait pas, selon Wagner, dans le sens d'un progrès continu ; il n'a que du mépris et presque de la haine pour les esprits superficiels qui voient dans tout changement un changement en mieux, qui tiennent par exemple l'accroissement des connaissances humaines et le perfectionnement du machinisme pour un progrès véritable et ferment les yeux sur la corruption toujours croissante de la société moderne. — D'autre part l'évolution universelle n'est pas non plus une décadence continue et nécessaire, comparable à la débiter vollstàndigcn Abwendung des Willens vom teben annehmt so eharakterisirl sich dièse doch immer als hôchste Energie des Wilk telbst. » {Ges. Schr. X, 279).

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