POSSIBILITÉ D'UNE RÉGÉNÉRATION
chéance naturelle qu'amène la vieillesse et qui aboutit inévitablement à la dissolution et à la mort. Wagner croit à la vérité discerner dans l'histoire de l'humanité des indices permettant de supposer que notre race a, sous la pression de causes extérieures d'une irrésistible puissance, subi une profonde dégénérescence dont les effets se montrent de siècle en siècle plus distinctement. Mais cette hypothèse est la seule qui puisse, selon lui, illuminer d'un rayon d'espoir notre détresse présente. Si l'homme fut bon primitivement et si nous arrivons à reconnaître les causes qui ont amené sa chute, nous pouvons en effet espérer un jour qu'il se relèvera. L'homme déchu, dévié de sa voie, est en proie à des souffrances toujours croissantes ; mais à la rude école de la douleur, il verra se révéler à lui l'énigme de l'univers, il comprendra la raison d'être de sa chute. Il pourra alors, par un effort conscient, réagir contre les causes de sa déchéance et, après des siècles d'inconscience, d'erreur et de misère, trouver dans la conversion de sa volonté, le salut et le bonheur (i). Telle est, dans ses grandes lignes, la croyance dont Wagner s'est fait l'apôtre : vt Nous reconnaissons, dit-il, la cause de la décadence historique de l'humanité ainsi que la nécessité d'une régénération ; nous croyons à la possibilité de cette régénération et nous nous vouons à la réalisation de cette espérance dansttous Tes ordres de faits » (2).
Cette décadence et cette régénération intéressent l'être humain dans son intégrité. Tout se tient en effet dans la nature : la santé physique, la morale, la science, l'or» ganisation sociale, la religion sont en étroite corrélation
(1) Wagoer considère révolution historique de l'humanité comme « die
\idenvollt Période der Ausbildung seines Bewusztseins »ou encore comme
die strenge Schule des Leidens, welcht der Wille in seiner Blindheil
itchselbst auferlegle, um sehendzu werden » {Ges. Schr. «¥,236, 245).
(2i Ges. Schr. X, 263.
3g4 LA DOCTRINE DE LA RÉGÉNÉRATION
les unes avec les autres. Toute modification d'un de ces facteurs entraîne une modification correspondante des autres facteurs, sans qu'il soit d'ailleurs possible d'indiquer en général avec quelque certitude quel phénomène a précédé ou engendré l'autre. L'évolution de l'humanité peut être envisagée comme un fait physiologique ou moral, intellectuel, social ou religieux. Elle est, à la fois, tout cela ; un progrès physiologique, par exemple, amènera nécessairement un progrès moral ou religieux ; mais ce progrès physiologique, à son tour, ne sera possible que s'il est accompagné du progrès moral ou religieux correspondant. C'est donc l'homme tout entier qui se modifie en bien ou en mal, celte modification essentielle se traduisant par une série de changements partiels et parallèles. Pratiquement nous sommes bien obligés d'examiner l'évolution humaine sous chacun de ses aspects particuliers, de l'étudier successivement comme phénomène physiologique, social, intellectuel, religieux, artistique. Mais il importe de ne pas perdre de vue, en procédant de la sorte, que ces diverses études partielles décrivent en réalité un seul et même phénomène.
Si nous envisageons d'abord l'évolution humaine en tant que phénomène physiologique, nous constatons, d'après Wagner, que deux causes ont~ amené, la dégénérescence de la race blanche : la mauvaise alimentation, qui de l'homme primitivement frugivore a fait un carnassier, et le mélange des races qui a profondémen
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altéré le tempérament primitif et les vertus héréditaires des antiques Aryas. Ces deux causes ont eu pour effet une altération du sang même, chez les peuples modernes et en particulier chez le peuple allemand, altération qui doit être regardée comme la raison physiologique, comme le principe initial de cette corruption profonde qui apparaît aujourd'hui au sein des nations européennes.
L'homme naturel, innocent et heureux dont Wagner avait jadis tracé limage idéale dans son jeune Siegfried, il ne le conçoit plus, maintenant, sous les traits du Germain beau et vigoureux, toujours prêt à la guerre et aux aventures, belliqueux pour le plaisir de mesurer sa force avec celle de ses rivaux, et inaccessible à la peur. C'est maintenant l'Hindou des temps primitifs qui charme son imagination, l'Hindou adouci, assagi par une religion apaisante : « Une nature féconde et généreuse leur offrait d'elle-même ce qui leur était nécessaire pour satisfaire aux besoins de la vie; la vie contemplative, la sérieuse méditation pouvait amener ces hommes, libres de tout souci pour leur nourriture, [à réfléchir profondément sur la nature de ce monde où, comme le leur avait montré leur expérience passée, régnait le besoin, le souci, la dure nécessité du travail et même de la lutte et du combat pour la possession des biens matériels. Au Brahmane, plein du sentiment d'avoir été en quelque sorte rendu à une vie nouvelle, le guerrier apparaissait comme nécessaire en tant que gardien de la sécurité extérieure, et pour cette raison aussi, digne de pitié ; le chasseur, par contre, lui inspirait une profonde horreur, et le bourreau des animaux domestiques lui semblait tout à fait inconcevable. » (1) Ces hommes aux mœurs si douces savaient
(1) Ges. Sckr. X, 226.
pourtant faire preuve à l'occasion d'une force d'âme sans égale : aucune torture, aucune promesse ne put jamais les faire renoncer à leur foi religieuse ; et Wagner cite avec admiration l'histoire touchante de trois millions d'Hindous qui, au cours d'une famine amenée par les spéculateurs anglais, se laissèrent mourir de faim plutôt que de toucher à leurs animaux domestiques (1). Mais l'homme primitif, végétarien et paisible, qui refuse de verser le sang de ses semblables et de ses frères inférieurs les animaux, dégénère peu à peu sous la pression des circonstances extérieures. Transporté, au cours de ses migrations, dans des climats moins cléments, il devient, pour échapper à la faim, chasseur et Carnivore ; il apprend à se nourrir de la chair des animaux domestiquas. Dès les premiers temps de Thistoire, nous le voyons ainsi se transformer en une bête de proie avide de sang et se plaisant, finalement, à tuer non pas seulement pour satisfaire sa faim, mais pour le plaisir de tuer. Cette bête de proie conquiert de vastes étendues de pays, subjugue les races frugivores, fonde par des guerres successives de grands empires, dicte des lois et crée des civilisations pour jouir en paix de son butin. Aujourd'hui elle est plus dangereuse et plus sanguinaire que jamais ; elle a perfectionné d'une manière effroyable les engins de destruclion, elle s'épuise en stériles armements, et vit dans un état de « paix armée », périodiquement interrompue par d'effroyables boucheries. Puis, à côté de l'homme de proie militaire, s'est développé, au courant des siècles, l'homme de proie spéculateur, aussi redoutable et aussi meurtrier quoique moins brave que le premier, et dont l'action dévastatrice s'exerce sans interruption sur la masse du peuple qu'il voue à la misère
(1) Ges. Schr. A", 225.