‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 117 sur 192 · INVRAISEMBLANCE DES THÉORIES VÉGÉTARIENNES DE WAGNER · texte numérisé non relu

INVRAISEMBLANCE DES THÉORIES VÉGÉTARIENNES DE WAGNER

tariens aujourd'hui, regardaient, à l'époque ancienne la nourriture animale comme préférable à la nourriture végétale ; de môme il n'est guère possible de faire ni de Pythagore ni de Jésus-Christ des apôtres du .végétarisme comme Wagner essaye de le faire. Si Ton se place au point de vue purement scientifique, les doctrines de Wagner sur l'alimentation restent donc pour le moins sujettes à caution (i).

Ses théories sur les races humaines n'ont pas seulement provoqué des contradictions : elles ont soulevé contre lui d'ardentes haines. Le Judaïsme dans la musique, lorsqu'il fut réédité en 1869, donna lieu à plus de 170 répliques souvent fort violentes; les partisans de Wagner prétendent même que l'hostilité acharnée rencontrée par Wagner dans la presse s'expliquerait, en partie au moins, par ce fait que les Juifs exercent, surtout en Allemagne, une influence prépondérante . sur un très grand nombre de journaux et ne lui ont jamais pardonné ses diatribes «contre leur race. — Nous n'avons pas, bien entendu, à apprécier les théories de Wagner sur ce sujet ardemment controversé ni à décider s'il a, oui ou non, calomnié les Juifs, et si le péril qu'il signale est imaginaire ou non. Nous ne voyons pas quel intérêt il pourrait y avoir à prétendre trancher ici en quelques lignes la question juive. Par contre il nous parait important de montrer que le point de vue de Wagner ne doit nullement être confondu avec celui de la

(1) C'est ce que recconnaît même l'un des adeptes les plus convaincus de

la doctrine wagnérienne, Chamberlain, qui signale les invraisemblances des

hypothèses physiologiques et historiques de Wagner et recommande de ne

pas prendre trop à la lettre des théories qui sont plutôt des symboles, des

* lages poétiques que des explications scientifiques. Le fait sur lequel Wa-

er base tout son système et qu'il regarde comme indiscutable est un fait

lérieur : la foi dans la régénération morale et religieuse. 11 n'attache

'une importance secondaire à son essai d'une traduction physiologique de

fait intérieur (R. Wagner, p. 162 s.)

4<)6 LA DOCTRINE DE LA «éfiéwéliATION

plupart des antisémites. Pour ces derniers, «a effet, la question juive est avant tout une question économique : ils voient dans le Juif un concurrent dangereux et peu scrupuleux dans la lutte pour l'argent, et ils cherchent à se débarrasser de lui en dénonçant aux chrétiens le péril qui les menace. Wagner au contraire ne reproche nulle ment aux Juifs de pratiquer mieux que les chrétiens la concurrence vitale, mais bien de la vouloir plus fortement que les autres peuples : il les accuse, à tort ou è raison, de posséder à un degré éminent cet instinct de la lutte égoïste pour la vie, instinct qu'il juge pernicieux et qu'il voudrait détruire dans le cœur humain. Il ne combat donc par les Juifs en tant qu'individus ; mais il combat Vinstinct juif — entendant par là cette tendance, sans doute éternellement humaine, qui pousse l'homme à convoiter égolstement pour lui les biens matériels, non pour satisfaire ses besoins immédiate, mais pour le plaisir de posséder et d'être puissant. — C'est pourquoi aussi il ne conclut pas, comme les antisémites, à la nécessité d'une croisade contre le Judaïsme. Il convie tous les hommes de bonne volonté k unir leurs efforts en vue de la régénération — les juifs aussi bien que les chrétiens. Seulement il constata que, chez les Juifs, l'instinct même de la race s'oppose à la « conversion » de la Volonté, à l'abdication du Vouloir-vivre égoïste. Il leur crie donc :

« Prenez part résolument à l'œuvre de rédemption

et nous marcherons alors la main dans la main ! Mais songez qu'une seule chose peut vous délivrer de la malédiction qui pèse sur vous : la rédemption d' Ahasvérus — - Y anéantissement l » (1). Pour devenir

(1) Gea. Sc/tr. V, 85. Wagucr dit encore : « Gemeinscfiaftlich mit a Mensch werden, hriszt fur den Juden aber zu aller n&ckst sortiel alft phôren Jvde zu sein •>.

HJGBMENTS T>E WXGNfcR SUA LES ttJIFS 4°7

« homme » il faut que te Juif anéantisse fen lui te « juif », eu d'autres tenues qu'il sache vaincre en sol ï'ihstinct dominant de sa t&ce.

De môme que les théories de Wagner sur le judaïsme ont excité contre lui les colères des Juifs de môme ses théories sur les races latines et en particulier ses jugements sur les Français ont à tel point froissé notre sentiment patriotique que pendant de longues années l'exécution .des ouvrages de Wagner est dévenue de 6e fait, impossible en France. Il n'y a pas à se dissimuler, en ôtfet, que sa « psychologie des peuples » est assez désobligeante pour nous (1). Àui yeux de Wagner, la race latine 4 profondément subi l'influence de la race sémitique. Chez lie Français, en particulier, apparaît une tendance innée à se donner en représentation, à vouloir toujours se faire admirer, à n'agir qu'en YUe de la gloire. Tandis q\ifc le Français est essentiellement comédien et cherche avant tout à « paraître », le Germain, et parmi les Germains plus spécialement l'Allemand, est au contraire désintéressé et « objectif » ; c'est lui qui est le véritable représentant de la race aryenne et qui est appelé h jouer le rôle principal dans l'œuvre de la régénération. V « esprit allemand » tel qu'il se révèle chez les grands maîtres de l'art allemand n'est autre chose que l'esprit d'objectivité, de dévouement instinctif à Fidéal. Et c'est cet esprit d'objectivité qui fait la grandeur du peuple allemand dans toutes les manifestations de sa vie nationale. Wagner, pendant quelque temps, est môme allé jusqu'à identifier F « esprit allemand » tel qu'il apparaît dans les œuvres des grands artistes de l'Allemagne avec un autre « esprit

(i) Sur la définition de l'esprit français et dte l'esprit allemand, voir ce que nous avons dit plus haut, p. 385.

allemand », celui qui a triomphé à Sadowa et à Sedan, et il a célébré les victoires des armées prussiennes comme des triomphes de « l'esprit allemand » (1). — Sur ce dernier point il est évident qu'un Français se ralliera difficilement à la manière de voir de Wagner. Aussi bien, des voix se sont-elles élevéesr en Allemagne môme, pour protester contre une pareille interprétation des faits : le plus génial des disciples de Wagner, Nieusche, s'est efforcé d'établir que la guerre de 1870 n'a nullement été la victoire de la « culture allemande » sur m « culture française », mais que le triomphe des armées allemandes a été amené par des causes toutes différentes (2). Il n'ist que juste, d'ailleurs, de reconnaître que Wagner luimême a notablement modifié ses convictions dans les dernières années de sa vie, et qu'il n a pas hésité à dire parfois à ses compatriotes de aures vérités. Lo?> qu'après la guerre de 1870 il s'engagea dans la -grande entreprise de Bàyreuth, il ne tarda pas à faire, à se* dépens, l'expérience que l'idéalisme artistique n'éU it pas en progrès dans le nouvel empire allemand. Et après avoir, en i865, lancé dans le monde sa définition de l'esprit allemand, il ne craignit pas, quelques années plus tard, de compromettre sa popularité en constatant publiquement que l'esprit qui présidait aux destinées de l'Allemagne impériale lui paraissait fort différent de l'esprit allemand de Bach, Beethoven ou Goethe et qu'il ne se sen-

(1) Voir en particulier An dos deulsche Heer vor Paria (Ges. Schr. IX, 1 s.) et Gcs. Schr. X, 52. La joie que lui causa le triomphe de» armées allemandes a aussi iuspiré à Wagner sa trop fameuse « comédie dans U style antique » Eine Kapitulalion où ce ? entimeut d'allégresse, légitime à coup sûr chez un patriote allemand, se fait jour sous une forme si étrange et d'une manière si profondément blessante pour le sentiment français, encore que Wagner se dérende, très sincèrement sans doute, d'avoir v ridiculiser une nation vaincue.

(2) Nietzsche Werke, I, 179 ss.; cf. H- Lichlenberger. La Philaso de Nietzsche, p. 55 s.

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