‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 118 sur 192 · JUGEMENTS DE WAGNER SUR LES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DE WAGNER SUR LES FRANÇAIS

tait plus qualifié, désormais, pour dire ce qui était « allemand » et ce qui ne Tétait pas (1). Nous imiterons son scepticisme, et, de môme que nous n'avons pas décidé si oui ou non le Juif était l'incarnation du Vouloir-vivre égoïste, nous renonçons aussi à savoir s'il est vrai que le Français soit vaniteux et l'Allemand objectif. Mais en tout état de cause, et quel que soit notre sentiment intime sur ces théories, je ne crois pas que notre patriotisme ait à prendre ombrage de ces doctrines ethnographiques et qu'il nous faille traiter Wagner en ennemi parce qu'il a soutenu des opinions peu flatteuses pour notre amourpropre national. Il n'est, en réalité, pas plus gallophobe qu'il n'est antisémite; et de môme qu'il ne pousse pas à la guerre de races, de môme il ne cherche pas non plus à entretenir les haines de peuple à peuple. Ce sont des arguments d'ordre scientifique et non d'ordre sentimental qui résoudront les questions posées par Wagner, — si jamais elles doivent ôtres résolues; et nous aurions, à mon sens, singulièrement mauvaise grâce à nous indigner de rencontrer sous la plume de Wagner des opinions à peu près identiques, en somme, à celles professées par un des nôtres, par un gentilhomme et diplomate français, le comte de Gobineau (2).

(1) Voir surtout Ges. Schr. X, 51-53 et 254 s. — Je recommande en particulier la lecture de ce dernier passage à ceux qui se représentent Wagner comme un chauvin exalté et gallophobe. 11 condamne au nom de sa doctrine de la régénération l'insatiable et stérile désir de puissance qui dévore les représentants officiels de l'Empire. Il critique sans ménagements le traité de Francfort, « dièse zu sleier neuer Kriesgsbereilheit geradezu anleitende Abmachang » ; d'après lui, la guerre de 1870 aurait dû se terminer par un traité qui eût servi de prélude à la paix universelle : « es waren demnach nichl Festungen zu erobern, sondern zu schleifen nicht Pfânder der zukùnfligen Kriegssicherheit zu nehmen sondern Dfânder der Friedenssicherung zugeben; wogegen nun hisloriche ftechte

egen historische Anspriiche, aile àufdas fiecht derEroberung begriindet, inzig abgewogen und aussehlàglich verwendet wurden.»

(2) Gobineau regarde, tout comme Wagner, le Germain comme le repréentant Je plus brillant ou en tout cas le moins dégénéré de la race aryenne.

4lO LA DOCTRINE DE LA RÉGÉNÉRATION

Enfin il ne faut pas oublier que les théories physiologiques et ethnographiques de Wagner n'ont, en dernière analyse, qu'une importance assez secondaire dans la doctrine de la régénération. Wagner n'est ni un hygiéniste ni un anthropologiste, et sa doctrine empirique, de la régénération ne peut pas avoir de prétentions à l'originalité Qu'elle ait pu lui être suggérée, dans une large mesure, par des impressions personnelles, nous n'en disconvenons pas (1). Mais elle n'en est pas moins fondée, pour une bonne part aussi, sur les observations des deux auteurs que Wagner cite expressément à diverses reprises comras les garants scientifiques de ses théories, Gleîzès et Gobineau. — La doctrine générale de la régénération repose mi première ligne sur des expériences intérieures, sur des convictions morales, intellectuelles et religieuses; la partie empirique de cette doctrine, au contraire, cet une sorte de corollaire que Wagner a cru pouvoir tirer de ses principes, une tentative probablement malheureuse, en tout contestable pour formuler ce qui correspond, dans le domaine des faits matériels, à un certain état d'âme, à un

il considère que toute la civilisation européenne est germanique et chrétienne. Ce second caractère d'ailleurs ne serait pas, à Ses yeux, le principal : il est des nations qui peuvent être chrétiennes ou le devenir sans avoir pris part à notre culture. Le caractère germanique de notre civilisation est a*i contraire essentiel, car la où n'a jamais pénétré l'élémeut germanique. I.i civilisation telle que nous l'entendons n'existe pas non plus. — On toit que la théorie de Gobiueau — que Wagner a connue longtemps après que ses idées ethnographiques étaient déjà arrêtées dans son esprit — est au moins aussi flatteuse pour l'orgueil de race germanique que l'hypothèse de Wagner.

(1 ) Chamberlain cite (R. Wagner, p. 155 s.) de6 passages de la correspondance de Wagner qui indiquent que dès 1850 il se préoccupait de la question de l'alimentation et voyait « dans nos ventres ruinés » la cause de la décadence du genre humaiu. Ce sont donc ses expériences personnelles sur 1 hygiène et des études d'histoire naturelle mais non pas des lectures philosophiques qui l'ont conduit à ses convictions végétariennes — De même il est à peine besoin de faire remarquer que ses théories sur I esprit juif et Tespr"* français sont le résultat de ses observations personnelles et n'ont pas t puisées dans les livres. Il n'a emprunté au comte Gobineau — qu'il n d'ailleurs connu que dans les dernières années de sa vie — que qaelqu théories s'accordnnt avec les idées auxquelles il était arrivé par lui-mém

OONViCTJONS POLITIQUES DE WAGNER 4l 1

ensemble de faits sentimentaux qu'il a éprouvés par luiraênte et analysés d'une manière originale. Ses idées sur l'alimentation normale et sur les races humaines, loin d'être considérées par lui comme des preuves scieniifiques de sa religion de la pitié, n'atteignent au contraire pas, à ses yeux, un aussi haut degré de certitude que ses convictions religieuses ou morales. Ces croyances, à l'élude desquelles nous allons passer, conservent donc tout leur intérêt, même pou* ceux qui rejettent l'hypothèse physiologique indiquée par Wagner pour expliquer la dégénérescence humaine et les moyens pratiques qu'il propose pour régénérer notre race.

Si, après avoir examiné la doctrine de la régénération par son côté physiologique, nous la considérons maintenant au point de vue social et politique, un fait nous frappe tout d'abord : c'est le contraste très apparent qui se montre entre les opinions professées par Wagner dans sa vieillesse et celles qu'il exposait dans les années qui ont précédé et suivi sa participation au soulèvement de Dresde. Vers i8/|8, à l'époque où il écrivait Jésus de Nazareth et esquissait ses drames sur la légende des Nibo.lungen, il estimait que l'avènement du régime des lois et des conventions avait perverti l'humanité, qu'en particulier l'établissement de la propriété et du régime capitaliste était la cause de maux innombrables et que la Révolution sociale, en abolissant la tyrannie des lois conventionnelles et en brisant la dominalion avilissante du « pâle métal », devait nécessairement amener une ère de félicité pour le

genre humain. — En 1864, quand jil écrit VÊtat et la Religion^ et en 1881, à l'époque d'Art et Religion^ Wcgner, de révolutionnaire qu'il était, est devenu nettement royaliste (1) : il n'attribue plus, d'une manière générale, aux questions politiques et sociales une importance aussi décisive pour le bonheur de l'humanité ; et surtout sa foi dans la vertu rédemptrice d'une Révolution sociale a considérablement diminué.

L'État, quelle que soit sa forme, est, selon les idées de Wagner dans la dernière partie de sa vie, impuissant à .assurer le bonheur de l'humanité, et cela parce qu'il est une institution essentiellement égoïste. C'est la crainte, en effet, qui a donné naissance à l'État. L'individu, redoutant d'être violenté par d'autres individus plus puissants que lui, est amené peu à peu à l'idée de limiter par un contrat Tégoïsme individuel qui est le souverain maître de l'homme naturel. Chacun sacrifie volontairement une petite partie de ses droits illimités sur l'univers, afin de pouvoir jouir en paix des autres. Le problème poursuivi par l'État consiste à associer des volontés égoïstes de manière à obtenir un équilibre aussi stable que posssible et qui procure à toutes les volontés contractantes la plus grande somme possible de bonheur égoïste. Dans une telle association il y a nécessairement des satisfaits qui demandent le maintien de l'état de choses existant et des mécontents qui aspirent à un changement. Or, pour que l'État puisse durer, il importe, d'autre part, que sonexistence soit souhaitée par tous les partis sans distinction, que par conséquent il ne soit pas gouverné dans l'intérêt exclusif d'unseal parti, mais que le parti le moins favorisé puisse toujours espérer une

(l) Ne perdons pas de vue, d'ailleurs, que, môme en 18-1$, Wagner comme nous L'avons montré p. 153 g. u'a jamais cessé de respecter 1 royauté.

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