‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 121 sur 192 · LA RÉGÉNÉRATION PAR LE SAVOIR 4I · texte numérisé non relu

LA RÉGÉNÉRATION PAR LE SAVOIR 4I

Si après avoir étudié révolution de l'humanité sous son aspect physiologique et politique, nous la considérons maintenant non plus comme un phénomène extérieur et matériel mais comme un phénomène intérieur, elle nous apparaît tout d'abord 'comme un fait intellectuel : au moyen de sa raison, l'homme se fait une représentation de l'univers et assigne un but à sa vie consciente. Nous avons déjà exposé au commencement de ce chapitre quelles sont à ce point de vue, les conclusions auxquelles arrive Wagner et comment, se basant sur la métaphysique et la doctrine morale de Schopenhauer, il démontre d'une part la perversion profonde du monde actuel où règne le Vouloir-vivre égoïste, et d'autre part la possibilité de la régénération de l'homme grâce à une conversion de la volonté. Nous ne reviendrons donc plus sur ce point ; mais il nous reste, après avoir indiqué quelles sont les affirmations de Wagner en matière philosophique, à voir aussi quelles sont ses négations et sur quelles considérations il les fonde. Ces convictions négatives ont leur intérêt. Wagner considère, en effet, comme des erreurs, quelques-unes des hypothèses philosophiques et scientifiques les plus en faveur de nos jours : il proteste vigoureusement tant contre les doctrines matérialistes et évolutionnistes que contre les méthodes scientifiques en honneur aujourd'hui et contre la rétention de la science moderne à gouverner toute la ie humaine. Doit-il, de ce fait, être classé parmi les dé-

LlCHTENBERGBR. Y]

4l8 LA DOCTRINE DE LÀ RÉGÉNÉRATION

tracteurs de la science, parmi ceux qui proclament son impuissance à assurer le bonheur de l'humanité et déclarent qu'elle a failli à sa mission et à ses promesses ?

Constatons d'abord qu'on commettrait une grave erreur îi Ton s'imaginait que Wagner ait éprouvé à l'égard de la science positive soit le mépris dédaigneux qu'affichent pour elle nombre d'artistes, soit la défiance inquiète qu'elle inspire à tant, d'âmes religieuses. Loin de partager de tels sentiments, il estimait au contraire que, dans le domaine de la connaissance, les progrès des sciences naturelles étaient le seul symptôme consolant et encourageant qu'on pût observer au sein de la civilisation moderne (1). Wagner admirait donc et respectait très sincèrement la science. Seulement il se refusait absolument à admettre que la science abstraite de nos mathématiciens ou la science expérimentale telle que la pratiquent aujourd'hui nos chimistes et nos physiciens, nos physiologistes et nos naturalistes, fût la seule forme légitime de connaissance . Comme son maître Schopenhauer, il estimait que par l'intuition, par la vision spontanée et directe de la vérité qui surgit parfois subitement au fond de la conscience, l'homme atteint à des vérités d'ordre supérieur que tous les efforts de sa raison seraient impuissants à lui faire découvrir. Et par suite, aussi, il combat avec la dernière énergie la science et les savants chaque fois que ceux-ci sortent du domaine qui leur est assigné et prétendent méconnaître les droits de l'intuition, de la métaphysique, de la religion.

La science fait fausse roule, selon Wagner, lorsqu'elle

(\) « Die moderne Naturwissenschaftunddie LiindschufUnialereisindu Erfolye der Geyenwart, die uns in ivùtscnsckaftlicher wiê kiinstierigch Hinsicht cinztq Trust, uttd Hetlung vor Wahïisinn und Unfâhigk* bieten* {fie». Schr. III, 146 s.)

LES HLRËtJRS DE LA SCïEtfCB £l9

prétend donner de l'univers une explication « rationnelle », c'est-à-dire matérialiste, lorsqu'elle ramène l'énigme du monde à ttn simple problème de physique et de chimie, lorsqu'elle donne un développement démesuré et arbitraire aux hypothèses émises avec une sage prudence par lé grand Darwin, ou lorsque, avec Bûchner, elle ne voit dans ^'univers entier que « force et matière ». En procédant de la sorte, en s'obstinant à vouloir résoudre à l'aide de ses seules ressources des problèmes que l'homme ne peut aborder avec succès qu'en s' aidant de l'intuition, du sentiment religieux, elle aboutit à des théories stériles et creuses, dont l'apparente hardiesse en impose aux ignorants, et peut jeter le trouble dans les esprits ou alarmer les consciences des simples mais dont l'inanité a depuis longtemps été reconnue par les véritables penseurs, et en particulier par Schopenhauer (1). — - Puis le savant a une fâcheuse tendance à nier tout ce qui dépasse la sphère où il se meut. Il est trop souvent tenté de regarder la philosophie et la religion comme des débris d'un passé lointain, de les considérer comme quelque chose d'analogue à ces organes rudiment aires absolument inutiles qu'on peut observer chez certains animaux ou chez l'homme, et qu'on regarde comme des réminiscences purement décorative? d'organes qui dans des espèces inférieures ont un développement considérable et un rôle déterminé (a). Il cher-

(1) « Den durch den Uebertnulh unserer Physiker und Chcmiker Geângstigten, ivelche sich eailich fur schwuchkôpfig zu haUen miisstn glauben, wenn $(e den Erklârungen der Welt aus « Kraft und Stofl » sich tu fiigcn scheuen, ihnen wâre nxcht minder cine grosze WohUhat aus den Éurechtweisungen unseres Philosophen zuzufuhen, sobald wir hieraus ihnen zeigten, was es mitjenen « Alomen » und u Molekùlen » fur eine êtumperhafte Bcwandtnisz habe. » [G es. Schr. X> 260 s.).

1) L art apparaît au m Goliath de la sciebce » « als ein Rudiment aus < t*r frùheren Erkennensstufe der Menschheit, ungefUtir voie der vom

mschen wirktichen Schweife uns verbliebene Sehwanzknoehen. » {Qes. r. Xt 25.)

che à éliminer partout « la notion de spontanéité », \ nier le génie (1), il raille brutalement les explications métaphysiques que Ton cherche à donner de phénomènes qui échappent à toute interprétation par la physique (2). Il ne se doute pas un seul instant que les vérités d'ordre supérieur, celles qui exercent une influence réelle sur les destinées de l'humanité, ne peuvent être trouvées que par l'intuition dont il voudrait proscrire l'usage (3), par le « sentiment » qu'il affecte de railler.

La science devient positivement malfaisante quand, se substituant à la religion, elle prétend amener le salut de l'univers par les progrès de la physique et de la chimie, et enseigne la théorie du « progrès continu » qui doit mener par une évolution nécessaire l'homme au bonheur. En réalité le savant est radicalement impuissant à délivrer l'humanité de ses maux. Plongé dans ses livres ou dans ses expériences de laboratoire, il a perdu tout contact avec le peuple qui ne le comprend pas et dont il ignore les besoins et les aspirations (4). Tout ce qu'il sait faire, c'est de falsifier toujours plus astucieusement les aliments dont nous nous nourrissons (5), de créer un outillage

;i) Ges. Sehr. X, 83,84.

(2) « Hier wird zuniichst jede Annahme einer NÔthigung zu einer me ~ taphystschen Erklàrungsweisc fiir die% der rein phystkaiischen Erkenntnisz etwa unverstàndtich blètl/enden Ersvheinungen des gesammten Weltdascins durchaus, und zwar mil redit dei'bem Hohney verwor/en. » [Ges, Sehr. A', 83).

(.3) « Damit dem Fortschritle der Naturwissenschaflen somit aile Geheimnisse des Daseins nothwendig der Erkenntnisz endlich als in Wahrheit blosz eingeb'tldete Geheimnisse ofjengelegt werden mùssen, kommt es forlan ûberhaupt nur noch auf Erkennen an, wobei, une es scheint, dos intuitive Erkennen geinzitch aiisgeschlossen bteibt, ureil dièses schon zu tnelaphysisclien Allotrien verayilassen, nom lie II zum Erkennen von Verh a Unisse n fiïhren kônnte, welchc der abstrakt wissenschafllichen Erkenntnisz so lange mit Recht vorbehallen bleiben sotlen, bis dicLogik, unler Anleitung zur Evidenz durcli die C hernie, datnit in dos Reine gekoînmen ist. » {Ges. Schr. X, 84) .

(4) Ges. Schr. X, 86.

(5) Ges. Schr. X, 82.

LES CRIMES DE LA SCIENCE fal

formidable de machines dont la construction, rentretien et l'utilisation exigent la misère et l'abrutissement de tout un peuple de prolétaires (1), de fournir aux détenteurs du pouvoir des moyens de destruction toujours plus perfectionnés pour faire la guerre et anéantir leurs semblables. Mais il est incapable do mettre lin aux souffrances réelles qui travaillent l'humanité ; il ne connaît pas le moyen de résoudre la question sociale ; il ne parvient pas à empêcher ses concitoyens sans travail de mourir de faim (2) ; il ne sait rien, il ne peut rien e\% par ses folles prétentions, par son ridicule orgueil il retarde l'avènement de la sagesse vraiment libératrice, de la conscience de notre dégénérescence, qui peut seule amener la conversion de la volonté égoïste et, par là, la rédemption de l'humanité déchue.

La science devient même nettement criminelle quand, sous prétexte de perfectionner l'art de guérir, elle s'arroge le droit de faire périr des animaux dans de lentes et atroces tortures. Wagner se range, sans crainte du ridicule, du côté des adversaires de la vivisection (3). 11 use d'ailleurs, pour la proscrire, d'arguments très différents de ceux qu'on met d'ordinaire en avant. Les ennemis de la vivisection se placent généralement au point de vue utilitaire et s'efforcent de démontrer que la vivisection est superflue pour l'avancement de la science : ils protestent contre le sacrifice inutile d'animaux ; à la rigueur, ils admettraient la vivisection réduite à un strict minimum et placée

(1) Ges.Schr. A\ 246.

(2) « M enn unserc Wissenschaft, der Abgott der modernen Wclt, unseren Staatsverfa&sunyen so v\et gesunden Memchenversland zufiihren kônute, dasz sio z. B. ein Mit tel gegen das Verhungern arbeitsloser Mitbiirger nuszu/inden vermôchte, mûszten wir sie an Ende in Austausche fiir die impotent gewordene kirctiliche Religion dahin nehmen. Aber iie kann gnr nichts. » (Ges. Schr. X, 124).

(3) Voir sa lettre à Erust von Weber. Ges. Schr. X, 194 st.

sous le contrôle de l'État, s'il était démontré qu'elle est indispensable aux progrès de la médecine. Wagner repousse nettement ces considérations utilitaires : s'il condamne la vivisection c'est parce qu'elle est impie et, partant, il la condamne absolument. La sagesse, selon lui, nous apprend à compatir à toute souffrance ; or la souffrance des animaux nous apparaît comme particulièrement cruelle, parce que elle est dénuée de toute espèce de sens. Pour l'homme la douleur est une éducatrice qui peut le mener à la rédemption ; pour les animaux elle n'est qu'une torture stérile et sans résultat possible. En face de leurs souffrances nous devons donc ressentir au plus haut degré cette pitié ins-

' tinctive, élémentaire, active, indifférente à toutes les considérations utilitaires, qui est le fondement de toute morale et qui seule peut nous conduire au salut. Si nous sommes incapables de cet élan spontané du cœur en présence des tortures infligées aux botes innocentes, il y a

. tout à parier que nous sommes, d'une façon générale, incapables de vraie pitié et que le spectacle de la souffrance humaine, de la misère des déshérités de la vie nous laissera indifférents ou ne nous inspirera qu'un vague sentiment de commisération inefficace et, au fond, égoïste. Si la pitié active pour tout ce qui souffre peut seule amener la régénération, c'est un devoir impérieux pour nous de soustraire à tout prix les animaux aux tortures de la vivisection, et de flétrir hautement l'abominable cruauté de leurs bourreaux sans nous laisser abuser par les théories philanthropiques et humanitaires qu'ils mettent en avant pour excuser leurs atroces pratiques.

Nous voyons à présent la position que prend Wagner à Tégard de la science. Si la science ordonne à l'homme d croire qu'il n'y a d'autre vérité que celle que nous atte gnons par le raisonnement abstrait et par l'expérienc

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