WAGNER EST-IL UN ENNEMI DE LA SCIENCE
que le but de la vie consiste à organiser sur terre une société où chaque individu trouve un maximum de jouissance égoïste avec un minimum de souffrance, que- l'humanité se rapproche de cet idéal par un progrès continu et en quelque sorte fatal, — Wagner doit être compté au nombre des adversaires de la science ; car il enseigne que l'homme s'élève aux vérités supérieures non par le raisonnement mais par l'intuition, par l'amour, par la foi religieuse, que Tégoïsme môme le plus perfectionné est un sentiment dégradant, que sous l'influence de cet égoïsme, l'humanité, loin de progresser, va toujours plus avant dans la décadence. Et telle est son aversion pour les savants matérialistes et utilitaires qu'il va jusqu'à les traiter de « singes gambadant sur l'arbre de la science » (1). — Bien des gens toutefois estimeront que la foi dans la connaissance intuitive et les convictions religieuses ne sont peut-être pas incompatibles avec une admiration très sincère pour la science positive. Si Wagner n'a pas cru qu'elle fût en état de résoudre tous les problèmes que l'homme est en droit de se poser, s'il refuse de la tenir pour guide unique dans l'existence, il serait, je crois, singulièrement intolérant de le déclarer, pour cette seule raison, un ennemi de la science au risque de le confondre avec les ennemis authentiques de la libre recherche, avec les obscurantistes qui aspirent réellement à mettre en tutelle la raison humaine. Assurément Wagner est une âme religieuse plutôt qu'un esprit scientifique, mais il serait à mon sens injuste de nier qu'il ait cherché avec une égale sincérité et une égale énergie à croire et à savoir.
i) « In (1er Angst ihrer Veriogenheit auf dem Baume der Erkénntnisz rumkleUernde Affen » (Ges Schr. X, 207).
La théorie de la régénération est avant tout — c'est là son caractère le plus original peut-être — une conviction religieuse. C'est cette conviction ardente, passionnée instinctive, — cette foi dans l'idéal qui se montre chez Wagner à toutes les époques de sa vie, même au temps où il se croit optimiste et athée — qui est l'âme même de toute la doctrine de Wagner, comme elle est aussi le ressort intime de sa personnalité.
Le fondement de toute vraie religion est, dit-il, la claire conscience que le monde actuel est mauvais et l'effort tenté pour nous affranchir des liens qui nous rivent à ce monde perverti (1). Le but dernier de la religion est donc le même que celui de la morale et de la philosophie. La sublime vérité qu'un Schopenhauer a traduite à l'aide de ses formules philosophiques pour la raison consciente et qu'il a communiquée sous cette forme à rélite.intellectuelle'de l'humanité est, dans son essence, identique à celle que Jésus a, par son exemple d'abord, puis aussi à laide de symboles si profondément touchants et persuasifs, rendue directement sensible à tous les cœurs, directement accessible à la foule des simples, des « pauvres d'esprit » qui suivent ingénument les impulsions de leur instinct et qui, indifférents aux savantes théories des métaphysiciens, ont besoin, pour être convaincus, d'images- concrètes, de repré-
(1) « Die ti-fstc Grundlagr jcder wahren Religion sehen wir nun m der Erkenntnisz der HinfàUigkeU der Welt, und der hieraus eninommenen Anweimny zur Befreiung von dcrselben, autgesprochen • (Gts. Schr. X% 212).