ESSENCE DE LA RELIGION
sentations sensibles. La conversion de la volonté égoïste, qui, pour le philosophe, est le but que l'homme parvenu à la pleine conscience de lui-même assigne à sa vie, est aussi le « miracle » suprême que n l'homme religieux appelle de tous ses vœux. La religion chrétienne telle que Jésus l'apporta au monde et la « vécut » est de toutes les religions la plus simple et la plus sublime. « Son fondateur n'était pas un sage mais un dieu ; son dogme était un acte, l'acceptation volontaire de la souffrance : croire en lui voulait dire l'imiter ; espérer la rédemption voulait dire chercher à s'unir à lui. Les pauvres d'esprit n'avaient pas besoin d'une explication métaphysique du monde, la souffrance universelle pouvait être sentie par chacun : tout ce que le divin rédempteur ordonnait aux croyants, c'était de ne pas fermer leur cœur à ce sentiment » (i). Tout le christianisme tient dans ces trois mots : Amour, Foi, Espérance. Le chrétien doit sentir brûler en lui cet amour profond, vivifiant et agissant, issu de la pitié et qui' anéantit en nous toute trace d'égoïsme, de Lieblosigkeit. Il doit croire de toute son âme que l'univers n'est pas un jeu stérile du hasard mais qu'il a « une signification morale » dont la garantie infaillible, la preuve irréfutable est.la vie même du Sauveur. Enfin son âme doit être sans cesse illuminée par l'espérance, consolée par la joyeuse certitude que la foi qui l'anime ne saurait être trompeuse (2). Ainsi l'homme religieux compatit et aime comme le sage qui par l'intuition a pris conscience de l'universelle souffrance ; mais pour atteindre cette suprême sagesse, il n'a pas besoin des lumières de la raison. La religion, en effet, ne se démontre pas
Ges. Schr. X, 213.
Ges. Schr. X, 259 •.
mais elle se sent; aucune formule philosophique n2 peut donner ur e représentation réelle de la vision intérieure du croyant, de la bienheureuse certitude dont il est enivré : c'est par des actes, non par des théorie* qu'un pareil état d'âme peut se traduire au dehors. C'est pourquoi aussi la vie des hommes de bien, des saints est le fondement de la religion ; pour avoir la preuve éclatante de la vérité du christianisme, il suffit à l'homme d'élever ses yeux vers le Rédempteur, incarnation vivante de la Volonté tournée vers le bien et pure de tout égoïsme, vers Jésus dont le sang divin a coulé sur la croix pour la rédemption de l'humanité dégénérée, dont l'amour infini nous montre où est le salut #et nous promet la régénération (1).
Mais la religion chrétienne n'a pas pu conserver sa pureté primitive : d'une part la croyance au dogme s'est substituée à la foi religieuse; et d'autre part l'Église, pervertie par une infiltration redoutable de l'esprit juif, est devenue peu à peu un instrument de domination, une puissance rivale de l'État.
La religion, avons-nous vu, esta l'origine un fait intérieur, une vision divine dont aucune parole ne saurait exprimer le bienheureux mystère. Or pour communiquer quelque chose de son rêve aux profanes, à la foule des hommes qui vit dans le « royaume du jour » sous la domination du Vouloir-vivre égoïste, l'homme religieux se vit obligé d'avoir recours à l'allégorie. Il créa des symboles poétiques destinés à mettre à la portée du peuple le mystère ineffable do la révélation divine. Ainsi naquit le dogme. L'homme de foi qui savait par expérience ce qu'est la vision divine savait aussi que le dogme n'est qu'ur
(1) Ges. Schr. VIII, 2oQ b. X, 213, 280, etc.
DEFORMATION UB ï/lDÉE CHRÉTIENNE 4^7
symbole forcément imparfait de cette vision, un reflet décoloré et inexact de ce rêve intérieur, et que sa seule raison d'être c'est de préparer le peuple à l'intuition si difficile à acquérir de la vérité religieuse. Mais peu à peu cette idée s'obscurcit. Le dogme grandit sans cesse en importance. Et le moment vint, finalement, où l'Église au lieu de chercher à faire naître dans le cœur du fidèle la vision divine, se borna A lui prescrire impérieusement la croyance aveugle à un ensemble de récits symboliques souvent mal compris, altérés, défigurés par la tradition et qu'il dut accepter, à la lettre, comme vérité philosophique, morale ou historique, malgré les protestations de sa raison. Dans la civilisation moderne la foi religieuse s'est, par suite, presque éteinte et le christianisme n'apparaît plus guère, aujourd'hui, que comme un amas inutile de dogmes stériles sans cesse battus en brèche par la critique historique ou philosophique et dont l'étincelle divine s'est complètement retirée (1).
Plus grave encore est la déformation que l'esprit juif a fait subir à la religion chrétienne. Le Juif a de tout temps adoré son dieu national, belliqueux et jaloux qui haïssait tous les dieux étrangers et qui promettait à son peuple élu la domination sur les autres nations. Or le Sauveur des « pauvres d'esprits » était né en Galilée, dans le coin le plus méprisé de cette Judée tant méprisée des peuples de l'Occident. Ses premiers apôtres ne comprirent pas tout ce qu'il y avait de sublime dans cette humble origine ! ils crurent grandir Jésus en faisant de lui le descendant de David, le successeur des prophètes, le fils du Iaveh juif. Et ainsi l'esprit juif a envahi le christianisme : il a corrompu rofondément le dogme ; il a fait de l'Église une puissance
(l)Ges.Schr. VIII, 23.
politique parfois rivale, le plus souvent alliée de l'Étal. Aujourd'hui sa fonction principale est de servir d'auxiliaire à l'État dans la tâche difficile de maintenir l'équilibre entre les égoïsmcs en conflit les uns avec les autres ; la religion chrétienne est devenue un instrument de règne. Et le dieu de notre civilisation moderne fondée sur la haine et la guerre, celui qu'adoraient les puritains au temps de Cromwell ou que, tout récemment, les prédicateurs militaires invoquaient à la veille des batailles, n'a rien à voir avec le dieu d'amour et de pitié, avec le miséricordieux Jésus : c'est le dieu de Moïse, de Gédéon, c'est le dieu jaloux des Juifs (1). De même que la civilisation aryenne est gravement compromise par l'invasion sémitique ou juive, de môme notre religion n'est plus chrétienne maïs judéo-chrétienne.
Nous sommes à même de répondre, maintenant, à une question souvent débattue par la critique wagnérienne : dans quelle mesure a-t-on le droit de dire que Wagner se soit, dans sa vieillesse, converti au christianisme ?
Il me parait, tout d'abord, difficile de parler d'une conversion de Wagner, et cela parce que le sentiment religieux ne paraît guère avoir varié chez lui depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort. La croyance intime que la réalité présente est mauvaise, la foi dans Tau delà, la conviction passionnée que l'homme doit se vouer tout entier à la réalisation de l'idéal, la certitude triomphante qu'il finira par réussir dans celte œuvre de régénération, tels sont les éléments de celte « religion » wagnérienne et, de TannhàuserkParsifaliïstiont guère varié. Wagner a pu modifier sa conception de Tau delà : il l'a imaginé d'abord comme un « royaume des cieux »
(1) Ges. Schr. VUly 24 b. etX, 215 a.