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LE CHRISTIANISME DE WAGNER

mystérieux et supraterrestre, puis comme une « société de l'avenir » immédiatement réalisable sur la terre, plus tard encore comme le « nirwâna » des bouddhistes et de Schopenhauer, enfin comme l'avènement glorieux et lointain d'une humanité régénérée. Mais toutes ces variations portent plutôt sur la représentation rationnelle qu'il se faisait de ses croyances que sur sa foi religieuse ellemême. Cette foi est toujours restée la môme, un peu plus douloureuse *et plus tourmentée pendant sa jeunesse et à l'époque de la crise pessimiste, plus exaltée après &k% plus sereine et plus triomphante pendant sa glorieuse vieillesse. Si Ton se place à ce point de vue, il est donc impossible d'admettre qu'il y ait eu à aucun moment chez Wagner une « conversion » intérieure. Et, d'autre part, si cette croyance robuste qui, résista à toutes les épreuves d'une vie féconde en vicissitudes de toutes sortes, classe à coup sûr Wagner au nombre des âmes « religieuses », on est, je crois, légitimement fondé à mettre en doute qu'elle soit assez précise, assez positive pour le caractériser à elle seule comme « chrétien » : on ne voit pas en effet ce qui empêcherait un bouddhiste ou un libre penseur de parvenir à un état d'âme tout à fait analogue.

S'il est permis jusqu'à un certain point de dire que Wagner a incliné vers le christianisme au soir de ses jours, c'est uniquement, je crois, parce que le Christ tienl une place de plus en plus importante dans sa vie religieuse. A ce point de vue aussi, d'ailleurs, il ne faut pas exagérer l'évolution qui s'est accomplie dans sa pensée. A aucun moment de sa vie, il n'a cessé de ressentir pour Jésus la plus pieuse vénération ; au plus fort de sa période optimiste et révolutionnaire, nous le voyons esquisser le plan de Jésus de Nazareth et citer « Jésus qui souffrit pour l'humanité » comme l'un des plus sublimes initiateurs de tous les

temps. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la figure du Sauveur grandit insensiblement dans son imagination et finit par dominer toutes les autres. En 1849, Wagner associe dans son adoration « Jésus qui souffrit pour l'humanité » et a Apollon qui lui conféra la souriante noblesse » (1). En 1854, dans ses lettres à Liszt et à Rôckel, il met encore sur le môme pied le christianisme et le .brahmanisme qu'il semble regarder comme des révélations d'égale valeur. En I880, au contraire, dans Art et Religion, il place nettement le christianisme au-dessus du brahmanisme parce que cette dernière religion ne s'adresse qu'à l'élite de l'humanité tandis que le christianisme a apporté la bonne parole aux « pauvres d'esprit * (2). Jésus n'est plus pour lui, désormais, an des grands initiateurs de l'humanité, il est le Sauveur, le représentant unique, miraculeux, divin de la volonté dirigée vers le bien, au sein d'un monde où règne en maître le Vouloir-vivre égoïste. Pour cette raison aussi les chrétiens, tant protestants que catholiques, peuvent sans paradoxe revendiquer Wagner comme un des leurs. Et l'on ne peut pas s'étonner non plus, inversement, que Nietzsche, confondant dans une môme haine le christianisme, le pessimisme et la religion de la pitié, lui ait amèrement reproché une « conversion » qui lui apparaissait comme une déchéance intellectuelle et morale.

Seulement il ne faut pas oublier, lorsqu'on range Wagner au nombre des adeptes du christianisme, qu'il n'appartient à aucune Église et que sa religion n'a aucun caractère confessionnel. Au catholicisme il objecte ses pompes extérieures vides de sens, son étroitesse dogmatique, son culte des saints, son organisation savante cal»

(!) Gês. Schr. lit, il.

(2) Ces. Schr. .Y, 213.

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