‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 141 sur 192 · W \GNER EST-IL UN COMÉDIEN · texte numérisé non relu

W \GNER EST-IL UN COMÉDIEN

duire sur le public? Mais tout artiste est, à ce compte-là, un comédien. Quiconque essaye d'exprimer sous une forme artistique ses pensées ou ses impressions songe, ipso facto, consciemment ou inconsciemment à un public réel ou possible sur lequel l'œuvre projetée est destinée à faire impression ; on ne voit pas, d'ailleurs, pourquoi cette préoccupation à laquelle aucun artiste ne peut se soustraire devrait nécessairement l'empêcher d'être sincère. — Ou bien veuton dire que Wagner ne s'est pas identifié avec les personnages de ses drames, qu'il n'a pas vibré à l'unisson de leurs joies et de leurs douleurs, que sa philosophie et sa religion ne sont que des attitudes de théâtre auxquclies il n'attachait pas d'importance particulière? Mais c'est faire là une hypothèse gratuite, impossible à vérifier. et, qui plus est, très invraisemblable. Pour la rendre acceptable il faudrait montrer des divergences entre les manifestations publiques et les manifestations privées de la pensée ,dcs Wagner, entre ses drames, par exemple, et sa correspondance; ou bien encore il faudrait prouver que la vie de Wagner est un démenti infligé à sa pensée. Or je doulc absolument qu'une pareille démonstration puisse être faite et crois avoir, tout au contraire, fait voir dans -cette élude la logique grandiose et en quelque sorte fatale du développement de Wagner depuis sa jeunesse accidentée jusqu'à sa* triomphale vieillesse. — Dira-t-on que Wagner est peutêtre sincère mais qu'il y a dans son art quelque choâe d'excessif, de maladif, de pathologique ? C'estlà encore une accusation qu'on entend formuler à tout instant contre l'art wagnérien, et je reconnais qu'elle a, au premier abord, quelque chose de spécieux. 11 est certain, en effet, que agner était doué dune extraordinaire impressionnabilité rveuseet que cette sensibilité toujours exaltée, vibrante, >due, se fait jour dans ses oeuvres artistiques; l'audition

des drames de Wagner ne va pas sans quelque fatigue pour l'auditeur, et je crois qu'il est difficile de* sortir d'une représentation de Tristan ou de Parsifal par exemple sans ressentir, indépendamment de tout plaisir esthétique, un véritable ébranlement nerveux. Mais qui pourra décider si cette sensibilité de Wagner est maladive^ et si l'ébranlement nerveux que ses œuvres d'art communiquent à beaucoup de gens est quelque chose de malsain? Gomment fixer, sans tomber dans l'arbitraire le plus complet, le point précis où la passion devient « exagérée », où l'émotion devient « pathologique » ? Chacun décidera selon son tempérament individuel. Tous les génies vigoureux, féconds, exubérants ont été accusés par leurs contemporains d'outrer la passion. Saint-Evremond adresse ce reproche aux compositeurs italiens de son temps; il n'a été épargné ni à Gluck, ni à Beethoven, ni à Berlioz; il est donc parfaitement dans l'ordre qu'on l'ait fait aussi à Wagner. Mais au fond il ne -signifie pas grand'chose. Je ne vois pas qui peut être en mesure de décider de quel côté il y a vraiment « décadence », si c'est du côté de Wagner ou bien du côté des intellectuels qui, par pauvreté de tempérament, critiquent son « exaltation ».

L'autre argument mis en avant par les adversaires de Wagner est infiniment plus sérieux. Wagner serait décadent, disent-ils, parce que mystique. Ici nous touchons à l'une des questions les plus délicates, les plus graves, les plus ardemment controversées de notre temps, à un des problèmes qui agitent le plus profondément elle plus douloureusement les consciences de nos contemporains : quelle est la valeur de l'instinct religieux qui, malgré les attaques dont il a été l'objet, subsiste toujours enc l sein du monde moderne, tantôt sous les vieilles f $ traditionnelles, tantôt sous des formes nouvelles i

VALEl t DU MYSTICISME DE WAGNER

donnent un aspect philosophique ou artistique. Est-ce que le christianisme et ses succédanés mçdernes, la religion de la pitié-, le pessimisme, le culte de l'idéal sont, comme le veut Nietzsche, des signes de dégénérescence, des aberrations-morbides qui menacent de compromettre irrémédiablement l'avenir de l'humanité? Est-ce que la foi spontanée et irraisonnée en une vérité supérieure à toute expérience, en un au del&, en un idéal inaccessible dans la vie présente est, comme le veulent les positivistes, un reste de superstition appelé à disparaître dans un avenir plus ou moins prochain, à mesure que grandiront les lumières de la raison et de la science? Ou bien au contraire cette aspiration vers un idéal supra-terrestre est-elle un instinct

éternel, impérissable de l'humanité. Selon qu'on pariera pour Tune ou pour l'autre de ces hypothèses, il est clair qu'on portera sur Wagner des jugements fort différents. Wagner est, en effet, nettement « religieux » ; non seulement il a proclamé hautement à toutes les époques de sa vie, sa foi pathétique dans l'idéal, ses aspirations vers un but dépassant la vie présente, son mépris pour la réalité actuelle, pour la recherche utilitaire du bonheur matériel, mais il a très nettement reconnu que 6a religion, malgré les différences qui la séparaient de toutes les religions positives, était cependant identique dans son essence au christianisme. Et si cette attitude lui concilie les âmes religieuses, si les chrétiens de toutes confessions, protestants et catholiques, le revendiquent en général comme un des leurs, il apparaît au contraire aux « irréL^ieux » de toutes nuances comme un esprit icactionnairc ou déséquilibré ; selon que leur tempérament sera plus ou moins -balif et que, par ailleurs, ils goûte; ont plus ou moins t wagnérien, ils excuseront le « mysticisme » de gner avec un indulgent sourire de supériorité — c'est

là une disposition que Ton rencontre fréquemment parmi les hommes de science ou lesesprils « pcsilifs » — ou bien ils s'indigneront de 1res bonne foi, comme Nietzsche et M. Nordau, et verrontdans Wagner un malfaiteur ou un fou. L'antipathie que Wagner rencontre chez les* irréligieux » est la contre-partie naturelle et normale de celle qu'il ressentait lui-môme pour ceux qu'il appelait les « singes gambadant sur l'arbre de la science ».

Le jugement qu'on portera sur Wagner et son oeuvre dépend aussi dans une certaine mesure delà valeur sociale qu'on reconnaît à l'art. Pour bien des penseurs, en particulier pour tous les écrivains se rattachant au mouvement romantique, l'art est la forme la plus haute de l'activité humaine. Le plus profond des philosophes du romantisme, Fichte, voyait dans les lointains de l'avenir par delà l'âge de science où la raison et ses lois sont perçues avec une entière clarté, un âge de l'art où l'humanité, par L'exercice delà liberté parfaite qu'elle réalisera au terme de son évolution, revêtira de beauté la vérité et la science. Or, si l'on accorde à l'art une place éminente dans le développement de la civilisation, si l'on est disposé à reconnaître aux « intuitions » de l'artiste une valeur égale ou supérieure à celle des idées claires de l'homme de science, on sera tout naturellement porté à une plus grande admiration pour Wagner qui a proclamé toute sa vie son culte enthousiaste du beau, sa foi absolue dans la haute dignité de l'art, et qui a consacré son existence, avec iv sérieux le plus pathétique, à sa tâche artistique qu'il ne considérait ni comme un gagne-pain, ni comme un vain amusement, mais comme une glorieuse mission civilisatrice. Mais le positivisme, de môme qu'il a mis — iic ai*-, ia valeur de la foi, a contesté aussi la valeur deT< M. JSordfciu prévoit que, dans la vie des siècles futurs, V

et la poésie n'occuperont qu'une très petite place : il remarque que le développement naturel de l'homme va de l'instinct à la connaissance, de l'émotion spontanée au jugement réfléchi ; l'intuition artistique est donc, à ses yeux, simplement une perception confuse, d'une valeur nettement inférieure à celle des idées rationnelles ; et il prédit que l'observation scientifique de la réalité triomphera toujours davantage de l'imagination, que l'homme cultivé se consacrera de plu6 en plus exclusivement à la science et qu'il laissera les arts et la poésie à la fraction la plus émotive de l'humanité, aux femmes, à la jeunesse, à l'enfance. Si l'on se place à ce point de vue pour apprécier Wagner, il est clair qu'en raison môme de ses convictions il apparaîtra comme un arriéré qui accorde à l'art une importance qu'il n'a plus dans ta monde moderne, qui par suite s'exagère démesr. renient la portée s. ^iale de son œuvre et qui se livre à son métier <ï amuseur avec un sérieux pédantesque et des allures de prophète parfaitement ridicules.

Il nous reste, maintenant, à passer en revue les objections que les anti-wagnériens ont faites à l'œuvre d'art de l'avenir, telle que Wagner Ta conçue.

Ecartons tout d'abord comme peu probante une critique souvent adressée au drame wagnérien et que M. Nordau, en particulier, a reprise dans son ouvrage. Le drame musical, dit-il, serait une forme d'art composite dont l'existence se justifie mal d'après les lois de l'évolution, en vertu desquelles chaque art est conduit par son développement naturel vers une spécialisation de plus en plus grande. « Le grand opéra, dit Schopenhauer, n'est pas, à proprement parler, un produit du sens artistique pur, ^iais plutôt de l'idée un peu barbare de l'accroissement e la jouissance esthétique par l'accumulation des moyens,

la simultanéité d'impressions tout à fait différentes, et le renforcement de l'effet par la multiplication de la masse et des forces agissantes; tandis qu'au contraire la musique, en sa qualité du plus puissant de tous les arts, suffit à elle seule à remplir complètemept l'esprit qui est ouvert à elle ; et même ses . plus hautes productions, pour être comprises et goûtées comme il convient, réclament l'esprit tout entier, sans partage et sans distraction, afin qu'il se livre à elle et s'y plonge, pour saisir à fond leur langue si incroyablement intime. Au lieu de cela, on attaque l'esprit, pendant une musique d'opéra si hautement compliquée, en môme temps par l'œil, au moyen de la pompe la plus bigarrée, des tableaux les plus fantastiques et des impressions de lumière et de couleurs les plus vives ; outre cela, l'affabulation delà pièce occupe encore l'esprit... Strictement donc, on pourrait nommer l'opéra une invention anti-musicale au profit d'esprits non musicaux, chez lesquels la musique doit être introduite en contrebande. » (1) — On voit du premier coup d'œil que cette critique, qui atteint directement l'opéra traditionnel regardé par Wagner comme une œuvre égoïste et anti-artistique, ne prouve rien contre le véritable drame musical v Dans le drame musical tel que le définit Wagner, il n'y a nullement superposition d'effets; l'auteur se garde bien d'exprimer la môme chose à l'aide des divers modes d'expression qu'il met en œuvre ; mais il fait en sorte qu'ils se complètent l'un par l'autre. Nous avons vu que les paroles et la musique ne sont pas deux traductions équivalentes du même fait, mais que le dramaturge dit par la poésie précisément ce qu'il ne pourrait exprimer musicalement

'1) Srhopeuli'iHT, Parerya iittd Paralîpomena; cité parNorihu, , né escchCGt /, 310 8. Paris, F. ÀLciu.

LE DRAME WAGNÉIUEN ET LA DOCTRINE ÉVOLUTIONiNISTE tyl

et par la musique ce qu'il ne pourrait dire à l'aide dos seules ressources de la poésie. Le drame musical n'est donc pas une œuvre composite, c'est un organisme vivant dont les parties sont dans la plus étroite dépendance les unes par rapport aux autres et dont on ne peut rien retrancher sans faire souffrir le corps tout entier. C'est d'ailleurs l'organisme artistique le plus complexe qu'il soit possible de concevoir, et, pour cette raison .aussi, il peut apparaitrecommeledernicr terme de l'évolution des arts. La loi générale de l'évolution est en effet ce que Herbert Spencer appelle l'intégration : dans tous les ordres de faits, en astronomie comme en histoire naturelle, en biologie comme en linguistique, le progrès se fait par la naissance d'organismes de plus en plus complexes (1). Si vraiment, comme le veut Wagner, le drame musical c*t né, par intégration, de la symphonie, s'il n'est pas comme l'opéra ordinaire une musique de scène superposée à un drame et à une féerie, mais s'il est réellement un organisme, une sorte d'être vivant ayant son unité propre, il représente incontestablement un progrès artistique si l'on se place au point de vue de la théorie évolutionnisto. Il est vrai que les antiwagnériens ont toujours la ressource de contester que les drames de Wagner soient réellement des organismes et diffèrent spécifiquement des autres opéras. Et comme il est singulièrement difficile d'établir d'une façon positive qu'un drame musical a ou n'a pas d'unité organique, il me paraît douteux, 'somme toute, qu'on puisse tirer des doctrines évolutionnistes un argument décisif pour ou contre l'œuvre de Wagner. Les «spécialistes » trouveront toujours de bonnes raisons pour

(4) Voir par exemple H. Spencer. Premiers Principes, cliap. XIV et plus -irticulitV'tïineut § 114. Paris, P. Aloau.

492 conclusion

critiquer l'œuvre d'art intégrale, et les wngncricns réclameront toujours le droit de récuser les critiques des spécialistes.

Wagner, d'autre part, a prétendu créer une œuvre « populaire », accessible non pas seulement à une élite de connaisseurs, à des intelligences supérieures, à des sensibilités raffinées par une longue culture, mais à l'homme normal, dou$ de facultés moyennes. On peut évidemment discuter pour savoir dans quelle mesure Wagner a réali— \ ce programme, et jusqu'à quel point des œuvres comrï^ Tristan et Parsifal sont et seront jamais intelligibles po»jr le peuple. Mais en tout état de cause, il est hors de dci !e qu'un spectacle complexe et varié comme le drajn<? >vagnérien est susceptible d'intéresser un public infiniment plus nombreux et plus mélangé que celui qui peut goûter une symphomie de César Franck ou de Saint-Saëns. On peut môme affirmer, je crois, comme un fait positif qn'au point de vue purement musical, l'œuvre de Wagner est. devenue aujourd'hui facile à comprendre : j'ai dans tous les cas l'impression très nette que dans les concerts classiques la musique de Wagner agit plus promptement et plus fortement que toute autre sur la grande masse du public. Je suis donc pleinement persuadé que Wagner est, comme il l'a voulu, dans une très large mesure « populaire ». Or par là il heurte les tendances « aristocratiques » d'une fraction peu nombreuse, il est vrai, mais importante cependant par sa qualité du public artistique moderne. Il y a — et il y a toujours eu — des raffinés qui estiment que le vrai beau doit forcément rester Tapanage d'une élite et qui, loin d'exiger de l'artiste qu'il se rende intelligible à la foule, lui demandent de ne travai" 1er que pour se satisfaire lui-même ainsi qu'un pet cercle de connaisseurs, et lui défendent impérieusement <

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