‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 23 sur 192 · INTÉRÊT DRAMATIQUE DE RIENZI · texte numérisé non relu

INTÉRÊT DRAMATIQUE DE RIENZI

la tragique destinée « faisait vibrer de sympathie tous mes nerfs » (i). La source dernière de son inspiration, c'était, d'un bout à l'autre de son œuvre, cet amour ardent de liberté qu'il sentait bouillonner en son propre cœur et dont il voyait en Rienzi une glorieuse ei noble incarnation, On a pu dire, non sans vraisemblance, que Rienzi était le drame de la Révolution de Juillet telle que la comprenait Wagner, la lutte de la liberté et de la loi contre les caprices et le despotisme arbitraire d'une aristocratie brutale et corrompue ; ou encore que le drame tout entier était dominé , par une idée morale exprimée sous ses diverses formes par les personnages de Rienzi, d'Irène et d'Àdrieno : la délivrance de la patrie par le sacrifice de l'individu au profit de la communauté. Il est certain, dans tous les cas, que Wagner a fait un effort très sincère pour créer un véritable drame, intéressant par lui-même et non pas seulement par les dé veloppements musicaux dont il était l'occasion. Il a pu se rendre à lui-même le témoignage d'avoirrenoncé volontairement à tous les effets purement musicaux qui se présentaient comme d'eux-mêmes à son imagination (2) . Aussi est-il — et cela dès l'époque de Rienzi — essentiellement un dramaturge, mais un dramaturge chez qui les conflits de passions, les crises sentimentales, qui sont l'essence de tout drame, évoquent simultanément . des motifs poétiques et musicaux. Ce qui distingue Rienzi des drames postérieurs de Wagner, ce n'est donc pas, comme on Ta souvent dit, la prédominance de l'élément musical sur l'élément dramatique. Rienzi est, en effet, un drame au même titre que les autres œuvres de Wagner. Seulement dans la réalisation de ce drame, l'artiste a donné plus d'impor-

I Ges. Schr. IV, 257.

I Lettres à Fischer, p. 262 s.

LlCHTENBERGER.

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tance à la partie musicale de sa tâche qu'à la partie poétique : il ne s'est servi de la parole, que pour indiquer d'une manière sommaire les contours extérieurs de soo. œuvre, pour poser les personnages et définir les situations, sans trop s'inquiéter de la valeur spécifiquement poétique que pouvait avoir cette esquisse en elle-eaême ; il a, au contraire, accordé tous ses «oins à l'expression musicale de sa pensée dramatique, estimant que la musique lui suffisait pour initier les spectateurs aux passions des personnages qu'il portait sur la scène, et leur communiquer quelque chose de cet enthousiasme qu'il ressentait lui-même jx>ur la grande figure de Rienzi et pour les idées qu'il représentait. On ne saurait donc sans injustice méconnaître dans 1 opéra de Wagner., et cela en dépit de sa valeur littéraire médiocre, une réelle beauté dramatique, ni le confondre avec ceslibretti tant critiqués par Wagner, où l'intérêt dramatique fait défaut aussi bien que le mérite poétique.

Faut-il maintenant aller plus loin et admirer en RLeuzi, comme le fait un des critiques wagné riens les plus justement estimés, un drame de grand style., plu* beau et plus « vrai » que le roman de Bulwer dont il est tiré ? Peut-être y a-t-il bien un peu d'exagération à tant louer une œuvre dont l'auteur ne se dissimulait pas les imperfections. Si l'on compare le roman de Bulwer et le drame de Wagner, on voit du premier coup d'œil que Wagner a fortement condensé l'action historique qui se déroule dans le récit un peu touffu de Bulwer, et qu'il a, de même, beaucoup simplifié et généralisé les caractères parfois très complexes des personnages du roman. Bulwer nous montre, par exemple, en Rienzi, non seulement le patrie'épris de liberté, mais encore le politicien adroit, le pr teetcur de l'industrie, le catholique superstitieux, lama

INTÉRÊT DRAHATAQUE DE R1ENZI &l

d'une riche et ^oble dame. Wagner ae <c<oiiteat.e dt noter un petit ftoa?b?e 4e traits essentiels qui caractérisent la physionomie morale 4e son fcéros ; J'amour enthousiaste de la patrie, reprit de sacrifice et d'abnégation, la magWQtfpi.U envers les CKoenuA, J.a foi en Dieu. Mais cette simp&Qe^tion 4e 1 action, <cet|£ idéalisation des caractères qui dU^g,aeûitr<geuy(re<le W^guer nue constituent pas nécessairement pi» progrès eur le roaaaa de Bulwer, .Ceux qu* veuleiU*d«nr<er Topera 4e Rienzi pojurroflt, £ la vérité, s'appuyer £ur œs faits pour établir .qme Wagner a w* condenser -en une action dr?naatiqu<ej A la fois simple et grandiose, la longue et lente «épopée de Rulwer. Ceux qui voudraient le critiquer pourraient arguer 4es mêmes faits pour démontrer qu^e Wagner a (transformé enw libretto abstrait, <dune généralité quelque peu banale. Je roman coloré ej, pittoresque de so# devancier.. Et ils ne manqueraient pas d'arguments à présenter en faveur .de cette thèse. Ils jieraie«ttjt valoir qu«e si le caractère de Rienzi <est assez bien venu, les a>utre6 per-sonnages, Irène, Adriano* Orsini, Colonna, si vivante dans le roman de Buhv.er, ne soat guère qv& 4es silboueites .dans t'opéra de Wagner ; que YAdria&Q de Wagner surtout, s* judécis [et si gauche d'abord dans &o# f*ôAe de médiateur wtr«e' ses parents et Hicozi, sj yjolent entité ,une fois qu'il a piris parti c on Ue le tribun, estime figure bien imprécise -etpe^ intéressante. Ils pourraient £ajre «observer cn&n que, comme drame .historique, Rienv e$l souvent d une psychologie par trop soouûaire ; .q^e, par e5&emple, après le triomphe de ftienzi à la fin du troisième^ te, Ja grande scène qui ouvre le quatrième acte xx\esl jpeutn&tre pas suffisante pour uous fairr» yrgiuiwt sentir et comprendre les causes qui ruinent usquemeui Je .crédita Rienzi auprès du peuple ; <que, °ui» h ^ha^wient d'itfJLitude du légal qui epecommu-

nie, au quatrième acte, Rienzi, après l'avoir soutenu au début de Tac tion, survient dans l'opéra de Wagner comme un coup de théâtre que rien ne prépare et dont les causes demeurent à peu près inintelligibles au spectateur.

Wagner se rendit très bien compte des points faibles que présentait son drame de jeunesse. On remarquera, d'abord, que Rienzi est resté une tentative isolée dans son œuvre ; que malgré le succès de son premier opéra, il n'est jamais revenu au genre historique et que s'il lui arriva, dans la suite, d'esquisser des drames tirés de l'histoire comme Manfrtd ou Frédéric Barberousse, il finit toujours par reculer devant l'exécution. Plus tard, dans Opéra et Drame, Wagner a exposé les raisons qui l'avaient empêché de continuer dans la voie où il s'engageait avec Rienzi. Il crut voir en effet que les sujets historiques ne pouvaient convenir au drame musical et cela parce qu'il était presque impossible de réaliser, dans ce cas, cette harmonie de la musique et des paroles à laquelle doit tendre le poète-musicien. Assurément il est possible de trouver dans un grand événement historique la matière d'un drame où s'entrechoquent des passions éternellement humaines et susceptibles d'être rendues parla musique ; c'est ainsi, par exemple, que les* sentiments généraux qui forment en quelque sorte la base du drame de Rienzi, le patriotisme, l'amour de la liberté, peuvent être exprimés à la fois par la poésie et par la musique. Mais tout drame historique contient forcément, outre cet élément universellement humain , un élément spécifiquement historique et contingent ; à ce point de vue, Rienzi doit être un tableau historique de la vie romaine au XIV0 siècle, une description pittoresque des hommes de cette époque, avec leurs mœur leurs partis pris, leurs préjugés moraux et sociaux, O tout ce qui est conventionnel, contingent, tout ce qui var

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