‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 34 sur 192 · CARACTÈRE DU HOLLANDAIS VOLANT · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU HOLLANDAIS VOLANT

tent-ils tandis que la tempête siffle dans les cordages; « Hou ! hissez les voiles I — Ta fiancée, dis, où est-elle restée? Hou, partons vers le large I Capitaine, capitaine, tu n'est pas heureux en amour! » (1) — D'outre part, au contraire, le Hollandais n'a dit ni à Senta ni à Daland qu'il dût partir prochainement ; il ne parle pas d'emmener avec lui Senta, et, lorsqu'il regagne son vaisseau, il semble que ce soit uniquement parce qu'il croit Senta infidèle. Mais à ce sentiment de désespoir et d'amertume vient aussi se mêler un motif tout différent qui était déjà indiqué dans le récit de Heine : le Hollandais part avant que le mariage soit conclu, renonçant ainsi volontairement à sa dernière chance de salut, et cela parce qu'il aime Senta tout en doutant de sa fidélité et parce qu'il ne veut pas attirer sur elle la malédiction qui atteint celles qui, après lui avoir juré fidélité, manquent à leur serment. « Tu m'as juré fidélité, dit-il, mais non point devant Dieu; et ceci te sauve ; car sache, infortunée, quel est le sort effroyable de celles qui m'ont manqué de foi : la damnation éter* nelle, voilà ce qui les attend. D'innombrables victimes ont, grâce à moi, succombé à ce destin fatal. Toi, du moins, tu seras sauvée 1 Adieu, à tout jamais je désespère de mon salut I » (2) Par cet artifice un peu subtil, le Hollandais se trouve finalement, lui aussi, comme Senta, purifié par un amour désintéressé. Mais l'inconvénient de cet entrecroisement de motifs, divers c'est qu'en fin de compte on ne sait plus trop s'il part, parce qu'il doit obéir au destin et éprouver la fidélité de son épouse, ou bien parce qu'il doute de la fidélité de sa femme et désespère de son salut, ou enfin parce que, ému d'amour et de pitié, il pré-

[) Ges. Schr. 7, 287.

ï) Ibid., /, 290.

1ère souffrir éternellement plutôt que de causer le malheur de Senta.

Ce n'est d'ailleurs pas seulement comme drame psychologique que le Vaisseau-fantôme nous paraît inférieur aux œuvres suivantes de Wagner, mais aussi comme drame symbolique. L'idée maîtresse de la pièce, bien plus originale et bien mieux marquée que dans Rienzi, il faut le reconnaître, n'est peut être pas encore développée avec autant d'ampleur, de clarté, de force pathétique, qu'on pourrait le souhaiter.

Dans sa Communication à mes amis, Wagner fçrmule d'une manière ingénieuse et séduisante cette idée directrice qui l'avait inspiré lors de l'élaboration de son œuvre : « La figure du Hollandais volant, dit-il, est une création de la poésie populaire ; un trait primordial de la nature humaine s'y manifeste sous une forme saisissante. Ce trait, dans sa signification la plus générale, c'est le désir du repos qui saisit l'âme au milieu des orages de la vie. » Wagner trouve cette aspiration vers la paix exprimée dans la légende d'Odysseus qui erre sur les mers pendant de longues années, soupirant après sa patrie, son foyer et son épouse, après cette Pénélope qui l'attend fidèlement dans son palais d'Ithaque et avec laquelle il sera réuni au dénouement. Plus tard, le christianisme, qui ne connaît pas de patrie terrestre et n'atlend le repos et le bonheur que dans Tau delà, exprime ce môme sentiment par un symbole nouveau : la légende du Juif-Errant. L'éternel vagabond, condamné à vivre indéfiniment sans but et sans joie, n'a d'autre espoir que celui de voir finir avec sa vie son martyre terrestre : il aspire à la mort libératrice, à la bonne mort où il trouvera enfin la paix qui lui était refusée sur terre. A la fin du moyen âge, cependant, les peuples se reprennent à aimer la vie et l'action :

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