LE DRAME WAGN^RIEN
exemplaire tout à fait caractéristique et en quelque sorte paradoxal de ce drame, une soixantaine de vers sufGsent au poète pour décrire la situation et poser ses personnages ; après quoi l'action toute entière se déroule au fond de l'âme des deux héros du drame. Tristan et Iseut s'aiment d'un amour irrésistible, tout puissant, plus fort que la loi de l'honneur qui les sépare impérieusement ; et cet amour éteint en eux la soif de vivre, parce qu'il rend impossible pour eux la seule forme d'existence qui puisse convenir à de nobles âmes, la \ .e au grand jour, loyale, sans remords et sans honte. Toute la'pièce raconte la longue agonie des deux amants qui ont bu le poison mortel du philtre d'amour, leur détachement progressif de la vie trompeuse et mauvaise, du jour bril'ant et menteur qui les sépare, leur aspiration toujours plus ardente vers la mort libératrice, yen la nuit bienfaisante qui verse l'apaisement suprême dans leur .cœur meurtri par les souffrances de la vie, et qui les endort, unis pour toujours, dans la grande paix du néant. D'action extérieure il n'y en a presque plus : tout le second acte n'est qu'un immense duo entre les deux amants, tout le troisième est rempli par les plaintes de Tristan blessé (fui craint de mourir sans avoir revu sa bien-aimée, et par. les adieux à la vie d'Iseut qui meurt d'amour sur le cadavre de Tristan. Cette action extérieure, simplifiée à outrance, n'est plus en quelque sorte que le cadre artistement ouvré, d'ailleurs, dans lequel se déroule, avec une magnifique ampleur, ce drame intime d'amour et de mort où les vers du poète se marient harmonieusement avec la musique du compositeur. On peut contesévidemment qu'un drame comme Tristan soit à prônent parler une pièce de théâtre ; on peut regarder, • exemple, les œuvres de Wagner comme « des sublimes aphonies dramatiques qui donnent aux Allemands
l'illusion du théâtre. » (1) Il p'en reste pas moins certain que Wagner a donné au drame lyrique une forme originale, qui peut prêter à la critique, mais qui est bien conforme en tout cas au génie de la race germanique. Nous nous proposons d'étudier ici la genèse et les lois de ce genre nouveau, de voir comment Wagner est arrivé par une série de tâtonnements successifs à la formule définitive de son drame musical, de quels matériaux il s est servi pour bâtir ses œuvres et par quels procédés il a édifié ces constructions à la fois si simples et si hardies dont nous admirons le charme tout puissant ou la grandeur cyclopéenne.
L'étude du drame wagnérien nous conduira tout naturellement à l'étude de la philosophie et de l'esthétique de Wagner.
D'abord le drame de Wagner est, à un haut degré, philosophique ou, pour mieux dire, symbolique. Et ce n'est pas là une loi arbitraire, édictée par le caprice subjectif de Wagner; c'est une conséquence logique de la nature môme du drame musical tel que nous l'avons défini. Par cela même qu'il doit être conçu dans l'esprit de la musique et qu'il a pour ressorts principaux les sentiments éternels, élémentaires, communs à toute l'humanité, il doit aussi fatalement prendre un caractère de généralité philosophique. Comme le poète-musicien s'attache à mettre en scène plutôt l'homme que l'individu, plutôt le cas typique que le phénomène particulier, il se trouve amené à poser dans ses drames tout comme le philosophe dans ses méditations abstraites, ces grands problèmes qui ont de tout temps hanté l'âme humaine, le problème de l'amour, de la mort, du but de la vie, et à les résoudre suivant
(1) R. Rolland, Hit t. de VOpéra en Europe, Paris 1893, p. 19.