CARACTÈRE DB LOHENGRIN
Tout comme Tannhâuser^ Lohengrin est une confession partielle de Wagner. De même qu'il a symbolisé en Tannhâuser cette ardeur impétueuse qui le poussait à la conquête des jouissances terrestres au risque, parfois, de lui faire oublier sa vocation divine, de même il a personnifié en Lohengrin l'élément divin de sa nature, cet idéal de pureté et de beauté qui était sa vraie patrie; de plus, il a mis dans le cœur de son chevalier au cygne, d'une part Tardent désir qu'il sentait en lui d'apporter cet idéal à l'humanité souffrante, et d'autre part aussi le sentiment douloureux de son complet isolement. Instruit par ses expériences de Paris et par ses déceptions de Dresde, Wagner en était arrivé à condamner le monde au sein duquel il vivait et dont il exécrait la frivolité et la vulgarité. 11 avait vu l'impuissance artistique de ses contemporains, leur incapacité de s'élever jusqu'à la contemplation du beau. Il avait vu que la société moderne tout entière souffrait d'un mal profond et sans doute incurable, qu'elle avait perdu non seulement le sens du beau, mais encore l'aspiration désintéressée vers le vrai et veis le bien, qu'elle était dominée par le désir égoïste des jouissances matérielles immédiates. Ce sensualisme grossier l'avait révolté. Comme Tannhâuser fuyant les séductions du Venusberg et guidé par la douce Elisabeth jusqu'au séjour de la pureté éternelle, il avait répudié le monde, ses pompes et se > succès ; il s'était élancé vers un idéal de pureté, de chasteté absolue. Parvenu dans ces sphères éthérées, bien loin de la vie moderne et de sa corruption, il avait d'abord éprouvé ce sentiment de bien-être et d'allégement qu'on ressent dans les solitudes glacées des hautes cimes alpes- A-*es, où Pair est pur, sain et léger, où la vue plane sur les allées et les plaines et domine de haut la fourmilière hulaine. Mais à peine avait-il joui de sa délivrance, qu'un
LlCHTENBERGER. 9
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sentiment en quelque sorte contraire s'était fait Jour en son âme. 11 aspirait maintenant à revenir vers l'humanité» ▼ers la fie réelle, qu'il avait laissées bien loin derrière lui ; à quitter ce désert resplendissant de lumière mais stérile et glacé, à fuir l'éclat aveuglant de la pureté absolue et à redescendre dans les régions tièdes et ombreuses où vivent les hommes, où fleuritramour.il est des génies qui peuvent se suffire à eux-mêmes, qui, comme Goethe, s*élèvent, dans leur marche en avant, bien au-dessus de leurs contemporains, qui pénètrent, eux aussi, dans ces régions solitaires où seul peut s'aventurer le génie, mais qui se complaisent dans leur solitude, qui continuent leur ascension, insoucieux de la foule des hommes, sans jamais s'arrêter, et qui, suivant la belle expression de Gœthe, tendent « à élever toujours plus haut la pyramide de leur existence ». Pour Wagner, au contraire, cette solitude était insupportable. Il ne pouvait lui suffire d'avoir atteint les pures régions de lart, de la contemplation idéale, il fallait qu'il y entraînât à sa suite ses contemporains. Ce n'était pas par pessimisme absolu, par détachement de la vie, par dégoût de la réalité qu'il avait gravi les sereines hauteurs de l'idéal, mais seulement par haine du monde moderne dont il exécrait la fange et la corruption. C'était l'amour qui l'avait conduit dans le royaume de l'idéal ; et maintenant ce même amour l'inclinait de nouveau vers la terre, le portait à descendre vers l'humanité souffrante et misérable pour la délivrer de ses maux, pour la régénérer et la sauver (1).
La vaine tentative de Lohengrin pour se faire aimer d'Eisa, c'est donc, pour Wagner, l'image poétique de ses efforts stériles pour se faire comprendre de ses contemporains, ou encore, d'une manière plus générale, la tragf J2~
(!) Gtê. Schr. IV, 294 i.
CARACTÈRE DS &OHENGRIN l3l
de l'artiste dans le monde moderne. L'artiste demande à ses contemporaine un peu d'amour ; il rêve de les toucher, d'émouvoir leurs cœurs, de ranimer au sein d'une société mauvaise et dégénérée la sainte flamme de l'enthousiasme, de leur communiquer cette vision d'une vie supérieure qui remplit son âme, Mais le monda moderne, au lieu de lui apporter cette compréhension spontanée et vivante à laquelle il aspire, au lieu d'écouter tout simplement la voix de son cœur, s'obstine à juger l'artiste avec sa froide raison , avec ses préventions et ses préjugés. Si, par aventure, l'artiste réussit à faire jaillir l'étincelle de l'enthousiasme dans une âme d'élite, la haine et l'envie ont bientôt fait d'éteindre cette flamme naissante. Eisa demande à Lohengrin qui il est, d'où il vient; elle cesse d'aimer pour chercher à comprendre. Ainsi l'artiste, repoussé par le monde moderne qui lui ferme son cœur, est obligé de se réfugier dans son rêve, de rentrer dans sa tour d'ivoire et d'y vivre dans l'isolement, sans pouvoir communiquer & ses contemporains la % bonne nouvelle » dont il est le porteur (1).
Et ce qui fait la souveraine beauté de cette conclusion pessimiste de Lohengrin* c'est qu'elle donne l'impression grandiose d'une nécessité absolue, inéluctable. Chose curieuse et qui montre combien Wagner travaillait en artiste, il sentit ce caractère de nécessité avant de le comprendre. Nous en voyons la preuve dans l'anecdote suivante qu'il conte dans sa Communication à mes amis, Un ami dont il prisait fort l'esprit et la science, le docteur Franck, lui avait fait, après lecture du libretto, une objection spécieuse à première vue et qui l'avait beaucoup troublé tout d'abord. Lohengrin, au dire de ce critique, n'était qu'un froid
liste, dont l'impitoyable dureté est faite plutôt pour
) Ges. Schr. IV, 295 89.
inspirer l'aversion que pour provoquer la èympathîe. 11 avouait d'ailleurs lui-même que cette objection lui avait été inspirée non pas par une impression directe provoquée par là lecture de la pièce, mais par un effort de réflexion. Wagner, néanmoins, fut, au premier moment, si frappé par ce raisonnement, qu'il songea un instant à remanier tout son poème : après avoir avoué sa nature supérieure, Lohengrin, au dénouement, aurait renoncé à sa divinité pour pouvoir rester auprès d'Eisa (1). Il ne tarda pad toutefois à sentir — et son ami partagea son sentiment — tout ce que cette conclusion nouvelle avait de choquant. Lohengrin ne peut pas renoncer à sa divinité, car il est l'absolu, l'idéal fait homme; ce qui constitue précisément la tragique beauté de son caractère, c'est qu'en vertu de sa nature même il est condamné à disparaître s'il ne rencontre pas cette foi absolue, sans défaut, qui seule peut élever jusqu'à lui une mortelle. Mais cette foi, hélas! n'est pas de ce monde. L'âme humaine peut bien, dans une suprême extase, s'approcher un moment de ce monde des réalités invisibles, se hausser pour un instant jusqu'à cette croyance absolue qui évoque irrésistiblement le Sauveur appelé. Mais ces minutes sublimes sont fugitives. Et, quand elle se réveille de son rêve enchanté, l'Ame ne peut que constater avec désespoir l'abîme infini qui la sépare de l'absolu un instant entrevu. Dès que l'extase s'est dissipée, nulle puissance au monde ne peut lui rendre la vision immédiate de l'idéal, à tout jamais envolée.
Si la conduite de Lohengrin est dictée par une inexorable nécessité, celle d'Eisa n'est pas moins fatale. Nous représentions, tout à l'heure, la catastrophe comme résultant d'une faute tragique d'Eisa : elle nous apparaissai
(!) Ges. Schr. IV, 296 s.
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comme la femme qui se reprend après s'être donnée, qui doute au milieu de son amour et qui se rend ainsi coupable d'une sorte de trahison morale envers son libérateur* Mais Wagner, au cours de la composition de Lohengrin, arrive à dépasser cette conception du caractère d'Eisa. Elle lui apparaît, finalement, comme l'antithèse du carac-» 1ère de Lohengrin. Le chevalier du Graal, c'est le représentant de l'absolu, l'être arrivé à la conscience suprême de lui et de l'univers ; or il cherche en quelque sorte à se compléter en aimant une femme, c'est-à-dire une créature toute d'instinct, purement inconsciente et naïve. Lohengrin « sait » ; seul son désir d'amour le rattache au domaine de la vie instinctive. Eisa, c'est la femme qui sent et aime sans se préoccuper de connaître, c'est, pour nous servir d'une image de Wagner, « l'esprit du peuple, » le symbole de la foule des âmes naïves et spontanées qui n'ont pour les guider dans la vie et l'action que la voix de leur cœur. Mais, de même que Lohengrin qui « sait » cherche son salut dans « l'amour », de même qu'Eisa qui « aime » devra, inversement, tendre d'un irrésistible élan, vers le « savoir ». Sa jalousie, ses doutes, sont la conséquence logique et fatale dç son amour. Plus elle aime Lohengrin et plus aussi elle voudra que son amour devienne « conscient ». C'est donc pour obéir à la nécessité de l'amour qu'elle se précipite volontairement à sa perte. Le cœur tout débordant de l'adoration infinie que lui inspire son sauveur, elle préfère mourir, elle préfère briser à tout jamais son bonheur, plutôt que de ne pas posséder tout entier son amant. Vue de cette hauteur, la tragédie de Lohengrin apparaît plus poignante encore, si possible, que *out à l'heure. Eisa ne « pèche » point, elle ne fait qu'obéir la loi de sa nature ; comme la Brûnnhildede Y Anneau du ûbelung, elle devient « voyante », elle tend, par l'amour,
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vers le « savoir » ; mais ce « savoir », olle le paie do son bonheur. Aussi sa question i Lohengrin nous apparaît-elle, maintenant, non plus comme un acte de faiblesse, mais en quelque sorte comme un acte de suprême renoncement : la mort lui semble meilleure que l'amour incomplet.*. Et cette femme admirable, Lohengrin ne peut pas la comprendre ni la rendre heureuse. II est condamné à ne jamais connaître le suprême amour, et cela parce qu'il a conservé cotte forme la plus sublime de l'égoïsme, la conscience de sa divinité, parce que, s'il demande à être aimé, il ne veut pas, il ne peut pas vouloir être compris et connu, parce que nécessairement il doit voir en Eisa un doute là où il n'y a qu'un suprême élan d'amour. Eisa et Lohengrin ne peuvent donc pas trouver le bonheur l'un par l'autre (i). Le bonheur suprême, l'amour parfait, l'œuvre de salut et de rédemption ne peut pas résulter de l'union d'un dieu avec une femme, d'un être pleinement conscient de lui et de l'univers avec une créature toute d'instinct. Il faut, pour que cette union libératrice puisse s'accomplir, que l'homme, lui aussi, soit un « simple » et non pas un « sage» } c'est par l'instinct, non par la raison que l'homme doit être guidé vers le bonheur et le salut; seuls des héros spontanés comme Siegfried ou Parsifal, qui se développent inconscients et heureux selon les lois éternelles de la nature, peuvent s'élever jusqu'aux plus hauts sommets de l'amour et réussir dans la tâche où Lohengrin à échoué. Le royaume des cieux appartient aux simples.
(1 Ge*. Schr. IV 300.
W&gftér révolutionnaire
Lorsqu'il avait accepté la place de Kdpéllniehteï h Dresde, Wagner était résolu, comme nous l'avons vu, & user de l'autorité que lui conférait sa situation pour faire prévaloir À l'Opéra royal ses idées nouvelles sur l'art dramatique. Aussitôt nomtné, il se mit résolument âTteuVre pour mettre à exécution son programme de réformes. Mais il ne tarda pas à se rendre Compte qu'il avait mal mesuré la force des résistances qu'il devait* rencontrer. À mesure qu'il avançait el montrait plus nettement qui il était et ce qu'il Voulait, il sentait se dresser contre lui une opposition, latente ou avouée, toujours plus puissante. Il comprit peu à peu que tout son génie, toute son énergie, tout son enthousiasme communicatif ne suffiraient pas poui- triompher de la force d'inertie des uns, de la mauvaise volonté des autres. Pendant sept ans il lutta pied à pied * contre la sottise toute-puissante et l'inintelligence souveraine » (i), jusqu'au jour où il acquit la conviction que toute réforme sérieuse de l'opéra était Impossible dans le cadre de la société contemporaine, et n'attendit plus de salut que d'une révolution générale qui bouleverserait de fond on Comble tout l'état social présent. Voyons d'un peu plus près comment s'est organisée l'opposition contre Wagner, si populaire d'abord à Dresde, puis comment Wagner, â son tour réformateur qu'il était, est devenu révolutionnaire, el
I Lettre à SpOhr citée par Glaseuapp» H, Wagner II, 155.
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s'est insurgé finalement contre une société où il n'y avait pas de place pour Part tel qu'il le concevait.
Nous constatons d'abord que l'opposition contre Wagner ne se forma pas parmi les artistes qu'il dirigeait. Ce n'est pas qu'il n'ait eu tout d'abord quelque peine à imposer son autorité : il débuta en effet, dans ses fonctions de chef d'orchestre, par un conflit avec le premier violon Lipinski qui allçt jusqu'à déposer une plainte contre spn chef à la direction générale. Mais cette hostilité cessa bientôt, et Wagner ne tarda pas à jouir d'une grande popularité parmi les musiciens de son orchestre, qui sentaient, pour la plupart, la valeur exceptionnelle de l'artiste qui les dirigeait. C'est à son orchestre qu'il dut les plus pures jouissances artistiques qu'il lui fut donné de goûter à Dresde. Avec « ses chers musiciens », du moins, il pouvait exécuter tels qu'il les concevait les chefs-d'œuvre de la musique instrumentale, en particulier la symphonie avec chœurs de Beethoven que lui avaient révélée les concerts du Conservatoire de Paris pt dont il organisa, en 1846, une exécution admirable qui eut un retentissement immense à Dresde et dans toute la Saxe.
Non moins bonnes étaient ses relations avec les acteurs tle la troupe d'opéra. Eux aussi le secondaient de leur mieux ; et, grâce à leur concours, il put mettre en scène avec une très grande perfection quelques-uns des chefsd'œuvre du drame lyrique qu'il avait à cœur de placer sous les yeux du public de Dresde pour former son goût : YArmide, de Gluck, qui fut jouée en i843, la Vestale^ de Spontini, solennellement reprise en 1844 sous la direction de l'auteur lui-même, enfin VIphigénie à Aulis, de Gluck, dont Wagner prépara la représentation en 1847 avec un soin tout particulier, retouchant lui-môme l'instrumentation tout en respectant scrupuleusement le caractère de
RAPPORTS DE WAGNER AVEC LiiS AUnSfc'ËS là]
l'œuvre, modifiant le dénouement primitif qui risquait de paraître démodé, ne reculant devant aucune peine pour bien pénétrer les intentions du compositeur et mettre son œuvre entièrement au point. Maïs, s'il réussit à obtenir des artistes qu'il dirigeait une bonne interprétation des opéras de Gluck ou de Spontini, tous ses efforts restèrent, en revanche inutiles quand il entreprit de leur faire jouer ses propres œuvres dans le style voulu. Les représentations de Tannhâuser lui révélèrent avec une entière évidence combien des chanteurs d'opéras, même de tout premier ordre, étaient incapables d'interpréter un vrai drame musical. Alors que Wagner leur demandait d'être d'abord acteurs, ensuite seulement chanteurs, les artistes de Dresde se
préoccupaient avant tout de chanter leur rôle, accessoirement seulement de le comprendre et de le jouer. Même le fameux ténor Tichatschek, ami dévoué de Wagner pourtant et enthousiaste de sa musique, se montra impuissant à incarner le personnage de Tannhâuser tel que l'avait conçu Wagner, si bien que l'auteur dut se résigner à sacrifier vers la fin du second acte une réplique essentielle pour l'intelligence du drame, mais que le brillant ténor, pourtant en pleine possession de ses moyens vocaux, ne parvenait pas à chanter (i). — Habitués à considérer un opéra comme une suite de morceaux de musique vocale, airs, récitatifs ou ensembles, destinés à plaire par eux-mêmes et à faire, chacun pris à part, le plus d'effet possible, les chanteurs ne pouvaient concevoir qu'un drame musical fût avant tout un drame, destiné,
(l)Le passage sacrifié par Wagner se trouve vers la fin du deuxième acte, an moment où Tannhâuser reprend conscience de lui-même en présence de l'admirable dévouement d'Elisabeth qui le protège contre la fureur des chevaliers ; il voit soudain l'horreur de sa faute et, l'àme accablée de remords, implore la pitié du ciel: Zum Heil den SUndigen zu ftthren, die Gott-Geta.idtt nahle mir, etc. ; cf. Ges. Schr. IV, 2Û2 et F, 132 as.
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comme toute pièoe de théâtre, & éveiller des émotions dans l'âme des spectateurs, et non pas seulement à charmer les oreilles de quelques dilettantes. Incapables de se défaire de leurs mauvaises habitudes de chanteurs d'opéras et de composer leurs rôles comme le voulait Wagner, ils dénaturaient les drames qui leur étaient confiés. Et Wagner constatait avec un véritable désespoir qu'entre leurs mains ses œuvres perdaient peu à peu tout caractère dramatique et arrivaient finalement devant le public transformées en simples opéras, lamentablement défigurées et hors d'état de produire l'effet qu'il en attendait.
Aimé et soutenu en général par les artistes qu'il dirigeait, Wagner resta aussi jusqu'au bout en faveur auprès du public de Dresde. Des trois opéras qu'il fit représenter pendant la période de i84a à 1849, un seul, le Vaisseau-fantôme^ n'obtint pas de succès au moment où il parut et ne fut jamais repris. Rienzi^ acclamé dès l'origine, se maintint au répertoire et obtint encore en 1848, pendant la période d'effervescence qui précéda l'insurrection, un succès plus vif que jamais, dû évidemment pour une bonne part aux tendances libérales et républicaines de l'œuvre. Quant à Tannhâuser, ce fut uniquement par suite de la faveur du public qu'il se maintint au répertoire à Dresde. Condamnée par la critique locale, la pièce faillit sombrer à la seconde représentation comme le Vaisseau-fantôme; mais le public, déconcerté au premier moment par la nouveauté de l'œuvre et intimidé par l'hostilité que témoignait la critique, se ressaisit, et fit un sort assez brillant à Tannhàuser: de i845 à 1848, il fut représenté une vingtaine de fois avec un succès toujours croissant. Somme toute, Wagner n'avait pas à se plaindre du public — bien au contraire. H était joué plus qu'aucun autre musicien de Dresdre; et malgré les attaques dont sa musique et sa vie privée étaient
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l'objet, il jouissait parmi ses concitoyens d'une très réelle popularité, que ceux-ci lui prouvèrent à diverses occasions en lui faisant de chaleureuses ovations. Mais il sentait, malgré ces démonstrations de sympathie, qu'il était au fond très peu compris dans sa tentative de réforme ; que le pu* blic, aveuglé paf des préjugés fortement enracinés et perverti par de mauvaises habitudes, avait perdu le sens du beau et n'était guère en état d'apprécier sainement les œuvres qui lui étaient soumises ; que presque tous les auditeurs de Tùnnhàaser^ par exemple, écoutaient ce drame tout comme ils auraient écouté le premier opéra venu et le goûtaient, par suite, tout autrement que ne l'eût voulu l'auteur. Il comparait la popularité obtenue peu à peu par Tannhâaser à cette commisération qu'on apporte à un fou sympathique dont les amis cherchent à adoucir Tinfortune, s'efforcent tant bien que mal de trouver un sens à ses discours extravagants et de lui répondre en flattant sa manie (1). Assurément cette bienveillance, trop peu éclairée et trop passive mais réelle cependant du public de Dresde, était un symptôme plutôt favorable. Wagner pouvait se flatter qu'avec le temps et des efforts persévérants il arriverait, par de bonnes représentations des chefs-d'œuvre du drame lyrique, à former peu à peu le goût de ses concitoyens et à développer en eux le sens du beau (2). Entre ses mains, l'opéja de Dresde pouvait devenir un théâtre modèle comme l'avait jadis été le théâtre de Weimar sous la direction de Gœthe, et exercer ainsi une influence considérable sur l'esprit public. Mais Gœthe avait pu imposer sa manière de voir au public et aux acteurs, car il se sentait soutenu dans son œuvre par la
1) Ges. Schr* IV% 292 s.
2) Voir surtout une lettre du 31 août 1847 citée Glaseuapp, R. Wagner
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confiance absolue de son prince. Wagner au contraire devait fatalement échouer dans sa tentative de réforme, car il eut contre lui les deux pouvoirs auprès desquels il lui aurait fallu trouver un appui solide : la direction du théâtre et Ja presse.
Il rencontra en effet, et cela presque dès son entrée en fonctions, une opposition irréconciliable dans le petit monde des amateurs d'opéra, des « connaisseurs », et dans la critique qui reflétait le goût de ce public spécial. La presse locale de Dresde ouvrit les hostilités contre lui dès l'apparition du Vaisseau-fantôme et ne cessa plus, dès lors, de s'acharner véritablement contre lui à toute occasion. Elle le dénigra comme chef d'orchestre, l'accusant d'altérer les mouvements traditionnels et de dénaturer ainsi les œuvres qu'il dirigeait, en particulier celles de Mozart qu'il était, affirmait-on, incapable de comprendre et de jouer dans le style voulu. Elle le représenta comme un ambitieux doué de plus de prétentions que de talent, imbu de sa propre supériorité, gâté par les adulations de quelques partisans fanatiques et s'cfforçant de rejeter dans l'ombre les œuvres de ses rivaux pour la plus grande gloire de ses drames à lui. Elle exalta, à ses dépens, des médiocres comme Reisziger ou Hiller. Elle affirma, pour expliquer le bruit qui se faisait autour de ses drames, que leur succès était purement factice et dû, uniquement, aux réclames effrénées que des amis complaisants leur faisaient dans les journaux. Elle finit par s'attaquer à sa vie privée, lui reprocha ses dettes, incrimina ses goûts de luxe, son sybaritisme, colporta avec empressement tous les bruits malveillants qui pouvaient circuler en ville sur son compte et propagea sur sa personne les plus ineptes calomnies. Surtout elle critiqua sans merci toutes ses œuvres nouvelles au fur et à mesure de leur apparition et eut l'honneur peu enviable
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HOSTILITÉ DBS CONNAISSEURS ET DE LA CRITIQUE l4>
de jeter les bases de cette * légende * de Wagner qui fit dans la suite le touf de l'Europe : Wagner fut dépeint comme le musicien sans inspiration, incapable de concevoir une belle phrase mélodique, et qui s'efforce de dissimuler son impuissance par le fracas assourdissant et la fatigante complication d'une instrumentation trop chargée ; comme le novateur téméraire et prétentieux qui affecte de dédaigner les saines traditions de la grande musique allemande, qui méprise ou plutôt ignore les lois de l'harmonie et de la composition, et qui par une constante recherche de reflet, par une bizarrerie voulue et calculée, cherche un succès de mauvais aloi auprès des ignorants et des badauds. On comprend sans peine l'amertume que dut éprou. ver Wagner en se voyant ainsi déchiré par des ennemis le plus souvent anonymes, dont l'inintelligence n'était égalée que par l'incroyable injustice. Et Ton conçoit aussi que ses amis, révoltés par cette guerre sans merci qui s'est poursuivie presque jusqu'à nos jours, se soient montrés d'une impitoyable sévérité dans leurs jugements sur ces obscurs critiques de Dresde qui ont ouvert les hostilités contre Wagner (1). Aujourd'hui que la cause de l'art wagnérien triomphe sur toute la ligne, peut-être convient-il de remarquer que cette explosion de « misonéisme » qui accueillit Wagner à ses débuts, fut — je ne dis pas légitime — mais du moins très compréhensible. Si un réformateur comme Wagner devait rencontrer quelque part de l'opposition, c'était évidemment parmi ceux dont il heurtait de front les goûts et les convictions, parmi ces dilettantes de l'Opéra qui trouvaient depuis longtemps leur plaisir dans ces abus traditionnels qu'il prétendait déraciner, et qui, en raison môme de leur demi-culture musicale,
(1) Voir, p. ex., Chamberlain, Wagner, p. 43 m.
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avaient perdu la fraîcheur d'impressions et la spontanéité nécessaires pour mettre de côté leurs préjugés et oublier leur science apprise en face des œuvres si originales que leur soumettait le grand novateur. PeuMtre même est-il équitable de ne pas trop s'indigner contre ces pédants, qui paraissent vraiment avoir péché plutôt par sottise que par mauvaise foi ; si, dans leur animosité contre Wagneril entrait certainement une bonne dose de cette basse jalousie que la médiocrité stérile ressent instinctivement à l'endroit du génie puissant et fécond, beaucoup d'entre eux croyaient, très sincèrement sans doute, servir, en combattant Wagner, la cause de l'art sérieux et probe contre un audacieux charlatan qui cherchait par le scandale et la réclame une popularité malsaine au lieu de demander la consécration de son talent aux suffrages des connaisseurs éclairés et compétents.
En butte aux attaques de la presse, Wagner ne tarda pat, d'autre part, à se brouiller aussi avec son supérieur immédiat, Tintendant du théâtre royal. Le baron de Lûttiohau s'était, au début, montré animé des meilleures dispositions à Tégard du nouveau Kopellmasifr, Mais, entre un artiste enthousiaste et passionné comme Wagner qui croyait de toutes les forces de son âme à la haute mission civilisatrice de l'art, et un homme de cour comme Ltttticbau, très jaloux de son autorité mais fort ignorant en matière d'art et disposé è envisager l'opéra surtout comme un divertissement princier, il ne pouvait évidemment y avoir d'eptente durable. Nous n'avons pas ici à exposer en détail les dissentiments qui s'élevèrent entre ces deux hommes de caractères si opposés. Disons seulement que Wagner, après avoir constaté l'impossibilité absolue, pour lui, de faii prévaloir ses vues auprès de la direction générale et d'ol tenir la moindre réforme, cessa, en i847t de s'occuper d*.
ÉTAT D ESPRIT DB WAGNBR TORS l848 l43
affaires du théâtre, rompit toutes relations aveo Lûttichau et se renferma strictement dans ses attributions profes* sionnelles de chef d'orchestre.
Telle était donc, à la veille des événements de 1848, la situation assez sombre dans laquelle se trouvait Wagner. Il était obligé de constater que cette réforme de l'opéra, qu'il avait rêvée en acceptant les fonctions de Kapellmeisier à Dresde, se trouvait irréalisable dans les conditions où il était placé. Il se sentait complètement isolé dans un milieu indifférent ou hostile, qui avait perdu la notion et le goût du grand art, qui se montrait incapable de le comprendre et de le seconder et qui ne retrouvait quelque énergie que lorsqu'il s'agissait de combattre, au nom de la routine, sa généreuse initiative. Pour comble de malheur, il s'était endetté en éditant à ses frais les partitions de ses œuvres ; elles ne se vendirent pas, d'où pour lui des embarras d'argent sans cesse renouvelés. Hors de Dresde, les perspectives qui s'ouvraient pour lui n'étaient guère plus engageantes. Leipzig lui était fermé, car Mendelssohn, qui y faisait la loi, n'éprouvait aucune sympathie ni pour son talent ni pour ses idées. A Berlin, où le Vaisseau-fanlômc et Rienti avaient été représentés, il s'était heurté dans le public des connaisseurs aux mômes résistances qu'il avait rencontrées à Dresde, et il sentait, de plus, contre lui l'hostilité latente du toukpuissant Meyerbeer, Le succès de ses œuvres restait ainsi purement local ; le mouvement qui, un instant, s'était dessiné à divers endroits en faveur de Bienzi et du Hollandais volanl semblait s'être arrêté. Après l'échec de Riênzi, k Berlin (octobre 1847) e*- ^a mort de sa mère survenue peu après (9 janvier 1848), Wagner connut *s moments d'affreux découragement. Des idées de suide hantèrent son esprit.
Réfléchissant sur l'insuccès de sa tentative de réforme.
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Wagner vint à penser qu'il fallait en chercher la raison non pas dans des causes locales et personnelles mais dans l'état général de la société contemporaine, et que la réforme du théâtre avait pour condition préalable une révolution dans les mœurs sociales. Il lui sembla que la tyrannie de la convention, de la mode et de la tradition ne pesait pas seulement sur le théâtre, mais sur la civilisation moderne tout entière, que le culte universel de l'argent avait tué non pas seulement le goût de Fart, mais d'une manière générale tout sentiment généreux et désintéressé, et] avait substitué le règne de l'égoïsme à celui de l'amour ; que le régime capitaliste, qui avait fait du temple de l'art une entreprise industrielle, avait aussi fait le malheur de l'humanité, divisée désormais en deux classes : d'un côté les riches, qui gorgés d'opulence, à l'abri de tout besoin, ignorent par cela même le vrai plaisir qui résulte du besoin satisfait et s'épuisent vainement à chercher dans les raffinements du luxe une distraction à l'ennui qui les accable ; de l'autre côté les prolétaires qui, plus malheureux encore que les esclaves antiques, traînent misérablement leur vie de bêtes de somme, exténués par un travail sans profit pour eux, incapables, eux aussi, par fatigue, par abêtissement, de goûter les joies de Fart, Et Wagner conclut de là que la vie moderne fcst corrompue dans son principe même ; qu'elle repose sur une monstrueuse iniquité primordiale, qu'au sein d'une société pareille l'art n'a aucune chance de s'épanouir librement. Pour que l'humanité redevienne capable de se délecter aux sources de la beauté, il faut qu'elle s'affranchisse du joug écrasant sous lequel elle gémit et se fasse une âme neuve. L'homme est dégénéré : il faut qu'H se régénère. Et Wagner met désormais tout son espoir dans une Révolution universelle, dans \xû cataclysme général qui emportera dans
LA RÉVOLUTION DE l848 EN ALLEMAGNE 1^5
• son irrésistible tourbillon le capitalisme bourgeois, ses lois iniques, son art de luxe stérile, et qui, balayant la pourriture de nos institutions contemporaines, fera table rase du présent pour élever sur les ruines de notre vieux monde l'édifice glorieux de la société future.
Telles étaient les dispositions de Wagner quand éclata à Paris la révolution de février, suivie aussitôt en Allemagne d'une conflagration générale. Dans l'espace de quelques semaines, un bon tiers du pays se trouva plongé dans une sorte d'anarchie, d'ailleurs assez pacifique, car, devant l'unanimité du mouvement, les autorités n'avaient presque nulle part tenté de résistance. À la tête du mouvement était la bourgeoisie allemande, commerçants et industriels, avocats et médecins, professeurs et écrivains, qui demandaient l'unité de l'Allemagne et des réformes libérales ; leurs revendications essentielles étaient : la convocation d'un parlement national, la liberté de la presse, l'institution du jury et le remplacement des armées permanentes par la nation armée ; dans les rangs mêmes de ce grand parti libéral, il y avait d'ailleurs des fractions plus ou moins avancées, les uns comptant sur le concours des autorités établies, des rois et des princes, pour mener à bonne fin les réformes demandées ; les autres, plus radicaux, exigeant l'établissement d'un régime républicain, l'abolition de la noblesse et de la royauté. Derrière la f >urgeoisie marchaient les masses profondes du peuple i ni réclamaient, outre les réformes politiques, des réforj tes sociales qui devaient amener une ère de bonheur uni-
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versel ; elles demandaient l'égalité pour tous, la suppression des privilèges des grands propriétaires fonciers dans les campagnes, la réforme du régime industriel - dans les villes, la protection soit de l'artisan contre la concurrence de la fabrique, soit de l'ouvrier de fabrique contre l'exploitation du patron. En Saxe, comme dans presque tout le sud de l'Allemagne, la révolution porta au pouvoir un ministère libéral et créa dans tout le pays une agitation politique intense.
Qu'allait faire Wagner en présence de ce mouvement? (1) Évidemment la révolution qu'il appelait de ses vœux n'avait qu'un rapport très éloigné avec le mouvement politique qui se propageait alors en Allemagne. Les radicaux et socialistes saxons réclamaient des réformes polit!-* ques ou économiques, une amélioration matérielle de la condition des classes laborieuses, et une part plus grande faite au peuple dans le gouvernement du pays. Wagner au contraire ne s'intéressait k cette révolution extérieure et visible que parce qu'il y voyait la condition nécessaire de la révolution idéale, de la régénération totale de l'humanité qu'il jugeait nécessaire. La société moderne, basée sur le mensonge et la fraude, fondée sur la plus révoltante des iniquités n'était, pour lui, que le chaos organisé et légalisé; il importait de mettre fin au plus vite à cet état d'anarchie. Et pour cela, il fallait au préalable détruire cette organisation factice et vicieuse de la civilisation contemporaine qui empêchait la naissance de la société nou-
(1) Sur la participation de Wagner à l'insurrection de 1849 on trouvera
Dresde «
'après les archives et actes officiels. Voir en outre Glasenap
Wagner, t. IL livre UL eh. vin àiui, ei H. St.Chattberitta, R* Wagm und dUPolilik, Bayr. Blâtter 1893, p. 187 ss., et R. Wagner, ch. nf
WAGNKH 1BT L8S PAATlfl POLITIQUES 14?
▼elle basée eut* lu liberté ei sur l'amour. Wagner sympathisait donc aVeo lès révolutionnaires de toutes nuances, mais sur un seul point : la négation du présent. Par ses idées constructives, par Ses intuitions géniales sur la société future, sur le régime politique idéal d'une Allemagne régénérée, Wagner ne se cla&sait, en réalité, dans aucun des partis qui s'agitaient, à oe moment, en Saxe.
Il n'était pas socialiste, Car s'il exécrait le règne du capitalisme et demandait l'abolition de la propriété, il regardait le communisme, le partage égal des biens, comme « la plus ridicule et la plus stupide de toutes les doctrines », comme une utopie dangereuse et irréalisable (1). II n'était pas davantage républicain ni démocrate, car, fidèle à l'un des plus antiques instincts de la race germanique, il concevait à la tété du peuple libre un roi fort et puissant, investi de la confiance de ses sujets, représentai.! visible de ta nation et de la race* un chef comme cet en pereur Henri l'Oiseleur qu'il avait fait paraître avec lant de grandeur et de majesté dans Lohenyrin, ou comme Frédéric BarbétoUsse dont il songeait, en ce moment môme, à faire le héros d'un grand drame historique. Il n'était même pas libéral, car s'il estimait que le roi devait être soustrait h l'influence exclusive de la noblesse et à la tutelle d'une aristocratie dégénérée, il condamnait avec ïa,. plus grande énergie le principe môme de la monarchie constitutionnelle où le roi est contrôlé et paralysé par une représefltatioû nationale, humilié par conséquent dans sa dignité de souverain et d'homme (2). Il lui était donc difficile de se dissimuler à lui-môme qu'entre ses aspirations et celles des révolutionnaires de 1848 l'écart était considé-
(1) Discours de Wagner au Valerlandsverein, dans IM.îjjlt, R. \Vtif/ne,'$ isï. Knlw. p. !20 1.
ï) Ibid., p. 110 s. et 132 ts.
l48 WAGNER RÉVOLUTIONNAIRE
rable. Comment fut-il conduit, malgré tout, à prendre rang jâ l'extrême gauche radicale et socialiste des démocrates •saxons et à se mêler ainsi à une foule dont il ne partageait à coup sûr presque aucune des passions ?
Ce qui le détermina tout d'abord à s'inté/esser au mou* vement révolutionnaire, ce fut la sympathie instinctive que lui inspira, dès le début, ce soulèvement des humbles et des faibles contre les puissants du jour. « Jamais je ne m'étais vraiment occupé de politique, écrivait-il- peu de temps après sa fuite de Dresde. Je me souviens fort bien ne m'être intéressé aux événements politiques que dans la pesure où j'y voyais une manifestation de l'esprit de la jRévolution, une révolte de la pure nature humaine contre le formalisme politique et juridique ; à cet égard, un cas
Î' criminel avait pour moi le môme intérêt qu'une action poitique.^oujours je prenais nécessairement le parti de peux qui souffraient, et ce, en raison même de l'oppression jcontre laquelle ils réagissaient : jamais aucune idée politique constructive ne pouvait me faire renier cette sympa* thie (1). » Jadis, lorsqu'il était encore chef d'orchestre à Riga, Wagner s'était vivement intéressé à un jeune malfaiteur qui lui avait dérobé divers effets et avait en outre commis quelques autres menues peccadilles; et il avait (Chaudement intercédé en sa faveur (sans succès d'ailleurs), pour qu'il ne fût pas déporté en Sibérie. C'est évidemment ce même instinct de révolte contre l'égoïsme utilitaire de la société, contre la froide impassibilité de la justice humaine qui le portait à s'intéresser, en 1848, aux socialistes saxons.
Une autre raison, toute personnelle celle-là, le poussait à se mêler aux révolutionnaires. Ceux-ci comptaient, en
(1) Ges. Schr. lVt 308 •.
INFLUENCE DE RÔCKEL 1^9
«Tet, dans leurs rangs un de ses amis les plus intimes, Auguste Rôckel, qui joua un rôle important dans cette période de son existence et l'entraîna dans le mouvement révolutionnaire beaucoup plus loin, probablement, qu'il ne serait allé s'il eût été abandonné à ses propres inspirations. Certains biographes de Wagner se montrent fort durs pour Rôckel, qu'ils nous représentent comme le mauvais génie de Wagner, comme un caractère aigri et envieux, haïssant les heureux de la vie, comme un démagogue borné, sans idéal, sans aspirations élevées, son* poésie (1). Ce jugement sévère est infirmé par le témoignage de Wagner, qu'il est bien difficile de récuser entièrement. Wagner et Rôckel étaient entrés à la même époque au théâtre de Dresde, l'un en qualité de Kapellmeister, l'autre avec le titre moins élevé de chef de musique [Musikdireçtor) ; or Rôckel sentit si profondément la supériorité de son collègue qu'il renonça spontanément 1 taire jouer ses propres opéras, mit de côté ses ambitions artistiques et se dévoua entièrement au succès de son ami. Wagner parle de Rôckel comme du seul homme avec lequel il fût en communion d'idées dans sa solitude intellectuelle de Dresde. Après l'insurrection, quand Rôckel, tombé entre les mains de la réaction triomphante, fut enfermé dans la prison de Waldheim, Wagner resta en correspondance avec lui. Dans les lettres de Wagner qui ont été récemment publiées, Rôckel nous est dépeint comme un esprit plutôt net que profond, comme un homme d'action dont Wagner admire l'inébranlable vitalité et la fraîcheur d'enthousiasme, comme un politicien né, qui aime à manier les hommes et ne se laisse pas rebuter par l'ingrate mission de se mêler à la foule des sots et des médio-
(1) Ding«r, R. Wagner' s geisL. Enlw.,, p. 1*70 ss.
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cres, comme un optimiste incorrigible gardant intacte, à travers les pires épreuves, sa foi dans le bonheur fin il (Je l'humanité. En 1848, il prit une part active et énergique au mouvement révolutionnaire, devint un des chefs de 'a démocratie la plus avancée, fut élu député à la seconde Chambre saxonne et publia, du 26 août 1848 au 29 avril 1849 les Volksblàlter, un des journaux les plus violents du parti révolutionnaire. C'est probablement par suite de son amitié pour Rôekel que Wagner se lança, lui aussi, dans la politique militante. D'une part, il s'exagéra la valeur intellectuelle de son ami et le crut, vers cette époque, beaucoup plus semblable à lui-môme qu'il ne Tétait réellement (1); tout naturellement, d'autre part, Rôekel personnifia à ses yeux les aspirations de la démocratie saxonne; et cette illusion contribua sans doute à lui inspirer pour les révolutionnaires plus de sympathie qu'il n'en aurait eu s'il les avait observés directement et non à travers la personne d'un ami.
Un autre mobile enfin le détermina à l'action. Wagner croyait de toutes ses forces à la légitimité de cette Révolution idéale qu'il rêvait; or il croyait discerner, dans le mouvement de 1848, une aspiration confuse vers cette régénération de l'humanité qu'il appelait de tous ses vœux. Et il estima dès lors qu'il était de son devoir strict d'éclairer la démocratie sur ses véritables intérêts, de l'empêcher de dévier de sa voie et de tomber dans des excès funestes, de lui montrer aussi clairement que possible le but idéal vers lequel elle devait tendre (2). Cette foi dans l'influence des
(1) La correspondance de Wagner avec Rocket non, s montre comment Wagner perçoit de plus en plus distinctement les différences essentielle* - i le séparent de ROckel; V. surtout p. 32 s., 43, 73, 82 s., etc ; il ne cessa s d'ailleurs de l'estimer et de l'aimer jusqu'à sa mort en 1876.
(2) Voir en particulier sa lettre du 1*8 juin 1848 & Lûtticbau, publiée j fac-simile par Chamberlain, R. Wagner p. 51.
PROJET DE RÉFORME DE l/OPÉRA ROYAL l5l
idées générales sur la marche des événements humains n'était peut-être qu'une illusion, mais c'était une illusion A coup sûr généreuse. 11 est hors de doute que Wagner se trompa sur le sens et sur la portée des événements de i848- 18/19, qu'il n'avait à aucun degré le sens de la politique pratique ; que loin, de diriger les démocrates saxons conformément à ses vues, il fut au contraire entraîné par les -véritables meneurs du parti révolutionnaire à des actes qu'il n'avait aucun intérêt à commettre. Mais ces erreurs de conduite ont leur principe dans un sentiment des plus respectables. Wagner montra plus de grandeur d'âme et de courage en exposant, mal à propos peut-être, 6a vie pour sas idées et en se lançant 4 corps perdu dans des aventures où il n'avait rien à gagner, que s'il s'était drapé dans sa dignité d'artiste et avait assisté, les bras croisés, à la marche des événements sans rien tenter pour faire triompher ce qu'il croyait être la cause de la vérité et de la justice.
La première fois qu'il eut à intervenir dans les affaires publiques, ce fut pour défendre les intérêts de l'art menacés par la révolution. Il apprit en effet, peu de temps après les journées de mars, que les députés radicaux nouvellement élus à la Chambre saxonne se proposaient, au moment de la discussion de la liste civile, de supprimer la subvention allouée *u théâtre royal, sous prétexte 'que ce théâtre n'était qu'un objet de luxe inutile et eoûteux. Or Wagner estimait d'une part que, dans l'état présent, le théâtre royal méritait pleinement les critiques que lui adressaient les députés saxons, mais qu'on pouvait, par une réforme appropriée, lé transformer en un véritable institut d'art appelé à exercer dans tout le pays une influence bienfaisante et civilisatrice ; que, d'autre part, il Dportait de maintenir à ce théâtre l'ancienne subvention ui, en affranchissant la direction de l'obligation de se eon-
l52 WAGNER RÉVOLUTIONNAIRE
former toujours et partout aux goûts du public, pouvait seule lui permettre de se consacrer en toute indépendance à sa mission artistique. Il esquissa rapidement un projet d'organisation de ce « théâtre national saxon » qu'il voulait substituer à l'ancien théâtre royal et obtint du ministre Oberlânder une audience dans laquelle il lui exposa ses idées. Il espérait que le ministère s'approprierait ses vues, les soumettrait directement à l'approbation du roi et les présenterait ensuite comme projet du gouvernement à la Chambre saxonne. Mais Oberlânder lui fit observer que, si l'on suivait cette procédure, on courait à un échec certain : la Cour se montrerait certainement hostile à un projet dont l'un des articles principaux était le remplacement de l'intendant désigné par le roi, par un directeur élu par les comédiens et auteurs dramatiques du royaume ; mieux valait donc, dans l'intérêt môme de la réforme projetée, que Wagner s'entendît avec un député de la Chambre saxonne qui proposerait de transférer la subvention théâtrale de la liste civile au budget de l'État. Wagner était donc incité par le ministre lui-même à se mettre en rapport avec les députés et à se lancer ainsi dans la politique militante.
Une seconde occasion se présenta bientôt, pour Wagner, de se montrer sur la scène politique. Il s'était formé après les journées de mars, en Saxe comme dans beaucoup d'autres États allemands, une Association patriotique {Vaterlandsverein), où se coudoyaient les démocrates de toutes les nuances, depuis les libéraux monarchiques jusqu'aux socialistes, et où se discutaient les questions politiques du jour. Rôckel était l'un des membres les plus actifs de cette Association ; aussi Wagner se décida-t-il, sous l'influence de son ami, et aussi par suite de ses convictions personnelles qui le faisaient sympathiser avec le parti dé' mocratique le plus avancé, à se faire inscrire sur les listes
DISCOURS DE WAGNER A L'ASSOCIATION PATRIOTIQUE l53
de l'Association. Il ne se rendit d'ailleurs que rarement aux réunions qu'elle organisait et ne se mêla d'abord jamais aux débats. Mais cette attitude de spectateur passif n'était guère conforme à son caractère ; il ne tarda pas à sortir de son rôle d'observateur et se prononça précisément sur une question brûlante entre toutes, et qui passionnait à ce moment les esprits : celle du maintien ou de l'abolition de la royauté. Dans un article publié le i4 juin 1848 dans le Journal de Dresde et lu par lui le lendemain à l'Association patriotique, il formula à sa manière le programme de la Révolution et indiqua par quelles voies il devait être réalisé.
Quel doit être, se demandait-il, le but de la réforme démocratique? D'abord de créer l'union du peuple tout entier, actuellement divisé en une série de castes isolées les unes des autres et souvent hostiles. De là, la nécessité de certaines réformes politiques : abolition des privilèges et titres de noblesse, suppression de la Chambre haute, établissement du suffrage universel, substitution du « peuple armé » à l'armée permanente et à la garde nationale. Mais ce n'est Jà qu'un premier pas sur la voie du progrès. Plus essentielles encore que les réformes politiques sont les réformes sociales qui doivent assurer le bienêtre matériel et spirituel de la nation ; elles peuvent se résumer d'un mot : abolition de l'argent, du « pâle métal » qui asservit et déshonore l'humanité. A la place du régime capitaliste doit s'établir, non pas le communisme, le partage mathématiquement égal des biens et des revenus, utopie irréalisable et qui engendrerait la pire des barbaries, mais un régime harmonieusement combiné d'associations de production, échangeant fraternellement les produits de leur activité et coopérant librement à l'entretien et au bonheur de la communauté. Enfin il ne suffit pas que la
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réforme soitlooale ou môme nationale ; il faut qu'elle s'étende au delft des frontières d'Allemagne, qu'elle apporte le bonheur au genre humain tout entier. Si tel est lo programme de la Révolution, pourquoi le roi de Saxe, ce prince éclairé, pénétré de ses devoirs, aimé de tous ses su;< ts, ne pourrait-il pas rester à la tête de son peuple et le conduire sur la voie du progrès ? Royauté et Monarchie ne sont pas synonymes. L'éternel ennemi de la démocratie, c'est le monarque qui, à la tôte d'une poignée d'aristocrates, prétend exercer le pouvoir personnel au profit d'une minorité et tenir en tutelle ses sujets ; entre la Monarchie et la République, il y a un antagonisme nécessaire qui se terminera nécessairement par la défaite de la Monarchie. Mais il n'y a pas la môme opposition entre la République et la Royauté; A la tête d'un peuple libre on conçoit qu'il puisse y avoir un chef* un roi, qui serait le premier citoyen de la nation, qui aérait porté à ce poste suprême par le consentement et l'amour de tous les ci-* toyens libres, et qui se considérerait lui-môme! non comme un souverain qui commande k des sujets, mais comme un homme libre placé à la tôte d'hommes libres, comme le représentant de la nation, le premier citoyen de l'État, Rien n'empêcherait le roi de Saxe d'accepter ce rôle glorieux entre tous : il émanciperait lui-môme ses sujets ; il proclamerait la Saxe un État libre; et dans la loi constitutive de cette République, il serait statué que le pouvoir exécutif suprême résiderait dans la dynastie royale des Wettin et s'y transmettrait de génération en génération par ordre de primogéniture (i), Ce discours curieux, dans lequel Wagner essayait do
(1) Le discours de Wagner au Vaterlançlsverein a été souvent réimprimé. On le trouve in extenso dans les ouvrages de Dioger (p. loi ss.) et de 61aseuapp (A, Wagner //, p. 458 as).
JÉSUS DE NAZARETH l55
concilier son loyalisme de Bujet saxon avec ses opinions démocratiques et de jeter les bases d'un compromis entre les traditions du passe et les principes de la révolution, ne pouvait avoir et n'eut en effet pouf lui que des conséquences désagréables. Les radicaux et socialistes durent, selon toute apparence, trouver Wagner bien royaliste et beaucoup trop peu précis dans ses revendications. Et dans les cercles officiels, d'autre part, on fut très irrité et scandalisé des doctrines professées par un fonctionnaire attaché à la Cour. L'intendant de Lûttichau fit des remontrances à l'imprudent Kapellmeister, qui riposta à son tour par une longue lettre justificative ; et cette maladresse de conduite fut pour lui l'origine d'une série de tracas qui exaspérèrent l'impressionnable artiste et achevèrent de le dégoûter de sa situation de Dresde.
Pour faire diversion à ses préoccupations, il ébaucha pendant l'été et l'automne de 1848, des drames nouveaux : la Mort de Siegfried achevée à la fin de Tannée et un plan de drame historique sur Frédéric Barberousse, dont nous nous occuperons au ehapitre suivant ; enfin Jésus de Nazareth, l'œuvre la plus eurieuse de cette époque et qui mérite d'arrêter notre intention, car elle contient l'exposé le plus intéressant et le plus complet du credo révolutionnaire de Wagner (1).
Jésus de Nazareth est resté inachevé. Mais Wagner a composé non seulement une esquisse de l'action extérieure
(1) Nous ne prétendons pas que Jésus de Nazareth soit, comme on Va gouvAnt dit, une pièce uniquement révolutionnaire ni surtout anarchiste, On y trouve à coup sûr aussi le plus profond respect pour a l'auguste personnalité du Sauveur » (M. Hébert, le Sentim. relig. 63), et la conclusion du drame est pessimiste comme celle de Lohengrin, Jésus de Nazareth forme donc l'anneau intermédiaire entre Tannhâuser ou Lohengrin d'une part, et Y Anneau du Nibelung de l'autre : il est plus révolutionnaire »'t moins chrétien que Tannhâuser, mais moius révolutionnaire et plus cl»n> tien que V Anneau.
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du drame, qui devait retracer quelques scènes caractéristiques de la vie de Jésus et se terminait par la mort sur le Calvaire, ;nais aussi une analyse détaillée et fort curieuse de l'action intérieure^des idées et des sentiments qu'il se proposait d'exprimer sous forme symbolique dans son poème. L'idée maîtresse du drame projeté nous est ainsi exposée avec une clarté qui ne laisse rien à désirer.
Wagner se proposait de nous montrer en Jésus-Christ le prophète inspiré de la société future, le représentant de l'humanité idéale, pure de toute souillure et de tout péché, qui descend parmi les hommes dégénérés, met à nu les vices d'une civilisation corrompue et prêche le retour au bien, la régénération par l'amour. « Je vous délivre du péché en vous annonçant la loi éternelle de l'esprit ; cette loi, c'est l'amour : quand vous agirez par amour, jamais vous ne pécherez (1). » Cette parole que Wagner met dans la bouche du Christ, résume toute l'idée philosophique du drame. Wagner admet que Dieu et l'homme ne font qu'un à l'origine, que les premiers hommes vivaient, par suite, innocents et inconscients, conformément à la loi divine, ou, ce qui revient au même, à la loi de nature. Peu à peu la conscience leur vint : ils distinguèrent l'utile du nuisible et appelèrent l'utile le bien, le nuisible le mal. Alors ils opposèrent le bien au mal ; ils crurent que le bien seul venait de Dieu, que le mal venait de l'imperfection de la nature humaine. Et, au lieu de suivre la loi divine, qui les eût conduits, par d'incessants changements, de progrès en progrès, jusqu'à la plus haute félicité, ils instituèrent des lois humaines par lesquelles ils prétendirent fixer avec précision le bien et le mal, le juste et l'injuste; et ils créèrent l'État, afin qu'il veillât à
(1) Jésus von Nazareth, p. 27 •.
LA *AM1LU£ ET LA PROPRIÉTÉ ibj
l'observation des lois parmi eux. Mais ces lois, incomplètes, imparfaites en leur rigidité, devinrent la cause des pires douleurs de l'humanité, car elles affaiblirent parmi les hommes la conscience de la loi divine avec laquelle elles se trouvaient souvent en conflit, et donnèrent ainsi naissance à la notion du péché.
Voyez, par exemple, la première de ces lois humaines, celle sur qui repose la famille, la loi du mariage. Elle est bien, à l'origine, une conséquence de la loi d'amour. L'union librement consentie de l'homme et de la femme, où chacun trouve en l'autre son complément naturel, est la source de la plus haute satisfaction concevable pour les deux époux, et il est bon, par suite, que cette union soit durable. La loi divine veut donc que l'homme et la femme unis par l'amour s'appartiennent l'un à l'autre jusqu'à ce que la mort les sépare. Delà aussi les lois humaines proclamant la sainteté du mariage, les droits et les devoirs qu'il confère aux époux. Mais ne voit -on pas que ces lois peuvent entrer en conflit avec la loi divine qui leur a donné naissance ? Elles proclament l'union indissoluble du mari et de la femme; or cette union, légitime quand elle a pour base un amour réciproque, devient la plus inique des tyrannies dès que l'amour est absent. La loi humaine est impie lorsqu'elle proclame que la femme qui a épousé un homme sans amour lui doit une éternelle fidélité, car elle entre en conflit avec la loi naturelle qui veut que la femme aime et cherche parmi les hommes celui à qui elle peut donner le bonheur et par qui elle peut le trouver. « La loi dit : Tu ne commettras point adultère! Mais moi, je vous dis : Vous n'épouserez pas sans amour. Un mariage sans amour est rompu sitôt conclu, et qui a épousé sans amour a rompu la foi du mariage. Si vous suivez ma loi, comment la violerez-vous jamais, puisqu'elle vous ordon-
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nera de faire ce que désirent votre cœur et votre âme f Mais, ai voua voua unissez sans amour, Vous tous lies contre la loi de Dieu, et ce péché vous conduit à transgresser la loi humaine et â rompre la loi du mariage (1). *>
Impie, de même, est la seconde des lois fondamentales de la société, la loi de la propriété. Chaque homme, de par la loi divine, a le droit de jouir de la nature et d'y chercher la satisfaction de ses besoins ; mais la loi de la propriété consacre seulement le droit de jouissance exclusive t or c'est là un crime contre la loi divine. « C'est Une bonne loi que : a Tu ne déroberas point et tu ne convoiteras « point le bien de ton prochain. » Celui qui la transgresse commet un péché ; mais moi je tous préservé du péché en vous enseignant : « Aime ton prochain comme toi-même », et, par suite : ne cherche pas à atnasser des trésors et à dépouiller ainsi ton prochain, à le mettre dans le besoin, car, en plaçant ton bien sous la protection de la loi des hommes, tu induis ton prochain à pécher contre la loi... Celui qui amasse des trésors que les voleurs peuvent dé* rober, celui-là a le premier transgressé la loi, 4ar il a pris à son prochain ce qui était nécessaire à celui-ci. Qui donc est alors le voleur? Celui qui a pris à son prochain ce dont celui-ci avait besoin, ou celui qui a pris au riche ce dont le riche n'avait pas besoin (2)? »
Ainsi les lois humaines ont apporté dans le monde le scandale et le péché. C'est pourquoi Jésus est venu pour les abroger, pour abolir le péché et proclamer la loi d'amour. « Le monde n'est point souillé de péché ; il est parfait comme Dieu qui le créa et qui le conserve; pure est toute créature qui vit en l'univers, car sa vie est l'amour ûo
(1) Jésus vùti Naianlh, p. 93,
(2) Ibid.y p. 84 •.
L EVOLUTION NATUÏlELLE DE t/HOMMB ibÇ)
Dieu, et la loi selon laquelle elle vit est la loi de l'amour. Ainsi vécut, lui aussi, l'homme jadis au temps de son innocence, mais la connaissance du bien et du mal, de l'utile et du nuisible le fit sortir de lui môme et il vécut selon dw lois qu'il se fit lui-mêtne pour sa perte. Et maintenant je fais rentrer l'homme en lui-même, en lui enseignant à reconnaître Dieu en lui-même et non plus au dehors de lui : mais Dieu est la loi de l'amour ; et, quand nous saurons cela et que nous agirons selon cette loi, ainsi que chaque créature agit mais sans le savoir, nous serons Dieu luimôme : car Dieu est la conscience de soi (1). d
Que l'homme vive donc selon la loi d'amour, comme le lui enseigne la nature entière. La plante naît d'un germe qui constitue en quelque sorte son individualité ; ce germe se développe, puis il fructifie et se multiplie, et marche ainsi vers sa propre destruction, qui est achevée par la mort. Suivant le même rythme s'accomplit la destinée de l'homme : pendant sa jeunesse, il est réceptif, égoïste; il emprunte au monde extérieur ce qu'il lui faut pour développer son moi physique et spirituel ; puis, quand il a atteint sa maturité, il est poussé par la loi de nature à répandre hors de lui sa sève et sa vie, à se multiplier, à se déprendre ainsi de lui-même et à vivre pour les autres; enfin, quand il s'est dépensé tout entier, quand il a consumé sa force au profit des autres, alors le cycle de son existence individuelle est accompli, et il meurt après avoir restitué à l'univers ce que l'univers lui avait donné. Il faut que l'homme prenne conscience de cette loi suprême qui règle sa vie consciente comme l'inconsciente évolution de la plante, et qu'il accepte sans inutile révolte le sacrifice naturel et nécessaire de son égoïsme. La nature
(i Jm-is von Nazareth, p. 4êl«
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d'ailleurs ne nous a pas rendu cette résignation trop difficile. Quant aux âges primitifs, le patriarche, après avoir donné la vie à une nombreuse lignée, arrivait, chargé d'ans» au terme naturel de ses jours, il s'endormait sans regret dans la paix de la tâche accomplie. La mort n'est devenue terrible que quand l'homme s'est révolté contre cette loi suprême de toute existence finie, quand, arrivé à l'âge viril, il a cherché sa satisfaction non plus dans l'accomplissement de l'évolution naturelle mais dans l'acquisition de la richesse et de la puissance ; la mort alors lui apparut, au terme de ses jours, comme la destruction brutale d'un égoïsme qui cherche à se prolonger hors des limites naturelles. Mais, si l'homme rentre dans Tordre, si connaissant mieux sa destinée il. abdique son égoïsme au profit de sa famille, puis, étendant sans cesse le cercle de ses affections, au profit de sa patrie, et enfin du genre humain tout en tier ; alors, au soir de ses jours, il pourra, comme l'antique patriarche, accueillir la mort le front serein et l'âme apaisée, car il se sera dépris de sa vie individuelle pour vivre de la vie générale de l'espèce elle-même.
Telle était la loi nouvelle que Jésus apportait aux hommes. Mais les hommes, endurcis dans le mal, ne l'écoutèi ent point. Sa destinée, dans le drame de Wagner, c'est l'histoire du juste qui se révolte contre la méchanceté et la sottise de ses contemporains, mais qui, seul contre tous, doit nécessairement succomber dans la lutte, et qui, finalement, aspire à la mort non par dégoût de la vie, mais parce que la mort est la seule protestation que l'individu isolé puisse opposer au triomphe du mal. Dans Lohengrin, Wagner avait chanté ses tristesses d'artiste isolé et incompris, cherchant en vain à trouver parmi les hommes l'amour confiant dont il avait besoin. Dans Jésus de Nazareth
il nous dit ses déceptions de réformateur, sa dpuleur en
SIGNES PRÉCURSEURS DE LA CRISE DE 1 849 l&1
face du spectacle du mensonge et de l'hypocrisie, le sentiment déprimant de son isolement, de son impuissance à régénérer, sans être secondé par personne, une société frivole et corrompue, et ses aspirations vers la mort, qui, aux heures sombres, lui semblait être le seul dénouement possible de sa révolte obstinée contre la société entière (i).
Déjà pendant qu'il travaillait à Jésus de Nazareth Wagner n'espérait plus .que la régénération de l'humanitéf la substitution de la loi d'amour aux lois humaines, pourrait se faire pacifiquement. Vers le début de 18/59, "e8 espérances dont il s'était bercé après les journées de mars achevaient de se dissiper. Il se sentait à la veille d'une catastrophe imminente. Les signes menaçants se multipliaient autour de lui. Son ami Rôckel avait perdu sa place de directeur de musique et poursuivait dans les Volksblâtter une campagne toujours plus violente contre la réaction. L'intendant de Lûttichau renonçait à faire représenter. Lchengrin à Dresde et faisait arrêter les préparatifs déjà commencés pour la mise en scène de cet opéra À partir de la fin de décembre 1848, les drames de Wagner, malgré l'attrait qu'ils exerçaient toujours sur le public, disparaissaient de l'affiche du théâtre. Au mois de février Lûttichau faisait comparaître solennellement Wagner devant lui, lui reprochait de fomenter l'indiscipline parmi les artistes du théâtre, lui exprimait dans les termes les plus blessants son mécontentement sur la manière dont il s'acquittait de ses fonctions, et annonçait l'intention d'adresser à ce sujet un rapport au roi. Wagner sentait fort bien que la crise qui se préparait pour lui né' ait •'un épisode de la grande crise que la Saxe, que l'AUe-
) Ge*. Schr. IV, 33! s».
LlCHTENBERGER, ..
lOn WAGMill UÉVOLCJ TIONNAIRE
magne entière attendait d'un moment à l'autre, dans une douloureuse anxiété. Il lui semblait que les puissances du passé et celles de l'avenir se dressaient irréconciliables les unes contre les autres, et que la bataille décisive allait se livrer d'un instant à l'autre. Sous cette impression il écrivit, le 8 avril, dans les lolksblâtter de Rôckel un article dans lequel il célébrait, sur le ton du lyrisme le plus exalté, la venue des temps nouveaux.
« Oui 1 s'écriait-il, le vieux momie va tomber en poussière, et le nouveau monde va sortir de ses ruines, car la sublime déesse de la Révolution accourt sur l'aile des tempêtes, la tête ceinte d'une auréole d'éclairs, l'épéc d'une main, la torche de l'autre, l'œil sombre, courroucé, le regard glacé... » Elle sème la terreur dans le cœur de ceux qui se cramponnent anxieusement au passé, courtisans, fonctionnaires, gens de bourse, hommes d'État ou bourgeois craintifs. « Malheureux, crie Wagner à ce troupeau d'égoïstes effarés ! lève les yeux, et regarde là-bas sur la colline, où des milliers et des mijliers d'hommes sont assemblés et attendent, le cœur tressaillant de joie, l'aurore du jour nouveau. Regarde, ce sont tes frères, tes sœurs, ces infortunés, ces miséreux qui de la vie n'ont connu encore que la souffrance, étrangers jusqu'alors sur cette terre faite pour la joie ; eux tous attendent cette révolution qui t'angoisse comme la libératrice qui les arrachera à ce monde de misère et qui créora un univers nouveau où tous trouveront le bonheur. » Ce sont les ouvriers des fabriques, qui produisent en abondance les objets les plus variés, et qui pourtant vivent dans le dénuement, car les produits de leur travail ne sont pas à eux, mais au Riche qui possède le capital. Ce sont les paysans qui cultivent patiemment la terre féconde et pourtant meurent de faim, car les fruits de leur labeur ap
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partiennent au Puissant qui possède la terre. Tous ces déshérités de la vie, aux visages creusés par lés chagrinpj pâlis par la misire, écoutent avec transport le bruit de la tempête qui leur apporte le salut de la Révolution :
« Je suis la vie, leur crie la déesse, la vie qui sans cesse 1 crée et sans cesse transforme toute chose ! Où je ne suisf pas est la mort ! Je suis le rêve, la consolation, l'espoir de ceux qui souffrent 1 Je viens à vous pour briser toutes les chaînes qui vous oppriment, pour vous délivrer de Fétfeinte de la mort et verser dans vod membres une nouvelle vie. Tout ce qui subsiste doit disparaître, c'est la loi éternelle de la nature, la condition de la vie, et moi, l'éternelle destructrice, j'accomplis la loi et crée la vie nouvelle. Je détruirai de fond en comble cet ordre de choses, car il est né du péché, et sa fleur est la misère, et ses fruits sont le crime. Je détruirai toute domination d'un homme sut1 d'autres, des morts sur les vivants, de la matière sur l'esprit ; je briserai le pouvoir du Puissant, de la Loi, de la Propriété. Que l'homme ait pour seul maître 3a propre volonté, pour seule loi son propre plaisir, pour seul avoir sa propre force; car il n'y a rien de sacré que Y homme libre, et rien n'est audessus de lui...
« Je détruirai cet ordre de choses qui divise l'humanité en peuples ennemis, en puissants et en faibles, en .privilégiés et en déshérités, en riches et en pauvres, car elle fait de tous des malheureux; Je détruirai cet ordre de choses qui fait de millions d'êtres humains les esclaves de quelques-uns et de ces quelques-uns les esclaves de leur propre puissance et de leur propre richesse. Je détruirai cet ordre de choses qui sépare la jouissance du travail, qui fait du ,ravail un fardeau et de la jouissance un péché... Debout Icnc, peuples delà terre, debout les misérables, les opprimés ! Il n'y a plus désormais que deux peuples : l'un qui
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me suit, l'autre qui me résiste. L'un, je le conduis au bonheur ; l'autre je le balayerai dans ma marche triomphale, car je suis la Révolution, je suis le principe de vie toujours agissant, le Dieu unique que tous les êtres reconnaissent, qui gouverne tout ce qui est, qui répand partout la vie et le bonheur » (1).
C'est dans ces dispositions que Wagner attendait, un mois avant les troubles de Dresde, la venue du bouleversement social dont il espérait la régénération du genre humain. Dans sa Communication à mes amis il raconte qu'à ce moment il avait abandonné toute composition littéraire ou musicale, qu'il avait renoncé à poursuivre son projet de réforme du théâtre de Dresde, qu'il quittait dès le matin son cabinet de travail et courait à travers la campagne afin de tromper son agitation et de tuer en son cœur tout désir de se mêler encore à la vie d'une société agonisante (2). Vers ce moment, le fameux nihiliste Bakounine, traqué par les policiers russes et autrichiens, vint se réfugier à Dresde, où il reçut l'hospitalité chez Rôckel. Wagner entra en relations avec lui, l'emmena dans ses promenades solitaires aux environs de Dresde et subit très fortement l'étrange séduction qui émanait de cet homme extraordinaire. Bakounine était un révolutionnaire d'une tout autre envergure que Rôckel : la puissante volonté de ce grand agitateur, son idéalisme ardent, son redoutable talent de dialecticien, sa sombra ardeur de destruction, ses rêves de liberté et de fraternité universelles firent sur Wagner une profonde impression.
(1) L'article sur la Révolution est reproduit dans l'ouvrage de Dlnge- (p. 233 sa.) et dans celui de Glasenapp (R. Wagner n, 463 88.1 : il est ao< ovine, mais il n'est pas douteux qu'il soit de la plume de Wagner qi parait avoir fourni en outre un certain nombre d'articles aux VolksblâUer V. Dinger, p. 247 ss.
(2) Ges. Schr. IV, SSS i.
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De son côté, Bakounine, bien qu'il eût jugé du premier coup d'œil, avec son expérience pratique des hommes, que Wagner était un imaginatif sur qui il ne fallait pas compter pour une action politique sérieuse, ressentit pour lui une réelle sympathie et conçut, — peut-être pour lui plaire, — un intérêt étrange pour la musique. Il lui confia « que la civilisation moderne l'écœurait au point qu'il ressentait le désir de se faire musicien », et il acheva de gagner son cœur en émettant, après avoir entendu la Symphonie avec chœurs, l'aphorisme suivant : « Tout sera détruit, rien ne subsistera, une seule chose ne passera pas et subsistera éternellement : la neuvième symphonie de Beethoven (1). »
D&ns les premiers jours de mai, la crise éclata enfin. Au nom de la « constitution impériale » qui venait d'être votée par le Parlement de Francfort, Dresde se souleva contre un ministère réactionnaire qui se refusait à proclamer cette constitution et qui était décidé à briser par la force la résistance de la démocratie saxonne. Le 4 mai, un gouvernement provisoire était proclamé à l'hôtel de ville de Dresde. Mais son règne fut de courte durée. Grâce au secours des baïonnettes prussiennes, la réaction rentrait victorieuse à Dresde quelques jours plus tard, à la suite d'un combat opiniâtre dans les rues, et sévissait avec une impitoyable sévérité contre tous ceux qui avaient, de près ou de loin, pris part au mouvement.
Dans quelle mesure Wagner s'ctait-il compromis dans cesoulèvement? C'est ce qu'il est impossible, aujourd'hui, de dégager du fouillis de témoignages contradictoires et pour la plupart suspects, que les historiens ont recueillis sur cette période. Qu'il ait commis des imprudences de na-
41) Sur les relations de Wagner avec Bakounine, v. Dinger p. 162 88., 205, î, et Glasenapp, R. Wagner II, 284 ss. et 289 s.
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ture à \yi attirer une .condamnation inévitable s'il avait comparu devant les tribun*u* saxons, le fait n'est pas douteux. Sa complicité morale avec les émeutiers était notoire, et il n'en faisait d'ailleurs nul mystère. Ses sympathies pour les radicaux et les socialistes saxon6 étaient sues de tout le monde ; se? relayons avec Rôckel et Rakounine qui furent l'un et l'autre condamnés à mort (i) pouvaient aisément £tr,e prouvées et constituaient contre lui «ne présomption accablante, qui eût suf£ pour le faire condamner, si faibles qu'eussent été Jes actes matériels relevés à sa /charge. De pjus, il est tout & fait hors 4e derute que, dans l'état de surexcitation nerveuse où il se trouvait depuis longtemps déjà, Wagner n'a pas 6u toujours se confiner entièrement dans ce rôle de simple spectateur qu'il entendait garder. Rien de plus explicable d'ailleurs. N'avait-il pas, parmi les insurgés, se? meilleurs amis? Ne croyait-il pas voir dans le soulèvement de Presde le prologue de ce bouleversement général qu'il ayait prédit? Quelle tentation pour un impulsif comme lui de sorjir de La neutralité stricte 1 Et quoi d'étonnant, dès lors, s'il se montre en public à diverses reprises avec l'un ou l'autre des chefs du soulèvement, si du haut du Kreuzlhurm il signale aux insurgés les mouvements de l'ennemi, s'il distribue aux soldats saxons un placard les conviant A se joindre, contre les Prussiens, à leurs compatriotes révoltés, ou s'il harangue près d'OEderan les gardes nationaux de Cheçmitz et les exhorte à porter secours aux insurgés de Dresde. C'est d'ailleurs A de menus faits de ce genre que se borna sa participation matérielle à l'émeute. Ses ennemis, il est vrai, ont accumulé contre lui les plus ineptes ealomnies;
(1) La peine de mort prononcée contre Bakounine, Rôckel et an grand nombre d'insurgés fui commuée par Le roi en une détention perpétuelle ; Rôckel ne fut gracié qu'au bout de treize ans.