‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 52 sur 192 · PREMIÈRES ANNÉES D'EXIL · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES D'EXIL

série d'œuvres d'art qu'il sent vivre en lui » (1). Tout est subordonné à ce besoin impérieux de création qui le rem* plit tout entier. Il voudrait éviter tout contact avec le monde extérieur pour vivre uniquement dans son rêve d'artiste. Son souhait le plus ardent serait d'obtenir une pension qui le mît à l'abri du besoin et lui évitât la nécessité d'aliéner sa liberté et de trafiquer de ses œuvres pour gagner un peu d'argent. Il n'accepte qu'avec une extrême répugnance l'idée de faire des démarches pour être joué à Paris et ne montre aucun regret quand ces démarches échouent. Il tient à garder son entière indépendance au risque de tomber dans la pire misère. Pour vivre il n'a, en effet, d'autres ressources que les honoraires que lui payent les éditeurs de ses œuvres littéraires ou musicales, et les revenus aléatoires et variables qu'il tire de ses drames, Rienzi) le Vaisseau-fantôme y Tannhâuser et Lohengririy dont le succès grandit et s'étend peu à peu en Allemagne grâce au dévouement et aux efforts infatigables de Liszt (2). Puis, comme ces ressources sont insuffisantes pour le faire vivre, des amis généreux lui viennent en aide. Un musicien, W. Baumgartner et le premier greffier d'État, J. Sulzer, l'assistent pendant les premières semaines de son exil; la grande-duchesse de Saxe-Wei-

(1) Lettres à Liszt, II, 229.

(2) On sait avec quel zèle Liszt s'efforça de créer à Weimar, où il dirigeait le théâtre de .la cour et où il donna eu 1851 la première représentation de Lohengrin, un foyer d'enthousiasme pour l'art -wagnérien. Dans ses Lettres à une amie publiées par La Mara (Leipzig 1894), il résume ainsi ce qu'il a fait pour son ami : « Wagner ayant si vaillamment innové et accompli de si admirables chefs-d'œuvre, mon premier soin devait être de conquérir à ces chefs-d'oeuvre une fixité qui se racine dans le sol allemand {sic)y alors que lui était exilé de sa patrie et que tous les grands et petits théâtres d'Allemagne craignaient de risquer son nom sur une affiche. Quatre ou cinq années d entêtement^ si vous voulez, de ma part, ont suffi pour que ce fait s'accomplisse, malgré l'exiguïté des moyens qui étaient à ma disposition ici. En effet, Vienne, Berlin, Munich, etc., depuis cinq ans nefont que suivre ce que le petit Weymar(dont ils s'étaient moqués d'abord) leur a dicté il y a dix ans. » (16 nov. 1860.)

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mar lui envoie de l'argent ; une admiratrice inconnue, Mn* Laussot, lui fournit des subsides ; la mère d'un de ses élèves, Mme Ritter, lui sert une rente annuelle, de i85i à i856,pendantqu'ilcomposelVlftneauc/u Nibelung; de riches amis, les Wesendonck, mettent ensuite à sa dis" position une petite villa isolée dans les environs de Zurich, où il peut travailler tranquillement à Siegfried et à Tristan ; Liszt enfin est sa providence dans les moments de grande détresse et lui vient en aide avec une générosité vraiment magnifique, sans jamais s'autoriser de ses bienfaits pour exercer sur lui la plus légère contrainte, sans jamais jouer au Mécène, considérant noblement les sacrifices qu'il faisait pour Wagner eomme une sorte de tribut dont il s'acquittait envers le génie supérieur de son ami. Wagner pul ainsi se consacrer tout entier à son œuvre artistique. Sa vie, pendant les dix premières années de son exil, est pauvre en événements extérieurs. Il ne quitte guère Zurich, si ce n'est pour faire, de loin en loin, quelques courts séjours à Paris, des excursions de vacances en Suisse ou dans le nord de l'Italie, enfin un voyage à Londres où il dirige, en i855, les concerts de la Société philharmonique. Il vit à l'écart du monde musical ou du monde des théâtres ; c'est à peine si, de temps en temps, il organise à Zurich un concert ou une représentation théâtrale pour se donner à lui-môme la joie d'entendre sa propre musique. Il ne recherche pas la société. Ses plus chères distractions sont les lettres qu'il échange avec ses amis d'Allemagne, avec Liszt d'abord, puis aussi avec ses « fidèles » de Dresde, Uhlig, Heine, Fischer, Rôckel ; par-ci par-là quelques visites de Liszt ou d'Uhlig, qui sont, pour l'exilé, de courts moments de bonheur et de jouissance intellectuelle ou artistique ; enfin des relations agréables avec un petit cercle d'amis particuliers comme le romancier Gottfried Relier,

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le poète George Herwegh, le philologue Ettmûller, le journaliste Wille, ou le jeune Hans de Bûllow qui venait d'abandonner Pétude du droit pour apprendre, au théâtre de Zurich, le métier de chef d'orchestre sous la direction de Wagner.

Avec une ardeur dévorante, qui parfois s'exaltait jusqu'à devenir un état presque maladif de surexcitation nerveuse, Wagner se donna tout entier, pendant ses dix premières annéesd'exil, à l'élaboration de son grand œuvre artistique dont les diiïérentes parties, depuis Y Anneau du Nibelung jusqu'à Parsifal) prirent vie à ce moment, ou du moins commencèrent à germer dans sa puissante imagination (1). Toutefois il n'aborda pas de suite l'exécution de ses projets dramatiques. Malgré le désir intense qu'il éprouva t sitôt installé à Zurich, de se mettre à l'œuvre sans plus tarder, il se sentit cependant contraint, comme par une sorte de nécessité interne (2), de se préparer, auparavant, à sa tâche, et de préparer en môme temps le public à comprendre ses drames futurs, en exposant ses idées définitives sur la vie et sur l'art dans une série d'oeuvres théoriques qui se succédèrent rapidement dans l'espace de deux ans : Art et

(1) La première esquisse de V Anneau du Nibelung date de 1848, et une grande partie de la Tétralogie a été composée de 1851 à 1857. Tristan a été conçu et exécuté entre 1854 et 1859. Le plan des Maîtres-Chanteurs^ été esquisse dès 1845 pendant ce séjour d'été à Marienbad où Wagner a également trouvé ridée première de Lohengrin {Ges. Schr. IV, 281 ss.)> La ligure de Parsifal enfin apparaît dans la pensée de Wagner en iftèflie temp* que celle de Tristan; destiné d'abord à figurer au troisième acte de Tristan comme le héros du renoncement et à servir ainsi de pendant a Tristan, l* héros de la passion, Parsifal, devient dès 1857 le héros d'un drame indépendant.

(2) Waguer éciit ces ouvrages presque a contre-cœur et par nécessiter : a Zunâchst halte ich es filr meine P{fichtteiner inneren Solhwendigkeit zu genUgen.die mich dazuanireibt^mich einmal hlarund bestimmt Uber unser gdnzes Kunsttreibenaus zusprechen » (Lettres à Heine. 381). « Unbedingt nothwendig ist es mir dièse Arbeit zu machen undin die Well zu schicken, ehe ich in meinem unmittelbaren kûnstlerischtn Pruduiiven fortfahre • (Lettres à Ublig, 10). « Nachallen Seitenhin quillt in mir die Nothwendigkeit nervor, wieder zu schreiben » (tWrf.,21), eu*

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