NÉCESSITA DE LA RÉVOLUTION
raîn du système capitaliste, ils exploitent sans merci leur faculté de travail, ils les pressurent impitoyablement pour s'assurer à eux-mêmes toutes les jouissances d'un luxe stérile. « Avec une profonde horreur, dit Wagner, nous voyons dans une manufacture de coton d'aujourd'hui la très fidèle incarnation de l'esprit du christianisme : au profit des Riches, Dieu s'est fait Industrie ; et cette divinité ne conserve en vie le pauvre travailleur chrétien que jusqu'au jour où les constellations du ciel commercial annoncent la miséricordieuse nécessité de le laisser partir pour un monde meilleur (1). » Ainsi la société tout entière est fondée sur une monstrueuse iniquité. Le prolétaire est condamné à une existence de forçat, à un travail inintelligent, abrutissant, qui rend impossible, pour lui, tout développement intellectuel ou esthétique. Chez le Riche , d'autre pari, le besoin factice et démoralisant du luxe a pris la place de l'instinct naturel qui conduit l'homme selon la loi de la nécessité ; et cette passion du luxe gouverne toute la vie d'aujourd'hui, domine l'État moderne, la Science abstraite, l'Art contemporain... Mais, de l'excès même du mal, le bien va naître. Dans les rangsdu « peuple », où les instincts naturels ont conservé toute leur force, grandit de jour en jour une opposition formidable contre cette Société oppressive avec ses lois cruelles, ses goûts dépravés, ses traditions surannées. Tous les efforts des a égoïstes » seront impuissants pour réprimer l'irrésistible et fatale poussée de cette masse qui obéit aux nécessités naturelles. Bientôt sonnera l'heure de la grande Révolution qui régénérera l'humanité en affranchissant le pauvre de son esclavage, en arrachant le riche à son oisiveté, en proclamant la liberté pour tout homme de se développer
) Ges. Sehr. III, 25 *
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suivant ta loi naturelle. Sur les ruines du vieux monde chrétien s'élèvera l'édifice splendide de la société de l'avenir. Ce que sera cette société nouvelle, Wagner ne prétend pas nous l'apprendre. Rien ne servirait en effet, se» • Ion lui, d'arrôter d'avance, aujourd'hui, un programme de la société future. Ce qui doit la caractériser, en effet, c'est qu'elle ne sera pas une création arbitraire de la raison, une utopie factice jaillie du cerveau d'un théoricien et imposée du dehors aux hommes, mais le produit naturel et nécessaire de l'évolution universelle. Elle s'organisera donc spontanément lorsque les temps seront venus, lorsque l'homme aura reconquis sa liberté perdue et qu'il agira de nouveau conformément à la loi d'amour. Pour l'instant il iAporte uniquement de faire table rase du présent, de faire toucher du doigt à tous les vices de l'État capitaliste, du régime industriel, la nullité de cet art de luxe qui s'épanouit aujourd'hui au sein du monde moderne, de briser tous les obstacles qui empêchent l'avènement d'ui nouvel ordre de choses fondé sur la liberté et l'amour. « Si l'on me donnait la terre, dit Wagner, pour y organiser la société humaine en vue de son bonheur, je ne pourrais faire qu'une chose : lui laisser pleine et entière liberté de s'Organiser elle-même ; cette liberté Be produirait Spontanément si l'on détruisait tout ce qui s'oppose à elle (1). *
C'est cette foi dans une Révolution prochaine qui domine toute la pensée de Wagner à cette époque et qui, selon nous, est la cause essentielle des changements si considérables — en apparence au moins — > qui s'accomplissent dans ses théories. Pendant quelques années il a été vérî • tablement hanté par cette idée qu'un bouleversement général allait se produire, en France d'abord où l'avène-
(1) Entwûrfe, Gedanken, Fragmente, p. 64.
FOI DE WAGNER DAN» LA RÉVOLUTION lû5
ment d'une « république socialiste » lui paraissait imminent^), puis dans toute l'Europe. « Un immense mouvement se propage de par l'univers, écrivait-il à cette époque : c'est la tempête de la Révolution européenne ; tout le monde y prend part, et quiconque ne la favorise pas en poussant en avant, la renforce par contre-pression (2). » Il se croyait à la veille d'une époque de félicité universelle où l'homme régénéré, libre de toute entrave, redeviendrait capable de comprendre, de « vouloir » le grand art. Et cet espoir d'un bonheur immédiat, en cette vie, exerce sur toute sa manière de voir une action décisive ; il « laïcise » en quelque sorte sa pensée. Le royaume de l'idéal qu'il concevait dans un lointain mystique à l'époque de lannhâuser et de Lohengrin lui paraît maintenant tout proche, puisque l'homme peut y trouver accès par la Révolution générale. Mais dès l'instant où le royaume de l'idéal est de ce monde et où il suffit, pour le conquérir, d'un peu de foi et d'énergie, il faut faire la guerre aux doctrines qui prêchent à l'homme l'ascétisme, l'abdication des espérances terrestres, puisqu'elles retardent l'entrée de l'humanité dans la terre promise ; de là les attaques, de Wagner contre le christianisme tant admiré par lui jadis comme la religion du renoncement. Puisque l'hothme est appelé à devenir un dieu sur la terre et à trouver ici-bas le bonheur, qu'est-il besoin d'imaginer un Dieu dans le ciel et une existence nouvelle par-delà le tombeau ?
Mais si nous admettons volontiers, avec les critiques ■ qui croient à l'évolution des idées de Wagner, que se3 idées ont réellement varié entre la période de Dresde et la
(1) Lettre* à Uhlifc. p. 20.
<9\ Rntumrfe, p. 63.
ig6 IDÉES PHILOSOPHIQUES DE WAGNER
crise révolutionnaire, nous reconnaissons d'autre part qu'il y a également une âme de vérité dans l'hypothèse « unitaire », et que ces variations sont moins profondes qu'on ne serait tenté de le croire au premier instant.
Wagner, dit-on, incline vers le pessimisme à l'époque de Tannhâuser et de Lohengrin, il est au contraire optimiste à partir de 1848. En réalité, on aurait tort de s'imaginer qu'il y ait, entre ces deux périodes, une opposition bien tranchée. Nous avons vu plus haut(p. 109 ss.) que Tannhâuser peut être interprété comme une pièce révolutionnaire et que Wagner, même à l'époque où il penchait vers une conception chrétienne de l'existence, ne condamnait pas d'une manière absolue la recherche du bonheur terrestre. D'autre part, Wagner, en pleine période optimiste, n'a jamais méconnu la beauté du renoncement. Sa théorie de l'amour implique en effet, si Ton veut bien y prendre garde, l'abdication totale de l'égoïsme. L'homme qui aime véritablement, enseigne-t-il, doit se déprendre de lui-même au profit de sa femme, de ses enfants, de l'humanité ; il doit s'oublier po.ur les autres, dépenser sans compter tout ce qu'il a en lui de forces . vives ; et quand il s'est épuisé à force de donner, quand il n'est plus qu'un vase vide et inutile, occupant, sans profit pour personne, une place sur terre, * il doit enfin se résigner sans révolte à sacrifier son moi au profit de la Vie universelle, et consentir de bonne grâce à la mort, à la mort totale, sans espoir d'une vie future, — à la mort qui détruit le corps et la personnalité, qui anéantit ainsi la dernière citadelle de l'égoïsme, le dernier obstacle à l'absorption totale de l'individu au sein de l'univers (1).
(1) Voir Jésus von Nazareth, 50-58. Ce sont les mêmes idées que dé loppe Feuerbach daus ses Pensées sur la mort et l'immortalité, p. 13 et 20.