‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 63 sur 192 · IDÉES PHILOSOPHIQUES DE WAGNER · texte numérisé non relu

IDÉES PHILOSOPHIQUES DE WAGNER

— le manque d'amour (Lieblosigkeii). Et ce manque d'amour, à son tour, je n'ai pu me l'expliquer que comme un égarement, qui de l'inconscience naturelle nous conduira à la conscience claire de Tunique et sublime nécessité de l'amour. Acquérir cette notion et la mettre en pratique, c'est là la tâche du monde ; la scène où cette notion doit un jour se traduire par des actes n'est autre que la terre, la nature elle-même, car c'est d'elle que vient tout ce qui nous donne cette bienheureuse science. L absence d'amour est pour le genre humain l'état de souffrance : cette souffrance nous saisit aujourd'hui d'une étreinte puissante et torture ton ami de mille blessures brûlantes. Mais vois : c'est par elle que nous reconnaissons l'admirable nécessité de l'amour ; nous l'appelons, nous le saluons avec une intensité de désir que seule rend possible cette douloureuse expérience. Et vois : nous avons acquis de la sorte une force dont l'homme naturel n'avait aucune idée ; et cette force, devenue commune à tous les hommes, fondera un jour sur cette terre une existence que nul ne désirera changer contre une vie d'outre-tombe désormais tout à fait superflue. Car l'homme sera heureux : il vivra et aimera. Or, qui voudrait quitter la vie quand il aime?... * ,

« Aujourd'hui — c'est vrai — nous souffrons! aujourd'hui nous sommes la proie du désespoir et de la folie sans la foi dans l'au delà. Moi aussi je crois à un au delà ; je viens de te le montrer; et s'il est hors des limites de ma vie, du moins il ne dépasse pas ce que je puis sentir, penser, saisir et comprendre : car j'ai foi dans les hommes

— et n'ai besoin de rien autre chose (1). »

{{) Lettre* « Liszt, /, 232 et 235 86. Cf. Hébert, le Seniim*~i r. gieux, p 81 ss

ja crise de i848 surtout intellectuelle 201

On le voit, Wagner reste du fond de l'âme croyant, je dirai même religieux, malgré son athéisme militant. Il a foi dans la nature, dans l'homme, dans le bonheur futur de l'humanité, exactement comme le chrétien croit à Dieu et à la vie future, et c'est pourquoi aussi il se sait en parfaite communion de sentiments avec Liszt malgré l'opposition apparente de leurs idées. Au fond, la crise de 1848 a été pour Wagner surtout intellectuelle, — partant assez superficielle ; elle ne l'a pas atteint dans les profondeurs de son être. Il a cru quelque temps — et c'est là ce qui caractérise jon état d'âme de 1848 à i854 — que l'idéal vers lequel il tendait était tout proche de lui et pouvait se réaliser d'un instant à l'autre. A part cela, il ne me semble pas qu'on doive supposer, au point de vue sentimental, aucune différence importante entre le Wagner d'avant et celui d'après 1848. Sa religion, sa foi dans l'idéal n'a subi aucune atteinte, sa volonté poursuit toujours invariablement le même but. On ne voit, dans sa vie, rien qui ressemble à une « conversion » ; il n'a connu à aucun moment le doute, les angoisses de la foi perdue, l'inquiétude sur la voie à suivre. Ce qui a surtout varié, chez lui, c'est l'interprétation qu'il s'est faite à lui-même de la vie inconsciente de son esprit. Pour exprimer sa foi nou\elle exaltée par l'attente de la Révolution, il a si radicalement changé de formules et de symboles qu'il s'est donné l'apparence d'avoir accompli une métamorphose intérieure presque complète. Sa lettre à Liszt nous montre qu'il n'attachait pas une valeur essentielle à ces formes philosophiques dont il revêtait sa pensée ; peut-être eut-il de bonne heure l'intuition qu'elles exprimaient imparfaitement la réalité des faits, et qu'il allait, sous peu, se trouver obligé de les changer.

Idées de Wagner sur l'Art

Les doctrines de Wagner sur l'art et en particulier sur le drame musical ont moins varié que ses théories philosophiques ou morales. Elles achèvent de se préciser dans son esprit vers 1849 et prennent, vers ce moment, leur forme 6 peu près définitive. Entre V Œuvre d'art de l'ave» nir (1849) ou Opérael Drame (i85l), d'une part, et h Lettre à F. Villot (i8flo), d'autre part, on ne peut noter aucune divergence essentielle, bien que, dans l'intervalle, l'auteur ait passé de l'optimisme au pessimisme et quitté Feuerbach pour Schopenhauer. Ce n'est pas & dire, d'ailleurs, que sa pensée soit restée complètement identique à ellemême pendant cette période de dix ans. Wagner n'était rien moins, nous l'avons vu, qu'un spéculatif construisant par la raison pure un édifiée grandiose de théories abs» traites. Il n'a pas élaboré son es&étique pour se guider dans sa conception artistique ou pour se dresser k lui* même un programme, mais simplement pour mettre sa raison en état de suivre et de contrôler le travail de 800 imagination créatrice. Il est toujours resté, avant tout, artiste. Chez Wagner, par suite, ce n'est pas la théorie qui a influé sur la pratique artistique, mais Wen plutôt la pratique qui a déterminé la théorie. Plusieurs de ses grandes œuvres critiques, en particulier la plus importante de toutes, Opéra et Drame , ont été écrites à un moment où il portait dans sa tête le plan de Y Anneau du Nibelung qui

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