THÉORIE DU DRAME MUSICAL
apparaissait, vers cette époque, à son imagination comme le drame musical par excellence, comme l'épanouissement suprême de la l'orme d'art la plus haute qu'on pût concevoir. Aussi peut-on dire sans paradoxe aucun qu' Opéra cl Drame est avant tout la justification théorique de V Anneau. Wagner y énonce sur le choix des sujets dramatiques, par exemple, ou encore, sur l'emploi de l'allitération, des préceptes auquel lui-môme ne se conformera plus strictement dans ses derniers ouvrages. Dans l'ensemble cependant, et malgré certaines variations de détail, la conception générale du drame wagnèrien ne 6'est pas sensiblement modifiée depuis 1849. Nous allons donc essayer, dans ce chapitre, d'esquisser dans ses grandes lignes la doctrine artistique de Wagner en nous attachant surtout à faire sentir de notre mieux l'esprit général qui l'anime et à montrer comment les idées de Wagner sur l'art se rattachent à sa conception générale de l'univers. Nous nous bornerons, provisoirement, à exposer sans la discuter la notion du drame musical tel que l'a voulu Wagner, nous réservant d'indiquer, dans notre conclusion, les principales critiques qui ont été faites à l'idéal waguérien (1 \
Un coup d'oeil jeté sur l'histoire universelle nous apprend, selon Wagner, qu'une fois déjà, au cours de l'évolution du monde, l'humanité s'est élevée jusqu'à l'œuvre
(1) Parmi les nombreuses expositions du système wagnèrien, citons en particulier celles de Chamberlain {R. Wagner, p. 172 us. et Dus Drama R. Wagners), de R. Louis (Die Wellanschauung R. Wagners, Leipzig, 1898) et de DiDger [Wagners geist. Entw., p. 308 ss.). Parmi les ouvrages écrits en français, 03 consultera arec profit ceux de S chu ré (Histoire du drame miiàical), de Freson [Esthétique de R. Wagner), de Noufflard [R. Wagner d'après lui-même), de Suarès ( Wagner) et surtout d'À. Eru*t {CArt de R, Wagner).
d'art parfaite, issue de la collaboration active et enthousiaste du peuple tout entier. Le drame grec, aux temps d'Eschyle et de Sophocle, réalise pleinement l'idéal de ce drame « communiste » que rêvait Wagner et qu'il voulait restaurer pour ses contemporains et pour les générations futures.
Ce drame, tout d'abord, si nous en considérons la matière, n'est pas ja création artificielle et subjective d'un individu de génie, mais en quelque sorte le produit de la collaboration de l'artiste avec ie peuple, la fleur délicate et splendide du génie grec lui-même. Les sujets des drames grecs de l'époque classique étaient tous empruntés au mythe ou à la légende héroïque. Or, le mythe divin ou héroïque est le produit de l'imagination poétique du peuple. L'homme primitif, placé en face du spectacle grandiose ou terrifiant de la nature, cherche une explication à ces phénomènes, dont le sens véritable lui échappe, et finit par les rapporter à des causes imaginaires extérieures à la nature elle-même, à des êtres mystérieux et puissants qu'il conçoit comme semblables à lui, qu'il suppose animés des mêmes sentiments, des mêmes passions qu'il ressent luimême. Le mythe est donc la représentation simplifiée et condensée de la nature, telle qu'elle se forme dans l'imagination populaire. Et le drame n'est pas autre chose que le mythe simplifié et condensé à son tour par la fantaisie créatrice de l'artiste, ramené par cette opération à ses éléments essentiels, et représenté sous une forme vivante à la nation assemblée. L'artiste grec était donc le porteparole de la nation tout entière ; on ne lui demandait pas d'être « original » : sa mission était de préciser, de faire vivre sous une forme aussi belle, aussi expressive que possible, les visions qui flottaient dans l'esprit de ses contemporains. Et ceux-ci s'intéressaient effectivement à cette
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œuvre qui était aussi la leur. Les plus beaux, les meilleurs, les plus instruits s'improvisaient acteurs et se faisaient un honneur de collaborer de la sorte directement avec le poète ; quant à la masse du public, elle témoignait son intérêt en se pressant en foule dans le vaste amphithéâtre où, en de rares et solennelles occasions, se donnaient les représentations dramatiques. La tragédie prit ainsi dans la vie du peuple grec une importance exceptionnelle. Loin d'être un divertissement frivole comme l'est de nos jours le théâtre, elle était l'expression artistique la plus haute et la plus complète de l'idéal religieux de la Grèce ; elle était, par ses origines comme par son espril, un véritable acte religieux plus important même pour l'histoire de l'idée religieuse en Grèce que les cérémonies proprement dites du culte qui se célébraient dans les temples.
A un autre point de vue aussi, le drame grec était « communiste » ; il résultait non seulement du concours fraternel des hommes, mais encore du concours fraternel des arts. Les divers arts, en effet, sont unis les uns aux autres par des liens étroits et ne peuvent atteindre à leur plein épanouissement que par une cordiale entente, une intime association. Eux aussi, comme les hommes, n'accomplissent leur mission qu'en obéissant à la loi d'amour. Or, le drame grec, comme la poésie lyrique quiv lui a donné naissance, fait appel au concours de tous les arts particuliers. Dans la tragédie d'Eschyle ou de Sophocle la poésie, la musique et la danse s'unissent pour charmer l'homme tout entier, par les sens, par l'œil et l'oreille comme par l'intelligence. Et, grâce à cette union féconde, chaque art arrive à produire son maximum d'effet. La 'anse n'apparaît pas seulement, dans le drame grec, omme une suite de poses plastiques, de mouvements ythmés dénués de tout sens précis, mais s'élève jusqu'à
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devenir pantomime, et traduit ainsi, par des attitudes variées et expressives, toute la gamme de sentiments, toutes les passions et toutes les volontés que la parole rend accessibles à l'intelligence et que le poète tragique enferme dans ses vers. La musique à son tour fournit le rythme à la danse et traduit dans son langage émouvant les vers du poète. Et la poésie, qui donne une âme, une pensée consciente à la danse et à la musique, est incapable, à son tour, de se passer du concours de ces deux arts sous peine de perdre tout contact avec la réalité vivante; réduite à ses seules ressources, elle resterait abstraite et incolore ; elle n'aurait pas d'action directe sur les sens, partant point d'existence véritable. « Certes les vers d'Orphée, dit Wagner, n'auraient pas imposé aux fauves le silence et le respect si le poète s'était contenté de leur présenter un papier imprimé. Il fallait qu'à leurs oreilles eût retenti une voix irrésistiblement touchante, qu'à leurs yeux avides de proies se fût révélé dans toute sa grâce le corps humain se mouvant avec une harmonieuse audace, pour que, domptés, ils reconnussent dans cet homme autre chose qu'un bon morceau pour leur estomac, un objet digne non plus seulement d'être croqué, mais aussi d'être entendu, d'être vu, et pour qu'ils devinssent capables de prêter quelque attention à ses sentences morales (1). » Ce qui faitia haute valeur d^ la tragédie grecque, c'est qu'elle n'est pas seulement une œuvre « littéraire » s'adressant à la pensée et à l'imagination, mais un art vivant s'imposant directement aux sens par sa beauté en quelque sorte matérielle. Il n'est pas jusqu'à l'architecture qui ne contribue elle aussi à cet ensemble admirable. Lorsque les chants et les danses qui acegmpagnaient le culte eurent pris un caractère trop
(1) Gis. Srhf. ///, 103.
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artistique pouf qu'il fût possible de les exécuter dans un paysage purement naturel, l'architecte fit du bois sacré des dieux ayec ses allées d'arbres le temple grec avec ses rangées de colonnes. Et quand, de l'art lyrique, fut sorti la tragédie, le temple agrandi, ouvert au peuple entier, se fit théâtre et devint un cadre approprié à cette forme nouvelle du culte, un cadre digne, par son harmonieuse beauté, du ohef-d'œuvre représenté entre ses murs.
A la période du « communisme *, cependant, succède une ère de dissociation, au brillant épanouissement de l'art hellénique, deux mille ans de décadence, de tâtonnements et d'erreurs.
La eau 60 principale de cette décadence Semble devoir être cherchée, d'après les idées de Wagner, dans l'évolution générale de l'esprit humain. À l'époque grecque, l'homme est encore très près de la nature; il la contemple avec les yeux de l'artiste ; il obéit spontanément à la loi de la nécessité qui parle en lui par la voix de l'instinct ; il n'est pas très loin encore de la période primitive des grandes créations de l'âme populaire, la religion, le mythe, l'État naturel, le langage. — Au cours des siècles cependant l'harmonieuse unité de l'homme naturel vient à se briser. A la période de l'intuition et de l'instinct Succède celle de la réflexion. La raison abstraite tond à dominer chez lui et à s'élever orgueilleusement au-dessus des sens. Grâce à la raison, il prétend discerner sous les apparences sensibles la réalité môme des choses. Au lieu de contempler il analyse, et la nature qu'il concevait jadis dans son unité
s'éparpille désormais pour lui en une multitude toujours croissante de menus faits isolés. Il rejette comme puériles les explications naïves de l'univers dont se contentait l'homme instinctif. La cosmogonie aboutit ainsi à la physique et à la chimie ; la religion se transforme en théologie et philosophie, les mythes deviennent la chronique historique, l'État naturel donne' naissance à l'État politique basé sur les contrats et sur la loi ; l'art enfin se change en science et en esthétique (1). Partout, dans tous les domaines, le naturel fait place à Yartificiel^ l'unité à la dissociation . Et cette évolution générale entraîne aussi la dissolution de cette œuvre d'art totale et vivante réalisée par les Grecs à l'apogée de leur civilisation. Les arts plastiques, — architecture, sculpture et peinture, — la danse et la pantomime, la musique, la poésie, s'éloignent les uns des autres, cherchent chacun de son côté à briller égolstement et se cantonnent dans un orgueilleux et stérile isolement. Dans Y Œuvre d'art de l'Avenir, Wagner a esquissé l'histoire de chacun de ses arts à travers les siècles et montré d'une part comme cette spécialisation qui, au premier abord, semble favorable au développement particulier de chaque branche de l'art, s'accompagne en réalité d'une profonde décadence, et comment d'autre part les arts, après avoir divergé chacun de son côté, tendent, à l'époque moderne, à se rapprocher de nouveau, à se compléter l'un par l'autre. Nous ne pouvons le suivre dans tous les développements qu'il a donnés à cette idée ; contentons-nous du moins d'esquisser ses idées sur l'évolution des deux arts qui entrent comme facteurs principaux dans l'œuvre totale du drame lyrique : la musique et la poésie. La matière sur laquelle opère le musicien, c'est le sor
(1) Ges. Schr. IV, 34 s.