ÉVOLUTION DE LA MUSIQUE : L'HARMONIE 2<X
dont lès nuances infinies dans la hauteur, le timbre ou l'intensité sont l'expression adéquate et naturelle des innombrables nuances que peut revêtir l'émotion pure, le sentiment considéré en lui-même indépendamment de loutes les causes qui l'expliquent, de toutes les circonstances particulières qui le caractérisent. Wagner compare l'empire des sons à un océan immense détendant jusqu'à l'infini, sans limites précises, sans contours arrêtés et dont la loi propre est YHarmonie. L'harmonie est la science abstraite des combinaisons des sons entre eux. « Elle s'élève de bas en haut, comme une colonne verticale, par l'assemblage et l'accumulation de sons apparentés entre eux. Une succession continue de colonnes de ce genre dressées verticalement les unes à la suite des autres est la seule possibilité qu'on puisse concevoir d'un mouvement harmonique absolu dans le sens horizontal. La préoccupa* tion de donner une beauté à ce mouvement dans le sens horizontal est et Fangère à l'harmonie pure: elle ne connaît, en fait de beauté, que le chatoiement de ses colonnes sonores ; elle ignore l'art de disposer avec grâce leur succession dans le temps, car ceci est l'affaire du Rylhme. La variété infinie de ces chatoiements, voilà la source inépuisable, où, avec une infinie complaisance, l'harmonie puise le pouvoir de se présenter sous une forme sans cesse renouvelée. Le souffle vital qui * anime et provoque ce changement perpétuel et arbitraire n'est autre chose que l'âme même du son, le désir insondable et tout-puissant qui vit éternellement au fond du cœur humain. Dans le royaume de l'harmonie, il n'y a donc ni commencement ni fin : ainsi se consume, éternellement identique à ellemâme, l'ardeur du cœur où brûle un désir qui n'a pas d bjet précis et ne sait pas où il est né (1)... »
* Ces Schr. ///, 86.
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210 , IDÉES DE WAGNER SUR l'àRT
L'océan infini de l'harmonie relie — pour continuer la comparaison de Wagner — deux continents : celui de la Danse et celui de la Poésie. La danse, en effet, fournit à la musique le rythme, c'est-à-dire la loi qui règle la succession des mouvements dans le temps. La poésie, d'autre part, au contact de la musique, engendre spontanément la mélodie : ainsi, l'art instinctif du peuple crée, en dehors de toutes règles savantes et en vertu d'un instinct infaillible, ces iieder naïfs où le sentiment se traduit naturellement et simultanément par la poésie et par la musique, où le vers s'épanouit de lui-môme en mélodie.
Quand, après la disparition de la tragédie grecque, la musique tendit à s'émanciper de la danse e£ de la poésie, elle dut ainsi, par la force môme des chose», tendre de plus en plus à se réduire à l'harmonie pure. Sous l'influence du christianisme, ennçmi de la matière et des sens, la musique, devenue l'organe du pur sentiment chrétien, se spiritualisa et se dépouilla presque complètement de ses éléments sensuels, la mélodie et le rythme. Dans la musique vocale chrétienne, les paroles, empruntées le plus souvent à la liturgie, perdent en effet toute valeur, toute importance propre et deviennent impuissantes, ainsi, à engendrer la mélodie. Complètement séparée de la danse que le christianisme regardait comme un art profane et maudit, la musique devint à peu près exclusivement harmonie. Comme il fallait cependant déterminer d'une façon ou d'une autre la succession dans le temps des modulations harmoniques, l'art chrétien emprunta à l'art de la danse les quelques éléments rythmiques qui lui étaient strictement indispensables. Des figures rythmiques déf)ourvues de toute signification vivante, réduites en quelq e sorte h l'état de simples formules géométriques, dur* it donner à l'harmonie un semblant de vie ; elles furent < »-