ÉVOLUTION DE LA MUSIQUE : LE CONTREPOINT
veioppées à l'infini, combinées entre elles, non pbint du tout en vertu d'une nécessité interne, mais d'une façon purement extérieure et mécanique, de manière à fournira l'harmonie, par des moyens artificiels, le rythme dont elle ne pouvait se passer tout à fait. Ainsi prirent naissance les lois pédantesques et complexes du contrepoint, que Wagner appelle « le jeu arbitraire de l'art avec lui-même, la mathématique du sentiment, le rythme mécanique de l'harmonie égoïste (1). »
Toute l'histoire de la musique depuis l'époque chrétienne jusqu'à nos jours raconte, selon Wagner, l'effort constant des artistes , perdus dans cet océan sans bornes de l'harmonie chrétienne, pour revenir vers les côtes, pour reprendre pied, pour retrouver le rythme et la mélodie et sortir de cette détermination qui leur pesait. Les compositeurs lyriques s'acharnèrent à la poursuite de la mélo* die, sans succès définitif d'ailleurs. Les uns recherchèrent la simple chanson populaire, fleur des champs fraîche et parfumée qu'ils firent périr en la transplantant dans le milieu factice et surchauffé de l'art lyrique moderne. D'autres poursuivirent la chimère d'une mélodie . purement « musicale », ils essayèrent de reproduire artificiellement ia fleur naturelle du Volkalied, avec sa forme et sa couleur : la poésie, et avec son parfum : la mélodie ; ils se firent, selon le mot de Wagner, « distillateurs de parfums artificiels » (2), dont ils embaumèrent ensuite des fleurs de papier, de velours ou de soie. D'autres enfin s'évertuèrent à calquer exactement la musique sur le vers, sans s'apercevoir que les poèmes qu'on leur offrait étaient des œuvres « littéraires » destinées à se suffire à elles-
i) Ges. Schr. Ul, 88.
2) Ces. Schr. tll, 249.
mêmes et non point du tout conçues dans l'esprit de la musique, et que, par suite, ils ne pouvaient produire, en les traduisant fidèlement en musique, qu'une sorte de prose musicale sans grâce et sans beauté. — Les symphonistes approchèrent davantage du but et firent accomplir à la musique des progrès immenses. Leur point de départ, c'est l'air de danse rythmé, pourvu de ses bases harmoniques et joué par les instruments. « Cet air de -danse devint, lui aussi, la proie savoureuse du scolastique Contrepoint : il l'émancipa de son obédience envers sa maîtresse, la Danse réelle et plastique, et le contraignit à se mouvoir et à danser conformément à ses règles à lui. Mais dans le mécanisme compliqué de cette danse perfectionnée à l'école du contrepoint, pénétra la chaude haleine de la vraie mélodie populaire, — et aussitôt cet organisme stérile fut vivifié, devint un corps élastique et souple, s'épanouit en beau chef-d'œuvre humain : cette œuvre d'art, à son point de perfection, c'est la Symphonie de Haydn, de Mozart et de Beethoven (i). » Entre les mains de ces grands artistes et surtout du plus grand d'entre eux, Beethoven, cette mélodie, isolée de la poésie parlée, mais parée, par contre, de toutes les richesses de l'harmonie, devint un instrument d'une incomparable puissance d'expression, une langue d'une souplesse merveilleuse, apte à dire avec une prodigieuse intensité tous les mystères de Y « homme intérieur », à exprimer la joie sereine d'un cœur satisfait et apaisé comme à crier vers le ciel la mélancolie ou le désespoir d'une âme que hante le doute. Mais cette langue admirable était condamnée, et cela par sa nature même, à n'exprimer jamais que des étals d'âme, sans jamais pouvoir s'élever jusqu'à dj
.1) Ges. Sc'tr. ///, 90.
ÉVOLUTION DB LA MUSIQUE : LA SYMPHONIE 2l3
Y acte moral lui-même : « La musique absolue ne peut, sans tomber dans le pur arbitraire, arriver à l'aide de ses ressources propres à décrire clairement et distinctement l'homme que déterminent ses sens et son instinct moral ; elle reste, malgré ses progrès merveilleux, toujours sentiment : elle accompagne l'acte moral, elle n'est jamais elle-même un acte ; elle peut exposer, l'un à la suite de 1 autre, des sentiments, des états d'âme ; mais elle ne saurait montrer comment un état d'âme donné se résout nécessairement en un autre ; — il lui manque la volonté morale (i). » Et avec une indomptable énergie, une persévérance que rien ne lassait, Beethoven se mit à parcourir la mer infinie de l'harmonie, poussant des pointes hardies dans toutes les directions, s'efforçant de donner à la langue de la musique absolue toujours plus de clarté, de précision, de profondeur, se rapprochant sans cesse de cette limite infranchissable que la musique ne peut dépasser sans secours étranger... Un jour vint, enfin, où cette limite, aussi, il la franchit. Dans la IXe symphonie, il voulut exprimer sous une forme définitive la grande pensée qui le remplissait tout entier, son optimisme religieux que ne pouvaient ébranler les démentis de l'expérience, sa foi invincible en l'amour de Dieu et la bonté de l'homme. Au début de sa symphonie, il fit chanter toutes les angoisses de l'âme en face de l'énigme redoutable du monde, il montra « l'idée de l'univers sous son aspect le plus effroyable » (2). Puis, en regard de ce sombre tableau, il voulut placer l'affirmation triomphante de sa foi libératrice. Et alors, poussé par l'irrésistible besoin d'exprimer sa pensée avec une entière clarté, avec
? Ges. Sckr. ///,93.
f Ges. Schr. IX, 100
2l4 IDÉES DE WAGNER SUR L'ART
une évidence qui ne laissât prise à aucun doute, il appela, pour couronner son œuvre, la poésie à son secours, il fit jaillir au milieu des ténèbres éternelles du Désir inconscient et de la musique absolue, la flamme vivifiante du Verbe ; et sa symphonie s'épanouit en un hymne magnifique à la joie et à l'universelle fraternité. Gomme Christophe Colomb, Beethoven avait découvert un monde nouveau. Parti du continent de la Danse, il avait traversé Victorieusement l'océan de l'Harmonie, pour jeter l'ancre enfin sur la terre promise du Verbe. « La dernière symphonie de Beethoven, conclut Wagner, consacre l'émancipation de la Musique qui, pat ses propres ressources, s'est élevée jusqu'à l'art communiste {allgemeinsame Kunsl). Elle est l'Évangile humain de l'art de l'avenir. Au delà, plus de progrès possible, car après cette symphonie il n'y a plus que l'œuvre d'art parfaite de l'avenir, le drame communiste : Beethoven a forgé la clef qui nous ouvre ce temple (1). »
Pas plus que la musique, la poésie n'est arrivée à réaliser par ses seules ressources et sans le concours de la musique et de la danse l'œuvre d'art parfaite. Après la brillante floraison de l'art communiste en Grèce, la poésie tendit, elle aussi, à s'isoler égoïstement des autres arts, à vivre par elle-même et pour elle-même. Mais, par cela même aussi, elle perdit tout contact direct avec la réalité sensible et devint « littérature ». Elle cessa de charmer l'œil et l'oreille, de s'adresser directement aux sens, pour se borner à stimuler l'imagination par l'intermédiaire de la pensée. Au lieu d'être une image vivante du monde, elle ne fut plus qu'une description de la nature et de l'homme. Elle devint en quelque sorte un catalogue de musée au l'v 1
(i) Grs. Schr. 111, 96.
ÉVOLUTION 1>E LA POÉSIE : LE ROMAN 2l5
d'être la galerie de tableaux elle-même. « Ainsi elle demeura, esseulée et morose, à la lueur d'une lampe fumeuse, au fond d'une chambre ténébreuse, — tel un Faust féminin, qui, las de croupir dans son cabinet d'étude poudreux et vermoulu, dégoûté de tisser éternellement de stériles pensées, de se repaître toujours d'idées et de schèmes, aspire à s'élancer dans la vie, à marcher, homme lui-même, créature de chair et d'os, parmi les autres
hommes (1). »
La forme littéraire qui succède à la tragédie grecque et qui caractérise la période de dissociation des arts, c'est le roman. Tandis que le drame est essentiellement la peinture d'un individu, le roman est avant tout la description d'un milieu ; et cette distinction capitale suffit, selon Wagner, pour faire du roman un genre nettement inférieur, t Le drame, dit-il, va de l'intérieur vers l'extérieur, le roman de l'extérieur vers l'intérieur. Le dramaturge a pourpoint de départ un milieu simple, aisément intelligible, et s'élève de là jusqu'à peindre le développement d'une individualité toujours plus riche; le romancier, après s'être évertué à poser un milieu complexe et malaisé à comprendre, retombe, épuisé, à la description d'un individu qui, pauvre par lui-même, ne tient son caractère particulier que de l'entourage dans lequel il vit. Dans le drame une individualité autonome et puissante enrichit le milieu qui l'environne; dans le roman, c'est le milieu qui doit donner un peu d'étoffe à une individualité creuse. Ainsi le drame nous fait voir l'organisme même de l'humanité en posant l'individualité comme trait essentiel de l'espèce ; le roman au contraire décrit le mécanisme de l'histoire, grâce auquel les traits généraux de l'espèce deviennent
(1) Ges. Schr. 111, 106.
l'essentiel chez l'individu. C'est pourquoi aussi l'activité créatrice se manifeste comme organique dans le drame, comme mécanique dans le roman ; le drame, en effet, nous fait voir Vliomme, le roman ne nous explique que le citoyen; l'un nous révèle la nature humaine dans toute sa plénitude, l'autre montre dans l'État une excuse à l'indigence de cette môme nature : le dramaturge crée donc en vertu d'une nécessité interne, le romancier sous l'impulsion d une contrainte extérieure (1). »
Vers la fin du moyen âge, à l'époque de la Renaissance, on voit se dessiner, en littérature comme en musique, un mouvement de retour vers l'art « communiste ». La poésie, de littéraire et narrative qu'elle était, redevient vivante : le drame parlé fait à ce moment son apparition. Shakespeare le porte à un haut point de perfection : il ramasse et condense en une action dramatique serrée la longue el iente narration historique ou romanesque, et cette action il la fait représenter par une troupe d'acteurs sous les yeux du public. Son art agit de la sorte directement sur les sens. Et cet art est d'une profondeur extraordinaire, car Shakespeare a su donner mieux qu'aucun de ses devanciers ou de ses successeurs l'impression de la vie ellemême, dans sa réalité objective. « Ses drames semblent être une image si exacte de l'univers qu'il est impossible d'y reconnaître la part subjective du poète dans la reproduction artistique de l'idée, et impossible en particulier de déterminer cette part à l'aide de la critique littéraire; c'est pourquoi aussi ses drames ont été considérés comme les produits d'un génie en quelque sorte surhumain, et étudiés presque comme des merveilles naturelles parles grands poètes de l'Allemagne qui cherchaient à expliquer la g
l) Ges. Schr. IV, 47 s.
rr. *