‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 71 sur 192 · UNION DE LA POÉSIE ET DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

UNION DE LA POÉSIE ET DE LA MUSIQUE

Et ces dçu* traductions se complètent merveilleusement Tune par l'autre, puisque chacune dit précisément ce que l'autre ne peut exprimer. Tandis que le poète solitaire reste forcément abstrait et s'épuise en efforts stériles pour exprimer adéquatement les émotions de ses personnages, le poète qui compose dans l'esprit de la musique saura qu'il a, pour exprimer l'inexprimable, les ressources infinies de la musique, et il lui sera permis dans ce cas de se taire : caries sentiments que ses vers seraient impuissante è dira s'épanouiront spontanément en flots de mélodie ou d'harmonie (i). De môme le symphoniste qui s'associe au dramaturge pourra, sans crainte de devenir incompréhensible, s'écarter des formes simples de la mu-

Gluck est surtout d*avc4r soustrait le compositeur à la tyrannie du virtuose Son tort, par eootre, c'est d'avoir asservi le poète au compositeur eu le condamnant à se conformer strictement aux formes traditionnelles de l'opéra et à se conteoter du rôle subalterne de « préparateur d'expériences musicale». » (« Pe* Bereiter von Unter lagon fur die ganz sclbstàndigen Expérimente des Komponisten. » Ges. Sehr. III, 241.) Eu contraignant le poète i lui (fournir des textes appropriés à la « musique dramatique » qu'il concevait, Gluck a donc, en réalité, subordonné le drame à la musique et rendu impossibit la naissance de véritables drames musicaux. (Ges. Sr/ir. III, 237 ss. et 241 ss.). — U a, d'autre part, cherché à faire coïncider l'acreot mélodique avec l'accent métrique, ou, en d'autres termes, à laisser le vert déterminer le rythme je ia mélodie. Or le vers littéraire est incapable «l'eugendrer la mélodie musicale, la mélodie qui a pour type l'air de danse et qui aeuie est perçue comnie une véritable mélodie par l'oreille moderne. En modelant sa mélodie sur le rythme du vers, le compositeur se condamné à créer de la « prose musicale » : « Niehl And ères ats fine miuika lise lie Prosa bliêb von der Mélodie ùbrig, die nur den rhetorischen Accent ri nés zur Prosa au fgclSst en Verset durch den Ausdruek des Tours versfnrkle. • (Ges.Schr, IV% 114,) Ainsi la réforme de Gluck aboutit, selon Wagner, d'une part à entraver le libre essor du dramaturge, d'autre part à en^er lo musicien <jans une oauvaise voie. -•* Aussi Wagner se réclame-t il non pas <ie Gluck, mail de Beethoven dont la symphonie dramatique a rendu possible et préparé l'avènemeat du drame musical. Voir Chamberlain, H. Wagner, p. Ï91 »•; cff Bayreuthcr Blàtter 1887, p. 341.

'(!) De la eette formule d'apparence paradoxale et souvent, mal comprise que Wagner énonce daqs la Lettre à Villot : « In Wahrheit ist die Grosse des Dichters am meisten danach zu ertnessen, was er verschweigt,um uns

Mélodie. » (Ges. Schr. VII, 130.1

fiique de danse, pour s'abandonner librement à son inspiration et peindre les états d'âme les plus complexes, les nuances de sentiment les plus variées ; car il sera toujours soutenu dans son entreprise par le poète : « Jette-toi sans crainte au milieu des vagues de l'Océan de la musique, lui dit son compagnon. Tant que nous irons la main dans la main, tu ne quitteras jamais la sphère de ce qui est le plus accessible à l'homme. Grâce à moi, en effet, tu resteras toujours sur le terrain solide de l'action dramatique ; et cette action, dans l'instant où elle est représentée sur scène, est le poème le plus immédiatement intelligible qui soit au monde. Laisse se dérouler hardiment les flots de ton ample mélodie, afin que, comme un torrent continu, elle se répande à travers tout l'ouvrage : par elle, tu diras ce que je tais parce que toi seul tu peux le dire, et, tout en me taisant, je dirai tout, car je te conduis par la main (1). »

Ainsi naîtra la mélodie, œuvre commune du poète et du musicien. Le poète, dédaignant les artifices de la métrique et de la rime, se préoccupera uniquement de donner à sa pensée une forme aussi vivante, aussi concrète que possible. De même que le dramaturge réduit l'action à ses éléments essentiels en éliminant tout ce qui est insignifiant ou superflu, conventionnel ou contingent, de même aussi le poète devra condenser le plus possible la traduction verbale de sa pensée. Il supprimera tous les mots parasites, vides de contenu émotionnel, tous les signes abstraits qui constituent le mécanisme du langage. Au point de vue de l'expression comme au point de vue de l'action, il ne doit plus subsister dans le drame musical que ce qui est éternellement humain, également accessible à la raison et au cœur. Cette poésie où l'idée ept ramassée en quelques

(i) Ge$. Schr. VI h 129.

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