‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 72 sur 192 · NAISSANCE DE LA MÉLODIE · texte numérisé non relu

NAISSANCE DE LA MÉLODIE

termes, tous nécessaires, tous expressifs appelle alors nécessairement l'expression musicale. Le musicien reprend l'œuvre au point précis où le musicien Pavait laissée et la mène à bonne fin. Le poète avait condensé et simplifié: il avait ramené une multitude immense d'éléments épars, de faits contingents et n'intéressant que l'intelligence à une action dramatique capable de faire impression sur l'homme instinctif lui-même ; cette action, il l'avait traduite en une langue aussi largement humaine, aussi simple, aussi expressive que possible. Mais là s'arrête son pouvoir : il ne peut s'adresser directement qu'à la raison, il n'a pas de prise sur la sensibilité. Une peut donc exprimer que très imparfaitement le contenu émotionnel de son drame ; il explique bien à l'intelligence comment et pourquoi tel ou tel sentiment naît et évolue ; il est 'incapable de dire ce qu'est ce sentiment. C'est alors qu'intervient le musicien : il développe dans toute son ampleur le contenu émotionnel de l'action simplifiée, du poème condensé créé par le poète ; il décrit magnifiquement tout ce que celui-ci avait dû taire. La ligne de démarcation entre son domaine et celui du poète est la mélodie. Elle est déterminée par le vers ; car elle donne leur pleine valeur musicale et expressive aux voyelles de la phrase poétique ; et à ce titre elle est poésie. Mais en môme temps la mélodie est, comme nous l'avons vu, la surface mouvante de l'Océan de l'harmonie ; et à ce titre elle est musique. Pour nous servir d'une comparaison employée par Wagner dans Opéra et Drame, le poète déroule en quelque sorte son tableau dramatique au-dessus des flots de la musique ; l'image poétique vient se mirer à la surface des eaux : ce reflet mouvant et coloré est la mélodie. « Par elle, dit Wagner, la pensée poétique se fait émotion vivante et spontanée; par elle aussi le désir infini qu'exprime la musique ac-

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quiert la faculté de se manifester avec précision et vérité, comme phénomène humain nettement délimité, revêtu d'une forme plastique et individuelle. La mélodie est la rédemption (Erlôsung) de la pensée poétique éternellement contingente et dépendante, qui, par elle, s'élève jusqu'à la joyeuse conscience de la suprême liberté du sentiment * elle est la Nécessité voulue et proclamée ; elle est l'Inconscient devenu conscient et distinctement représenté (i). »

Rien ne serait plus contraire, d'ailleurs, à la pensée de Wagner que d'assimiler la mélodie de l'œuvre d'art future à cette « mélodie primitive », source originelle du langage et de la musique. De même que les mythes du drame musical moderne l'emportent infiniment sur les mythes des peuples anciens, de même la mélodie du drame musical est bien supérieure à la mélodie primordiale. Dans l'un des cas il y a confusion, dans l'autre il y a synthèse. L'esprit humain va, dans toutes ses manifestations, de l'intuition à la science pour revenir enfin à l'intuition consciente. L'expression de la pensée humaine accomplit elle aussi cette évolution. Instinctive et confuse à l'origine, elle devient de plus en plus réfléchie et précise ; le langage, organe de l'intelligence, se différencie de la musique, organe du sentiment. Mais de même que la science, à son apogée, aboutit à la justification de l'instinct, de même le langage tend à redevenir musique. La mélodie parfaite, toutefois, a sur la mélodie primordiale la même supériorité que l'intuition consciente du « voyant » de l'humanité future a sur l'intuition confuse du primitif qui ne s'est pas encore élevé à la conscience de lui-même et de l'univers (2).

Il nous reste maintenant, après avoir examiné quelle

(l)Ges. Schr. 7V, 142.

(2) Ces, Schr. IV. 142

RÔLE DE LA MUSIQUE DANS LE DRAME : L'ORCHESTRE 23g

est, dans le drame de l'avenir, l'œuvre particulière du poète — Faction et le poème — et l'œuvre commune du poète et du musicien, — la mélodie chantée, — à voir quelle est l'œuvre spéciale du musicien et dans quel esprit il doit s'en acquitter.

Le poète, avons-nous vu, réalise son intention tout d'abord par la mélodie chantée issue spontanément du vers déclamé. Mais cette mélodie, si nous la considérons sous son aspect musical, peut être comparée à une ligne horizontale tracée à la surface des flots do l'harmonie ; chaque point de cette ligne est le sommet d'une colonne sonore verticale, d'un accord harmonique s'élevant de la note fondamentale vers la surface. La mélodie chantée — et par suite aussi l'expression sensible de la pensée poétique — demeure imparfaite tant qu'elle retentit seule, privée de set bases harmoniques. En composant ses vers, le poète entend inconsciemment résonner à ses oreilles non pas seulement le chant, mais aussi l'harmonie qui est une partie intégrante de ce chant. Seule la mélodie harmonisée issue de l'air de danse, la mélodie telle qu'elle est devenue possible par suite du prodigieux développement pris, dans les temps modernes, par la musique symphonique, est en mesure de traduire d'une manière adéquate, pour les sens, la conception du poète. Or, ces bases harmoniques de la mélodie chantée, le poète ne peut les construire à l'aide des ressources de son art propre. 11 n'invente donc pas en réalité la mélodie, il la découvre, telle qu'elle se dessine dans l'âme de son collaborateur le musicien (i).

(4)« Wenn êomit bisher der Musiker seine Musik^so zusagen ans der Harmonie heratu konstruirle, so wird jelzt der Tondichter zu der ans dem Sprachver* bedingt en Mélodie dieandere nothwendige% inihr aber àereite enthaltenê, rein muaikalische Bedingung, al* miter klingende llar*

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Pour créer sa symphonie dramatique, le musicien ne peut se contenter (Temployeruniquementla voixhumaine, de confier par exemple à des personnages secondaires ou à un chœur le soin de donner à la mélodie chantée ses bases harmoniques. Dans le drame musical, en effet, aucun personnage ne doit avoir un rôle tellement insignifiant que son chant puisse servir de simple accompagnement à la mélodie chantée par le personnage principal (1). En revanche, le compositeur moderne dispose, pour s'acquitter de la tâche qui lui incombe, d'un instrument merveilleusement expressif, porté à un rare point de perfection par les progrès immenses accomplis dans les temps modernes pour la musique instrumentale : l'orchestre. Dans quel esprit va-t-il s'en servir?

Le compositeur d'opéras ordinaires use en général de l'orchestre comme d'une gigantesque guitare chargée simplement d'accompagner la mélodie du chanteur ; ou sinon, il lui fait exécuter des morceaux de « musique absolue » destinés à plaire par eux-mêmes, et sans rapport avec l'action dramatique. Tout autre est le rôle de l'orchestre dans le drame musical. De môme que le poète, soit qu'il construise l'action, soit qu'il écrive le libretto, doit toujours composer dans l'esprit de la musique, de môme aussi le

monie, nurwie zu ihrer Kennllichmachung noch mit hinzufûgen. In der Mélodie des Dichlers isl die Harmonie, nùr gleichsam unausgesprocheny schon mitenlhalten : sic bedang ganz unbeachlet die ausdrucksvolle Bedeulung der Tône, die der Dichler fût die Mélodie bestimfnle... Die Harmonie Iconn le aber nur der Musiker, nicht der Dichler erfinden. Die Mélodie, die wir den Dichler ans dent Sprachverse erfinden safien, war^ aie eine harmonisch bedingte, daher eine von ihm mehr gefuodeoe als et fuodene... Dièse Mélodie bedang, ehe sie der Dichterzuseiner Brlosung finden konnle, bereils der Musiker aus seine m eigensten VermÔgen : er jilhrt sie dem Dichler als eine harmonisch gerechtferligte zu, un a nur die Mélodie, wie sie aus dem Weten der modernou Musik ermOglicht wird. i die den Dichter erlôsende, seinen Drang erregende wie befriedigeode Mult die. » (Ges. Schr. IV, 158 9.) (1) Ges. Schr. IV, 162 sg.

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