LA RÉDEMPTION DU MONDE PAR BRÛNNHILDK 2Q
primordiale iniquité. Elle est devenue « voyante »v elle a compris, avec le mystère de sa destinée, celui de la destinée du monde. Elle prend au doigt de Siegfried l'Anneau du Nibelung, — cçt Anneau fatal dans lequel elle avait vu jadis le symbole de l'Amour, et dont maintenant elle connaît tout le néfaste pouvoir. Elle sait que par ses souffrances elle a expié, avec Siegfried, la faute originelle de Wotan; qu'elle peut, en mourant, délivrer l'univers au principe de tout égolsme et de toute haine. Et librement, par un acte de conscient amour, elle rend l'Anneau purifié par les flammes du bûcher de Siegfried aux Filles du Rhin. Le vieux monde s'écroule dans les flammes, les dieux sont morts, le ciel est vide, les plus nobles des héros ont péri, mais l'Homme est affranchi de la domination de TOr et de l'égoïsme : sur la terre régénérée par le dévouement de Brûnnhilde, le règne de l'amour peut commencer.
Il serait, croyons-nous, singulièrement téméraire et surtout forl vain de vouloir exprimer en une formule « l'idée générale » de V Anneau du Nibelung. On peut trouver de tout dans cette œuvre si prodigieusement complexe. On peut y voir — et avec raison — des tendances socialistes : Wagner y note les effets funestes causés dans l'univers par la soif de l'or, dès que le précieux métal, au lieu d'être admiré comme l'inutile parure de la nature, est employé comme instrument de domination et d'oppression ; il voit le salut dans l'abolition de l'argent et peint les ca-
298 l'anneau du nibelung
pitahstes sous les traits peu flatteurs du haineux gnome Alberich, de son fils le sombre et farouche Hagen, ou du monstrueux dragon Fafner, qui, vautré sur ses richesses, s'écrie du fond de son antre, en bâillant : « Je gis et possède:— laissez-moi dormir! » (1). Avec non moins de raison, on pourra soutenir que F Anneau est une pièce anarchiste et révolutionnaire : car l'auteur condamne expressément le règne des conventions et des lois divines ou humaines qu'il juge presque aussi funestes au bonheur du monde que la soif de l'or ; il prend contre Fricka, la rcYÔche déesse de la « coutume » et des légitimes unions, le parti de Siegmund et de Sieglinde qu'enflamme un amour incestueux ; les amours de Siegfried et de Brûnnhilde, de môme, peuvent être aisément interprétés comme une apologie de l'union libre et de l'émancipation de la femme ; le dénouement de la tétralogie, enfin, est indiscutablement une glorification de la révolution ; le dieu des contrats, Wotan, est vaincu par le jeune anarchiste Siegfried et le règne de la Loi s'effondre dans l'incendie qui consume le palais de Gunther et le Walhall. On peut voir dans F Anneau des tendances « païennes » parce que Siegfried est le type idéal de l'Homme heureux de vivre et guidé uniquement par la loi de nature — « chrétiennes » parce que l'idée de la rédemption apparaît clairement au dénouement, où Brûnnhilde s'élève comme Parsifal jusqu'à la suprême sagesse et la suprême pitié, et accomplit l'acte libérateur qui met fin dans l'univers au règne du mal ; — « optimistes » parce que les représentants del'égoïsmeetde la haine sont vaincus et que le règne de l'amour est fondé parmi les hommes ; — « pessimistes » parce que Wotan renonce finalement au désir de vivre et parce que le drair ~
(1) « Ich liegund betitze: — laszt mieh schlafen » / {Ge*. Scàr. VL 12'
l'idée générale de la tétralogie 299
se termine par la mort des dieux et des héros. Il est manifestement impossible de ramener à l'unité des tendances aussi diverses. Wagner lui-même a pris soin de démontrer, par son propre exemple, combien il serait dangereux de chercher un système de philosophie dans V Anneau : il s'est mépris lui-môme sur le sens de son propre drame. Nous yerrons dans la prochaine division de ce chapitre, qu'au moment où Wagner se convertit en i854 à la doctrine de Schopenhauer, il s'aperçut que son drame qu'il interprétait jusqu'alors lui-même dans un sens optimiste, conformément à ses théories sur l'évolution de l'univers, — était en réalité imprégné de pessimisme I C'est là une preuve évidente que Y Anneau a été construit d'après une « intuition », une pensée poétique, et non d'après une formule philosophique.
On peut toutefois, sans tomber dans Terreur de vouloir trop systématiser, voir dans Y Anneau — comme nous l'avons fait précédemment pour Tannhâuser — la trace de deux tendances opposées, qui correspondent aux deux instincts fondamentaux que nous avons reconnus en Wagner : une tendance « païenne » ou optimiste et une tendance « chrétienne » ou pessimiste.
V Anneau fut conçu à l'origine comme devant être une apothéose de la belle humanité ; à cette époque, c'était Siegfried qui tenait le premier rôle dans le drame — Siegfried qui traverse la vie insoucieux des dieux et des lois, guidé uniquement par ses instincts puissants, heureux de vivre et n'attendant son bonheur que de lui-même, libre au suprême degré car il ne craint pas la mort et sait par suite qu'aucune puissance au monde ne peut lui faire < rber la tête. De tous les personnages de Wagner, aucun 1 ït plus franchement et plus superbement « païen »; il 1 "ensuel comme Tannhâuser mais en toute innocence
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et, comme il y a parfaite harmonie entre ses instincts et sa volonté, il ignore absolument la tristesse, le remords, l'ascétisme ; il est la personnification la plus achevée de cet instinct de vie si puissant quç Wagner sentait bouillonner en lui, et, à coup sûr, l'-une des plus splendides créations de son génie. Nietzsche, l'apologiste de la « Vo. lonté de puissance », l'admirateur passionné de l'hellénisme, de la Renaissance, de Napoléon, trouvait ■*- et il était logique avec lui-même — que Wagner n'avait jamais, à aucune époque de sa vie, créé une figure aussi profondément belle que celle du jeune Siegfried.
Mais V Anneau ne restera pas le drame de Siegfried ; nous avons vu qu'à partir de 1 85 1, Siegfried cède la première place à Wotan* Or Wotan est une des figures les plus profondément pessimistes de toute l'œuvre wagnérienne. Bien que Wagner n'ait pas connu les théories de Schopenhauer au moment où il écrivait le poème de sa tétralogie, on peut constater que Wotan est en quelque sorte la personnification de cette « Volonté » regardée par Schopenhauer comme l'essence de l'univers : la volonté « s'affirme » d'abord, puis, quand l'intellect a compris que la vie entraîne nécessairement avec elle un excès de souffrances, elle « se nie » ; ainsi fait Wotan qui, après avoir rêvé la toute - puissance , se convainc que le monde qu'il a organisé est irrémédiablement mauvais et s'abîme volontairement dans le néant. Le caractère de Wotan est donc l'expression d'un idéal diamétralement opposé à celui que personnifie Siegfried. L'un incarne la joie de vivre — l'autre le désenchantement, le renoncement absolu ; l'un cherche son salut dans raffirmation la plus énergique de l'existence, da«s le libre développement de toutes les facultés, de tous % instincts de l'homme — l'autre, au contraire, dans i
TENDANCE OPTIMISTE ET TENDANCE PESSIMI8TE 30l
négation non moins absolue du désir de vivre, dans l'aspiration vers la mort libératrice.
Wagner a exposé ces deux conceptions de la vie avec une entière bonne foi et une parfaite impartialité. Visiblement il a traité ses deux personnages avec la même sympathie, également séduit par son radieux héros et par son dieu souffrant et résigné. Il n'a pas cherché à donner raison à l'un plutôt qu'à l'autre. Il a essayé de légitimer le point de vue de Siegfried comme celui de Wolan. Et pourtant il a senti, aussi, qu'il est bien difficile, au fond, d'accorder le pessimisme et l'optimisme, l'ascétisme et l'hellénisme ; de là ses incertitudes, ses hésitations sur le sens dernier de sa pièce ; oscillant lui-même entre r enthousiasme et le découragement, entre l'amour et le dégoût de la vie, entre Feuerbpch et Schopenhauer, il a incliné d'abord plutôt du côté de Siegfried, ensuite plutôt du côté de Wotan. Sa pièce est ainsi demeurée un peu énigmatique, comme la vie elle-même dont elle est l'image. Et cette ambiguïté même que nous trouvons dans r Anneau du Nibelung quand nous y cherchons la solution du problème de l'existence est peut-être un des charmes de cette œuvre grandiose et profonde.
L'évolution pessimiste
Le sort que l'exil avait fait à Wagner n'était pas, considéré en lui-môme, extraordinairement pénible ou triste ; pour un méditatif qui se serait complu dans le monde intérieur de sa pensée, pour un idéaliste capable de trouver une satisfaction suffisante dans les visions brillantes de sa fantaisie créatrice, les conditions extérieures dans lesquelles se trouvait Wagner eussent été très acceptables. Les ressources matérielles dont il disposait grâce au succès croissant de ses œuvres et à la générosité de ses amis, étaient suffisantes pour lui assurer une existence très modeste assurément mais absolument indépendante. Il se sentait soutenu par un petit groupe d'amis dévoués et enthousiastes qui avaient foi en son génie et croyaient au succès de son œuvre. A Zurich même il vivait dans un milieu suffisamment intellectuel et bien disposé pour lui. C'étaient là, à coup sûr, des éléments de bonheur très appréciables ; et bien des hommes supérieurs — qu'on songe par exemple à Nietzsche — ont supporté sans révolte une destinée bien autrement terrible. Il y a des natures qui, pour produire, n'ont besoin que d'un minimum d'activité pratique, de bien-être extérieur, et qui trouvent leur joie dans l'acte mA~ e la production intellectuelle ou artistique. Mais celJ'
ISOLEMENT DE WAGNER PENDANT SON EXIL 3o3
Wagner n'était pas de ce nombre et la vie de travail solitaire à laquelle il était condamné devint très rapidement pour lui un fardeau intolérable.
L'un des traits distinctifs du caractère de Wagner, c'est que, chez lui, le besoin d'activité réelle et pratique égale presque le besoin de production intellectuelle. Peu d'artistes ont ressenti, je crois, air môme degré que lui, le désir impérieux d'exercer une action directe, en quelque sorte matérielle sur leurs contemporains, et en retour aussi de recevoir du monde extérieur des impressions fortes et stimulantes. Nous avons dit que, pour lui, l'artiste devait être le porte-parole de la nation entière, que par suite il devait s'imprégner de la pensée de ses contemporains, recevoir de l'extérieur de puissantes excitations. De même le drame, à l'en croire, n'existait vraiment que du jour où il était réalisé sur la scène; représenté devant le public, où, par conséquent l'œuvre d'art, issue elle-même d'une émotion, se retransformait à son tour en une certaine somme d'émotion. La création artistique lui apparaissait ainsi comme une suite d'échanges entre le dramaturge et la foule, le dramaturge puisant chez ses contemporains l'inspiration qui lui était nécessaire, et leur restituant au centuple ce qu'il leur avait emprunté en réjouissant leurs âmes par la beauté de ses fictions. Or il est manifeste que, pendant les années d'exil de Wagner, ce contact fécond et vivifiant entre le poète et le public fut presque complètement interrompu. Banni d'Allemagne, il eut la douleur de ne pouvoir surveiller lui-même la réalisation scénique de ses drames. Il se trouva ainsi privé du bonheur d'entendre son Lohengrin qui fut joué sans lui à Weimar, puis, xm une foule d'autres scènes ; il fut condamné par la force s choses à s'en remettre à d'autres que lui du soin de dier l'exécution de ses œuvres, il dut renoncer à entrer
3o4 l'évolution pessimiste
directement en communion avec les artistes et le public, à constater par lui-môme l'effet produit par ses drames ; il fut, de plus, torturé par la conviction que son absence involontaire portait un préjudice grave à sa cause artistique, et cela parce que ses drames arrivaient presque toujours absolument dénaturés devant le public, par suite de la négligence ou de l'insuffisance des exécutants et surtout des chefs d'orchestre et directeurs.
Mais si Wagner souffrit cruellement de cette inaction à laquelle il se trouvait contraint, il eut peut-être plus de peine encore à supporter la médiocrité de l'existence qu'il devait mener. Ses meilleurs amis, ceux dont la présence eût été pour lui un véritable délassement et en même temps un stimulant pour sa production artistique, étaient loin de lui et ne pouvaient le voir que de loin en loin. Dans son entourage immédiat, il trouvait bien d agréables relations, mais il ne rencontrait pas ce dévouement à toute épreuve, cet amour passionné et agissant qu'il voulait inspirer. Sa femme était une excellente créature, mais trop bornée pour comprendre les mobiles qui dirigeaient la conduite de son mari, pour partager sa vie intellectuelle et sentimentale, et pour pouvoir lui créer un foyer où il eût oublié les misères de l'exil. Afin de recevoir du monde extérieur au moins quelques impressions agréables, il chercha à s'entourer d'un peu de confort, à se distraire par des voyages Mais pour cela il fallait de l'argent ; comme Wagner n'en avait pas, il fit des dettes. Et c'est là un des chapitres les plus lamentables de sa vie d'exilé : toujours sans le sou, il est obligé sans cesse de quêter parmi ses amis un peu d'argent pour vivre, de batailler avec ses éditeurs pour obtenir d'eux quelques subsides ; la misère le coi traint à autoriser de mauvaises représentations de s œuvres pour gagner quelques louis d'or, à prostituer, ain
CAUSES DU PESSIMISME DE WAGNER 3û5
qu'il le disait lui-môme, les enfants les plus chers de son génie, Tannhâuser et Lohengrin pour les envoyer mendier parmi les Juifs et les Philistins... (1)
Entravé par l'exil dans ses projets artistiques, arrêté dans tout ce qu'il entreprenait par des embarras d'argent sans cesse renaissants, Wagner ne trouvait d'autre soulagement à ses misères que le travail. Mais, dans ces conditions, la production artistique devenait pour lui une souffrance : il lui fallait sans cesse donner, se dépenser, tirer ses inspirations de sa propre substance, et cela sans recevoir du dehors aucune impression bienfaisante. L'équilibre, nécessaire à la nature de Wagner, entre l'excitation extérieure et le travail intérieur, se trouvait ainsi détruit. De là un malaise intense qui se traduisait par des accès de découragement toujours plus fréquents. La vie de Wagner se compose à cette époque de crises do travail intensif pendant lesquelles il parvient à s'étourdir sur son mal, mais qui aboutissent toujours à des périodes de dépression nerveuse pendant lesquelles il tombe dans l'abattement le plus profond. Et, ce qui aggravait l'horreur de sa situalion, c'est qu'elle semblait sans issue. Pendant les années qui suivirent le soulèvement de Dresde, Wagner croyait à l'imminence d'une Révolution qui devait bouleverser l'Europe et régénérer l'humanité. Mais il dut bientôt se convaincre que cet espoir était tout à fait chimérique, que ses appels passionnés étaient restés sans écho, et que la réaction triomphait partout, en France comme en Allemagne. C'était donc pour lui la défaite sans espoir d'une revanche prochaine, c'était l'ajournement illimité de toutes ses espérances : l'idéal qu'il avait cru un instant tout proche s'évanouissait de nouveau dans un lointain indéfini.
(1) Lettre* à Liszt, II, p. 5 et 41 S.
LlCHTBNBERGER. 20
3c6 l'évolution pessimiste
Enfin parmi les -causes du pessimisme de Wagner on n'oubliera pas, bien entendu, le drame d'amour tout intime et longtemps ignoré du public qui se noua entre le grand artiste et la femme d'un de ses amis et bienfaiteurs de Zurich, Mathilde Wesendonk. Cette crise, dont une publication récente nous permet aujourd'hui de suivre les douloureuses péripéties (2) et qui conduit Wagner à se séparer définitivement de sa femme en i858, à s'enfuir eu hâte de sa retraite de Zurich, pour ne pas être entraîné à l'abtme par la passion qui l'avait envahi, est assez connue pour que je puisse me dispenser d'en narrer le détail. Nul doute qu'elle n'ait puissamment contribué à incliner l'esprit de Wagner vers la désespérance et le renoncement.
Dans ces conditions, l'instinct pessimiste qui demeurait vivace au fond de l'âme de Wagner et que les événements de 1848-^9 avaient relégué au second plan sans jamais d'ailleurs lélouffer complètement, reprit de nouveau peu h peu le dessus, en dépit des formules optimistes dont Wagner continua longtemps encore à se servir pour exprimer sa pensée. On peut suivre, dans sa correspondance, le développement de ce pessimisme qui, de crise en crise, se fait plus amer, plus désespéré, plus révolté contre la morne médiocrité de la vie. Il perce dès l'été de i85i dans une lettre à Uhlig : « J'ai de nouveau beaucoup travaillé après ton départ, écrit Wagner à son ami : cela m'a fortement éprouvé, mais quand je veux me reposer, je ne sais au monde pas comment m'y prendre... Tant que je travaille, je puis me faire illusion, mais dès que je me repose l'illusion se dissipe, et alors je suis — indiciblement misérable !... Oh ! la belle existence d'artiste que voilà ! comme je la donnerais volontiers pour une semaine de vraie vie ! — Je ne
J1* /*• WQ9*er <^n M. Xïesendonck, Berlin, 1904. Taï esqt é l histoire de cette crise dans la préface que j'ai donnée à la tradu a française de ce livre (Berlin, Paris et Bruxelles, 1906).
TEND\NOES PESSIMISTES CHEZ WAGNER AVANT l85rfj $0?
trouve aucun aliment pour moi dans mon entourage ; c'est affreux I... » (1). Le môme motif, développé avec plus d'âpreté, se retrouve dans une lettre du 12 janvier i852. « Me voilà de nouveau en tête-à-tête avec mes désirs, mes pensées et mes soucis : je vois, avec une intolérable clarté, je sens, que tout doit rester pour moi inachevé, sans but !... La seule chose au monde qui pourrait m entretenir dans une illusion bienheureuse, me fait défaut, — la sympathie, la vraie sympathie, dont l'accent vibrerait à mes oreilles !... Vraiment voici longtemps que je me consume moi-même ! Quand je jette un coup d'oeil sur ma vie passée, je dois dire que ma nature affamée d'amour a reçu bien peu d'aliments du dehors. Jamais je n'ai connu un instant de bonheur et d'abandon : partout des angles où je me suis meurtri, des pointes où je me suis déchiré. Et maintenant, pour me reposer — je ne dis pas pour me récompenser car je ne demande pas de récompense — non ! seulement pour me rendre la force de me consumer à nouveau pour le plaisir des autres... je voudrais, pour me réconforter, je voudrais seulement... hélas ! pourquoi le répéter une fois de plus !... Allez au concert, au théâtre, et amusez-vous tous I !... Mon cher ami! il me vient aujourd'hui d'étranges idées sur « l'art », et je ne puis parfois me défendre de trouver que si nous avions la vie nous n'aurions pas besoin de Vart. L'art commence tout juste au point où finit la vie ; quand le présent ne nous offre plus rien, nous crions par l'œuvre d'art: « Je voudrais » ! Je ne comprends pas comment un homme vraiment heureux peut avoir l'déede faire « de l'art »... Pour ravoir ma jeunesse, ma santé, pour jouir de la nature, pour une femme qui m'ai-
Leltres à Uhligp. 96.
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merait sans réserve, pour de beaux enfants — vois 1 — je donne tout mon art ! Le voilà ! Donne-moi le reste »(i). Dans la correspondance avec Liszt, la môme plainte revient à tout instant, tantôt amère et stridente, comme dans une lettre du 9 novembre i852 (2), tantôt douloureuse et désespérée comme dans la lettre du 3o mars i853, où il écrit à son ami : « Mes nuits sont le plus souvent sans sommeil ; — épuisé et misérable, je sors du lit avec la perspective d'une journée qui ne m'apportera pas une seule joie. La société me torture, et je la fuis, pour me torturer moimême 1 Le dégoût me saisit, quoi que j'entreprenne. — Cela ne peut pas durer I Je ne puis pas supporter plus longtemps cette vie... Je me donnerai la mort plutôt que de continuer à vivre ainsi » (3). A ce moment pourtant, Wagner n'a pas encore renoncé à ses théories néo-hégéliennes et proclame hautement sa foi dans le bonheur final de l'humanité (4j. Mais au début de Tannée i854, une nouvelle crise de découragement, provoquée par une mauvaise exécution de Lohengrin à Leipzig, achève d'ébranler ses convictions optimistes. Une fois de plus, iî crie à son ami son dégoût de la vie terne à laquelle il est condamné, et combien il est las de créer des œuvres d'ait sans jouir d'un seul moment de vrai bonheur.^ Je ne puis écrit-il, vivre comme un chien, ni coucher sur la paille, ni me délecter de tord-boyaux : il me faut un peu de bien-être si Ton veut que mon esprit réussisse dans l'entreprise épineuse et ardue d'enfanter un monde nouveau I » Mais il
(1) Lettre à Liszt/, 230,231.
(2) La profession de U'\ optimiste de Wagner que nous citions à lapag-e 199 1. est datée du 13 avril 1853.
(3) Lettres à Uhlig, p. 144-147.
(4) Lettre à Liszt /, 119.
LA CRISE PESSIMISTE DE l854 309
constate avec amertume que le malheur s'acharne contre lui. « Je ne crois plus à rien, je n'ai plus qu'un désir : dormir — dormir d'un sommeil si profond que tout sentiment de misère humaine soit aboli pour moi. Ce sommeil, je devrais bien pouvoir me le procurer : ce n'est pas bien difficile — » (1). Et quelques mois après, il adresse à son ami cette profession de foi nettement pessimiste : « Ne considérons pas le monde autrement que pour le mépriser. Le mépris, voilà tout ce qu'il mérite ; gardonsnous de fonder sur lui la moindre espérance consolante ! Il est mauvais, mauvais, foncièrement mauvais; seuls le cœur d'un ami ou les larmes d'une femme peuvent le sauver de la malédiction qui pèse sur [lui... Il appartient à Alberich et à nul autre ! ! .Qu'il soit anéanti! Mais en voilà assez. — Tu connais mes convictions, elles ne sont pas le résultat d'une crise passagère; elles sont fermes et solides comme le diamant. Elles seules me donnent la force de traîner encore le fardeau de la vie : mais il faut que je sois désormais impitoyable. Je hais d'une haine mortelle toute apparence trompeuse : je ne veux pas d'espoir, car tout espoir est une duperie » (2).
Tel était l'état d'âme de Wagner lorsque, dans le courant de l'été de i854, il fut mis soudain en présence des œuvres de Schopenhauer. Un de ses amis de Zurich, le poète Herwegh, ayant été frappé par l'analogie qui existait entre l'idée fondamentale de Y Anneau du Nibelung et les doctrines du célèbre pessimiste, mit entre les mains de Wagner le Monde comme volonté et comme représentation. Cette lecture fut pour Wagner une révélation. Avec une prodigieuse rapidité, il s'assimila l'œuvre entière de Schopenhauer et il reconnut
Lettres à Liszt //, p. 3 s. et 6.
Lettres à Liszt //, p. 43.
3io l'évolution pessimiste
aussitôt qu'il y avait trouvé l'expression philosophique la plus exacte et la plus complète de sa propre pensée à lui. A dater de ce jour, il devint le disciple fervent et convaincu de Schopenhauer ; et s'il n'hésita pas à se séparer parfois de son maître, même sur des questions importantes, il lui resta néanmoins fidèle, sur les points essentiels, jusqu'à la fin de sa vie : « J'espère pour la culture de l'esprit allemand, écrivait-il en 1868 à Lenbach, qu'un jour viendra où Schopenhauer deviendra la norme de notre pensée et de notre conscience intellectuelle » (1).
La correspondance de Wagner avec Liszt et Rôckel nous renseigne pleinement sur l'esprit dans lequel il étudia et accepta tout d'abord la doctrine de Schopenhauer. Ce qui le séduisit dans cette explication de l'univers, ce fut précisément le pessimisme absolu qui s'en dégageait. « Je suis, pour l'instant, exclusivement absorbé par un homme qui est apparu dans ma solitude comme un envoyé du ciel. C'est Arthur Schopenhauer, le plus grand philosophe depuis Kant... Sa pensée maîtresse, l'ultime négation du vouloir-vivre, est dure et sévère, mais peut seule conduire au salut. Cette idée n'est, à la vérité, pas nouvelle pour moi et nul ne peut en réalité la comprendre s'il ne la porte déjà vivante en lui. Mais c'est ce philosophe qui le premier l'a imposée à ma pensée avec une entière clarté. Lorsque je pense aux orages qui ont secoué mon cœur, aux efforts convulsifs avec lesquels mon âme se cramponnait — contre ma volonté — à tout espoir de bonheur, lorsqu'aujourd'hùi encore la tempête se déchaîne parfois en moi, — j'ai à présent un calmant qui, dans mes nuits d'insomnie, m'aide à trouver le repos: c'est
(1) Schemann, Schopenhauer-Briefe^ p. 510, cité par CUamberk H. Wagner, p. 138; voir aussi Cet. Schr. A", 257.
WAGNER CONVERTI AU PESSIMISME 3l 1
le désir ardent, intense de la mort. Pleine inconscience, non être absolu, évanouissement de tous les rêves — telle est Tunique, la suprême délivrance » (1). Et Wagner expose longuement à ses amis sa foi nouvelle. Il considère avec Schopenhauer, leur écritril, l'homme comme une Volonté qui se crée à elle-même les organes dont elle a besoin ; au nombre de ces organes se trouve l'intelligence dont la fonction consiste à percevoir les choses extérieures et cela dans le but de les employer de son mieux et dans la mesure de ses forces à satisfaire les besoins de la Volonté. Chez l'homme normal, l'intelligence (autrement dil : le cerveau) travaille donc au service de la Volonté tout comme les autres organes ; elle perçoit et réfléchit comme l'estomac digère. Toutefois elle parvient, chez ceptains individus supérieurement organisés et par suite anormaux, à s'affranchir de la domination de la Volonté ; elle peut ainsi arriver à contempler d'une manière désintéressée le spectacle de la vie et à se demander ce que vaut cette Volonté qui, chez la créature ordinaire, dirige tous les actes de l'existence. Elle conçoit alors que cette Volonté, chez l'homme comme, chez tous les animaux, tend uniquement à se perpétuer : elle veut se nourrir, c'est-àdire dévorer d'autres êtres — et se reproduire. Elle conçoit, de plus, que tous les individus perçus par nous ne sont que des manifestations particulières de cette Volonté une et identique, aux divers degrés de son objectivation. Ainsi la Volonté lui apparaît finalement comme un être qui se dévore perpétuellement lui-même pour se créer sans cesse à nouveau, et qui, toujours en lutte avec luimême, se trouve condamné à souffrir éternellement, en Y ,a de sa nature même, et cela sans trêve et sans re-
Letlres k Liszt lïy p. 45 s.
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aussitôt qu'il y avait trouvé l'expression philosophique la plus exacte et la plus complète de sa propre pensée à lui. A dater de ce jour, il devint le disciple fervent et convainco de Schopenhauer ; et s'il n'hésita pas à se séparer parfois de son maître, même sur des questions importantes, il lui resta néanmoins fidèle, sur les points essentiels, jusqu'à la fin de sa vie : « J'espère pour la culture de l'esprit allemand, écrivait-il en 1868 & Lenbach, qu'un jour viendra où Schopenhauer deviendra la norme de notre pensée et de nota conscience intellectuelle » (1).
La correspondance de Wagner avec Liszt et Rôckcl nous renseigne pleinement sur l'esprit dans lequel il étudia et accepta tout d'abord la doctrine de Schopenhauer. Ce qui le séduisit dans cette explication de l'univers, ce fut précisément le pessimisme absolu qui s'en dégageait. « Je suis, pour l'instant, exclusivement absorbé par un homme qui est apparu dans ma solitude comme un envoyé du ciel. C'est Arthur Schopenhauer, le plus grand philosophe depuis Kant... Sa pensée maîtresse, l'ultime négation du vouloir-vivre, est dure et sévère, mais peut seule conduire au salut. Cette idée n'est, à la vérité, pas nouvelle pour moi et nul ne peut en réalité la comprendre s'il ne la porte déjà vivante en lui. Mais c'est ce philosophe qui le premier l'a imposée à ma pensée avec une entière clarté. Lorsque je pense aux orages qui ont secoué mon cœur, aux efforts convulsifs avec lesquels mon âme se cramponnait — contre ma volonté — à tout espoir de bonheur, lorsqu aujourd'hui encore la tempête 6e déchaîne parfois en moi, — j'ai à présent un calmant qui, dans mes nuits d'insomnie, m'aide à trouver le repos: c'est
({) Schemaim, Schopenhauer- B rie /fe, p. 510, cité par CUamt Rt Wagner, p. 138; voir aussi Ges. Schr. X, 257.
WAGNER CONVERTI AU PESSIMISME 3l 1
le désir ardent, intense de la mort. Pleine inconscience, non être absolu, évanouissement de tous les rêves — telle est Tunique, la suprême délivrance » (1). Et Wagner expose longuement à 6es amis sa foi nouvelle. Il considère avec Schopenhauer, leur écrit-il, l'homme comme une Volonté qui se crée à elle-même les organes dont elle a besoin ; au nombre de ces organes se trouve l'intelligence dont la fonction consiste à percevoir les choses extérieures et cela dans le but de les employer de son mieux et dans la mesure de ses forces à satisfaire les besoins de la Volonté. Chez l'homme normal, l'intelligence (autrement dit : le cerveau) travaille donc au service de la Volonté tout comme les autres organes ; elle perçoit et réfléchit comme l'estomac digère. Toutefois elle parvient, chez certains individus supérieurement organisés et par suite anormaux, à s'affranchir de la domination de la Volonté ; elle peut ainsi arriver à contempler d'une manière désintéressée le spectacle de la vie et à se demander ce que vaut cette Volonté qui, chez la créature ordinaire, dirige tous les actes de l'existence. Elle conçoit alors que cette Volonté, chez l'homme comme, chez tous les animaux, tend uniquement à se perpétuer : elle veut se nourrir, c'esl-àdire dévorer d'autres êtres — et se reproduire. Elle conçoit, de plus, que tous les individus perçus par nous ne sont que des manifestations particulières de cette Volonté une et identique, aux divers degrés de son objectivation. Ainsi la Volonté lui apparaît finalement comme un être qui 6e dévore perpétuellement lui-même pour se créer sans cesse à nouveau, et qui, toujours en lutte avec luiuiême, se trouve condamné à souffrir éternellement, en ve' « de sa nature même, et cela sans trêve et sans re-
( .étires à Lisit //, p. 45 s.
(i) Schemann, Schopenhauer-Brièfe^ p. 510, cité par Cbaml) H. Wagner, p. 138; voir aussi Ces. Schr. AT, 257.
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aussitôt qu'il y avait trouvé l'expression philosophique te plus exacte et la plus complète de sa propre pensée à lui. A dater de ce jour, il devint le disciple ferrent et convaincu de Schopenbauer ; et s'il n'hésita pas à se séparer parfois de son maître, même sur des questions importantes, il toi resta néanmoins Adèle, sur les points essentiels, jusqu'à la fin de sa vie : « J'espère pour la culture de l'esprit allemand, écrivait-il en 1868 à Lenbach, qu'un jour viendra où Scbopenhauer deviendra la norme de notre pensée et de noire conscience intellectuelle » (i).
La correspondance de Wagner avec Liszt et Rôckel nous renseigne pleinement sur l'esprit dans lequel i étudia et accepta tout d'abord la doctrine de Schopenbauer. Ce qui le séduisit dans cette explication de l'univers, ce fut précisément le pessimisme absolu qui s'en dégageait. « Je suis, pour l'instant, exclusivement absorbe par un homme qui est apparu dans ma solitude comme un envoyé du ciel. C'est Arthur Schopenbauer, le plus grand philosophe depuis Kant... Sa pensée maîtresse, l'ultime négation du vouloir-vivre, est dure et sévère, mais peut seule conduire au salut. Cette idée n'est, à la véritéy pas nouvelle pour moi et nul ne peut en réalité la comprendre s'il ne la porte déjà vivante en lui. Mais c'est ce philosophe qui le premier l'a imposée à ma pensée avec une entière clarté. Lorsque je pense aux orages qui ont secoué mon cœur, aux efforts convulsifs avec lesquels mon âme se cramponnait — contre ma volonté — à tout espoir de bonheur, lorsqu'aujourd'hui encore la tempête 6e déchaîne parfois en moi, — j'ai à présent un calmant qui» dans mes nuits d'insomnie, m'aide à trouver le repos: c'est
WAGNER CONVERTI AU PESSIMISME 3ll
*** * désir ardent, intense de la mort. Pleine inconscience, a:^on être absolu, évanouissement de tous les rêves — telle ;*-lrt Tunique, la suprême délivrance » (1). Et Wagner appose longuement à ses amis sa foi nouvelle. Il considère fcjrprec Schopenhauer, leur écrit-il, l'homme comme une Voté qui se crée à elle-même les organes dont elle a besoin ; nombre de ces organes se trouve Tintelligenoe dont fonction consiste à percevoir les choses extérieures et la dans le but de les employer de son mieux et dans mesure de ses forces à satisfaire les besoins de la donté. Chez l'homme normal, l'intelligence (autrement t : le cerveau) travaille donc au service de la Volonté ut comme les autres organes ; elle perçoit et réfléchit mme l'estomac digère. Toutefois elle parvient, chez cerins individus supérieurement organisés et par suite normaux, à s'affranchir de la domination de la Volonté ; die peut ainsi arriver à contempler d'une manière désin- ; téressée le spectacle de la vie et à se demander ce que *>[ vaut cette Volonté qui, chez la créature ordinaire, dirige tous les actes de l'existence. Elle conçoit alors que cette Volonté, chez l'homme comme, chez tous les animaux, tend uniquement à se perpétuer : elle veut se nourrir, c'est-àdire dévorer d'autres êtres — et se reproduire. Elle con- . çoit, de plus, que tous les individus perçus par nous ne sont que des manifestations particulières de cette Volonté une et identique, aux divers degrés de son objectivation. Ainsi la Volonté lui apparaît finalement comme un être qui se dévore perpétuellement lui-même pour se créer sans cesse à nouveau, et qui, toujours en lutte avec luimême, se trouve condamné à souffrir éternellement, en ve de sa nature même, et cela sans trêve et sans re-
i étires k Liszt //, p. 45 s.
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aussitôt qu'il y avait trouvé l'expression philosophique la plus exacte et la plus complète de sa propre pensée à lui. A dater de ce jour, il devint le disciple fervent et convaincu de Schopenhauer ; et s'il n'hésita pas à se séparer parfois de son maître, même sur des questions importantes, il lui resta néanmoins fidèle, sur les points essentiels, jusqu'à la fin de sa vie : « J'espère pour la culture de l'esprit allemand, éôrivait-il en 1868 à Lenbach, qu'un jour viendra où Scho-' penhauer deviendra la norme de notre pensée et de notre conscience intellectuelle » (1).
La correspondance de Wagner avec Liszt et Rôckel nous renseigne pleinement sur l'esprit dans lequel il étudia et accepta tout d'abord la doctrine de Schopenhauer. Ce qui le séduisit dans cette explication de l'univers, ce fut précisément le pessimisme absolu qui s'en dégageait. « Je suis, pour l'instant, exclusivement absorbé par un homme qui est apparu dans ma solitude comme un envoyé du ciel. C'est Arthur Schopenhauer, le plus grand philosophe depuis Kant... Sa pensée maîtresse, l'ultime négation du vouloir-vivre, est dure et sévère, mais peut seule conduire au salut. Cette idée n'est, à la vérité, pas nouvelle pour moi et nul ne peut en réalité la comprendre s'il ne la porte déjà vivante en lui. Mais c'est ce philosophe qui le premier l'a imposée à ma pensée avec une entière clarté. Lorsque je pense aux orages qui ont secoué mon cœur, aux efforts convulsifs avec lesquels mon âme se cramponnait — contre ma volonté — à tout espoir de bonheur, lorsqu'aujourd'hùi encore la tempête se déchaîne parfois en moi, — j'ai à présent un calmant qui, dans mes nuits d'insomnie, m'aide à trouver le repos : c'est
(i) Schemann, Schopenhauer-Brièfe, p. 510, cité par ChamberU R. Wagner, p. 138; voir aussi Ge* . Schr. X, 257.
WAGNER CONVERTI AU PESSIMISME 3ll
le désir ardent, intense de la mort. Pleine inconscience, non être absolu, évanouissement de tous les rôves — telle est Tunique, la suprême délivrance » (1). Et Wagner expose longuement à ses amis sa foi nouvelle. Il considère avec Schopenhauer, leur écrit-il, l'homme comme une Volonté qui se crée à elle-même les organes dont elle a besoin ; au nombre de ces organes se trouve l'intelligence dont la fonction consiste à percevoir les choses extérieures et cela dans le but de les employer de son mieux et dans la mesure de ses forces à satisfaire les besoins de la Volonté. Chez l'homme normal, l'intelligence (autrement dit : le cerveau) travaille donc au service de la Volonté tout ' comme les autres organes ; elle perçoit et réfléchit comme l'estomac digère. Toutefois elle parvient, chez certains individus supérieurement organisés et par suite anormaux, à s'affranchir de la domination de la Volonté ; elle peut ainsi arriver à contempler d'une manière désintéressée le spectacle de la vie et à se demander ce que vaut cette Volonté qui, chez la créature ordinaire, dirige tous les actes de l'existence. Elle conçoit alors que cette Volonté, chez l'homme comme, chez tous les animaux, tend uniquement à se perpétuer : elle veut se nourrir, c'est-àdire dévorer d'autres êtres — et se reproduire. Elle conçoit, de plus, que tous les individus perçus par nous ne sont que des manifestations particulières de cette Volonté une et identique, aux divers degrés de son objectivation. Ainsi la Volonté lui apparaît finalement comme un être qui se dévore perpétuellement lui-même pour se créer sans cesse à nouveau, et qui, toujours en lutte avec luimême, se trouve condamné à souffrir éternellement, en a tu de sa nature même, et cela sans trêve et sans re-
> Lettres k Liszt //, p. 45 s.
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pos, sans raison — puisque la volonté ne poursuit aucun but,— sans jamais pouvoir se satisfaire. Parvenue à ce point, la connaissance acquiert une valeur morale. Lorsque l'homme a reconnu par intuition que la Volonté est la même partout, que tous les êtres, isolés les uns des autres par la barrière trompeuse de l'individuation, sont au fond identiques, et que nous ne sommes séparés en réalité les uns des autres que par l'illusion d'un rêve, — alors il prend en pitié tout ce qui vit et tout ce qui souffre, toutes les innombrables créatures qui subissent, inconscientes,la domination impitoyable de la Volonté ; et comme en chaque être il se reconnaît lui-même, il considère les douleurs de tout ce qui vit comme étant ses propres douleurs, il fait sienne la souffrance de l'univers entier. Embrassant d'un coup d'œil l'ensemble des choses, voyant que le monde entier n'est qu'un effort stérile et sans but, qu'une incessante et inutile souffrance, il se détache enfin de la vie et de ses trompeuses jouissances ; il estime que toute existence est, par elle-même, radicalement mauvaise ; il abolit en lui la Volonté même de vivre. Tuer en soi tout désir, telle est la condition nécessaire du salut, tel est l'unique remède à l'universelle souffrance qui ronge toute créature et qui tourmente tout particulièrement les êtres d'essence supérieure, les génies (1).
Ces nouvelles idées philosophiques rapprochent Wagner du christianisme qu'il condamnait avec tant de dureté à l'époque où il tenait pour l'optimisme. Il voit maintenant dans les grandes religions de l'Europe et de l'Inde l'expression symbolique et populaire de ces mêmes conceptions qui ont atteint, dans l'esprit de Schopenhauer, leur plus haut degré de clarté philosophique. C'est la religion
(1) Lettres à Liszt//. 80 ss ; à ROckcl,p. 54 st.
WAGNER SE RAPPROCHE DU CHRISTIANISME 3l3
bouddhiste qui altère le moins le sens de la pure doctrine pessimiste. Brahma crée le monde ; ou, plus exactement, il devient lui-même l'univers; mais cette création est considérée comme un péché ; et le dieu expie cette faute en souffrant toutes les souffrances de l'univers jusqu'au moment où il trouve le salut en Bouddha, le saint ascète, qui anéantit en lui le Vouloir-vivre et n'aspire plus qu'au nirvana, au non être. D'après la morale bouddhiste, la vertu suprême est la pitié, et chaque homme, s'il a fait souffrir quelque créature, revit sous la forme de sa victime afin de connaître lui-même les maux qu'il a causés. Cette douloureuse migration ne cesse que lorsque dans une de ses incarnations il n'a fait souffrir aucun être, qu'il a compati aux douleurs de toute créature et qu'il a aboli en lui toute volonté de vivre. — Le christianisme, sous sa forme primitive et pure, est un anneau détaché du bouddhisme qui s'est développé en Europe à la suite des conquêtes d'Alexandre le Grand ; lui aussi proclame la nécessité pour la volonté de se nier elle-même ; lui aussi appelle de ses vœux la fin du monde, c'est-à-dire l'anéantissement de toute existence. Par malheur, il s'est mélangé avec le Judaïsme, avec la religion de l'optimisme matérialiste qui prône la recherche des jouissances sensuelles et prêche l'exploitation rationnelle et égoïste de l'univers. A ce contact le christianisme s'est altéré jusqu'à devenir parfois méconnaissable. Mais, dans son essence, il n'en demeure pas moins une des manifestations les plus sublimes de l'esprit religieux, un des symboles les plus admirables de la suprême vérité (1).
Si, au premier coup d'œil, il peut sembler que l'initiation à la philosophie de Schopenhauer ait bouleversé de
(1) Lettres à Liszt, //, 83 s. ; à ROckel, p. 59 m.
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propre qu'il ne peut parvenir à les communiquer aux autres d'une manière exacte, même par le procédé le plus parfait, par la voie de l'œuvre d'art. Une véritable œuvre d'art est bien l'expression d'une, intuition, mais à ce titre, elle est une énigme pour la raison du spectateur, et l'auteur même d'un drame est exposé, tout comme les autres, à mal interpréter sa propre création. « Rarement, continue Wagner, un homme a constaté d'aussi fortes divergences entre ses intuitions et ses idées rationnelles, rarement un homme est devenu étranger à lui-même au même degré que moi, qui suis obligé d'avouer qu'aujourd'hui seulement je comprends véritablement mes propres œuvres, qu'aujourd'hui seulement je puis les concevoir distinctement à l'aide de ma raison — et cela grâce à l'assistance d'un autre, qui m'a révélé les concepts rationnels concordant exactement avec mes intuitions ». A la lueur des théories de Schopenhauer, il saisit maintenant le sens véritable de ses créations. Le Vaisseau- fantôme, Tannhàuser% Lohengriny qu'il interprétait jadis comme des œuvres révolutionnaires (1), lui apparaissent à présent comme des drames essentiellement pessimistes. Ils constate ensuite que, comme artiste, il peignait avec une parfaite sûreté de touche ïa vie réelle avec son cortège de misères et de douleurs, à l'époque même où, comme penseur, il échafaudait une théorie optimiste de l'univers en contradiction absolue avec ses intuitions. V Anneau du Nibelung avait été conçu par lui comme une pièce révolutionnaire et optimiste : il avait voulu représenter en Siegfried l'idéal d'une vie héroïque exempte de douleur; il avait pensé raconter la fin d'un monde fondé sur l'iniquité — et cela dans l'intention d'enseigner à l'homme comment il faut reconnaître le mal,
(1) Voir notre étude sur Tannhâuser, p. 109 s*.
LE PESSIMISME DANS l' ANNEAU DU NIBELUNG 3l7
le détruire jusque dans ses dernières racines et créer une société basée sur la loi naturelle. Il reconnaît à présent qu'il avait fait autre chose et plus que ce qu'il croyait. Au lieu de peindre un monde mauvais et qui devait faire place à un autre monde meilleur, il avait décrit le monde tel qu'il est nécessairement, dans sa réalité douloureuse et désolée. L1 Anneau ne racontait pas, comme il le pensait, la disparition du règne de l'Or et l'avènement du règne de l'amour, mais bien l'abolition du Vouloir-vivre dans l'âme de Wotan : il ne montrait pas seulement l'embrasement du Walhall et la fin des dieux, mais la fin de l'univers lui-môme, qui s'abîme dans le gouffre du néant (1). Pendant tout le temps qu'avait duré la composition de Y Anneau, Wagner — il s'en rendait compte à présent — s'était donc mépris sur le sens véritable de son œuvre. Mais le plus étrange c'est que, comme il s'inspirait, en composant, exclusivement de ses intuitions d'artiste et pas du tout de ses doctrines de philosophe, son erreur théorique n'avait eu aucune influence sur sa pièce, si bien qu'il avait pu parvenir jusqu'au dénouement de son drame sans se douter un instant qu'il signifiait tout autre chose que ce qu'il avait cru lui faire dire. Arrivé à la dernière scène, seulement, il avait — à contre-cœur — fait violence à son instinct d'artiste et donné pour un instant la parole à ses convictions philosophiques. Dans le monologue final de Brtinnhilde, il plaçait primitimement dans la
(1) * Dent Dichter ist es eigen, in der inneren Anschauung des Wesens der Welt reifer zu sein, au in der abstrakt bewusztcn Erkennlnisz : zu ebenjener <ZWl (pendant la période optimiste dont Wagner vient de parler) hotte ich bereits die Dichtung meines « Ringes des Nibelungen » entworfenund endlich ausgefûhrt; mitdieser Konzeption hotte ich mirunbeivuszt im Betreff der menschlichen Dinge die Wahrheit eingestanden. Hier ist Ailes durchunddurch tragisch, und der Wille, der eine WeU nach seinem Wunsche bilden wollte, kann endlich zu nichts Befriedigenderem gelangen, als durch einen wurdigen Untergang sich seïbst zu brechen. » (Ges. Schr. VIII, 6.)
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bouche de la Walktire une diatribe contre la puissance fatale de l'Or et une apologie de la loi d'amour qui pouvait seule faire régner la félicité parmi les hommes ; il se gardait bien d'ailleurs — et pour cause — de définir avec précision en quoi consistait au juste cet « amour » qui, au cours du mythe, s'était révélé à tout instant comme une puissance de destruction et de mort. Mais cette tirade philosophique en contradiction flagrante avec l'esprit général du drame était la seule concession que l'artiste eût faite au penseur. Aussi lorsque Wagner eut compris, grâce à Schopenhauer, le sens profond de son drame, il lui suffit d'effacer ce couplet optimiste, qui ne l'avait jamais complètement satisfait, et de le remplacer par un couplet pessimiste pour mettre son drame en complète harmonie avec le nouveau credo philosophique qu'il avait adopté (i).
Nous sommes amenés de la sorte à concevoir le pessimisme de Wagner non pas comme le résultat fortuit des déceptions et des tristesses de l'exil ou comme une phase de son développement intellectuel, mais comme un des traits essentiels de sa nature. Bien avant d'avoir connu
(1) Nons avons cité le couplet optimiste de BrQnnhilde, p. 284. — Voict le complet pessimiste qui Ta remplacé : « Fûhrich nun nieht mehr nach WalhaWs F es te, wiss't ihr, wohin ich fahre ? Au» Wmschheim zich'ich fort* Wahnheim flieh'ich auf immer; des ew'gen Werdens offne Thore schliesz'ich hinter mir zu : nach dem wunsch- und wahnios heiligstem Wahlla?id, der Welt-Wanderung 'Ziel, von Wiedergeburt erlos't ziehi nun die Wisscnde Ain. Aile» Ew'gen serges Ende, wiss't ihr, wie ich** gewann ? Trauernder Liebe tiefstes Leiden schlosz die Augen mir auf : enden sah ich die Welt. » (Ges. Schr. VI, 225 ss.) [Si je ne conduis plus les héros vers la forteresse du Walhall : savez-^ous où je vais ? Je quitte ce monde du désir; je fuis à jamais ce monde do l'Illusion; de l'étemel devenir je ferme derrière moi les portes. Vers le monde bienheureux où cessent le désir et l'illusion, vers le but où s'achemine l'universelle évolution, s'élance aujourd'hui la Voyante, affranchie de la nécessité de renaître. Savez-vous comment j'ai pu obtenir la (in bénie de tout ce qui est éternel ? Les souffrances profondes d'un amour en deuil m'ont ouvert les yenx : j'i vu la fin de l'univers]. Il est à remarquer qu'au moment où Wagner m en musique la Gôlterdâmmerung, il jugea ce couplet inutile pour l'inteil gence du drame et le laissa de coté.
L'INSTINCT PESSIMISTE CHEZ WAGNER 3l9
Schopenhauer il inclinait déjà vers une conception pessimiste de la vie humaine, et cette tendance 9e fait jour dans ses œuvres dramatiques même à l'époque où, comme philosophe, il se déclare partisan de l'optimisme et apôtre d'une révolution qui doit assurer le bonheur terrestre du genre humain. Considérée à ce point de vue, sa « conversion » à la doctrine de Schopenhauer nous apparaît simplement comme la fin d'une illusion : elle marque le moment où Wagner a pris conscience de ce qu'il était en réalité depuis longtemps déjà, où il a mis sa raison spéculative d'accord avec ses instincts profonds et sa faculté d'intuition.
Mais si Wagner n'a jamais eu à se « convertir » au pessimisme, il est, par contre, certain aussi qu'il a été initié aux doctrines de Schopenhauer précisément à l'heure où, en raison de ses dispositions intimes, il était le mieux disposé pour les comprendre. Nous ne nous refusons pas à admettre, avec l'un des critiques wagnériens les plus autorisés, que si Wagner avait connu Schopenhauer en i844> par exemple, il eût été son disciple dix ans plus tôt, n'eût jamais subi l'influence de Feuerbach et eût employé dans ses œuvres théoriques des formules philosophiques très différentes ; cette hypothèse n'a rien d'inadmissible en soi. Mais il est probable aussi qu'il n'aurait pas compris Schopenhauer en i844 comme il l'a compris en i854 ; pour ma part, en tout cas, je doute absolument que Wagner eût souscrit au pessimisme absolu à l'époque où il croyait à l'imminence d'un grand bouleversement social et où il voyait se lever dans son imagination la radieuse apparition de Siegfried, « le plus beau rêve de sa vie » (1) comme il disait plus tard à Liszt. N'oublions pas que,
(1) Lettres .\ Liwt //, 10.
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bouche de la Walkûre une diatribe contre la puissaace fatale de l'Or et une apologie de la loi d'amour qui ponroi seule faire régner la félicité parmi les hommes ; il se gardait bien d'ailleurs — - et pour cause — de définir avec précision en quoi consistait au juste cet « amour ■ qui. au cours du m vthe, s'était révélé & tout instant comme une puissance de destruction et de mort. Mais cette tirwfc philosophique en contradiction flagrante avec l'esprit général du drame était la seule concession que l'artiste oui faite au penseur. Aussi lorsque Wagner eut compris* çrâce à Schopcnhaucr, le sens profond de son drame, fl lui suffit d'effacer co couplet optimiste, qui ne l'avait jamais complètement satisfait, et de le remplacer par un - couplet pessimiste pour mettre son drame en complète harmonie avec le nouveau credo philosophique qu'il avait adopté fi).
Nous sommes amenés de la sorte à concevoir le pessimisme de Wagner non pas comme le résultat fortuit des déceptions et des tristesses de l'exil ou comme une pha# de son développement intellectuel, mais comme un des traits essentiels de sa nature. Bien avant d'avoir conni
(i) Noos avons rilé le couplet optimiste de Brùnnhilde, p. ?&.- VoH le complet pessimiste qui l'a remplacé : « Fùhr'ich ntin nieht mekr Mf* WalhalTs Feste, mtft ihr, vohin ich fahre? Attt WuntehJœia ***'«* fort, Wahnheim /lie h' ich ouf immer; des ew'gen Werdens ojjnt Tbrt schtie*z*ich Muter mir zu : nach dent wunsch- und wahnlos hrilipk* Wa/itland, der Wett Wanderung Ziel, von Wiedergeburt erlot't zitH nun die Wisscnde Ain. Allés Ewgen seCg*» Ende, wiss't ihr, vie «*'' gewann? Trawrnder Liebe tiefstes Leiden sehlasz die Augen mir a[ : rruien sah ich die Welt. » {Ges. ScAr. VI % 225 ss.) [Si je oe conduis plu Jes ht'Tos Yen la forteresse du Walhall : savez-^ous où je tais ? Je qâifc ce monde du désir; je fuis à jamais ce monde do l'illusion ; de l'étewl devenir je ferme derrière moi ig» portes. Vers le monde bienheureu » cessent ie désir et l'illusion. JfË»J> but où s'achemine l'universelle station, s élance aujourd'hui 1**^ % affranchie de la nécessité de MÛR> Savex-rous comment j'ai Vf ^ Pn bénie de tout ce qui ait étend! ,
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'far Schopenhauer il inclinait déjà vers une conception pessi- ,,%f miste de la vie humaine, et cette tendance 9e fait jour dans ^ , ses œuvres dramatiques même à l'époque où, comme phi- § losophe, il se déclare partisan de l'optimisme et apôtre d'une révolution qui doit assurer le bonheur terrestre du genre humain. Considérée à ce point de vue, sa « conversion » à la doctrine de Schopenhauer nous apparaît simplement comme la fin d'une illusion : elle marque le mo- : * ' : ment où Wagner a pris conscience de ce qu'il était en réam -"r tiié depuis longtemps déjà, où il a mis sa raison spécula- '*- tive d'accord avec ses instincts profonds et sa faculté "'r d'intuition.
Mais si Wagner n'a jamais eu à se « convertir» au pes- • '• simisme, il est, par contre, certain aussi qu'il a été initié aux doctrines de Schopenhauer précisément à l'heure où, en raison de ses dispositions intimes, il était le mieux disposé pour les comprendre. Nous ne nous refusons pas à admettre, avec l'un des critiques wagnériens les plus autorisés, que si Wagner avait connu Schopenhauer en i844, par exemple, il eût été son disciple dix ans plus tôt, n'eût jamais subi l'influence de Feuerbach et eût employé dans ses œuvres théoriques des formules philosophiques très différentes ; cette hypothèse n'a rien d'inadmissible en soi. Mais il est probable aussi qu'il n'aurait pas compris Schopenhauer en i844 comme il l'a compris en i854 ; pour ma part, en tout cas, je doute absolument que Wagner eût souscrit au pessimisme absolu à l'époque où il croyait à rimminence d'un grand bouleversement social et où il voyait se lever dans son imagination la radieuse apparition de Siegfried, « le plus beau rêve de sa vie » (1) mme il di^jtonlçs tard à Liszt. N'oublions pas que,
J^ttresjk. I
320 l'évolution pessimiste
malgré son pessimisme, Wagner "n'est nullement, de par son tempérament, un désespéré, un contempteur de la vie. L'instinct optimiste qui le porte à espérer toujours, même quand la partie semble perdue pour lui, à croire de toute son âme qu'il y a pour l'homme une « rédemption » possible, est au moins aussi vivace et aussi naturel chez lui que l'instinct pessimiste qui le pousse à maudire la réalité présente. Nous avons vu comment, sous la pression des circonstances, c'est tantôt l'instinct pessimiste, tantôt l'inctinct optimiste qui prend le dessus, et comment aussi la raison consciente de Wagner, en se portant tout entière soit d'un côté soit de l'autre, grossit l'amplitude apparente de ces oscillations. Nous avons noté qu'en 1848, c'est du côté du pessimisme que penche la balance ; qu'après 1848 au contraire l'instinct optimiste s'exalte chez Wagner dans l'attente d'une révolution, et lui inspire des rêves humanitaires où se reflètent en s'exagérant ses dispositions réelles. En i854, c'est de nouveau vers le pessimisme qu'incline l'âme de Wagner ; et, en même temps, sa raison, par suite de la lecture de Schopenhauer, passe brusquement de l'optimisme théorique le plus triomphant à un pessimisme intransigeant . Il semble, à en juger d'après les lettres que nous avons citées, que Wagner ait accepté à cette époque sans restrictions l'idéal ascétique de Schopenhauer, qu'il ait regardé le monde comme foncièrement mauvais, considéré la vie comme un long martyre, et envisagé la mort, l'anéantissement absolu, comme le seul refuge où l'humanité souffrante pût trouver la fin de ses misères. Mais je serais volontiers tenté de croire que Wagner a inconsciemment exagéré en i854 l'expression de son pessimisme comme il a outré en 1848 l'expression de son optimisme. L'instind optimiste n'était pas éteint en lui ; il était seulement de-
RENAISSANCE DE L'iNSTINCT OPTIMISTE 321
venu latent pendant un laps de temps assez court Dès que les circonstances devinrent plus favorables, il se réveilla.. Parmi les ténèbres du pessimisme, Wagner vit bientôt poindre l'aube d'une espérance nouvelle, La mort du Vouloir-vivre qui pour le pessimiste est une fin, il se plut à la considérer comme un commencement, comme le point de départ d'une vie nouvelle. Au soir de sa vie, nous le verrons se consoler par l'espérance d'une régénération de l'homme et rêver d'une humanité purifiée, sanctifiée par la religion de la souffrance humaine. Dans cette vision d'avenir que Wagner nous décrit en artiste dans Parsifal, en penseur dans Art et Religion, il concilie en une harmonieuse synthèse son pessimisme et son optimisme, sa haine de la réalité moderne at sa foi indestructible dans la destinée de l'humanité.
LlCHTENBBRGER, 21
fini à présent, n'en parlons plus » (i). Dans la inôme lettre, Wagner annonçait à son ami qu'il se mettait au travail avec le dessein de compoSfer son Tristan le plus rapidement possible. De juillet à septembre, il écrivait, en effet, le poème; et le 3i décembre de cette môme année 1857, il achevait l'esquisse musicale du premier acte. Le reste de l'œuvre marcha moins rapidement; pourtant le second acte fut terminé au début de i85g et le troisième au mois d'août de la môme année.
En abandonnant Siegfried pour Tristan, Wagner avait, comme il le raconte lui-môme, l'impression qu'il ne quittait pas, en traitant ce sujet nouveau, le monde poétique où se mouvaient les héros de sa tétralogie. Ses études mythologiques l'avaient amené à croire à l'existence d'une parenté primitive entre toutes les légendes populaires. Il ne fut donc pas étonné de reconnaître un parallélisme frappant entre la destinée de Siegfried et Brttnnhilde et celle de Tristan et Iseut. « De môme, dit-il, que dans l'histoire du langage un mot peut, par suite de l'altération phonétique, donner naissance à deux mots tout à fait distincts en apparence, de môme, par suite d'une altération ou transposition de motifs analogue, un mythe unique avait engendré deux variantes fort dissemblables au premier abord. Toutefois la complète identité entre les deux légendes apparaît ma. nifestement : Tristan comme Siegfried, victime d'une illusion qui ôte à son acte tout caractère de liberté, recherche en mariage pour un autre la femme que lui destinait la loi de la nature, et trouve la mort dans l'abîme de maux 0(1 le plonge cette erreur. Mais tandis que le poète de Siegfried, qui s'attachait avant tout à reproduire l'ensemble grandiose du mythe des Nibelungen, ne pouvait
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