ANALOGIES' ENTRE LES LÉGENDES DE SIEGFRIED ET TRISTAN
décrire que la mort du héros succombant à la haine vengeresse de la femme aimée qui se sacrifiait avec lui, le poète de Tristan a pris pour sujet principal la description même des tourments auxquels les deux amants, une fois que leurs yeux se sont dessillés, sont condamnés jusqu'à leur mort. Dans Tristan s'épanouit, largement et clairement développée, l'idée qui se dégage déjà très nettement iù Siegfried, mais n'est exprimée que par Brûnnhildc, seule consciente de la situation : l'idée de la mort par détresse d'amour » (1).
Voyons d'un peu plus près comment se posait pour Wagner le problème psychologique et moral qu'il avait l'intention de traiter dans son Tristan.
Un trait tout à fait caractéristique du credo de Wagner, vers 1849, eu matière de morale, c'est la haute valeur qu'il attache à l'amour sensuel, à l'attrait instinctif qui pousse l'homme vers la femme. Pour lui, ce fait purement naturel est l'essence môme de tout altruisme, la base de toute moralité ; tout autre amour dérive de l'amour entre homme et femme ou est une copie de cet amour. 11 est donc faux, selon Wagner, de regarder l'amour sensuel comme une forme particulière de l'amour et de s'imaginer qu'à côté de cette forme, il en est d'autres plus pures et plus hautes : c'est Terreur dans laquelle tombent les métaphysiciens qui méprisent les sens et placent l'« esprit » avant la « matière » ; ils imaginent je ne sais quel amour suprasensuel dont l'amour sensuel ne serait qu'une manifestation imparfaite. Mais il est à parier, dit Wagner, que ces gens là n'ont jamais connu le véritable amour humain et que leur mépris s'adresse uniquement à l'amour animal, à la sensualité animale.
(1) Ges. Schr, VI, 267 s.
326 TIUSTAN JET ISEUT
L.'amour humain, comme nous l'ayons y« plus haut (p. 190), est la satisfaction complète de l'égoïsme dans l'abdication totale de cet égoïsme. C'est l'amour seul qui donne naissance A l'être humain complet L'homme isolé, la femme isolée sont des êtres incomplets ; ils n'arrivent que par l'amour à leur entier développement. L'être humain, c'est donc l'homme qui aime une femme, la femme qui aime un homme : « Seule l'union de l'homme et de la femme, seul l'amour crée (au sens matériel comme au sens métaphysique) l'être humain, et de même 4jue l'être humain, dans son existence entière, ne peut rien représenter de plus sublime et de plus fécond que n'est sa propre yie à lui, de même aussi il ne peut rien faire qpi dépasse cet acte par lequel il prend véritablement .rang dans l'humanité — l'amour » (1). L'homme accomplira donc sa destinée et trouvera son « salut » en s abandonnant «a toute confiance à la loi naturelle de l'amour.
D'après Schopenbauer au contraire, l'amour est le piège le plus dangereux que la nature tend à l'homme pour le contraindre à propager la yie et, par suite, la douleur. La nature, ayant pour essence même la volonté de vivre, le pousse de toutes ses forces, par l'aiguillon du désir, 4 se perpétuer» L'amour apparaît à ranimai et à l'homme naturel comme le but suprême de l'existence ; sitôt qu'il a pouvu à sa conservation personnelle, il ne songe plus qu'à courir vers les joies de l'amour. Mais le sage, qui sait que toute vie n'est que souffrance, voit précisément dans les séductions de l'amour le charme puissant et fatal qui embellit par ses mirages trompeurs l'existence humaine et pousse l'individu à assurer bon gré malgré la perpétuité de l'espèce. Il devra donc, à tout prû
1) Lettres à ROckel p. 28 ; voir aussi Jésus von Hazarcth, p. 51 85.