LE PROBLÈME MURAL DE TRISTAN ET ISEUT
refnser à son corps toute satisfaction sexuelle ^ il devra, par la chasteté volontaire, nier cette affirmation de la Volonté qui tend à se prolonger au delà delà vie individuelle. Pour Schopenhaucr, l'homme ne peut donc espérer sa délivrance que s'il tue impitoyablement en lui tout désir d'amour. C'est, on le voit, la négation radicale de la doctrine professée par Wagner.
Qu'allait faire, «dans ces conditions, Wagner lorsqu'en i854 il se convertit au pessimisme? Allait-il renier son ancienne théorie sur l'amour pour adopter en bloc la doctrine ascétique de Schopenhaucr ? L'instinct optimiste était trop fort en lui pour qu'il pût se résoudre à une pareille volte-face. Il reconnaissait à vrai dire que ce qu'il avait jusqu'alors appelé « amour * était en réalité un produit complexe où se mélangeaient, à des degrés divers, deux éléments de valeur très inégale, l'un égoïste et mauvais, le désir, l'autre désintéressé et bienfaisant, la pitié. Il comprenait aussi, par suite, que l'amour véritablement libérateur, cet amour exempt de tout égoïsme qui animait les héroïnes de ses premiers drames, Senta, Elisabeth, Brûnnhilde, n'était autre chose que la plus pure pitié ;que partout où, à la pitié, s'alliait le désir — comme chez Siegfried et Brûnnhilde — l'amour devenait une puissance destructive et funeste au bonheur de l'homme. Pourtant — et c'est sur ce point qu'il se séparait de Schopenhaucr — Wagner ne pouvait se résigner à condamner absolument l'amour instinctif. Pour Schopenhaucr, l'amour est toujours malfaisant, car il fortifie toujours la volonté de vivre ; c'est pourquoi il jugeait profondément illogique et — êmeincompréhensibleque des amants, même malheureux, ussent rechercher la mort !« Chaque année, dit-il, on enreistrcquelquescasdesuîcide par amour; des amants dontla
passion est contrariée se donnent ensemble la mort; pourtant je ne puis comprendre comment deux êtres, qui, sûrs de leur amour réciproque, attendent de ce sentiment la suprême félicité, ne préfèrent pas briser par des démarches extrêmes tous les obstacles qui les séparent et supporter les pires souffrances, plutôt que de quitter, en même temps que la vie, un bonheur tel qu'ils n'en conçoivent pas de plus grand. » Wagner ne voyait pas les choses ainsi. On a retrouvé un fragment d'une lettre qu'il destinait à Schopenhauer et dans laquelle il se proposait précisément de réfuter le passage que je viens de citer et de montrer au grand pessimiste que l'amour instinctif était « un chemin pouvant mener au salut, à la conscience de soi, À la négation de la volonté » (1). D'après Wagner, la passion sensuelle est bien un agent de destruction et de mort ; elle ne guérit point la souffrance, elle ne console pas comme la pitié; mais du moins, au lieu d'exaspé:er chez l'homme le désir de vivre et de le plonger plus avant dans l'illusion universelle, elle le conduit parfois, lorsqu'elle atteint son plus haut degré d'intensité, non pas seulement à se déprendre de lui-même, b renoncer à sa volonlé individuelle, mais aussi à deviner, au travers du monde visible et de ses fictions, l'unité réelle de tout ce qui est, è souhaiter l'abolition de Tindividualion, à abjurer le vouloirvivre. Ainsi l'amour mène à la mort mais non à la perdition, à la « damnation » : il peut être, pour certaines natures, la voie douloureuse du salut; à travers d'effroyables tourments et d'indicibles angoisses, il les soustrait finalement à la domination de la Volonté et les conduit à la paix du nirvàna. C'était là chez Wagner une conviction profonde
(1) Ce fragment d'une lettre inacheyée et qui n'a jam.iU été euYojée à 9 hopenhaucr date probablement de 1867 et a été publiée daut les Bayr. biâlter, 18*6, p. 104.