‹ Richard Wagner, sa vie et ses œuvresChapitre 10 sur 35 · PREMIÈRE MOITIE DE LA VIE DE WAGNER · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MOITIE DE LA VIE DE WAGNER

Ce fut à Leipzig, le 22 mai 1813, que naquit Richard Wagner.

Son biographe a réussi à reconstituer la généalogie de ses ascendants jusqu'en 1643. On en peut conclure que la famille est de pure race saxonne : aucun de ses membres n'avait, jusqu'à notre siècle, émigré au dehors de sa petite patrie. Jusqu'à la deuxième génération avant Richard, les Wagner furent tous maîtres d'école et organistes dans des localités insignifiantes. Cependant, déjà le grand-père du maître eut le privilège d'une éducation universitaire, et étudia la théologie à Leipzig; mais, ne se sentant pas la vocation ecclésiastique, il entra dans le service des impôts. Au point de vue de l'hérédité qui, comme l'enseigne la science, peut sauter par dessus une ou plusieurs générations, il y aurait intérêt à pouvoir nous renseigner plus exactement sur ce Gottlob Friedrich Wagner ; malheureusement on ne sait pas grand'chose de lui, si ce n'est qu'il se maria jeune et fut heureux en ménage, qu'il possédait une culture dépassant de beaucoup celle d'un simple employé, et qu'il donna à ses fils, Frédéric et Adolphe,

une excellente éducation. Sur le compte de ceux-ci, par contre, nous sommes amplement renseignés.

L'aîné, Frédéric Wagner, qui fût le père de Richard, étudia le droit à Leipzig, puis, à l'exemple de son père, entra dans l'administration, où il parvint à une position des plus honorables. De combien son horizon intellectuel s'étendait au delà de celui qui est ordinairement le partage d'un greffier de tribunal, le seul catalogue des livres de sa bibliothèque, aussi nombreux que divers, en donne déjà une idée suffisante. Parmi ces livres figurent au premier rang ceux que nous a légués l'antiquité classique ; mais ce qui y frappe le plus, c'est le goût passionné que Frédéric Wagner devait avoir pour la littérature dramatique. Et si, très occupé qu'il était, l'employé ne pouvait consacrer que peu de temps au théâtre, il lui avait voué un culte dépassant de beaucoup celui d'un simple dilettante : la première représentation d'un nouveau drame de Schiller était chez lui l'occasion d'une fête de famille. Ses amis les plus intimes étaient des acteurs, et lui-même joua plus d'une fois un rôle, et non sans succès, dans des représentations d'amateurs.

Chez le père de Richard, donc, nous trouvons un penchant naturel et prononcé pour le théâtre. Cette disposition, déjà intéressante par elle-même, eut pour ses enfants, après la mort prématurée de leur père, survenue le 22 novembre 1813, six mois après la naissance de Richard, des conséquences de la plus haute importance. En effet, sa veuve épousa bientôt après Ludwig Geyer, comédien estimé, qui avait été le meilleur ami de son premier mari. Et d'autre part, c'est sur les instances de Frédéric Wagner que Geyer s'était voué au théâtre. Ainsi, par un concours tout particulier de circonstances, c'est bien à son propre

père que Richard Wagner doit d'avoir grandi, tout enfant, dans le monde du théâtre, et d'y avoir trouvé, à l'âge où l'intelligence consciente s'éveille, comme une première orientation de sa destinée.

Je reviendrai tout à l'heure sur Ludwig Geyer;mai8 auparavant il me faut dire quelques mots d'Adolphe Wagner, l'oncle de Richard. Cet homme, en effet, nous intéresse à double titre, soit en raison de ce qu'il partageait, en très large mesure, les dons remarquables de sa famille, soit surtout parce qu'il exerça sur son neveu, spécialement à une époque critique du développement de celui-ci (à la fin de ses années de collège et lors de ses études universitaires), une influence bienfaisante et durable. Le nom d'Adolphe Wagner n'est pas absolument inconnu dans la littérature allemande. Cet homme remarquablement instruit et d'une infatigable activité ne manquait pas d'aptitudes pour la production artistique : plusieurs de ses écrits le prouvent surabondamment; ce qui lui faisait plutôt défaut, c'était le pouvoir de se concentrer, au milieu de trop d'intérêts divers attirant tour à tour son esprit anxieux. Artiste, il l'était, en un sens ; mais son impressionnabilité, sa réceptivité étaient telles qu'il ne put jamais défendre son individualité artistique contre les mille influences du dehors.

Adolphe Wagner manquait de cette foi en soi-même qui est nécessaire pour la création. Il ne méconnaissait rien, et comprenait tout, de la tragédie grecque à Burns et à Byron, de la métaphysique de Giordano Bruno à l'histoire de la peinture : son cœur et son esprit embrassaient les sujets les plus divers d'un même amour, d'une même sympathie, où se fondait et se perdait sa propre individualité. Aussi le voyons-nous se consacrer de préférence à l'œuvre pieuse d'éditions

savantes, à des commentaires, à des traductions. Il n'en garde pas moins une physionomie bien attachante, ne fàt-ce que par sa parenté étroite avec Thomme chez qui cette même universalité, cette même facilité d'adaptation coexistèrent avec une puissance créatrice telle que, seuls, les plus grands de tous les temps Font possédée.

Il n'est pas moins digne de remarque que, parmi les ouvrages originaux d'Adolphe Wagner, ce sont ses comédies qui paraissent être ce qu'il y a de meilleur, de sorte que chez lui s'affirme déjà un véritable talent dramatique, tandis qu'on pourrait peut-être chercher dans l'écrit intitulé Théâtre et Public comme un germe de cette révolte qui devait dresser Richard contre les conditions faites à l'art moderne; ce dernier devrait donc à son oncle une première impulsion dans la voie que devait se frayer plus tard son génie.

Je n'ai pas grand, chose à apprendre au lecteur sur la mère de R. Wagner. Elle fut bonne épouse et bonne mère, et il l'idolâtrait ; son souvenir l'a soutenu à travers tous les orages de sa vie, et la veille de sa mort il parlait encore d'elle. Tous ceux qui l'ont connue ont parlé d'elle en termes sympathiques; et après la mort de Geyer, son second mari^ sa maison demeura le centre d'un petit cercle d'artistes et d'amis des arts.

Ludwig Geyer, après son mariage avec la veuve de Frédéric Wagner (1814), se montra digne de l'amitié que ce dernier lui avait vouée durant sa vie, par l'amour dont il entoura le petit Richard, auquel il servit de père avec tout le sérieux, avec toute la tendresse qu'implique ce mot. Par respect pour la volonté de son propre père, Geyer avait étudié le droit, mais ensuite, cédant à une vocation irrésistible, il s'était fait peintre et comédien. Portraitiste de renom, il fut

teur; ses sœurs aussi, Rosalie, née en 1803, Louise, née en 1803, et Clara, née en 1807, s'étaient vouées à la scène ; enfin, les amis les plus fidèles et les plus dévoués de la famille, ceux qui firent preuve à son égard d*un véritable esprit de sacrifice, étaient tous des confrères de Ludwig Geyer.

Ainsi rimpression première, spéciale, déterminante, celle dont sa vie à venir devait garder la marque, Wagner Tavait reçue d'un contact intime, journalier et constant, avec le théâtre, dès les premiers jours de son enfance.

Il y a une seconde particularité, peut-être moins frappante, mais dont il ne faudrait pas se dissimuler l'importance : c'est que, parmi les compositeurs dont la grandeur est indiscutée, Wagner est le premier qui ait reçu une éducation classique sérieuse et approfondie.

L'assimilation de tout ce qui constitue la partie technique de son art est, pour le musicien, si indispensable, que presque tous les grands compositeurs sont fils d'artistes qui ont dû, de très bonne heure, diriger en ce sens l'éducation de leurs enfants, en sacrifiant tout le reste à l'acquisition de l'habileté technique. Sans elle, sans cette laborieuse maturation de la virtuosité, commencée et entreprise dès les premières années, l'élève n'arriverait jamais ni à s'en faire un gagnepain, ni à se faire accepter d'un public justement difficile. Personne, il est vrai, ne songerait à déprécier un Bach, un Mozart, un Beethoven, en leur faisant un crime de l'éducation trop spécialisée qui leur échut en partage. Et cependant, il faut le dire, ce développement trop exclusivement musical restait et les laissait en dehors de la plus haute culture de leur nation et de leur époque. Jamais cette limitation ne se fit plus cruel-

lement sentir que quand, entraînés par la nécessité de l'évolution musicale, ils se tournèrent vers le drame. Combien différents eussent été les sujets traités par un Mozart, si son horizon eût été élargi par une éducation plus générale que celle qu'il avait reçue ! De quelle autorité n'eût-il pas montré la voie à ses misérables librettistes, même à supposer que leurs services lui fussent restés nécessaires !

L'éducation de Wagner, tout au contraire, a été sensiblement la même que celle, par exemple, de Goethe ou de Schiller. Après le second mariage de sa mère, la famille se transporta à Dresde, où Geyer avait un engagement ; elle revint à Leipzig après la mort de ce dernier. A Dresde, Wagner fréquenta une école renommée, la Kreuzschule; à Leipzig, le collège Nicolaï. A sa sortie de ce dernier, il prit ses inscriptions à l'Université, comme étudiant en musique et en philosophie. Ce plan d'études n'est pas, je le veux bien, tout ce qu'il faut pour faire un savant, mais il suffit du moins à une culture générale sérieuse. Il présente, en outre, ceci d'intéressant, que Wagner, qui n'était pas du reste un enfant prodige, fît preuve, dès son entrée à l'école, de dispositions exceptionnelles pour les langues anciennes. Ses maîtres le désignaient déjà comme un futur philologue. Il avait, en tout cas, le sens profond de l'expression parlée ou écrite. Cet amour pour l'antiquité classique, tout particulièrement vif pour la langue des Grecs et pour leur poésie, mais s'étendant aussi à l'étude des autres langues, Wagner y resta fidèle toute sa vie. Quiconque aura l'occasion de visiter les richesses de la bibliothèque de Wahnfried — ce témoin muet, mais irrécusable, de l'universalité encyclopédique des lectures du maître, et des innombrables curiosités de son esprit — ne manquera pas

d'être frappé de la place qu'y occupe la linguistique : et, en fait, celle-ci resta, jusqu'à sa mort, son étude favorite^.

Mais c'est au contact de l'éducation si particulière, reçue par lui, dès le berceau, dans son entourage, que rinstruction qu'il reçut à Técole prend une signification très intéressante. Nous l'avons dit plus haut, Fair même qu'il respirait était l'atmosphère du théâtre. Ce furent donc précisément les auteurs dramatiques, Eschyle et Sophocle, qui exercèrent la plus grande fascination sur le jeune garçon; et, à Tâge de 13 ans, il se mit à apprendre l'anglais, tout seul, afin de pouvoir lire Shakespeare dans l'original. Sophocle et Shakespeare, cet enfant qui grandissait à la lueur des feux de la rampe les comprit d'emblée, sinon dans leur sens le plus profond, au moins peut-être dans leur sens le plus vrai : non comme des auteurs qui font l'ornement de la littérature, mais comme des dramaturges, comme des poètes auxquels l'exécution scénique peut, seule, donner leur vraie et leur complète valeur. Et cet auguste commerce dut contribuer, de bonne heure, à affiner, à idéaliser ses impressions théâtrales, à lui faire pressentir l'inépuisable richesse de la forme dramatique, et à quelles hauteurs elle peut aspirer et atteindre.

Un coup d'œil jeté sur ces vingt premières années nous montre combien le génie, ce don royal qu'une fée bienfaisante avait déposé dans le berceau de Richard Wagner, trouva un milieu favorable à sa lente floraison: la fréquentation journalière du théâtre, l'impression durable que lui laissa la direction de Cari Maria

1 II est bon, me semble-t-il, de signaler le fait à ceux qui, au nom de connaissances spéciales fort médiocres, prétendent regarder de haut la langue des poèmes de Wagner.

les litudes de chant de ses sœurs, le séjour lans l'atelier du peintre Geyer, son beaun réciproque de ses lectures, de ses études !t du spectacle, où il assistait à de bonnes ons des œuvres de Shakespeare, de Schiller e, plus tard, les excellentes auditions mu- 'eioanrfAaws de Leipzig; enfin, et surtout, le ntime et constant de son oncle Adolphe, lint là le plus exceptionnel, le plus unique ifluences qui se pût imaginer, pour guider, ager, et pour former le jeune artiste ?

revenir plus tard sur le développement 3 Wagner an temps de sa jeunesse ; pour le 'il me suffise de dire que, dès le début, il acuité créatrice, comme poète et comme , et que, d'emblée, sans jamais dévier ni à gauche, sans s'arrêter, même un instant, à a possibilité de quelque antre carrière, il tiné exclusivement à l'art, et à l'art dra-

e douze ans, le jeune Richard Wagner

poème, qui fut couronné par la Kreuzprimé par les soins de celle-ci. A la même ammença à écrire des tragédies, Cepenmce de la musique de Weber, et, plus ilus forte encore, celle des œuvres de éveillèrent et lui révélèrent ses. dons na-

la musique : aussi s'essaya-t-il, dès l'âge , à une « Pastorale n, dont il écrivit simul-

musique et les paroles. Ce premier essai bientôt à entreprendre de sérieuses études u'il devait compléter, lors de son séjour à

sous la savante direction d'un musicien einlig, le Thomas- Kantor. A titre d'eser-

LA VIE il

cice, et pour se faire la main dans la mise en œuvre des moyens d'expression musicale, il composa, de 1830 à 1832, toute une série de morceaux, une symphonie, des ouvertures, etc., la plupart pour orchestre complet, compositions dont plusieurs furent exécutées, non sans succès, au Gewandhaus de Leipzig. Et au commencement de Tannée 1832, nous voyons déjà cet artiste de dix-neuf ans entrer dans son vrai domaine, Fart dramatique, en faisant représenter, au théâtre royal de Leipzig, une Scène et ariette. L'été suivant, il s'attaqua à la composition d'un opéra : Les NoceSy qui ne fut, d'ailleurs, jamais exécuté.

Lorsque Wagner eut atteint la maturité nécessaire pbur jaborder de plus près le théâtre, un hasard heureux voulut que son frère Albert f ilt employé au théâtre municipal de Wûrzbourg, non seulement comme[comédien et comme chanteur, mais aussi comme régisseur. Ce fut sur son invitation que le jeune Richard se rendit près de lui pour acquérir l'expérience pratique nécessaire à tout directeur de musique, en occupant l'emploi de répétiteur des chœurs. Là déjà, tout au début de sa carrière, il fit preuve de cette activité infatigable qui le distingua jusqu'à la fin. Sans parler de son zèle à remplir ses fonctions au théâtre, on sait qu'à cette époque il composa des airs que son frère insérait dans ses rôles, qu'il se rendit fort utile dans la société de musique, etc., et que, de plus, ce fut durant les quelques mois de son séjour à Wûrzbourg qu'il écrivit, vers et musique, sa première œuvre importante, Les Fées,

rg pour retourner \e année, il avait ;re portée de ses éra dans la ville nit applaudi à ses , lui sourire : sa iinicipal, ne pou- 'ailleurs, d'autres riva in s influents, 5 frappés de ses it dans la presse iu tbéfttre n'était Vaguer à l'étude, mier fruit de son a à lui barrer la :ouver devant lui nne forme signirégisseur Frantz disait-]), (1 toute isqu'à appuyer ce int, que Wagner ise en œuvre des lemblait jaillir du mêmes reproches hères, au grand 1 verdict de Hauire les paroles de IX' Symphonie :

s Fées, ne furent

«ption amère que

me de Mendelssohn :

Wagner, en 1834, partit pour Magdebourg, où il avait obtenu la position de chef d'orchestre. Il y resta jusqu'au moment où, au printemps de 1836, la direction devint insolvable. Ce fut sur cette étrange scène, dont le directeur « était atteint de banqueroute chronique », que Richard Wagner eut, pour la première fois, Foccasion, d'exercer son remarquable talent de direction et d'affirmer son influence jusque dans l'arrangement scénique des nouveaux opéras mis à l'étude, avec un succès dont témoignent les journaux de l'époque. Il fut moins heureux quand il s'agit de faire représenter son second opéra, qu'il avait composé dans l'intervalle : La Défense dC aimer. En effet, la compagnie théâtrale était en dissolution ; par affection pour leur chef d'orchestre, les chanteurs consentirent à rester gratuitement quelques jours encore à Magdebourg, et étudièrent son opéra au pas de course, sans d'ailleurs y épargner leur peine. «Néanmoins », dit Wagner, «je ne pus empêcher qu'ils ne sussent leurs rôles qu'à moitié. La représentation fut comme un mauvais rêve ; personne ne pouvait se faire, de mon œuvre, la plus légère idée !» A la seconde représentation, espérait-il, tout allait mieux aller; mais peu avant le lever du rideau, une dispute violente s'éleva entre deux des chanteurs, on en vint même aux coups, la prima donna eut une attaque de nerfs, et il fallut renoncer à jouer; le lendemain, la troupe se dispersait. Ce fut du côté de Berlin que Wagner se tourna alors ; le directeur du théâtre royal lui avait promis de faire représenter Za2)^/<3W5ec?'aemer, mais il ne tint pas sa promesse, et, au mois d'août 1836, le jeune maître partit pour Kœnigsberg, où il dirigea d'abord des concerts instrumentaux, puis devint chef d'orchestre au théâtre. Mais le directeur fît bientôt faillite à son tour, et Wagner, qui venait de se marier avec Wilhelmine

Planer, dut reprendre sa vie vagabonde. Nommé chef d'orchestre au théâtre de Riga, il y resta d'août 1837 jusqu'à la fin de juin 1839, époque où la retraite du directeur entraîna la sienne.

A Riga, pour la première fois, Wagner put enfin se donner à une activité soutenue, sur une scène qui fonctionnait dans des conditions normales. Le principe que quarante ans plus tard, à Bayreuth, il devait proclamer plus haut que tous les autres, était le sien dès cette époque : au lieu de l'à-peu-près partout en usage, il visait à la perfection dans l'exécution. Le directeur du théâtre s'en plaignait déjà: « Wagner », écrit-il, « tourmentait mon personnel de répétitions interminables; rien, pour lui, n'était assez bien rendu, assez finement nuancé ! » Il n'est d'ailleurs pas sans intérêt de remarquer que, sous la direction de Wagner, et au point de vue du nombre des représentations, Mozart tint le premier rang, que le Joseph de Méhul fut étudié avec un zèle infini et obtint, comme Les Deux Journées de Cherubini, un éclatant succès. Ce sont les maîtres de l'école française, Méhul, Cherubini et Spontini, que Wagner range, aux côtés de Gluck et de Mozart, parmi « les étoiles qui brillent solitaires sur la mer désolée de la musique d'opéra » . Et celui qui ne connaît de Wagner que les caricatures qu'on s'est appliqué à donner comme des portraits de lui et de ses idées, sera bien étonné d'apprendre qu'il a lui-même pris la plume pour défendre, dans les journaux de Riga, la Norma de Bellini contre les attaques de détracteurs entichés de teutonisme : « Peut-être » , écrivait-il, « n'est-ce pas un péché que d'insérer dans sa prière du soir une pétition au Ciel pour qu'il inspire enfin aux compositeurs allemands de pareilles mélodies, et qu'il leur révèle une égale maîtrise dans l'art de traiter le

chant. Du chant, du chant, et encore du chant, Allemands que vous êtes ! »

Que ses fonctions de directeur dussent bientôt être à charge à Wagner, lui devenir même insupportables, c'est là ce que chacun comprendra. « L'esprit qui présidait à nos représentations d'opéra me remplissait de dégoût..; tandis que je dirigeais Fexécution musicale de nos opéras, une tristesse rongeante m'étreignait le cœur, » dit-il de ce séjour à Riga. Il ne trouvait du courage que dans le déploiement de son activité créatrice, qui, dans son expansion graduelle et sûre, lui laissait, à travers les brumes maussades du présent, entrevoir les splendeurs naissantes de la glorieuse aurore à venir. A Riga, Wagner avait composé le poème de Rienzi^ ainsi que la musique des deux premiers actes. Cette œuvre n'était pas faite pour une scène de province ; depuis longtemps Wagner était en correspondance avec Scribe, et bien que ces négociations ne pussent, naturellement, mener à rien, il n'en perdit pas courage. « Mes plans et moi avons la vie dure » écrit- il dans une lettre datée de Riga, « on ne nous tuera pas ». Sans mettre grand temps à se décider, il partit avec sa femme pour Paris, afin de forcer, pour une œuvre de lui, les portes du Grand-Opéra.

Cette période, un peu vagabonde, qui promena Wagner sur tant de scènes de province, ne resta pas sans fruit : en effet, il y acquit la pratique du théâtre, il apprit à connaître le monde théâtral allemand, il se rendit compte aussi de ce qui nuit au développement de Tart, comme de ce qui peut le rajeunir et le renouveler ; en un mot il vit, toucha, étudia à fond le matériel dont pouvait disposer un dramaturge et un compositeur allemand pour rincarnation de sa pensée. Mieux er.core, il prit contact avec les diverses parties de son

pays, avec ses compatriotes de tous parages, du Main à la Duna : et ainsi il rassembla les éléments d'une connaissance profonde de ce qui faisait la physionomie et le caractère de sa race.

Wagner séjourna à Paris depuis septembre de l'année 1839 jusqu'en avril 1842,

Là, toutes ses espérances furent déçues : ni les recommandations de Meyerbeer* au directeur du Grand- Opéra et à d'autres notabilités, ni ses visites à Scribe, ni les rapports qu'il noua avec Halévy, Berlioz, Habeneck, Vieuxtemps, avec d'autres encore, ni la protection prétendue de l'éditeur Scblesinger, rien en un mot ne suffit à lui ouvrir l'accès de la grande scène parisienne. Après de pénibles négociations, qui se prolongèrent pendant deux années, tout ce qu'il obtint de la direction fut l'offre d'une misérable indemnité de cinq cents francs, pour le dédommager, soi-disant, de ce que, sans son consentement, on avait remis à un obscur compositeur le projet de livret du Vaisseau- Fantôme, pour le mettre en musique à sa façon ! Un moment, il sembla qu'il allait avoir plus de chance avec

1 A cet époque, Wagner croyait fermement à l'intérêt que Meyerbeerdisaitlui porter, — sesleltrea, débordantes de reconnaissance, le prouvent; —ce ne fut que plu s tard qu'il put se convaincre que toute cette complaisance avait été t artiilcielle, de mince valeur, et sans résultat » ; aujourd'hui, nous sommes en droit de trouver cette appréciation encore trop indulgente. « Il est absolument prouvé,nousdit M. Glasenapp, que Meyerbeern'a,de fait, adressé Wagner que la où il prévoyait avec certitude que, pour diverses raisons, personnelles ou autres, sa recommandation resterait sans résultat pratique, »

la Défense â! aimer ^ que le théâtre de la Renaissance avait accepté; mais, là encore, le contre-temps que Wagner ne connaissait que trop bien se produisit derechef : la traduction était terminée, et lopéra allait être mis à Tétude, quand la direction fît faillite. C'est à peine si le maître put, à force d'un travail ingrat, subvenir à son entretien et à celui de sa femme, en composant des romances, en écrivant de nombreux articles pour les journaux français et allemands, et surtout, seule besogne qui lui rapportât vraiment quelque chose, en arrangeant, pour toute sorte d'instruments, des mélodies tirées des opéras d'Halévy et de Donizetti.

Pendant ces tristes années de Paris, la jeune femme de Wagner fut admirable. Novs savons aujourd'hui à coup sûr qu'elle n'avait que peu de sympathie pour l'idéal artistique de son mari, et qu'elle ne le comprenait guère lui-même. Cette union, en fin de compte, ne la rendit pas heureuse, tandis qu'elle fut, pour Wagner, une fatalité, dans le sens tragique du terme. Aussi aurait-on peine à expliquer la tendre affection qu'il garda pour elle jusqu'au moment de sa mort, en 1866, autrement que par l'ineffaçable souvenir de ce séjour à Paris, pendant lequel le dévouement de la jeune femme, son courage et son sens pratique, restèrent au-dessus de tout éloge. C'est ici le lieu de mentionner aussi le petit cercle d'amis qui se groupaient autour de Wagner, et particulièrement les plus intimes : Lehrs, le philologue; Anders, le bibliothécaire, connu pour ses recherches sur Beethoven; Ernst Kietz, le peintre, tous jeunes, tous pauvres, joyeuse compagnie au sein de laquelle le maître oubliait par moments ses soucis et ses peines, et laissait la bride sur le cou à la verve débordante et folle qui lui était propre, à

cette gaîté quand même qui, si souvent encore dans la suite, devait l'aider à supporter les rigueurs du sort.

La misère fit de ces trois années une éternité ; Tangoisse des nuits en chassait le sommeil, et la faim fut, trop souvent. Tunique convive du jeune ménage. Quelques lignes ne sauraient suffire à résumer les lamentables tristesses de cette période ; il y faudrait la patiente énumération des souffrances quotidiennes. Même la description détaillée qu'en fait Glasenapp ne dit pas tout, fondée qu'elle est en grande partie sur les renseignements donnés par les amis d'alors, qui ne pouvaient sonder tant de détresse que du dehors, pour ainsi dire. Si Ton veut aller plus avant, et se rendre quelque compte du désespoir du jeune artiste, que les horreurs de la pauvreté touchaient bien moins que le naufrage presque certain des espérances de toute sa vie, qu'on lise les nouvelles intitulées : Un musicien allemand à Paris, dans le premier volume de la collection complète des Œuvres de Wagner. « J'y ai exposé », dit-il, « sous le voile d'une fiction parfois humoristique^ ma propre histoire à Paris, où il s'en fallut de bien peu que je ne mourusse de faim, comme le héros de mon conte. Ce que j'ai voulu y faire entendre, d'ailleurs, c'est un cri de révolte contre la condition de l'art et des artistes à notre époque ».

Ce dernier passage fait comprendre que le séjour de Wagner à Paris détermina, dans sa vie, la première crise décisive. « J'entrai », dit-il, « dans une nouvelle voie, celle de la révolte ouverte contre tout ce qui constitue, de notre temps, la manifestation publique de l'art. » (Il est de toute importance de fixer la date de cette rupture définitive, qui remonte à 1840. En effet, sa « révolte » contre la « manifestation publique » de l'art devait le conduire, logiquement et nécessairement, à

rinsuprectîon contre toute Torganisation sociale qui la détermine et la conditionne; d'où il résulte que les opinions « révolutionnaires » qu'on a reprochées à Wagner reposent sur une base, non pas politique, mais artistique. Comme il le dit lui-même : « C'est Tamour, non l'envie ou le dépit, qui a fait de moi un révolté ! » Si Wagner fut révolutionnaire, ce ne fut pas en 4848 qu'il le devint, puisqu'il l'était dès 1840. La révolution politique l'emporta avec elle, non pas qu'il lui appartînt réellement, mais parce que lui-même, comme ses adversaires à son égard, se laissèrent momentanément tromper par les apparences. Ce fut l'artiste, le dramaturge, qui seul, en lui, fut l'insurgé : après avoir appris à connaître les scènes des grandes et des petites villes de sa patrie, où régnait la plus écœurante médiocrité, il était parti pour Paris, alors la capitale incontestée de l'art, le centre d'où l'Allemagne entière attendait le mot d'ordre ; et là qu'avait-il trouvé ? Une sentine d'immoralité, où tout ce qu'il tenait pour sacré n'était que matière à brocantage; il dut bien s'avouer que « tout l'échafaudage artistique, tel que le monde l'a élevé, ne lui inspirait, à lui, que mépris et dégoût. Dès lors, son attitude, vis-à-vis du théâtre moderne tout entier, était prise, et bien prise. Sans doute, sous la pression des circonstances et du besoin, il lui arriva encore de travailler pour ce théâtre, il essaya même d'y porter une influence réformatrice ; mais on peut affirmer que lorsque, en 1849, il se détourna définitivement de l'art courant, officiel, et tourna même le dos, comme il le dit, à ce monde entier qui l'emportait sur lui, il ne faisait qu'arriver au point où devait fatalement le conduire la conviction acquise en 1840, achever ce qu'il avait alors commencé. Nous venons de signaler la plus importante con-

séquence qu'eut pour Wagner son séjour à Paris. En voici deux autres, toutefois, qui méritent bien une mention spéciale.

Ce fut à Paris que Wagner put se convaincre de Teffet inestimable de cette correction et de cette perfection, dans l'exécution des œuvres musicales et dramatiques, que lui-même, nous l'avons vu, s'était efforcé d'obtenir à Riga et ailleurs ; et ce fut encore à Paris que Wagner prit vraiment conscience de ce qui est allemand, par contraste avec ce qui ne Test pas.

Le public français est bien plus exigeant que le public allemand, en fait de perfection technique. Il possède un sentiment des nuances qui s^étend aux moindres détails. L'exécution de la Neuvième Symphonie au Conservatoire, après trois ans de préparation, l'interprétation parfaite des quatuors de Beethoven, la méthode suivie au Grand-Opéra pour Tétude des pièces en répétition, méthode laborieuse, méticuleuse, s'attardant au souci constant du détail, voilà ce qui, à Paris, fut pour Wagner comnie une révélation de ce que lui-même avait rêvé, voilà ce dont encore aujourd'hui on retrouve Técho à Bayreuth, où le réalisme français se marie à l'idéalisme allemand, et acquiert, dans cette fusion intime, sa véritable signification. Cette expérience positive, que Wagner fit à Paris, fut de première importance pour toute sa carrière. Et une autre expérience, de nature négative, ne le fut pas moins.

Quand il partit pour Paris, le jeune maître s'imaginait pouvoir composer sa musique sur des textes français. Mozart déjà avait dû renoncer à cette entreprise : « C'est le diable », s'écriait-il, « qui doit avoir imaginé cette langue I » Mais pour Wagner surtout, chez qui la création musicale était inséparable de la création poétique, chez qui les sons et la parole ne fai-

saîent qu'un, il ne pouvait y avoir qu'une langue, la sienne : et il s'en convainquit à Paris. Et si Mozart, comme il l'écrivait à son père (voir sa lettre du 29 mai 1778) « ne pouvait rien trouver, à Paris, qui lui donnât vraiment de la joie ^) sinon la preuve et la certitude qu'il était « un honnête allemand », Wagner devait y arriver à une conviction analogue. Déjà allemand de cœur, ses pérégrinations professionnelles lui avaient fait connaître les diverses branches du tronc germanique, mais ce ne fut qu'au contact de l'étranger qu'il put se rendre compte des différences profondes qu'il y a entre la nature allemande et la nature française. Son amour pour sa patrie allemande trouve de nouvelles ardeurs, il lui jure « une fidélité éternelle » un désir nostalgique le reporte en pensée vers tout ce qui jaillit du sol national, et il comprend, une fois pour toutes, que ce n*est que sur ce sol-là que son art peut trouver la sève nourricière nécessaire à sa pleine floraison. Le sujet des Fées avait été emprunté à un conte dramatique de Gozzi, la Défense d* aimer à une comédie de Shakespeare, Rienzi à un roman de Bulwer; au milieu de la sombre détresse qui le presse à Paris, Wagner se tourne vers deux lumineuses et consolantes figures, Beethoven et Goethe. Bien plus, le Faust de ce dernier ramène le jeune màitre, au moment où il sent le génie national se préciser en lui, à la légende allemande ; et c'est à Paris que germent, au moins, Tannhœuser et LoAew^rm; à Paris, que Wagner commence ses longues études sur la légende et sur le mythe allemands, à Paris enfin qu'il écrit le Vaisseau Fantôme^ œuvre, dit-il lui-même, «dont certaines cordes ne sauraient résonner que dans un cœur allemand »,

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Lorsque Wagner était parti pour l'étranger, il avait espéré que, de là, il pourrait agir sur FAllemagne avec plus de succès, et il ne s'était pas trompé; cette espérance là, au moins, se réalisa. Rienzi, envoyé de Paris, fut accepté par la direction du Théâtre Royal de Dresde, qui l'eût dédaigné si sa partition avait porté le timbre de Magdebourg ou de Riga. Même ce conte absurde et ridicule, que Wagner était « élève de Meyerbeer», ne lui fut pas inutile. Mais surtout un honnête homme, aussi distingué que compétent, sut, par une parole décisive, assurer l'exécution de l'œuvre de Wagner : l'excellent directeur des chœurs, Fischer, est l'un des premiers qui ait deviné son génie.

En 1842, Wagner quitta Paris pour Dresde, afin d'y préparer l'exécution de son œuvre. Cette exécution, pour toutes sortes de raisons, fut ajournée jusqu'en octobre ; encore n'aurait-elle pas eu lieu, même alors, sans l'indomptable énergie de l'auteur. Enfin le grand jour arriva, et, le 20 octobre 1842, on donna, pour la première fois, un opéra de Richard Wagner : car on ne saurait guère compter la représentation de la Défense d'aimer à Magdebourg. Le maître était alors dans sa trentième année. Le succès fut immense, et l'enthousiasme des spectateurs sans précédent dans les annales du Théâtre de Dresde ; de Leipzig même, les connaisseurs vinrent assister et applaudir aux représentations qui suivirent; du coup, Wagner était devenu célèbre.

Ce fut bientôt le tour du Vaisseau Fantôme d'être mis à l'étude : on le représenta le 3 janvier 4843. 11 fut l'occasion d'un nouveau succès, d'un vrai

« triomphe », comme l'appelle la presse du temps. Wagner, cependant, par suite de deux décès dans le personnel de la direction musicale, avait dû prendre lui-même le bâton de chef d'orchestre, ce qui avait mis en relief les dons exceptionnels qu'il possédait dans ce genre d'emploi. Le l®*" février 1843, il fut nommé maître de la chapelle royale. Il remplit ces fonctions jusqu'au 9 mai 1849, date à laquelle, accusé d'avoir pris part à l'insurrection de Dresde, il dut s'enfuir et s'expatrier.

Aussitôt après la nomination du nouveau Kapellmeister^ d'ailleurs, une réaction commença à se produire dans l'esprit public. Les critiques attitrés ne pouvaient prendre sur eux de sanctionner une gloire dont ils n'avaient pas été les hérauts, et dont l'éclatante aurore ne leur était pas due. Entraînés malgré eux par l'étourdissant succès de Rienzi, ils avaient, lors de l'exécution du Vaisseau Fantôme, repris déjà possession d'eux-mêmes; et ils commencèrent à éplucher l'œuvre nouvelle avec tant d'âpreté, que l'intendance, intimidée, la retira après la quatrième représentation ; elle ne devait être reprise qu'après un intervalle de vingt-deux ans ! Et lorsqu'ensuite Wagner , se jetant avec ardeur dans ses nouvelles fonctions, interprétait Mozart en nuances pleines de vie, au lieu de le découper à la manière classique ; lorsque reprenant Vlphigénie en Aulide de Gluck, il en composait une version entièrement nouvelle, mais respectueuse de l'accentuation de l'œuvre originale, version qui donnait à la pièce, la solution naguère désirée par Schiller; lorsque son interprétation de la musique de Weber faisait dire à la veuve de celui-ci que, pour la première fois depuis sa mort, elle entendait cette musique rendue comme elle devait l'être; lorsque, en 1845, il sortait déjà, avec

Tannhœuser, de la vieille routine de l'Opéra, et demandait aux chanteurs de s'appliquer, en première ligne, à « représenter /> Faction et ses personnages ; lorsque enfin, en 1846, il proclamait et s'efforçait de démontrer que la Neuvième Symphonie de Beethoven est un « Evangile humain », et non, comme on le pensait à Dresde «l'œuvre manquée d*un artiste frappé de surdité», la critique, se dressant dans toute son aigreur en face de cet incommode trouble fête, « travailla avec une jalouse animosité, à égarer systématiquement le public».

Dans un opuscule paru en 1843\ nous trouvons l'étrange jugement que voici : « Les œuvres de Wagner sont les créations d'une imagination puissante et sans frein, d'un génie riche, presque trop riche, et s'écartent complètement de la voie tracée par les compositeurs anciens et modernes, un vrai chaos de sons, un océan d'harmonie, dont le spectateur, il est vrai, est d'abord étonné plutôt qu'il n'arrive à se les assimiler. Cet homme est jeune encore, le monde lui est ouvert, et il y fleurit plus d'un laurier dont les rameaux pourront orner sa tête. A Dresde, Wagner jouit sans partage de l'estime et de l'affection du public. » Et, qu'on veuille le noter, à cette époque Rienzi et le Vaisseau Fantôme avaient seuls paru ! Voilà le témoignage d'un écrivain impartial, témoignage d'autant plus précieux, que, peu de temps après, Wagner se voyait forcé de protester, dans les journaux, « contre la mise en suspicion systématique de ses vues artistiques » et contre l'audace des critiques qui, pour d'autres pleins « d'égards et de modération» jusque l .nsle blâme, prenaient toujours, vis-à-vis de lui, « le ton tranchant du mépris. »

1 Kaleidoskop von Dresden^ par G.-P. Sternau, Magdebourg, chez Inkermann.

Il serait bon de s'arrêter un instant à cette attitude, prise par la critique vis-à-vis de Wagner, attitude caractéristique, et qui rappelle le jugement sommaire du régisseur Hauser sur Les Fées. Ce qu'est un homme se connaît aussi bien aux ennemis qu'aux amis qu'il se fait.

Partout et toujours, les œuvres de Wagner ont agi sur un public naïf et sans préventions avec une puissance irrésistible ; point n'est besoin d'autre chose, pour en percevoir les beautés, que d'un cœur largement ouvert. Survint la critique, et cette critique chicana, discuta, trouva faute tant et si bien, qu'elle réussit à troubler le plaisir du public, et plus encore la sincérité naturelle et saine du verdict spontané qu'il avait d'abord rendu. Le brave bourgeois de Dresde qui, la veille, au théâtre, avait applaudi avec enthousiasme l'œuvre nouvelle, se prenait à réfléchir, lorsque, le lendemain, les comptes-rendus du Journal de Dresde [Bresdner Journal) ou de la Gazette du Soir [Abendzeitung) avaient rendu leur arrêt et démontré que cela ne devait ni ne pouvait être beau... Pour établir l'incompétence ridicule de ces oracles, il suffit de citer les noms, aujourd'hui presque oubliés, qu'ils opposaient à celui de Wagner : de même que naguère, à Vienne, la critique préférait à Mozart un Gyrowetz, un Boccherini, de même, à Dresde, des critiques osaient exalter, aux dépens de Wagner, un Hiller, un Reissiger * !

Il ne vaudrait, en vérité, pas la peine de citer ces exemples de l'étroitesse qui peut borner certains esprits, si la critique et son hostilité n'avaient joué un

1 Ce n'est que comme auteur de la Dernière Pensée de Weber que Reissiger est encore connu aujourd'hui.

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rôle très considérable dans la vie de Wagner. Il est vrai que, plus tard, il vit se former contre lui une vraie cabale organisée, parce que sa publication de Le Judaïsme dans la musique avait frappé en pleine poitrine des publicistes qui avaient leurs raisons de s'y croire visés ; mais cet écrit ne fit, tout au plus, que verser de l'huile sur un feu dès longtemps allumé, et ce ne fut, pour la presse, qu'une simple occasion de redoubler ses attaques. Cet homme, d'une noblesse sans tache, d'un absolu désintéressement, brûlant d'ardeur pour l'art pur et sacré qu'il rêvait, cet homme qui, pendant son existence entière, foula aux pieds son propre avantage, et, imperturbable, au milieu de « la lutte répugnante des intérêts et des risques » qui se jouait autour de lui, passa seul, l'œil fixé sur le pur idéal de sa vie, cet homme devait nécessairement susciter, sur son passage, les clameurs furieuses de tous les esprits vulgaires, de tous les brocanteurs de Fart, de toutes les médiocrités. Ses adversaires-nés, c'était l'armée des envieux et des impuissants : il n'avait qu'à paraître pour qu'elle se mît en marche. Jamais encore artiste ne se vit en butte à une haine aussi implacable. Quant F. -T. Vischer, l'esthéticien, nous dit du second Faust de Goethe que c'est un « produit saveté » [ein geschustertes Produkt), tout homme de goût se sent blessé par la trivialité de l'expression. Mais comment qualifier le ton dont on osa parler d'un Richard Wagner, ton qui se répandit presque partout dans la presse européenne ? Je ne salirai point les pages de ce livre en y inscrivant des citations tirées de cette affligeante littérature ; il suffit de savoir qu'auprès de ces diatribes sans nom, les expressions que Vischer emploie à l'égard de Gœthe peuvent passer pour fleur de politesse. 11 y a plus : un trait bien caractéristique

de ce déchaînement, c'est qu'il s'attaquait autant à la personne de Wagner qu'à son art; partout on ramassait les injures et les calomnies pour l'en salir; on répandait les bruits les plus infâmes et les plus mensongers sur sa vie privée, afin de lui attirer le mépris ; pour le rendre ridicule, on lui attribuait, avec contes forgés à l'appui, une vanité sans limites et des mœurs de jouisseur, pour le rendre haïssable, une ambition insatiable et une ingratitude sans vergogne. Il est superflu de réfuter ces accusations, bien qu'il faille les signaler, car on ne saurait qu'y voir un phénomène significatif : en effet, quand nous rapprochons de ce déchaînement de haine l'amour d'un Liszt, d'un Louis de Bavière, de tant d'autres nobles natures, quand nous y comparons l'attachement passionné de ceux que Wagner appelait ses « musiciens adorés », de ses chanteurs aussi, nous tenons la clé de sa nature la plus intime. Richard Wagner est bien l'artiste que Schiller appelait de ses vœux, « un étranger parmi les enfants de son siècle, » un homme qui se montrerait, « pour purifier ce siècle, terrible comme l'était le fils d'Agamemnon. » Wagner, lui aussi, portait une haine au cœur : la haine d'un art prostitué et « descendu au rang d'industrie », la haine de toutes les hypocrisies, la haine d'un monde tout pétri de pharisaïsme. Mais cette haine était fille de l'amour, il nous le disait luimême plus haut, ce « révolté par amour, non par envie ou par dépit ». Ce fut par haine, au contraire, que ses adversaires se liguèrent contre lui; et l'intensité de leur haine se mesure à celle de son amour.

On a peut-être trop voulu voir, dans l'énergie titanesque de la volonté, le trait saillant et distinctif du caractère de Wagner. En effet, la volonté, considérée en elle-même, est une force aveugle, qui, parce qu'elle

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