RICHARD WA(&NER
peut s'exercer dans toutes les directions, ne nous apprend rien encore sur la nature essentielle de la personnalité. Ce qui distingue Wagner, outre son absolue sincérité, son horreur du mensonge sous toutes ses formes, c'est le désintéressement, l'oubli de lui-même. Pour Tobservateur superficiel, voyant Wagner ne s'occuper exclusivement, en tout et partout, que de son affaire, il pouvait apparaître comme un type achevé d'égoïsme. Mais « son affaire » était l'affaire de tous, la cause sacrée de l'art et de l'humanité : un tel mépris de tout mobile intéressé, une aussi complète absence de prudente souplesse et de sagesse moudaine est sans exemple. Sans doute, Waguer demandait aux autres de se sacrifier largement jusqu'au bout, mais il ne vivait, il ne respirait lui-même que pour le but idéal qu'il leur montrait. Ce n'étaient ni la gloire, ni les honneurs à quoi il aspirait : « Je ne tiens pas à être célèbre », écrivait-il en 1851 à son ami Uhlig; et plus tard, à Liszt : « Au diable la gloire et toutes ces sornettes I Nous ne vivons plus dans un temps où la gloire puisse donner ni joie, ni honneur. » Le but de W^guer, on ne saurait trop le répéter, était tout impersonnel : il voulait rendre à l'art Ja dignité qui lui appartient. Et si, durant sa vie, il eut jamais soif d'eucouragen^ept, s'il souhaita une récompense, cp n'était ni de la gloire, ni de l'or qu'il demandait, c'était un peu d'amour. « Cet homme ue pourra jaîpais être complètement heureux, » disait de lui le comte de Gobineau, « car il y aura tour jours autour de lui quelqu'un dpnt il devra partager la peine. »
Qu'on entende Waguer parler de sa mère, qu'on considère son touchant attachement pour sa première femme, qui pourtant mêla, sans s'en douter, tant d'amertume à l'intimité de son foyer, qu'où songe
à son ardent patriotisme, qu'on écoute le récit de quelques traitg de sa tendresse pour les animaux <, qu'on relise les innombrables passages de ses écrits où il est question d'amour et de pitié, qu'on prête l'oreille aux accents ineffables dont ij a su, dans ses œuvres musicales, traduire ces affections, qu'on reprenne enfin ses lettres les plus intimes, et l'on pourra se convaincre de la soif d'amour qui le possédait, de ce long cri d'appel que, dans l'isolement fatal et terrible du génie, « comme le cerf qui brame vers les eaux courantes », il poussait vers tout ce qui pouvait étancher cette soif.
Dans une lettre à Roeckel, lettre où il parle de sa gloire grandissante, et déclare qu'elle ne lui donne aucune vraie satisfaction : « Si j'étais vain ou orgueil- Jeux », ajoute-t-il, « combien heureux je pourrais me sentir! » — Une seule chose, dit-il, encore le console, c'est que : « On ne m'admire pas seulement, mais on pa'aime ; là où ]a^ critique cesse, l'amour commence, et il a amené bien des cœurs à moi. »
Une dernière remarque, et j'en aurai fini avec les considérations auxquelles m'a entraîné l'attitude hostile des critiques de profession à l'égard de Wagner. C'est Justement par rapport à lui qu'on a si souvent insisté sur la nécessité de distinguer entre l'artiste et l'bomme ; je pe veux pas examiner ici ce que ce point de vue peut avoir de fondé, je veux simplement m'y placer et admettre la légitimité de cette distinction. Je dis que si, chez W^^g^er, nous voulons séparer l'homme de l'artiste, on comprend que les opinions varient sur celui-ci, mais qu'elles ne sauraient différer
1 Voirie livre de M, H. de Wolzogen : Richard Wagner et les animaux.
dès qu'il s'agit de celui-là. Vouloir forcer n'importe qui à admirer ses œuvres serait le comble du ridicule. Tel peut être ainsi fait qu'elles lui resteront à tout jamais incompréhensibles. Tel autre les condamnera par des raisons de principes, qui commandent au moins le respect. Mais, par contre, il n'y a personne qui ait le droit d'ajouter foi à tous les misérables mensonges inventés à plaisir pour rabaisser l'homme que fut Wagner.
Tout ce que nous venons de dire au sujet de la critique fera facilement comprendre l'inutilité des efforts de Wagner pour exercer une influence bienfaisante de quelque durée sur le théâtre de Dresde. Le personnel d'opéra y était alors le meilleur de l'Allemagne, l'orchestre, au dire de Wagner lui-même, « dans son genre le plus choisi et le plus parfait de son pays », le mérite des chœurs, conduits par Fischer, « incomparable », la voix de Tichatchek, le ténor héroïque, « une merveille de virile beauté », et puis, surtout, n'y avait-il pas là Wihelmine Schrœder Devrient, la plus grande cantatrice que l'Allemagne ait jamais possédée?.., et un Richard Wagner à la tête d'une institution servie par cette élite! Eh bien! ce merveilleux faisceau de circonstances si exceptionnellement favorables, ne suffit pas à prévaloir contrela paresse, l'inertie routinière, contre le mauvais vouloir des artistes, intimidés par la critique, contre le « despotisme, la méchanceté doublée d'ignorance » et « l'orgueil de courtisan » dont fît preuve l'intendant, qui, tyrannique vis-à-vis du Kapellmeister^ son subordonné, avait, à l'égard des journaux, une peur servile.
Wagner a résumé la situation en ces quelques mots : « Tous mes efforts de réforme dans l'opéra même, tout ce que j'essayai de proposer, pour donner à cette
institution une tendance nettement définie dans le sens au moins de mon idéal artistique, de façon à ce que l'excellence devînt la règle au lieu de rester l'exception, toute la peine que j'y pris, tout échoua. 11 me fallut bien me rendre à l'évidence, et comprendre ce qu'est le genre de culture auquel vise le théâtre moderne, et particulièrement l'opéra ; et cette cruelle conviction me remplit d'un tel dégoût, d'un si profond désespoir, que, renonçant à tout essai de réforme, je ne voulus plus rien avoir à faire avec une aussi frivole institution. »
L'emploi que Wagner remplissait à Dresde, il ne l'avait point sollicité ; cet emploi lui fut bien plutôt imposé ; il se décida à l'accepter pour assurer son existence matérielle, surtout par égard pour ses créanciers, qui attendaient depuis plusieurs années qu'il se trouvât en position de les payer. Lui-même écrit : « Je ne cachai au peu d'amis intimes que j'avais, ni la répugnance que je ressentais à accepter les fonctions de maître de chapelle de la cour, ni l'hésitation qui en était le résultat naturel. » Ces affirmations de Wagner, l'historiographe du Théâtre de Dresde, Proelss, les confirme en termes exprès ^ La situation devenait de plus en plus intolérable pour le maître. Nous lisons dans le procès-verbal d'une entrevue qui eut lieu entre l'intendant et lui, vers la fin de son séjour à Dresde : « Wagner assura toutefois qu'il se sentait lui-même peu fait pour le service qu'on attendait de lui, et qu'il en eût volontiers résigné les fonctions, si le souci de ce que deviendraient sa femme et son ménage ne l'en eussent empêché. » Et le procès-verbal continue avec
1 Voir ses Contributions à V histoire du Théâtre royal de Dresde^
RICHAtlb
le élégance du style officiel : <i 11 lui fut 1 était peu fait pour son service, et l'inten- !rva d'en faire, en temps opportun et à sa très liumblement rapport à Sa Majesté. »
lu, de divers côtés, que Wagner aurait fait resde, d'une noire ingratitude; il est bon n à cette légende : en réalité, l'intendant qu'une première occasion favorable pour iep d'un maître de chapelle qui lui semblait le. Ce serait donc uHe erreur d'attribuer ion qui éclata en mai 1849, et qui Interjmment les fonctions de Wagner, un rôle 3 ce tournant de sa vie. Les cîrconsrieutes ne firent qUe brusquer la solution qui existait, depuis longtemps, à l'état laiter une rupture désirée de part et d'autre.
d Wagner, frappé de proscription, dut ;uite, bénlt-il le destin, qui dénouait ainsi evenus Insupportables : « Ce Dresde », » Serait devenu le tombeau de mon art! ^> isvu que Wagner, dès 1810, à Paris, s'était ir employer ses propres expressions, et lans «ne « nouvelle Vole, » Ses espériences, le pouvaient que le pousser à s'engager La frivolité constatée au théâtre le conduire compte aussi de la frivolité de la société 3 monde, et de son « pharisaTque souci d'art
en songeant à la possibilité d'un change- 1 dans tout ce qui tient au théâtre, que j'en atureilement à reconnaître les vices fondal 'organisation politique et sociale, de cette 1 dont la condition faite à l'art, dans ses ms publiques, n'était que le résultat néces-
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8011*6. Cette conviction, une fois faite, devint déterminante pour ma vie entière et son développement ».
Wagner fut donc bien un révolutionnaire ; il l'avait été avant 1848, il le resta jusqu'à sa mort. Dans quel sens il le fut, c'est ce que je chercherai à faire comprendre aux chapitres qui traitent de sa politique et de sa doctrine de la régénération. Qu'il me suffise de constater ici qu'il n'avait que peu de points de contact, même extérieur, avec les protagonistes du mouvement auquel il se trouva mêlé ; au fond, ils lui étaient absolument étrangers, et lui, il leur était plus étranger encore. Bakounine a témoigné, en pleine audience, « qu'il avait immédiatement reconnu Wagner pour un rêveur sans portée pratique ». Ce jugement est caractéristique de ce que pensaient de lui les vt'ais politiciens. Et ils avaient raison : Wagnet* n'était pas des leurs. Ce qui le trompa, ce fut l'indomptable poussée de ses aspirations. Là enciorè, comme souvent dans ses amitiés et dans ses espérances, le pressant besoin de son âme, exaspéré par la puissance créatrice d'uîie ittiagitiation ardente, lui fît faire fausse route.
Uti fait reste certain, c'est que Wagner ne comprit pas d'abord que ceux qui voulaient faire la révolution en 1848, et ceux qui, au contraire, poussaient à la réaction, étaient, à toUt bien considérer, la même sorte d'hommes. C'étaient, les uns comme les autres, des politiciens; les utis voulaient plus de liberté politique, les autres moins ; mais aucune divergence essentielle be les séparait. Wagner, tout au contraire, poète lui aussi, Voyait les choses du même point de vue que Schiller ; ntie force supérieure « le poussait à échapper au triste état de choses du siècle présent pour marcher à la conquête d'un ordre nouveau, conforme à la vraie nature humaine ». La révolution qu'il demandait,
)îen autre, autrement profonde aussi, que radicaux de 1848 même les plus avances, lelle-t-il l'anéantissement de toute la forme iielle. »
lurait donner de meilleur exemple du rap-
enlre Wagner et le mouvement politique e, qu'en racontant en quelques mots ses vec Roeckel, l'un de ses meilleurs amis de
un homme de 48 dans toute la force du ckel, descendant d'une famille de musiciens, l'art dès son jeune âge, était directeur de l'Opéra royal de Dresde: au fond, c'était une . foncièrement politique qu'artistique. Violent,
sincèrement convaincu, cet homme, aux senme incontestable noblesse, était capable de îpifices ; il prit une part très ouverte au mounai et expia son intrépidité par douze ans de 3un des révolutionnaires d'alors ne fut plus lié ler, et jusqu'à sa mort, en 1876, il lui resta en était pas moins absolument incapable de endre aux vues de son ami, et, par la suite, intellectuelle, si je puis me servir de ce Rt que s'épaissir. Seul l'éblouissement d'en- I qui, en 1848, transporta l'Allemagne, et dtalion souleva au-dessus d'eux-mêmes lommes les plus sobrement positifs, seul ce ! fièvre intense put expliquer une telle illu- [■oque. De plus, l'idéalisme très sérieux
Comme Roeckel, cet idéalisme que surncore le souffle embrasé de l'époque, a pu 1er le change à Wagner sur leur véritable llectuelle, si inférieure à la sienne. Plus rrespondance le prouve, il s'en rendit fort .0 ; il conserva toute son affection au Qdèla
et noble cœur qu'il savait battre dans la poitrine de Roeckel, mais il renonça à s'en faire comprendre dans un sens plus profond. L'histoire de cette amitié résume brièvement, mais complètement, tout ce que Wagner et la révolution de 18 48 'purent avoir de commun.
Le maître ne descendit qu'une fois, une seule, dans Tarène politique. Le 14 juin 1848, à [Dresde, il prononça un discours devant l'Association patriotique de cette ville. Il le fît aussi publier, sous ce titre : Comment concilier des tendances républicaines avec la royauté^. Ce discours démontre que, môme alors, Wagner était autant le partisan résolu du principe monarchique que Tennemi juré du constitutionalisme, et qu'il voyait le salut de son pays dans le rejet de toute « notion étrangère et anti-allemande », dans « l'émancipation de la royauté », qu'il voulait garantir contre les erreurs démocratiques, enfin, dans le rétablissement de l'antique lien germanique entre le prince, d'une part, et le peuple libre, de l'autre. « A la tête de l'Etat libre, le roi sera alors ce qu'il doit être dans sa signification la plus noble et la plus haute : le premier de son peuple, le plus libre des hommes libres! Ne serait-ce pas là, en même temps, un exemple magnifique et essentiellement allemand du précepte du Christ: Que le premier d'entre vous se fasse le serviteur des autres? Car c'est en servant la liberté de tous que le roi exalte la notion même de liberté, en devenant l'incarnation consciente de ce qu'elle a de plus élevé, de vraiment divin. » Ce discours ne pouvait plaire ni
1 M.Glasenappdonne le texte completdu discours dansl'Appendice à son second volume. J'en ai moi-même publié une analyse détaillée dans un article des Bayreuther Blœtter 1893, à la page 137. Le lecteur y trouvera des renseignements circonstanciés sur le discours de Wagner, sur sa portée et sur sa signification.
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aux Républicains, ni aux Démocrates, ni aux Libéraux constitutiotinels ; et comme Wagtier réclamait, pour rendre plus complète ce qu'il appelle Témancipation delaroyauté et du peuple, l'abolition de la noblesse, il déplut également aux Conservateurs. Ses ennemis l'exploitèrent immédiatement contre lui : aujourd'hui même, on n'a pas cessé de s'en servir pour attaquer le maître. Sa lettre si belle à l'intendant des théâtres, M. de Luttichau, lettre du 18 juin 1848, restera la meilleure réfutation qu'on puisse faire de ces accusations. Wagner y affirrtie derechef sa doctrine politique fondamentale : pour lui « la royauté peut et doit rester le centre intangible et sacré, autour duquel se grouperaient toutes les institutions populaires possibles. »
C'est en riiai 1849 qu'eurent lieu les troubles de Dresde. Y faut-il voir, à proprement parler, une révolution? Cela demeure douteux, car il y avait alors, en Allemagne, deux autorités régulières : à côté des gouvernements locaux, royaux ou autres, siégeait le Parlement de Francfort, dont le pouvoir s'étendait à toute l'Allemagne, pouvoir qu'on avait le droit dé considérer comme tout aussi légitime que celui des divers princes.
Mais bientôt la Prusse lançai ses troupes. Cette action, que le Parlement de Francfort stigmatisa comme Une violation grave de la paix ftatioUale, n'était à proprement parler, pas dirigée seulemettt, ni tnême principalement contre la « révolte de Dresde » ; c'était, au fond, le premier coup joUé sUr l'échiquier politique pour humilier la Saxe et pour lui poser sur la gorge la botte de la Prusse. Après plusieurs jours de combat dans les rues de la ville, la révolution fut écrasée, et un jugement aussi effroyable qu'inique s'abattit sur ce malheureux pays. Les rapports officiels font grand bruit
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de « riiéroïsmd » des troupes prussiennes : mais comme, tdul compte fait, elles avaient pefdu trente-et-un hommes et que leurs adversaires, qui combattaient à l'abri et pour qui la retraite était facile, en avaient perdu six fois autant, on est fondé à croire que ces derniers se battirent pour le moins tout aussi héroïquement.
Il n'est, certes, pas douteux que les sympathies de Wagner fussent acquises aux insurgés ; nous savons même qu'il put leur fendre quelques services, car, dans une lettre de 1891, il reconnaît qu'il s'est « employé à leur envoyer des î'enforts », et, d'après certains rapports, il aurait fait sonner le tocsin au Kreuzturm^ bien que d'autres témoins infirment ce dire^ Faire de l'histoire véritable avec les racontars contradictoires qui nous sont parvenus sur une époque aussi agitée serait positivement impossible. Mais nous pouvons nous fifet* au témoignage de l'homme dont la vie entière fut la démonstration de ce qu'il déclarait à LisKt : « Je ne puis pas mentir; il n'y a potir moi qu'un véritable péché, le mensonge. » Sort propre témoignage me paraît décisif, et je parle ici, non seulement de ses paroles, mais de ses actions. Que furent ces dernières à ce moment de sa vie? Après la prise de Dresde par les Prussiens, Wagner se rendit à Chemnitz chez son beau-frère Wolfram, non qu'il crût devoir
^ Le professeur et docteur 'thum, de Reichenbach, trouva Wagner stir la totir et déclafe avoir eii avec Itii une conversation animée sur les concerts du Oewandhaus de Leipzig, sur Berlioz, Beethoven, la musique pure et la musique dramatique, sur la philosophie, tant antique que chrétienne, etc. ! [Allgemeine Musik-Zeiliing ^ 1"* septembre 1893). Le professeur et docteur Kietz, le sculpteur bien connu, m'a raconté à inoi-même que Wagner l'avait engagé à faire avec lui l'ascension de la tour, pour juger de la magnificence du spectacle et de l'effet absolument enivrant du son des cloches se mariant au tonnerre de l'artillerie I
fuir, mais avec la ferme intention de revenir à Dresde, dès que l'état d'excitation des esprits se serait apaisé. Ce ne fut qu'avec peine que son beau-frère le décida à quitter un sol dangereux pour lui, et le conduisit à Weimar. Là encore, Wagner se conduisit en homme qui n'a rien à craindre, se promenant dans la ville, se montrant au théâtre, persuadé qu'il était que tout malentendu s'éclaircirait bientôt. Il fallut^ pour lui ouvrir les yeux, la nouvelle qu'un mandat d'amener venait d'être lancé contre lui. Or, à cette époque, être accusé ou condamné c'était tout un ; comme le dit Rœckel, en parlant précisément de Wagner : « On savait trouver ce qu'on voulait, et le désir de convaincre tenait lieu d'évidence. » (jrâce aux efforts de son grand ami, Franz Liszt, qui alors, pour la première fois, joua un rôle décisif dans l'histoire de sa vie, Wagner put se procurer un passe-port sous un nom emprunté et gagner ainsi le territoire helvétique.
Je ne crois pas que, de tout ce qu'on vient de lire, on puisse rien tirer qui dénote, chez Wagner, le sentiment de sa culpabilité. Si de ses actions, nous passons à ses propres déclarations, le doute n'est plus permis. Ce qui le détourna, en 1856, de faire présenter au roi de Saxe une demande d'amnistie, afin d'être autorisé à rentrer dans sa patrie, ce fut « la conscience de n'avoir commis aucun crime passible d'une cour de justice, et l'impossibilité morale où il se sentait de s'avouer coupable ». Dans son État et Religion^ il est encore plus explicite : « Quiconque a pu m'attribuer le rôle d'un révolutionnaire politique ayant pris place dans le rang, ne savait évidemment rien de moi, et était la dupe d'apparences qui peuvent bien induire en erreur un commissaire de police, non un homme d'État. »
Pour tout homme de sens, me semble-t-il, la cause
est entendue. Et cependant, il y a encore une légende, disons mieux, un mensonge éhonté, qui semble avoir la vie si dure qu'on ne saurait trop souvent le réfuter. Pendant Tété de 1849 se répandit le bruit que c'était Wagner qui avait mis le feu au vieil Opéra de Dresde ! Le maître ne perdit pas un instant pour protester contre cette lâche calomnie, « sortie de la fange que recouvrent la haute vertu et la générosité bourgeoises » . (Lettre à Liszt, du 9 juillet 1849.) L'anecdote, cependant, était si jolie, que la presse la colporta pendant des années, jusqu'à ce que l'impossibilité matérielle du fait vînt à être si bien démontrée, qu'elle semblait enterrée à jamais. Et voici que le comte de Beust l'a ressuscitée pour en donner, dans ses Mémoires, une nouvelle variante, accusant Wagner d'avoir tenté d'incendier le palais des princes ! Et comme preuve à l'appui de sa parole, Beust affirme que Wagner aurait été condamné à mort par contumace. Heureusement qu'il y a à consulter ici une autorité plus compétente que la parole d'un grand seigneur, fût-il doublé d'un grand homme d'État ; je veux parler du Tribunal royal [Kœniglicher Amtsgericht) de Dresde. Ses registres attestent officiellement l'entière fausseté de ces deux allégations. Pour la première, il pourrait sans doute y avoir eu confusion avec le confiseur Waldemar Wagner, qui fut soupçonné d'être l'auteur de l'incendie ; mais quant à la seconde allégation, ce n'est qu'une invention pure et simple, une méchanceté sans excuse ^. Certes, on ne saurait admettre que M. de Beust en soit l'auteur responsable, mais sa haine aveugle pour Wagner ne le disposait
1 Voir les détails dans l'histoire de l'insurrection de Dresde, par "William Ashton EUis. A Vindication, Londres, 1892. Cet opuscule donne un résumé complet, d'après les sources officielles.
RICHARD WAGNER )p à admettre sans examen toutes les calomnies avaient la servir,
t ici que je dois clore ces quelques brèves consiins sur les événements qui bb passèrent pendant iir de Wagner à Dresde, et qui nous ont conduit lu moment où se place ce que j"ai dit plus haut été la grande crise de sa vie. A l'égard d'un créateur comme le sien, les événements ne sauivoir joué un bien grand râle. Tandis que sa forimblait, à leur gré, monter ou descendre, tandis
maître poursuivait sa lutte obstinée et inces- !t se voyait lui-même attaqué avec une obstj-
égale à la sienne, des œuvres immortelles
nées, Tannhxmer, Lohengrin, la première :e des Maîtres Chanteurs, le projet primitif de lu du Nibelung et celui de Jésus de Nazareth, s encore,
I les vrais actes du génie, voilà sa vie, et ces ireront et cette vie s'épandra encore en flots bieni et bénis, bien longtemps après que les misères urrection de 18^8 seront tombées dans le gouffre bli.
me fallait résumer en peu de mots et avec la ité la plus grande possible, ces sept années si mtes de la vie de Wagner, je dirais que les iions qui se succédèrent chez lui pendant celte
me paraissent, dans leur effet et dans leur le, converger vers deux foyers lumineux : d'une
rupture définitive de l'artiste avec l'opéra tra- ;1, tant dans sa mise en scène qu'en lui-même, iception consciente et achevée du drame wagné-
de la scène nouvelle qu'il fallait à ce drame, ion dès longtemps pressentie, mais encore envedans des voiles que la persévérance du génie
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pouvait seule écarter; d'autre part, chez rhomme, chez Wagner, la conviction de plus en plus profonde de l'imminence d'une crise telle que la politique seule ne saurait la conjurer et qu*il y faudrait le dictame d'une régénération radicale et complète. On remarquera que, dans Tun comme dans Vautre de ces deux points de vue, la négation franche et nette s'accompagne d'une affirmation tout aussi énergique. Wagner ne saurait servir deux maîtres, et la condamnation de ce qu'il croit mauvais ne fait qu'un, pour lui, avec la volonté du bien ; s'il abat d'une main, il reconstruit de l'autre.
La catastrophe de Dresde fut vraiment son salut : « Proscrit, persécuté, il se sentait dégagé de tout lien avec un mensonge quelconque ». Dès lors, il pouvait librement proclamer à la face du monde ce qui pour lui était devenu une foi, la plus sacrée de toutes, et bientôt il le fit, en écrits enflammés.
Cette émancipation morale, il y parvint au moment précis où, par l'abandon des dernières illusions, il en était devenu digne. Et ce moment coïncide, au propre comme au figuré, avec le milieu mathématique de sa vie.