DEUXIÈME MOITIE DE LA VIE DE WAGNER
Après un court séjour à Paris où Liszt avait espéré pouvoir assurer l'avenir matériel de son ami par un succès à l'Opéra, Wagner, dès l'été de 1849, s'établit à Zurich; il devait y demeurer jusqu'en 1838. Nous verrons plus loin comme quoi ce qu'il appelle ironiquement son « grand succès parisien » n'aboutit et ne pouvait aboutir à rien ; comme quoi aussi d'autres projets, qui se présentèrent occasionnellement, devaient fatalement avorter de la même façon. Ce fut une nécessité intérieure qui poussa Wagner à passer toutes ces années dans la retraite et dans le travail, tout entier à son activité créatrice. Sans doute, ses vacances d'été le promenèrent à travers la Suisse et jusqu'en Italie; il fit de cours séjours à Paris; au printemps de 1833, il dut même passer trois mois à Londres, où l'état de sa bourse le contraignit à accepter la direction des Concerts Philarmoniques; mais tous ces incidents sont sans importance et ne sauraient rien changer à la signification propre de ces années de retraite. J'en puis dire autant de l'emploi qu'il remplit quelque temps au Théâtre de Zurich, où il dirigea
Texécution de bons opéras (entre autres Don Juan et le Vaisseau Fantôme)^ et des concerts qu'il organisa pour se les donner à lui-même et pour pouvoir entendre, jouée comme elle devait l'être, la musique de Haydn, de Mozart, de Gluck, de Beethoven, de Weber, ainsi que la sienne. Les relations diverses qu'il put entretenir durant ce séjour, si Ton excepte son amitié avec Gottfried Semper, Georg Herwegh, et Gottfried Keller, ne signifient pas non plus grand'chose au point de vue qui nous occupe. Une étroite amitié unissait Wagner au directeur de musique Heim et à sa femme, excellente musicienne : avec eux il aimait à exécuter des fragments de V Anneau du Nibelung^ qu'il était alors en train d'écrire ; il passa aussi des heures agréables chez le philosophe Wille et chez le négociant Wesendonck; mais, en somme, il fuyait plutôt la société, n'y trouvant pas de sympathie sérieuse et profonde pour le but qu'il poursuivait; il fuyait tout particulièrement « l'infernale cohorte des professeurs », et écrivait à Liszt : « Les tortures que m'inflige trop souvent la compagnie des hommes me sont devenues les plus cruelles de toutes, et je ruse à seule fin de m'isoler. »
Wagner, en effet, était entré dans la « période consciente du vouloir créateur » ; toutes les circonstances extérieures, dans cette seconde phase de sa vie, semblent disparaître devant l'importance de ce fait. Elles peuvent il est vrai, accélérer ou retarder la marche en avant du maître, mais elles ne le feront pas dévier de son chemin. A Zurich, cependant, l'environnement était plutôt neutre, et Wagner n'eut pas à y réagir sur le monde qui l'entourait, comme plus tard à Paris, à Munich, à Bayreuth. Sa vie à Zurich fut toute intérieure ; ce fut là que, dans ses écrits, il jeta les
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d'espace pour vivre sans être forcé à battre monnaie avec le pouvoir créateur qu'il sentait en lui.
Le premier qui comprit ce qu'il fallait à Wagner, et cela parce qu'il éprouvait par lui-même un besoin du même ordre, ce fut le roi Louis II de Bavière ; mais jusqu'au moment où, en 1864, cet admirable souverain intervint d'une manière si décisive dans la vie du maître, ce dernier eut à passer plus d'une fois par les angoisses de la misère. Son art, toutefois, avait déjà agi, et si quelques-uns seulement en avaient compris l'appel, je tiens à leur rendre, en les mentionnant ici, l'honneur qui leur est dû, puisque ce fut grâce à eux seuls qu'à une époqilé où ses droits d'atiteur ne représentaient encore qu'un revenu minime, il put, sans place ni traitement fixe, vivre tout entier pour son art.
En tête de cette liste glorieuse se place le nom de Franz Liszt, ne fut-ce môme qu'à cause de la prééminence de son haut esprit. Dans une lettre de 1856, Wagner appelle leur amitié « l'événement le plus important de sa vie ». Ce ti'est pas seulement que Liszt s'imposât, plus qu'aucun autre, des sacrifices destinés à secourir matériellement le maître, mais c'est que, seul, il avait une autorité personnelle pouvant le mettre à même de donner à Wagner l'appui moral et artistique dont il avait besoin. Ce fut en effet Liszt qui^ vers 1850 et les années suivantes, exécuta les œuvres décriées du proscrit, en sorte que le Théâtfe de Weimar devint le centre d'où elles commencèrent à rayonner sur toute l'Allemagne (notamment le Vaisseau Fantôme^ Tannhœuser et Lohengrin). En même temps, Liszt, par ses écrits au sujet de ces trois œuvres, leur frayait la voie d'une compréhension plus complète, et ces écrits sont, encore aujourd'hui,
l'introduction la plus magistrale à la poésie et à la musique de Wagner qui se puisse lire ^ Enfin, Liszt fut rinfatigable champion du maître auprès des princes allemands, des directeurs de théâtre, des amateurs de musique, et Wagner pouvait lui écrire, vers la fin de 1851 : « Je te proclame, sans ambages, Tauteur de ma situation actuelle et de l'avenir qu'elle semble me permettre d'entrevoir. » Encore tout cela n'était-il rien auprès de ce qu'étaient l'amour de Liszt, son intelligente sympathie, sa foi inébranlable, pour celui qui languissait encore dans un isolement artistique presque complet. Liszt fut le premier à comprendre la haute signification, et pour emprunter ses propres expressions, le « divin génie » de Wagner. Celui-ci lui écrit dans l'effusion de son cœur : « Tu es bien le premier qui m'aies fait éprouver la volupté qu'il y a à être entièrement, absolument compris ; je semble m'être comme résolu en toi ; pas une fibre de mon être, pas une palpitation de mon cœur, qui aient échappé à ta sympathie. »
L'amitié de ces deux grands hommes, telle que nous la révèle leur correspondance, a été souvent comparée aux relations de Gœthe et de Schiller. La comparaison me paraît boiteuse à double titre. L'amitié de Schiller et de Gœthe est purement intellectuelle : on croit entendre deux poètes, se promenant ensemble dans les Champs élyséens et charmant les loisirs d'une éternité assurée par de sereines discussions sur l'art et sur leurs œuvres. Ici, au contraire, tout est dramatique, tragique, comme marqué au coin d'une fatalité supérieure. Franz Liszt débute par sauver la vie de
1 Ces écrits, dont on ne saurait trop recommander la lecture, ont été rassemblés et réédités, en 1881, par Breitkopf et Hsertel.
Wagner que la prison eût tué, puis il sauve ses œuvres. Pendant des années, les lettres de Liszt, les visites de Liszt, sont le seul aliment de vie et de travail pour le solitaire de Zurich ; ce « grand et vaste cœur qui s'ouvre devant lui», c'est sa consolation, son espérance : « Toi, le seul et Taimé, toi qui m'es tout, oui, tout, et prince, et monde!... Vraiment, où que je me tourne aujourd'hui, si loin que mon regard sonde l'avenir, je ne vois rien qui puisse me relever, m'apporter la consolation et la 'force, m'armer à nouveau pour le combat de la vie, rien que l'espérance de te revoir, rien que ces deux ou trois semaines que tu me promets. »
D'autre part, il ne faut pas l'oublier, si ce que Liszt offrait et donnait à Wagner, c'était « un grand et vaste cœur », il ne pouvait être question entre eux, comme entre Gœthe et Schiller, d'un échange de réflexions critiques capable d'influer en quoi que ce soit sur leurs œuvres. Wagner créait comme nous pouvons nous représenter qu'un Shakespaere a créé ; son œuvre le possédait à l'égal d'une de ces forces de la nature, dont l'énergie fatale, immuable, ne dévie jamais de la voie tracée par le doigt de Dieu. Liszt eut même quelques craintes à l'égard de Lohengrin^ de son « coloris ultraidéal » ; il en eut pour le texte de Tristan et Iseult^ etc. : et ce ne fut que l'exécution de Lohengrin^ dirigée par lui à Weimar, qui le convainquit que « cette œuvre merveilleuse représentait ce que l'art peut produire de plus parfait et de plus élevé » ; et ce ne fut que lors de l'exécution musicale de Tristan et Iseult qu'il se rendit vraiment compte qu'il n'avait pas compris jusque-là, et qu'il sut s'incliner, muet d'admiration, devant ce qu'il appelle un « céleste miracle ». Wagner, de son côté, n'avait pas même répondu, tout d'abord.
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aux obsen'ationG de son ami ; il produisait ses o
'. sa sentait forcé de les produire, sous l'im-
pulsioD de la nécessité intérieure. Comme créateur
d'art, il ne pouvait qu'agir et rester seul; même un
Goethe ni un âchiller n'eussent pu le conseiller. La
seule chose qu'on pût lui donner, c'était l'amour, «cette
patrie de son art », comme il l'appelle lui-inéme; et
c'est cela précisément que Liszt lui prodigua.
^^^ Auprès du nom d'un Lisst, ceux des autres amis de
^^^^L Wagner risquent de pdlir et de s'eiTacer, mais non pas,
^^^^1 certes, le mérite de leur fidélité. Dès l'arrivée à Zurich,
^^^^B ce furent deux hommes excellents, Baumgartner, pro-
^H fesseur de piano, et le premier secrétaire d'Etat Sulzer,
^^^^1 qui le secoururent matériellement pendant les pre-
^^m mières semaines. Plus à même de l'aider, une bien-
^^T faitrice à lui personnellement inconjiue, M"" Laussot,
^^L femme d'un négociant français, le tit dans une très large
^ ^^ mesure ; elle avait, pendant un séjour à Dresde, conçu
^^B une admiration enthousiaste pour les œuvres de Wagner.
^ ^^ Une amie. M"' Julie Ritter, qui l'avait précédemment
W ^secouru à diverses reprises, put, de la fin de l'année
- ' aiSai jusqu'à celle de l'année 1856, et grâce à un "^ héritage qu'elle avait fait, lui servir une petite rente
- -«^annuelle. Son fils, Karl Ritter, musicien de talent, • J*"^ fréquenta beaucoup Wagner à Zurich; la correspon- 1^^, dance avec Liszt et Uhlig le mentionne souvent. Cette
- ^1^ amitié même était due à l'art de Wagner, car c'étaient -^ les représentations de Tannhœuser à Dresde qui l'avaient
|r ."commencée. Alexandre Ritter, le frère de Karl, com- ^Q^^positeur bien connu, faisait alors partie de l'orchestre. ^^^^^11 fut un des premiers partisans du maître, et l'un ^^ dea plus méritants; il entra, plus tard, dans la famille,
par son mariage avec la nièce de Wagner, Franziska.
En 1856, le riclio négociant Wesendonck et sa femme
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prirent, auprès de Wagner, pour un peu de temps, la place qu'avait remplie M™* Ritter, en lui venant en aide à leur tour. Ce furent eux qui offrirent à l'artiste ce qu'il cherchait en vain depuis longtemps, une habitation dans une situation charmante, où il pût trouver la tranquillité et le silence indispensables à son travail comme à son repos. Dans sa chaleureuse reconnaissance, il donna à cette dejfneure le non^ bien caractéristique d'Asile. Non content d'avoir rendu à l'artiste, avec la plus délicate simplicité, un si grand service, ce couple d'élite sut l'entourer de ce qui répondait à ses besoins intimes : hospitalité constante pour lui et pour ses amis, appui et secours dans les difficultés de l'existence, aimables attentions, entière liberté d'épanchement avec la certitude d'être toujours compris; animation d'une vie de famille toute de grâce et d'élévation, sympathie pour ses douleurs, enthousiasme pour son art.
Et cependant, toutes ces amitiés avaient un défaut commun, c'est que ceux qui aidaient cet homme n'avaient pas la pleine conscience de ce qu'il était réellement. Ils soupçonnaient à peine sa véritable grandeur. Dès lors, leur générosité, pour spontanée qu'elle fût, ne leur apparaissait point à eux-n)ên^es comme ce qu'elle était en un sens, une obligation. Il leur manquait cette conscience d'uïi devoir à remplir, que nous avons trouvée chez Lisït, et, par là même, leur libéralité gardait toujours comme une odeur d'aumône. Aussi Wagner luimême se dégagea-t-il de ces liens l'un après l'autre; il aima mieux se précipiter dans l'inconnu, et cela jusqu'à un dénûment tel, qu'il en vint à devoir mettre sa montre en gage (pendant qu'il composait le second acte de Tristan et Iseult) plutôt que d'abdiquer une seule parcelle de son indépendance. Pour conquérir
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issapléniliide, iUiii fallait, plus peut-être au le de sa dignité morale qu'à celui des moyens
un roi pour ami. Aussi, ce dernier ne
encore trouvé, Wagner se vit^il obligé, à la e période et de l'année 1839, de renouer îmeot avec le théâtre, dans le seul but de
sa propre subsistance.
nt il s'était fait d'autres amis, des musiciens lupe faible encore, mais enthousiaste, de disnés par Liszt à une compréhension plus proirt wagnérien : Klindworth, AlexanderRitter, nelius, Draesecke et d'autres. A cette élite joindre des hommes comme Brendel, l'histoonnu de la musique, et le conseiller d'Etat eller, habile écrivain, versé dans la littéranythologie allemandes'.
L le premier noyau de ce parti wagnérien, au el les journaux devaient, pendant bien des ! hausser au diapason que l'on sait. S'il se illeurs, un parti quelconque, ce ne fut que la ce naturelle des attaques sans mesure, des systématiques dirigées contre les doctrines 8 de Wagner. Lui-même avait ce classement es de partis en horreur, et rien ne l'irritait
furie comme les sottises de partisans bien is, maisinintcUigents. IlécritàLiszt, enl8o7 : eureux vient encore de m'envoyer un paquet absurdités sur mes Nibelungen ,et s'attend ! à quelque flatteuse réponse. Faut-il que,
t Richard Wagner et le Drame niusii-ai, bien qu'il I, alors qu'aucune des œuvres de la seconde phnse re paru sur la acine, a une valeur durable : très aussi, ses considérations sur Tûjin/(;eusej',Tm/'"i et aitrei-chanteurs, etc.
quand je cherche des hommes, je ne trouve que dos fantoches de cette espèce! » Ailleurs il demande à Liszt d'en finir 'une bonne fois avec « la coterie, cette alliance avec des sots, qui, à eux tous, sont incapables même de soupçonner de quoi il s'agit pour nous. » Même sur l'écrit de Brendel La musique dUaujourd'hui et Vart intégral de Vavenir^ il s'exprime en ces termes : « Tout cela est bel et bon, et qui ne sait pas mieux faire peut faire comme eux ; mais quant à moi, je ne m'y reconnais plus. »
Il est cependant deux amis qui, à cette époque, c'està-dire vers 1850 et après, ont droit à une mention spéciale, parce que leurs dons supérieurs, comme la nature de leurs rapports avec le maître, les élevaient non seulement au-dessus de l'esprit de coterie, mais au-dessus même d'un simple lien de fidélité à un parti quelconque : ce sont Theodor Uhlig et Hans de Biilow. Le premier, d'abord violoniste à l'orchestre de Dresde, en devint plus tard le chef. Il est l'auteur de la partition pour piano de Lohengrin^ et de remarquables articles, publiés dans divers journaux, sur les premiers écrits de Wagner à Zurich, sur les symphonies de Beethoven, etc. C'était un cerveau très fin, sans puissante originalité, mais d'une réceptivité telle qu'il s'assimilait entièrement ce qui lui venait du dehors, au point d'en faire quelque chose, sinon de nouveau, du moins de vraiment personnel. En plus, il possédait autant de sagacité critique que de tact artistique. Son caractère était à la hauteur de son intelligence; il servit Wagner avec le désintéressement le plus absolu. Après sa mort précoce, survenue en janvier 1833, le maître écrivait à la veuve : « La perte de cet ami restera irréparable pour toute ma vie... ce m'est comme un veuvage ; à qui désormais confier tout ce pour quoi je