partie intéressée. Il faut que je consultp ma mère et ses cohéritiers
— Ta mère et ses cohéritiers en passeront par ce que tu auras décidé. Au reste, je ne te demande pas d’engagement en leurs noms, mais une promesse personnelle que je puisse apporter à madame Poirson, comme une espérance. Voyons, pour ta part, reconnais-tu la justice de sa réclamation ? consentiras-tu à l’indemniser de la perte que lui a occasionnée la vente des Rosiers?
— Je ne puis répondre qu’après avoir consulté mes titres. On n’a pas, sans doute, la prétention d’exiger de moi que je me dépouille volontairement. Je ne veux pas me laisser surprendre.
Antoine tressaillit. Jusqu’alors le calme de Boissard l'avait seulement étonné ; mais le mot qu’il venait de prononcer lui causa une espèce de commotion. Lui, qui était venu comme accusateur, avec une généreuse rougeur au front et le cœur plein de consolations, on profitait subitement de sa retenue pour changer les rôles et l’insulter ! Cette maladroite injure tourna toute sa pitié en indignation.
— Je ne veux surprendre personne, dit-il en se levant brusquement; je ne suis point ici pour employer la fraude, mais pour la démasquer.
— Il faudra prouver qu’il y a eu fraude, répliqua Arthur, qui se leva à son tour.
Pour toute réponse, Larry lui tendit la lettre de maître Clément.
— Ceci ne prouve pas, en tout cas, une fraude, mais une irrégularité, observa Boissard ; d’ailleurs, il faudra
Il* RICHE ET PAUVRE.
véri fier l’authenticité decettelettre comme de tout le reste.
— Et une fois toutes ces vérifications faites ? demanda Antoine avec impatience.
— Alors nous plaiderons.
Larry froissa les papiers qu’il avait à la main avec colère. Plus il avait craint la douleur que ses réclamations allaient causer à Arthur, plus le calme de celui-ci l’indignait. Il rougissait maintenant de sa faiblesse et de ses ménagements; où il avait cru trouver un fils honteux, il trouvait un avocat querelleur !
Il saisit son chapeau, et tournait déjà les yeux vers la porte, lorsque le souvenir de madame Poirson lui revint. Un procès ne la retirerait pas de l’indigence; et comment, d’ailleurs, pourrait-elle le soutenir? Cette pensée le porta à faire un effort sur lui-méme.
— Songes-y, Arthur, dit-il en se tournant vers Boissard, tu as tout intérêt à empêcher la discussion publique de cette affaire. J’ai évité de qualifier trop durement l’acte pgr lequel vous aviez acquis les Rosiers; mais tu as assez d’habileté et d’expérience pour m’avoir compris; je t’en conjure, transige avec madame Poirson.
— Je verrai plus tard.
— Plus tard il ne sera plus temps; nous n’avons que quatre jours pour empêcher la prescription.
— Alors faites votre introduction d’instance.
— Tu préfères donc un procès à un arrangement?
— A tout prendre, oui : j’aurai toujours pour moi les chances du jugement. D’ailleurs, un procès coûte cher; nous verrons qui se lassera le plus tôt de nous ou de madame Poirson.
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Antoine regarda Boissard avec stupeur.
— Ainsi, c'est sur la pauvreté de votre adversaire et non sur la justice que vous comptez? Les Rosiers vous seront légitimement acquis, uniquement parce que madame Poirson ne sera point assez riche pour vous prouver le contraire ? Peu vous importe l’iniquité, pourvu que l’impunité soit certaine? Eh bien ! je vous déclare, moi, que j’en appellerai à l’a loi ! Quelque douloureuse que puisse être pour moi cette tâche, je défendrai la vérité devant les tribunaux. J’attendrai jusqu’au dernier instant, jusqu'au dernier instant j’espérerai en votre bonne foieten votre raison; mais si, dans trois jours, vous n’avez pas voulu nous rendre justice, sur mon honneur, je jure que, dans six mois, les Rosiers ne seront plus entre vos mains.
Comme Antoine achevait ces mots avec une sorte d’emportement, et avant qu’Arthur ne lui eût répondu, madame Boissard parut à la porte du cabinet.
— Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-elle ; on se dispute ici ?
Antoine, surpris par celte apparition, rougit et baissa
les yeux.
— Eh bien ! de quoi était- il donc question? Je vous ai entendus prononcer le nom des Rosiers.
— Il était tout simplement question de nous reprendre ce domaine, dit Arthur.
Nous reprendre les Rosiers ! et comment cela, s’il vous plaît 1
— Une dame Poirson, qui a vendu autrefois cette propriété, prétend avoir été lésée dans le prix.
— Eh ! que nous importe? nous avons acheté les Rosiers du notaire chargé de la vente.
— Il ne l’était plus. Madame, lorsque vous avez acheté, dit Antoine d’une voix altérée ; il a outre-passé ses pouvoirs.
— Et c’est vous, monsieur Larry, qui vous êtes chargé de cette réclamation ?
Il y avait un étonnement et un dédain si vrais dans le regard dont madame Boissard accompagna ces paroles, qu’Antoine sentit son cœur se serrer, car le méprisglace lors même qu’on ne l’a pas mérité.
— Je me suis chargé de cette affaire avec une profonde douleur, dit-il en balbutiant, mais j’accomplis un devoir. Madame Poirson est trop pauvre pour trouver un autre avocat que moi.
— Et dans sa misère, sans doute, elle a regardé un procès comme une ressource? Mais en tout cas. Monsieur, elle nous doit quelque reconnaissance pour avoir instruit et formé nous-mêmes le défenseur qu’elle a le bonheur de susciter contre nous.
Antoine rougit.
— Je n’ai point perdu, Madame, le souvenir de ce que je vous dois, et quoique le bienfait reproché soit un lourd fardeau pour celui qui l’a reçu, je vous en remercie; mais, je vous l’ai dit, en défendant les intérêts de madame Poirson, j’accomplis un devoir. Il y a quelques jours, j’aurais pu refuser cette mission, car le pain ne lui manquait pas encore ; mais aujourd’hui elle a tout perdu, elle n'a plus d’espoir que dans la restitution qu’elle réclame. Cependant je n’étais pas venu ici pour faire entendre des menaces, j’y étais venu, plein de confiance dans votre justice et votre humanité, vous pro
poser un arrangement qui eût évité toute discussion.
— Et quel était cet arrangement?
— Une rente viagère de six cents francs, faite à madame Poirson, et réversible pour moitié sur la tête de la filleule qu’elle a adoptée.
— Ah ! il y a une filleule 1
Le ton significatif dont madame Boissard prononça ces mots frappa Antoine : il comprit vaguement qu’ils devaient renfermer quelque chose d’insultant. La mère d’Arthur qui s’aperçut de son trouble, ajouta avec une moquerie forcée :
— Pardon, j’ai sans doute commis une indiscrétion ; ce n’est point à vous de me faire connaître le camp ennemi.
— Le camp ennemi. Madame, reprit Antoine amèrement, est composé de deux femmes, dont l’une était hier une enfant, et dont l’autre va mourir : vous pouvez me demander sans indiscrétion tout ce qui les concerne; toutes deux ont faim et demandent, pour vivre, la moitié de ce qui leur est dû.
— Si toutefois il leur est dû quelque chose, observa Arthur.
— Vous en êtes sur ! répliqua impétueusement Larry. Niez-le devant la justice, mais non devant moi ! Vous avez vu ces pièces et vous savez qu’elles contiennent la vérité. Vous pouvez espérer d’échapper à la loi, mais je vous défie d’échapper à votre conviction. J’ai là, vous le savez aussi bien que moi, de quoi annuler la vente des Rosiers; tout ce que je vous demande, c’est de ne me forcer à flétrir personne.
lis • RICHE ET PAUVRE.
— Que veut-il dire ? demanda vivement madame Boissard à son fils.
— Je ne sais : on voudrait accuser notre oncle Clément d’avoir sciemment vendu les Rosiers au-dessous de la valeur réelle, et mon père d’avoir profilé de cette fraude.
Madame Boissard pâlit : c’était un caractère doublement femme pour sa promptitude à s’impressionner et à suivre son emportement sans rien écouter. La seule pensée que l’on songeât à lui disputer un bien qu’elle affectionnait l’avait irritée; mais, lorsqu’elle sut que la réclamation de Larry avait pour fondement une accusation flétrissante, elle ne se sentit plus maîtresse de sa colère, et fixant sur le jeune homme des yeux étincelants :
— Qui a inventé cette odieuse calomnie? demandat-elle; est-ce vous?
— Je n’ai rien inventé. Madame, j’ai la preuve de ce que j’avance, écrite de la main de M. Clément.
— Monsieur, dit Arthur, possède des pièces qu’il a reçues de maître Pillet, par suite d’un abus de confiance de celui-ci, et dont il prétend se servir.
— Ah ! maître Pillet se mêle de tout ceci, je comprends alors. Maître Pillet a sans doute acheté ce procès; mais Monsieur est donc son associé?
— Madame ! s’écria Antoine, hors de lui...
Arthur, qui craignait que l’indignation de sa mère ne
l’emportât trop loin, voulut parler; mais elle ne lui en donna point le temps.
— Cependant, reprit-elle, nous avions peut-être droit d’attendre que Monsieur n’essaierait pas sur nous son industrie ; il aurait pu se rappeler que celui dont il prétend
flétrir la mémoire lui fit l’aumône pendant sept ans...
— Assez, Madame, assez...
— Et qu’espérez-vous retirer de vos calomnies? ajoute madame Boissard dont la colère n’écoutait plus rien; quelle part maître Pillet vous a-t-il faite dans ses brigandages judiciaires?
— Arthur ! s’écria Antoine en s’élançant vers le jeune homme.
Ce cri fit pâlir madame Boissard ; il contenait une provocation si claire et si directe qu’elle comprit tout ce qu’elle exprimait.
— C’est moi qui vous parle, Monsieur, dit-elle, se jetant devant Larry, ne demandez pas compte à mon fils des paroles de sa mère.
. — Laissez, ma mère, j’en accepte la responsabilité.
Larry voulut répondre, mais il n’en eut pas la force. 11 s’appuya sur un fauteuil : il était évident qu’il faisait un effort prodigieux sur lui-même pour se maîtriser. Enfin, pourtant, il parut se remettre, fit quelques pas vers la porte, puis, s’arrêtant tout à coup, il dit très-bas et sans lever la tête :
— J’ai écoute ici des injures que l’homme le plus lâche n’eùt jamais endurées!... cependant je me suis tu, et je m’en vais, Madame; mais tout le bien que vous m’avez fait autrefois a été cruellement payé par le mal d’aujourd’hui ; maintenant nous sommes quittes.
A peine fut-il parti, qu’Arthur s’écria :
— Vous avez été trop dure avec lui, ma mère ; s’il le veut, il a en main de quoi nous déshonorer.
Antoine fut obligé d’annoncer à madame Poirson que son essai de conciliatiori n’avait point réussi, et qu’il en faudrait venir à un procès. Elle retomba, à cette nouvelle, dans le découragement, et le jeune homme fut obligé de vaincre celui qu’il éprouvait lui-même pour ranimer la vieille malade. Il fut heureusement secondé dans cette tâche par maître Pillet, qui n’avait paru nullement surpris du résultat de l’entrevue et qui releva sa confiance chancelante.
— Maintenant, lui dit-il, vous êtes allé trop loin pour que rien vous fasse recouvrer les bonnes grâces des Boissard ; on ne pardonne guère à l’homme qui nous a fait rougir. Reculer serait d’ailleurs une imprudence : ils feindraient d’y voir la preuve de votre impuissance et vous traiteraient de calomniateur; vous ne pouvez plus les faire taire qu’en les écrasant sous la vérité. Autant je vous ai détourné de cette affaire quand elle était secrète, autant je vous engage maintenant à y donner suite. Votre hon-
RICUE ET PAUVRE. 131
neur vous oblige à prouver que vous n’avez pas menti. Du reste, le succès est si certain, que je fournirai volontiers à madame Poirson les fonds nécessaires pour soutenir son procès et pour en attendre l’issue; le tout me sera payé sur la liquidation, en intérêt et principal. Mais je ne renonce point encore à une transaction. A moins que les Boissard ne se laissent guider par un orgueil imprudent, ils en viendront sous peu à des propositions. Entamez toujours l’atfaire ; vous verrez comme la procédure développera leurs inclinations pacifiques.
Sentant la justesse de ces raisons, Antoine se laissa persuader et prépara tout pour l’introduction d’instance; cependant il lui restait toujours un vague espoir qu’il ne serait point obligé d’en venir à cette extrémité et que, mieux éclairé, Arthur consentirait à un arrangement.
Il attendit jusqu’au quatrième jour avec une anxiété mortelle. Il avait sans cesse l’oreille au guet; il allait de son bureau à la fenêtre, comme s’il eût attendu quelqu’un, et chaque fois qu’il entendait monter l’escalier, que la porte s’ouvrait, qu’une voix étrangère retentissait dans le corridor, il s’arrêtait immobile, espérant le message désiré; mais toutes ses espérances furent déçues. Enfin, ne pouvant retarder plus longtemps, il se décida à lancer sa déclaration de guerre.
Boissard attendait cette attaque : il ne s’était pas fait illusion un seul instant sur l’affaire, et la réflexion l’avait encore affermi dans l’idée qu’il fallait en éviter la discussion ; mais la part que Larry y avait prise blessait son amour-propre. Il eût trouvé pénible de revenir au fils de
l'armurier pour proposer un arrangement, et il désirait tout terminer sans son intermédiaire.
Il rassembla donc ceux de ses parents qui étaient intéressés à la question, comme héritiers de Clément, leur exposa les motifs du procès que Ton intentait, et n'eut pas de peine à les faire consentir au projet qu’il avait conçu. Muni de leur approbation, il dressa par avance un compromis et se rendit chez madame Poirson.
Le hasard voulut que celle-ci se trouvât seule. Quand Arthur se nomma, elle laissa échapper une exclamation de surprise et ne put cacher son trouble.
Comme la plupart des gens d’une classe inférieure, madame Poirson éprouvait intérieurement, pour ceux que la fortune avait plus favorisés, une sorte de respect craintif qu’elle n’oubliait qu’en leur absence. En se trouvant face à face avec son riche adversaire, elle ressentit ce premier embarras du subordonné révolté contre son supérieur. Ce fut donc dans un silence gêné qu’elle attendit que le jeune Boissard lui expliquât les motifs de sa visite. Celui-ci ne la laissa pas longtemps dans l’incertitude. Il lui annonça, d’un ton gracieux et poli, qu’il était venu pour s’entendre avec elle relativement à l’affaire des Rosiers. lise plaignit de ce qu’elle se fût adressée à un tiers pour cette réclamation ; il lui donna d’assez longues explications auxquelles la bonne femme n’entendit rien, mais dont elle parut très-satisfaite, et finit par lui faire ses propositions.
Madame Poirson s’attendait si peu à voir l’entretien prendre cette tournure, qu’elle en éprouva une véritable ivresse. Les espérances que lui avait données Antoine
ne lui avaient jamais paru que des évenlualités plus ou moins incertaines; elle avait, de tradition, cette défiance de la justice et cette horreur des procès qui se transmettent dans les vieilles familles bourgeoises comme un principe de morale. Aussi fut-elle au comble de la joie, lorsque Arthur lui eut proposédes conditions qui lui ôtaient toute crainte pour l’avenir et la replaçaient dans la situation que lui avait fait perdre la banqueroute de M. Desormeaux.
Elle se hâta donc d’accepter, tremblant qu’il ne changeât d’intention, témoigna le désir de tout terminer sur-le-champ, et Arthur lui ayant dit qu’il avait sur lui l’acte dressé, elle s’empressa de se le faire lire, le signa, et reçut le montant du premier terme.
Tout cela s’était passé si promptement, qu’en voyant déposer les piles d’écus devant elle, madame Poirson crut qu’elle faisait un rêve.
Au moment où Boissard se levait pour sortir, Louise rentra. Sa marraine courut à elle pour lui raconter le bonheur qui venait de lui arriver, et la présenta à Arthur. Celui-ci parut frappé de la gracieuse beauté de la jeune fille. Il lui adressa quelques lieux communs de galanterie auxquels Louise ne sut rien répondre, mais qui la firent rougir de plaisir.
Le soir même, après une journée passée dans une sorte d’agitation fébrile qu’il n’avait pu dominer, Larry vint voir madame Poirson selon son habitude. Il trouva la malade singulièrement ranimée et ayant un certain air de supériorité grave qu’il ne lui avait jamais vu. Après avoir épuisé les préliminaires accoutumés de la conversation,
madame Poirson se tourna vers le jeune avocat et lui dit d’un ton dégagé:
— A propos, mon cher monsieur Larry, vous avez donc commencé la procédure contre les Boissard?
— Il le fallait. Madame.
— Mais sans doute nous n’aurons pas besoin d’aller
plus loin. M. Arthur est venu me voir; c’est un jeune homme qui a très-bon ton, et qui a l’air d’avoir bien de l’instruction
— Il est venu ici?
— Certainement, et nous nous sommes entendus tout de suite.
— Il vous a donc fait des propositions?
— C’est-à-dire qu’il a accepté les miennes; tout a été fini dans un quart d’heure. Il n’y a rien de tel que de se voir eWde s’occuper de ses affaires soi-même.
— Quelles conditions lui avez-vous faites. Madame?
— Huit cents francs de viager. .
— Et rien pour votre filleule après vous?
— Il me semble que je ne suis pas encore morte, répliqua madame Poirson aigrement. Si j’avais demandé trop, il me serait arrivé comme à vous, je n’aurais rien obtenu. Il faut savoir prendre les gens, voyez-vous (et je ne vous dis point cela par reproche) ; mais il paraît que vous avez été trop vif, l’autre jour, avec les Boissard.
— Moi !
— Oh ! le jeune homme me l’a dit. Ces gens riches, on ne peut pas leur parler comme aux autres; il faut avoir des procédés avec eux. M. Arthur avait l’air vexé, parce que vous vous étiez permis quelques paroles à son égard ;
il m’a assuré que sans cela il se serait arrangé. Heureusement qu’avec moi la chose est allée toute seule.
— Je suis charmé, Madame, dit Antoine amèrement,
que vous ayez réussi si facilement, et j’ai lieu de regretter que vous n’ayez pas prévenu mes maladresses en faisant la première démarche. .
— C’est vrai que cela nous eûtbien évité des inquiétudes pendant trois jours ; mais en tout cas, vous vous êtes donné de la peine pour nous, et nous vous en remercions.
Larry ne répondit rien. L’orgueilleuse ingratitude de la vieille femme l’avait cruellement blessé. Il s’indignait à l’idée de ne recevoir qu’un reproche mal déguisé en retour de son douloureux dévouement. Il ne réfléchissait pas que le Væ victis est la grande loi de la multitude. Le dur exercice de la vie ne lui avait pas encore enseigné que ceux qui savent recevoir le bien sont plus rares que ceux qui savent le faire, et que presque toujours le rôle de l’homme dévoué est celui du Christ abreuvé de fiel par les pécheurs qu’il sauvait. Plus tard, il devait apprendre, à ses dépens, que les âmes communes sont ingrates par inpuissance de sentir ce qui est grand, car l’être vulgaire ne comprend que l’extérieur du bienfait ; il apprécie stupidement le résultat du sacrifice, sans s’inquiéter de ce qu’on y a mis de cœur, et, quand vous avez ouvert votre veine pour rafraîchirses lèvres altérées, il s’essuie froidement la bouche et vous demande combien il vous doit.
Madame Poirson resta persuadée que le service rendu par Antoine se réduisait, en définitive, à la bonne intention qu’il avaîl eue de lui être utile, et que c’était elle seule qui avait tout amené à bien : aussi la confiance qu’elle
avait eue jusqu’alors dans la capacité du jeune homme diminua-t-elle de toute celle que le succès lui donna en elle-même, et, loin de lui témoigner plus d’estime ou d’affection, elle commença à le traiter avec une sorte de dédain.
En revanche et par une raison analogue, comme Arthur Boissard avait été l’instrument le plus visible de son bonheur, elle s’était éprise, pour lui, d’une véritable admiration. Plusieurs fois elle engagea Antoine à se réconcilier avec lui, et, quand le jeune avocat lui eut déclaré que cela était impossible, elle s’épuisa en lieux communs sur les dangers de l’entêtement et de la rancune.
L’irritation que causait à Larry tantd’aveuglement n’eut pas cependant le pouvoir de rendre ses visites moins fréquentes chez madame Poirson, attiré qu’il y était par la douce présence de Louise : non que la reconnaissance de celle-ci le dédommageât de l’ingratitude de la malade ; comme sa marraine, Louise avait déjà oublié le service rendu ; mais cet oubli n’avait été, chez elle, que le résultat de l’ignorance. Elle n’avait point compris la grandeur du dévouement d’Antoine, parce qu’elle ne connaissait pas la vie, et elle ne devina point davantage sa souffrance en voyant son dévouement si mal payé, parce qu’elle ne savait point encore lire dans les âmes.
Hélas ! elle aussi devait connaître un jour cette science fatale et apprendre à déchiffrer cet alphabet mystérieux du cœur, que deux maîtres seuls peuvent enseigner, la douleur ou l’amour. *
Cependant la rupture occasionnée entre la familleBois-
sard et Larry, par l’affaire des Rosiers, s’était ébruitée. On sut que ce dernier avait intenté un procès à ses bienfaiteurs darfs l’intérêt d’une inconnue, et, sans chercher les excuses d’une pareille conduite, tout le monde cria à l’ingratitude.
Le nom de maître Pillet, mêlé à cette affaire, aurait suffi d’ailleurs pour qu’on y soupçonnât quelque ignoble spéculation de chicane. Madame Boissard, interrogée, parla sous l’empire de son ressentiment et accrut l’indignation générale. Elle fut secondée par un grand nombre de personnes qui, sans connaître Larry, s’acharnèrent à sa poursuite, les unes par jalousie, d’autres par intérêt de haine, quelques-unes enfin par habitude et, pour ainsi dire, par profession : car il y a partout de ces avocats généraux de l’opinion publique, occupés de passionner et de plaider pour elle, et qui, trop lâches pour attaquer seuls les méchants, aiment à se donner, de temps en temps, un air de courage en frappant celui que la foule accable.
Le seul moyen pour Larry de combattre avantageuse- • ment cet orage eût été d’opposer ses amis bien instruits aux ennemis qui l’accusaient, etde faire taire, par sa présence, la foule des niais qui croient une calomnie uniquement parce qu’ils l’ont entendue ; mais il avait déjà perdu cette confiance née d’un instant de prospérité, et était revenu à sa nature inquiète.
L’un des plus grands défauts de son caractère était cette gauche timidité qui lui ôtait tout courage pour les petites occasions ; il ne savait pas appliquer son énergie aux détails de la vie. Sans peur devant les dangers véritables,
mais tremblant devant les moindres embarras, c’était un de ces hommes qui eussent trouvé plus facile de monter à un assaut que d’entrer dans un salon. L’espèce d’enivrement que donne le succès avait pu faire disparaître sa timidité ; mais, au premier échec, elle reparut tout entière.
Ce fut donc une cause bien futile en apparence, la crainte de trouver Arthur et sa mère, qui l’empêcha de retourner dans le monde. Quelle attitude, en effet, aurait-il pu prendre vis-à-vis de ses anciens protecteurs ? Essayer de se rapprocher d’eux était impossible, et s’en éloigner l’eût exposé à mille questions auxquelles il était difficile de répondre. Ne valait-il pas mieux éviter cet embarras en fuyant les réunions où il pouvait rencontrer les Boissard ?
Puis, qu’y serait-il allé chercher? Son cœur était triste, son esprit découragé, il sentait le besoin de solitude et de repos.
Le résultat de tous ces raisonnements fut de rendre Larry plus sédentaire qu’il ne l’avait jamais été. Son absence laissa, par conséquent, toute liberté à la malveillance, et les plus modérés mêmes, en voyant qu’il se cachait, conclurent qu’il avait eu des torts et qu’il avait honte de lui-même.
Cependant Larry ignorait complètement ce qui se passait ; sa gravité un peu sévère avait toujours maintenu entre lui et ses amis une certaine réserve qui ne permettait point à ceux-ci d’avertissements familiers. Unseul, Randel, aurait pu l’instruire des bruits répandus dans le public. Grâce à quelques mots échappés à marfeme Boissard, en sa présence, il avait deviné facilement la vérité, parmi les mensonges que l’on racontait, et il avait compris que, dans cette affaire, Antoine n’avait eu d’autre tort que d’avoir préféré la justice à la reconnaissance ; mais la crainte de se trouver mêlé dans les débats et d’être forcé de prendre parti pour l’un ou pour l’autre, l’avait jusqu’alors retenu. Il savait que, la plupart du temps, le seul résultat obtenu par le conciliateur officieux est de voir les ennemis se frapper à travers son corps, et il ne se souciait nullement de se jeter ainsi entre deux colères, pour recevoir à lui seul les deux chocs.
Quant à prendre un parti dans la querelle, il n’y pouvait pas songer. Se déclarer contre les Boissard eût été une imprudence, contre Antoine une lâcheté. Il pensa donc qu’en définitive le mieux était d’avertir celui-ci et de lui laisser la tâche de se défendre lui-même, bien résolu, toutefois, à lui donner quelques conseils en secret, d’abord par amitié, ensuite dans l’espoir que Larry pourrait humilier ceux qui l’insultaient : car tout instinct de son origine n’était pas éteint chez Randel. Obligé de flatter les riches et de s’en servir, il n’avait point perdu sa jalousie contre eux ; il avait préféré sa réussite à sa haine, sans renoncer pourtant à celle-ci ; c’était un affranchi aimable et empressé avec ses maîtres, mais dont le cœur aurait battu de joie à l’annonce d’un Spartacus.
En conséquence, il se décida à se rendre chez Antoine et à lui tout raconter.
Celui-ci s’était bien attendu à ce que sa conduite à l’égard de la famille Boissard fût mal jugée ; mais quand Bandel lui eut déroulé toutes les accusations élevées contre lui et qui avaient trouvé créance, quand il lui eut dit qu’on le croyait associé à Pillet, et que sa, disparition des cercles qu’il fréquentait auparavant avait été regardée comme un aveu de son déshonneur, il tomba dans un véritable désespoir. Cependant ce mouvement dura peu. Il y eut chez lui, presque aussitôt, une sorte d’insurrection de toutes les forces morales. Sa colère s’éteignit dans un calme puissant né de l’indignation même, et ce fut avec une tranquillité à peine troublée par quelques restes d’émotion qu’il dit à Randel :
— Je te remercie de m’avoir averti; cela devait être ainsi, et je l’ai mérité. J’ai ménagé ces gens, quand j’aurais pu faire condamner au bagne la mémoire de leur oncle et de leur père ; j’ai eu tort, cette expérience me servira. Désormais je saurai que, dans le monde, il ne faut point faire peur aux méchants quand on ne veut pas les écraser.
— Je crois, au total, observa Randel, que toutes ces calomnies viennent moins des Boissard que du public. La veuve a un peu bavajfJé ; mais Arthur a toujours évité de parler de cette affaire.
— Vraiment? Homme généreux ! On a dû bien vanter sa discrétion, bien comparer sa délicatesse à mon indignité ! Au fait, il se montrait, lui, quand je me cachais !
Il était peut-être au bal, souriant et admiré, tandis que moi, pour prix des chagrins que m’avait causés cette affaire, je m’entendais reprocher ici de l’avoir mal conduite ; car madame Poirson n’est guère plus contente de moi que la famille Boissard.
— Aussi, pourquoi diable vas-tu te sacrifier pour de ' pareilles gens? Sais-tu bien qu’avec ton ardeur pour redresserles torts, tu deviendras, si tu n’y prends garde, le don Quichotte du barreau. Tu vas défendant partout la justice, que tu as prise pour Dulcinée, et tu ne sais pas, pauvre fou, que ta chaste princesse est borgne et a failli avec tous les muletiers de laManche. Pour Dieu, Antoine, reviens donc au monde vrai, mou ami. Descends de ta Rossinante, jette aux grenouilles cet onguent de fier-àbras que tu appelles vertu, remède imaginaire qui n’a jamais guéri aucune blessure, et monte avec Sancho sur
son âne; c’est là qu’est le bissac aux provisions et l’outre de vin. L’âne, vois-tu, c’est la vie, c’est la réalité ! Regarde à quoi t’a conduit jusqu’à présent ton enthousiasme ! Tu ne trouverais pas aujourd’hui dix personnes à Rennes sans prévention contre toi ; il faut que tu sortes de cette position pourtant ? Que vas-tu faire ?
— Ce que je fais.
— Mais tu ne fais rien.
— Je me tais; trouves-tu donc que ce ne soit rien, cela ?
— Et tu supporteras les accusations sans te défendre ?
— Me défendre, ce serait admettre qu’on a pu y ajouter foi, et je méprise autant les hommes qui les ont crues que les hommes qui les ont semées.
— Mais ceux qui ne te connaissaient pas ?
— Qu’importe ! Suffit-il donc que je sois attaqué pour que l’on ait droit de me croire coupable? Le monde a-t-il plus de pouvoir que des juges, pour qu’il lui soit permis de me condamner sans preuves? Et tu veux que je coure, moi, au-devant de l’accusation que l’on n’oserait m’adresser en face ? Tu veux que j’aille dire à l’homme qui traverse la rue : — On vous a répété que je m’étais déshonoré et vous l’avez cru, mais cela n’est pas vrai, et je vous prie de me rendre votre estime ? Non, non ! ce serait faire outrage à mon honneur que de l’envoyer ainsi en suppliant à la piste delà calomnie.
— Prends-y garde, Larry, ce dédain pour l’opinion publique te perdra. Sérieusement, tu m’effraies. Le rôle que tu prends est séduisant, je le sais ; moi qui me suis senti trop faible pour l’aborder, je t’aime de l’avoir choisi;
UICnE ET PAUVRE.
mais il est difficile de le soutenir. Ce n’est rien moins que le martyre que tu acceptes. Crois-moi, n’appuie pas autant sur la vie ; n’y marche pas si droit et si fièrement ; laisse-toi plutôt glisser à la ramasse, en vrai gamin ; c’est plus facile et plus sûr. Il ne faut pas creuser, entre le monde et loi, un abîme que tu ne pourrais plus franchir; tu peux encore tout réparer facilement ; reviens dans les cercles que tu as négligés, montre-toi le front levé, intéresse l’amour-propre de quelques hommes à te justifier, en leur racontant, sous le sceau du secret, les choses telles qu’elles se sont passées ; leurs vaniteuses indiscrétions te serviront mieux que toutes les apologies. Mais, surtout, romps avec Pillet, c’est un tentateur qui cherche à t’entraîner dans ses limbes ; éloigne-toi de cet homme, son voisinage est flétrissant.
— Qui sait si on n’en dit point autant du mien ? Trouves-tu donc que l’expérience que je fais, pour mon propre compte, des jugements du monde, doive me rendre facile à les accepter sur le compte des autres ?
— Crois ce que tu voudras de Pillet ; il ne s’agit pas de savoir s’il a réellement la peste, mais si ceux qui le fréquentent s’exposent à la quarantaine.
— Et à quel titre me demanderait-on de rompre avec lui ? Cet homme ne m’a jamais fait que du bien, pourquoi le sacrifier à un monde qui ne m’â jamais fait que du mal ? Il est le seul qui m’ait offert son appui quand j’étais oublié de tous, et maintenant j’irais l’abandonner lâchement parce qu’on l’accuse ? Non, non, je ne soumettrai pas plus mes liaisons que ma morale au caprice public. Je ne crains point que maître Pillet me
corrompe ; j’ai prouvé que j’avais fait mon devoir quand le moment était venu, et je n’ai pas besoin de mettre ma probité sous la sauvegarde de l’opinion.
— Antoine ! Antoine ! tu te perds, s’écria Randel affligé ; pourquoi tenter cette lutte insensée contre le monde ?
— Je veux voir seulement ce qu’un homme a de force, soutenu seulement de sa conscience.
Le jeune médecin essaya encore quelques raisonnements, mais tous échouèrent contre la fière indignation d’Antoine. Comme il arrive souvent, les raisons qu’il avait cherchées pour défendre sa résolution avaient agi sur luimême; il s’était laissé persuader par sa propre éloquence, et ce qu’il n’avait exprimé, en commençant, que comme une opinion aventurée, était devenu, dans le cours de la discussion, un projet fixe et arrêté !
Randel le quitta, mécontent de s’être épuisé en impuissants efforts.
Cependant le stoïcisme inflexible de Larry ne devait pas se soutenir.
Émue par l'agression, son âme s’était armée d’une force subite, mais il y avait en elle trop d’éléments sympathiques pour qu’elle pût garder cette attitude hostile et tendue. 11 eût fallu des nerfs inflexibles pour conserver longtemps du calme en face de l’injustice, et ce n’était pas le cœur qu’un regard plus froid faisait souffrir qui pouvait se pétrifier ainsi dans une indifférence dédaigneuse.
Aussi la tranquillité qu’avait affectée Antoine ne tarda-t-elle pas à se démentir, et une fois vaincue, son énergie s’affaissa complètement.
Par suite d’un phénomène psychologique bizarre, mais fréquemment observé, tout ce que lui avait dit Randel, et qu’il avait repoussé, lui revint, non comme un souvenir, mais à l'état de croyance. On eût dit que ces idées, jetées naguère dans son esprit, sans qu’il voulût les ac-
RICUE ET PAUVRE.
cepter, y avaient germé et grandi à son propre insu. Cependant quelque chose chez lui résistait encore à cette foi nouvelle ; il ne pouvait s'habituer à la définition que Georges lui avait donnée, en riant, de la justice et de la vertu.
Cette lutte, ces incertitudes achevèrent de l’abattre. Il cessa entièrement de voir le petit nombre de personnes qu'il avait encore fréquentées jusqu’alors; et, retombé dans un de ces accablements rêveurs trop fréquents chez les natures silencieuses et exaltées comme la sienne, il reprit ses longues promenades dans les vallées et ses siestes sous les sureaux.
Mais il ne venait plus, comme autrefois, s'extasier devant les merveilles de la création, il n’ouvrait plus ses bras à la nature ; car il était déjà moins jeune, et l'amour qu’il dispersait naguère sur tout, il l’avait désormais borné à un seul être. Ce qu’il venait chercher aux champs, cen’étaient nilesriséesdelabrise dans les aunes, ni les parfums des reines des près, ni la vue des nuages voyageant à l'horizon; c'était la connaissance de luimême ! Il n'écoutait plus la voix de Dieu dans la campagne; mais, la tète cachée dans ses deux mains, il interrogeait la voix de sa conscience. Il était arrivé à un de ces moments de la vie où l’homme vertueux s'arrête, dégoûté du bien, et se demande s'il ne s’est pas trompé de chemin.
À l’époque des premiers découragements de Larry, le monde n’avait eu envers lui que des torts généraux; mais, en dernier lieu, il s’était montré cruel et inique. Autrefois il avait trouvé les hommes durs, maintenant il
venait delestrouver méchants. L’expérience delà vie avait donc confirmé, et au delà, ses préventions premières ! Il était donc revenu au doute avec des preuves de plus contre les avantages de la vertu? Qu’avait-il gagné, en effet, jusqu’alors à rester pur de toute souillure, prêté tous les sacrifices? Il était pauvre, obscur, calomnié ! Devait-il considérer cette existence comme une épreuve momentanée et espérer la récompense de ses dévouements dans le ciel? Mais était-il bien sûr qu’il y eût un ciel? La foi, la foi! oh! s’il avait pu conserver la foi ! cettefoi d’enfantqu’il avait à sept ans, alors qu’à genoux, près de son berceau d’osier, il demandait à Dieu avec ferveur que l’on pût trouver bientôt des hannetons dans les bois, et des primevères dans les prairies ! Mais, depuis, il avait oublié ces consolantes croyances ; il avait cessé de s’appuyer sur Dieu pour s’appuyer sur le monde, et maintenant que le monde fléchissait sous sa main, il sentait tout chanceler, et, comme un homme ivre, il cherchait à tâtons autour de lui où se retenir. O heures funestes, heures effrayantes ! où les grandes tables de la loi se voilent d’un nuage devant nous, où, portant les yeux sur le Sinaï désert et muet, puis sur la plaine où brille le veau d’or, nous ne savons plus de quel côté fléchir le genou ; où la raison et l’amour, ces deux oreilles de l’âme, entendent deux voix contraires qui appellent I Que nous importent alors la paix des vallées, les soupirs des oiseaux dans leurs nids de mousse, la fraîche rumeur de la rivière parmi les joncs ; que nous importe ce qu’il y a de beau, d’harmonieux et de doux? En nous, tout est laideur, tumulte, amertume ! Nous courons comme la
biche de l’Énéide, avec une flèche dans le flanc, frottant *. notre blessure h chaque espérance qui nous reste, en flétrissant l’espérance de notre sang sans soulager la blessure. Le doute, ce ver solitaire qui se nourrit dans nos entrailles, granditet redouble de plus en plus ses anneaux autour de notre cœur. Les longues nuits ! les longues journées ! Que de fois on implore la fin du combat, quelle qu’en doive être l’issue ! Que de fois, fatigué d’incertitude, on demande, à genoux, à sa conscience d’accepter le vice, ou à sa faiblesse de supporter la vertu !
Toutes ces angoisses, Antoine les éprouvait, et la lutte que se livraient en lui les deux génies était terrible. Peutêtre le mal l’eût-il emporté, s’il n’avait eu à vaincre que des principes ; mais il trouvait dans l’àme qu’il voulait usurper le plus puissant de tous les obstacles : l’habitude du bien.
Un dernier secours acheva de sauver Larry, ce fut son amour. Au fond de l’abîme, où le doute l’avait fait descendre, l’amour, comme l’échelle de Jacob, lui servit à remonter au ciel. Les mauvaises pensées nées sous le souffle du dépit ne purent germer sous ses purs rayons ; et sur leurs débris, on vit bientôt s’épanouir de nouveau les douces fleurs de la charité, du dévouement et de la vertu.
Ainsi s’achevait pour Antoine la première phase de la vie. Après avoir espéré, souffert, aimé, il revenait à l’espérance par l’amour î II allait donc reprendre la route presque au point d’où il était parti ; seulement, il la recommençait les pieds poudreux, le front bruni, et le cœur déjà couvert de cicatrices.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans amener aucun changement notable dans la situation d’Antoine ; seulement, il sembla rentrer de plus en plus dans cette obscurité d’où il était sorti un moment.
Il y a, dans toutes les destinées, un certain espace de temps accordé pour la réussite, passé lequel la situation que vous avez atteinte, quelle qu’elle soit, semble devoir être irrévocable. Larry avait malheureusement passé cette époque d’essai progressif. Ce n’était plus un débutant, et pourtant c’était encore un avocat ignoré et qui, probablement, devait le rester toujours. On était désormais accoutumé à unir son nom à l’idée de son obscurité. Il avait pris son rang dans l’opinion publique, et ce n’était plus que lentement et après longues années qu’il pouvait espérer de monter quelques degrés dans cette hiérarchie des réputations, établie par le caprice.
Pour le vulgaire, qui ne savait pas tous les obstacles inaperçus qui l’avaient arrêté, il y avait, en réalité, quel-
que chose de suspect dans cet insuccès d’un jeune homme habile, travailleur et éloquent. Il était même difficile, pour celui qui connaissait la vie d’Antoine, de concevoir que les grains de sable, jetés sur sa route par le hasard, eussent pu le laisser si loin de ses concurrents; malgré soi, on était pris d’une sorte de soupçon, et l’on cherchait dans un vice caché la justification d’une fatalité si constante.
Cependant, un seul mot pouvait expliquer ce mystère, Antoine était né pauvre ! c’était cette pauvreté qui l’avait privé de moyens de réussite, de soutiens et de prôneurs; c’était elle qui avait exagéré les défauts de sa nature et qui lui avait donné un caractère sans charnières, incapable de se prêter à rien, timide par orgueil et gauche par noblesse. Sans doute, comme nous l’avons déjà dit, l’homme n’était pas complet en lui, car l’homme complet ne se laisse pas dominer par une condition; il se l’assimile, quelle qu’elle soit, l’arrange à sa taille et sait même s’en faire un piédestal ; mais, d’un autre côté, il y avait, chez ce jeune homme, les éléments d’une vie plus grande ; il lui avait seulement manqué le hasard d’une naissance meilleure.
Lqrry ne vit se réaliser aucune des espérances de fortune et de réputation qu’il avait formées un instant. Quelques affaires lui vinrent de loin en loin, mais ne le sortirent pas de sa médiocrité. Quoiqu’il continuât à voir M. Pillet, ce que Randel lui avait dit l’engagea à se tenir avec lui sur la réserve. Le vieil avocat s’en aperçut et cessa, de son côté, de faire des avances, attendant l’heure et exploitant, le mieux possible,
d’ici là , l’instruction et le zèle de son jeune confrère. '
Quant à l’amour d’Antoine, il avait éprouvé, depuis quelque temps, bien des traverses et était devenu la cause de bien des ennuis. La veuve Larry né tarda pas à s’apercevoir, en fréquentant la maison de madame Poirson, que son fils y était attiré par Louise, et qu’il l’avait déjà choisie, dans sa pensée, pour partager son sort : cette découverte lui causa une grande colère.
C’est un travers commun, chez les parents âgés, de ne point vouloir le mariage de leurs enfants; mais, chez la mère d’Antoine, cette idée avait encore acquis plus de force, grâce aux circonstances. Depuis vingt ans qu'elle était veuve et qu’elle vivait avec son fils, elle s’était accoutumée à le considérer en quelque sorte comme un mari. Habituée à veiller aux besoins du jeune homme, à arranger sa vie intérieure, elle avait fait de celle-ci sa propriété, et ne comprenait pas qu’une autre pût y acquérir des droits. Comme dans son trivial égoïsme elle n’avait jamais soupçonné que le bonheur qui suffisait à ses désirs pouvait ne pas suffire à Antoine, son projet de mariage lui sembla une sorte d’infidélité et une ingratitude odieuse. Elle ne vit dans la femme destinée à devenir sa fille qu’une usurpatrice qui venait lui ôter le sceptre du ménage. Peut-être aussi, derrière ces motifs vulgaires, en existait-il encore un autre plus mystérieux; peut-être éprouvait-elle, à son insu, et bien au fond du cœur, un peu de cette jalousie qu’éprouvent toutes les mères pour la jeune fille qui va s’unir à leur fils, car les mères se sentent femmes, même près de celui à qui elles ont donné le jour.
Quoi qu’il en soit, la veuve Larry ne connut pas plutôt l’amour d’Antoine, qu’elle s’en plaignit hautement et cessa de voir Louise. Tout le voisinage sut bientôt que madame Poirson et sa filleule cherchaient à lui enlever son fils en l’amenant à une union ridicule.
Ces récriminations, commentées par le commérage, parvinrent aux oreilles des parties intéressées. Elles amenèrent des explications orageuses dans lesquelles Larry eut beaucoup à souffrir, et dont le résultat fut tout opposé à celui que sa mère s’était promis ; car, ainsi forcé de déclarer ses intentions et de faire sortir son amour, plus tôt qu’il ne l’eût voulu, du mystère dont il s’était plu à l’envelopper, il demanda positivement la main de Louise et devint son fiancé.
La veuve Larry jeta les hauts cris; elle refusa de voir sa future belle-fille; mais rien n’ébranla la résolution d’Antoine. 11 avertit tranquillement sa mère qu’il était en son pouvoir de le faire souffrir, non de le faire changer, et garda, après cette déclaration, un silence résigné.
La vieille femme finit par user sa colère contre ce calme muet, et voyant, que le mariage ne se faisait pas encore, elle espéra. -
Tout, en effet, semblait se réunir pour la rassurer. La position des deux jeûnes gens était trop dépendante, trop voisine de la misère pour qu’ils pussent songer à réaliser de suite leur projet, et l’avenir même était si sombre, tant de tonnerres grondaientà l’horizon, qu’ Antoine n’entrevoyait point encore, hélas ! de place sûre où il pût bâtir son humble nid.
Quelque ardent, d’ailleurs, que fût son amour, ce
IllCUE ET PAUVRE.
n’était point une de ces aveugles et égoïstes frénésies qui nous font sacrifier toute prudence à la satisfaction d'un brutal désir. Cet amour était patient comme tout ce qui est fort; sage comme tout ce qui est bon. Il voulait en faire une source de paix, d’aisance, de bonheur pour Louise, non une cause de tourments et de pauvreté.
Quant à la jeune fille, elle attendait aveccalme, parce que ce mariage n’était pour elle qu’un déménagement peu important. Elle avait accepté l’amour de Larry sans répugnance, mais aussi sans empressement et avec plus d’estime que de joie. Rien n’annonçait donc que l’union convenue pût s’accomplir prochainement.
Depuis quelquetemps surtout, les difficultés se multipliaient. Le mal de madame Poirson avait fait d’effrayants progrèset ses revenus étaient devenus insuffisants pour subvenir aux frais qu’entraînent toujours ces longues maladies. Nuit et jour près du lit de sa marraine, Louise employait à des travaux de femme le peu d’instants que lui laissait celle-ci ; mais les ressources diminuaient de plus en plus ; les forces commençaient à manquer à la jeune fille, qui, pâle et maigrie par les veilles, cherchait vainement à retenir un courage fatigoé d’être inutile et prêt à l’abandonner. Antoine avait partagé son dévouement et n’avait rien négligé pour venir à son aide. Tout ce qu’il possédait était passé aux mains de Louise, mais c’était bien peu, et les besoins de la malade renaissaient sans cesse. Il y avait déjà plusieurs jours que la jeune fille avait épuisé ses dernières ressources, et bien qu’elle n’eût pas voulu affliger Antoine, en lui faisant connaître sa gêne (car le malheur commençait à lui donner l’intelligence
du cœur), elle ne put lui cacher une tristesse dont il soupçonna bien vite le motif.
L'impossibilité où il se trouvait de secourir Louise lui causa un des plus horribles désespoirs qu'il eût jamais éprouvés. Après avoir vainement rêvé à tous lés moyens de se procurer de l’argent, il se rappela enfin, heureusement,, qu'il avait quelques livres. C'étaient ces derniers volumes, amis des heures solitaires, que l'on ne se décide à vendre que pour avoir du pain ou pour faire une bonne action. Antoine se hâta de les réunir et de les porter chez un libraire. Le prix qu'il en reçut tenait tout entier dans le creux de sa main, mais c'était de quoi attendre, de quoi espérer!
En regagnant, à pas pressés, le faubourg d’Antrain, son cœur battait d’émotion ; il savourait d’avance la joyeuse surprise de la jeune fille ! Pauvre enfant ! il allait la prendre à l’improviste ! Il allait la trouver sans doute travaillant, le front baissé et le dos tourné au lit de sa marraine pour ne pas lui montrer ses larmes ! Quel bonheur de pouvoir jeter dans son tablier ce peu d’argent; de voir un sourire s’épanouir sous ses pleurs, pour remerciement, un de ces regards qui disent ce que la parole ne peut exprimer !
Tout en agitant, en lui-même, ces douces pensées, il était arrivé à la porte- de madame Poirson : il l’ouvrit, le cœur palpitant d’espérance et de plaisir !... Un cliquetis d’argent, qui parvint tout à coup h son oreille, lui fit avancer la tête... Louise était au fond de la chambre, occupée à rouler plusieurs piles d’écus posées devant elle.
Antoine s'arrêta stupéfait, et, par un mouvement ins-
tinctif, referma la main déjà ouverte dans laquelle il tenait le prix de ses livres. Au bruit qu’il avait fait en ouvrant la porte, la jeune fille s’était détournée ; elle rougit et sourit à la fois.
— Eh bien ! vous n’entrez pas ? dit-elle.
Et, remarquant qu’il regardaitl’argent d’un air presque effrayé, elle reprit gaiement :
— Nous sommes devenus riches depuis ce matin.
— Comment avez-vous pu vous procurer cette somme? demanda Larry.
— Tout cela appartient à ma marraine : c’est un terme de sa pension que madame Boissard a consenti à lui payer d’avance.
— Vous lui avez donc demandé cette faveur ?
Elle baissa les yeux.
— Il le fallait bien, j’étais sans argent depuis plusieurs jours, je ne voulais pas vous le dire, c’eût été vous attrister inutilement; alors j’ai songé à demander une avance sur la pension ; j’ai écrit hier à madame Boissard, et, ce matin même, son fils est venu me compter deux cents francs.
Larry jeta machinalement les yeux sur tout l’argent étalé devant Louise, et, sentant encore dans sa main la faible somme qu’il venait lui apporter si joyeusement, il éprouva une douleur plus cuisante. 11 comprit qu’il avait fait un sacrifice inutile, et que l’offrande dont il s’était promis tant de bonheur paraîtrait ridicule au milieu de cette opulence imprévue. Baissant donc la tête en silence, il alla s’asseoir à la fenêtre.
Louise, qui ne pouvait deviner son cruel désappointe-
ment, ne vit dans sa tristesse qu'un ressentiment puéril contre la famille Boissard. Elle trouva quelque chose de petit à cette rancune qui empêchait le jeune homme de partager sa joie, et, choquée de son silence, dans lequel il lut semblait voir un reproche injuste, elle lui dit avec une vivacité impatiente :
— Trouvez-vous donc que j'aie eu tort d'employer le seul moyen qui nous restât de sortir d’une position intolérable ? A qui pouvais-je m'adresser, si ce n’est à madame Boissard ?
— Vous avez raison, répondit Antoine avec accablement, un autre n'aurait pu vous donner que des secours insuffisants et momentanés, tandis que maintenant vous voilà sans inquiétude pour longtemps; vous avez raison, cela est mieux ainsi. Pardonnez-moi mon premier mouvement; mais on s’accoutume avec peine à ne point suffire à ceux que l'on aime.
La triste douceur avec laquelle Larry avait prononcé ces mots apaisa à l'instant la jeune fille.
— Vous vous affligez bien à tort, Antoine, reprit-elle affectueusement; n’avez-vous pas déjà fait pour nous tout ce qiîi est en votre pouvoir? Puis, cet argent n’est qu'une avance; c’est à ce titre que je l’ai sollicité et que je l'ai reçu. J’ai bien pleuré, allez, et ce n’a pas été sans peine que je me suis décidée à faire cette demande. Du reste, c'est un bonheur que j’aie osé écrire. M. Boissard s’est montré si bon en apportant l’argent! Il a fait à ma marraine mille offres de service ; il a même demandé la permission de revenir pour avoir de ses nouvelles et sa- ^ voir si elle manquait de quelque chose.
Larry ne répondit pas : il ne pouvait s’empêcher de reconnaître que la conduite des Boissard, en cette occasion, était digne d’éloge; il sentait qu’Arthur s’était montré généreux, et cependant, malgré lui, son cœur se refusait à l’admiration.
11 lui en voulait d’avoir secouru Louise; lui qui, le matin encore, eût donné tout son sang pour que ce secours arrivât, il se disait que le droit d’essuyer les larmes de la jeune fdle appartenait à lui seul, et que l’usurper, c’était lui ravir son bien le plus précieux ; il haïssait Arthur pour sa bonté, car quelque chose semblait lui dire que cet homme était, de nature , son ennemi, et que toutes ses actions, mauvaises ou bonnes, lui seraient également funestes.
Il chercha vainement à éloigner ces préventions hostiles dont il avait honte, et, la première fois qu’il rencontra Boissard chez madame Poirson, il éprouva une sorte de frémissement répulsif.
Cependant il maîtrisa assez son impression pour n’en rien montrer. Les deux jeunes gens se parlèrent sans affectation, froidement, et comme des personnes qui veulent rester polies, mais brouillées à jamais.
Louise, qui avait peu d’expérience des mystères de l’âme, pritjpour une réconciliation cette espèce de transaction extérieure, qui rendait précisément toute réconciliation impossible désormais; car chacun des deux jeunes gens avait renoncé aux explications : chacun d’eux, en se rapprochant de l’autre, avait renfermé, dans son propre cœur une rancune qui devait y fermenter et y grandir chaque jour.
Cependant les visites d'Arthur se répétèrent, et il était rare qu’elles ne fussent pas suivies de quelque envoi destiné à la malade, dons de peu d’importance, mais auxquels l’opportunité donnait toujours du prix.
Son instinct de femme avertit Louise qu’elle devait cacher ces présents à Antoine. Elle évita même de parler devant lui des attentions bienveillantes de Boissard, et eut soin de faire connaître indirectement à celui-ci les heures où Larry venait, afin qu’ils ne se rencontrassent point.
Il s’établit ainsi entre elle et Arthur une sorte d’intimité non avouée, un de ces pactes tacites et réciproques, liens invisibles dont on ne se défie pas d’abor^j, mais qui vous enlacent bientôt sans retour. L’heure de Louise était venue. Elle avait enfin devant elle l’homme jeune, riche et joyeux qui devait lui plaire. L’amour sévère d’Antoine lui était apparu comme les rocs foudroyés que l’on admire de loin, mais près desquels on trouverait triste de vivre, tandis que la tendresse d’Arthur lui semblait comparable
ItICUE ET PAUVRE.
à ces vallées fleuries, au fond desquelles on aime à bâtir sa maison blanche parmi les acacias et les tilleuls. Oh ! les belles soirées qu'elle passa avec le jeune homme près de sa fenêtre, entre les gazouillements de son bouvreuil et les parfums de son réséda ! non pas rêveuse et recueillie, mais vive, folâtre, riant de cette joie irréfléchie de l'enfant qui ne se demande pas même d’où lui vient sa joie. Elle, non plus, n’aurait pu le dire, car elle n’avait point cherché le nom du sentiment qui lui faisait désirer la présence d’Arthur. Elle l’aimait, parce qu’il était gai et bon, parce qu’il se baissait à sa taille, parce qu’il savait la distraire de ses ennuis. Avec lui, du moins, on ne portait pas toujours le deuil de la vie, et l’on donnait parfois congé à la prudence.
C’était là ce qu’Antoine n’avait jamais su faire. Sans cesse en défiance devant l’avenir, il communiquait son inquiétude à tout ce qui l'entourait. Ses sentiments les plus tendres étaient empreints d’une mélancolie contagieuse, et son calme ne paraissait pas du calme, mais de la résignation. Comment aurait-il pu réveiller les sympathies de cette enfant, si amoureuse de rire et si contente de la terre ? Pauvre oiseau créé pour chanter dans les blés, pour nicher dans les charmilles, elle avait peur des bois sombres, des hautes montagnes, des grandes mers ; ses ailes n’avaient été faites que pour les ruisseaux des vallées.
Elle aimait la joie, parce qu’elle était née pour la joie, et, comme Arthur lui ressemblait, elle se mit à aimer Arthur. Mais cet amour était si paisible, si pur, si heureux ! comment aurait-elle pu s’en inquiéter ? Ce n’était point là
une de ces passions turbulentes qui entrent dans notre existence à la manière des tempêtes, emportant tout avec elles. Ceci n’était qu’une douce et amusante affection de sœur à frère, un attachement familier dont la reconnaissance était le premier lien.
Louise se laissa donc aller au penchant qui l’entraînait sans y prendre garde, et Boissard lui-même fut longtemps avant de remarquer la tournure que prenait cette liaison.
La première fois qu’il avait vu la filleule de madame Poirson, il avait senti l’attirement qu’éprouve tout homme jeune vers une femme gracieuse et belle, mais cette impression avait été passagère. Plus tard cependant, lorsque la demande de la jeune fille lui fut communiquée, le souvenir de sa beauté avait contribué à la lui faire accueillir favorablement. Il avait voulu apporter lui-même le secours qu’elle sollicitait, afin de contempler sa joie, et, cette seconde visite ayant confirmé sa première impression, il avait demandé la permission de revenir, dans le seul but de revoir la jeune fille. Il revint donc, et, comme, à mesure qu’il connut mieux Louise, il trouva plus de grâces dans sa personne et plus de charmes dans son entretien, ses visites se multiplièrent.
Du reste, il eût été difficile de dire si quelque idée coupable présidait à l’assiduité du jeune homme. Quoiqu’il n’eùt conçu aucun plan de séduction, il y avait peut-être dans son âme une vague espérance ; car il est rare que l’instinct impur ne veille pas en nous, même à notre insu; mais, si ces intentions existaient confusément au fond de son cœur, du moins ne se les était-il pas encore avouées à lui-même.
Sa liaison avec Louise se resserrait de plus en plus sans qu’il s’en aperçût et sans qu’il s’en occupât. Il fallut une absence forcée de quelques jours pour l’avertir de l’empire que l’habitude avait pris sur Louise et sur lui-méme. La douleur de la jeune fille et sa propre tristesse lui apprirent alors enfin quels liens il avait laissés se former.
Cette découverte le troubla. Quoique son éducation de collège et son intimité avec des jeunes gens riches, auxquels le libertinage était trop facile pour ne pas leur être habituel, lui eussent donné des principes peu sévères, il y avait en lui quelque chose d’honnête qui répugnait à une séduction. Déjà, d’ailleurs, il aimait trop Louise pour la sacrifier à un caprice voluptueux, et si une tentation coupable traversa son âme, elle n’y trouva point de sympathie, et il la repoussa presque aussitôt.
Quant à donner une fin légitime à cette liaison, il n’y pouvait songer. Il ne lui restait donc plus d'autre moyen que de délier insensiblement les nœuds imprudents qu’il avait formés, en se montrant plus froid envers la jeune fille et en cessant peu à peu ses visites.
Mais ce projet, que le jeune homme avait conçu dans la Sincérité de son cœur, offrait des difficultés d’exécution qu’il n’avait nullement prévues. En le voyant venir plus rarement, Louise s’inquiéta. Son amour, qu’elle avait à peine senti jusques alors, confondu qu’il était dans son bonheur, commença à prendre une expression remuante . L’absence d’Arthur lui apprit jusqu’à quel point elle avait besoin de sa présence. Elle lui fit des reproches auxquels il répondit froidement, et alors vinrent les larmes.
Boissard ne s’était point attendu aux dangers qu’entraîne le rôle de consolateur ; il fallut céder quelque chose pour ne pas tout perdre. Mais, semblable au possesseur qui a craint l’expropriation, Louise prit soin de constater chaque concession comme un droit imprescriptible. En vain Arthur voulut revenir au projet de la fuir; à chaque tentative, Louise lui opposait une promesse ou une de ces prescriptions qui résultent de l’habitude. Le plus fâcheux, c’est que tous ces débats les forçaient à des explications dangereuses, dans lesquelles ils prenaient de plus en plus connaissance de leur propre faiblesse.
Puis Arthur avait touché, sans y prendre garde, au lion endormi. Attaquée dans son repos, la passion, jusques alors cachée, s’anima subitement, et se montra avec toute sa violence. Les rapports des deux jeunes gens, qui n’étaient point sortis auparavant d’une familiarité paisible, prirent un caractère turbulent. Tout s’enflamma de je ne sais quelle ardeur fatale, tout devint péril. Entretiens du soir en regardant les étoiles, silences enivrants, doux noms murmurés bas, serrements de mains, adieux répétés sur le seuil, longs regards jetés en arrière, joies innocentes d’hier, d’où vous venait votre poison aujourd’hui? Bien longtemps vous aviez été comme une fraîche aurore, et voilà que maintenant tout brûlait àvotre approche. Triste naufrage ! douloureux changement! Hélas! il n’y a de doux sur la terre que l’amour qui s’ignore, comme il n’y a d’heureux que l’enfant qui ne se connaît pas.
Un grave événement changea tout à coup la situation de Louise.
Arthur était parti pour un voyage indispensable, et l’avait laissée plongée dans une profonde tristesse, lorsque la maladie de madame Poirson, dont les progrès avaient été lents, mais continuels, prit subitement un caractère mortel. Il est rare que ces maux, qui minent insensiblement l’existence, ne nous ôtent pas toute prévoyance du terme fatal. On se lasse de regarder mourir si lentement; les craintes s’épuisent dans l’attente, et l’on finit par considérer cette souffrance sans fin du même œil que la santé, et comme un état naturel à celui qui la supporte. D’un autre côté, les préoccupations de son amour naissant avaient tellement absorbé Louise, qu’elle éprouva autant de surprise que d’épouvante en apprenant que sa marraine allait mourir.
Bien que madame Poirson ne lui eût jamais témoigné une tendresse bien sincère, il s'était établi, entre la vieille femme et la jeune fille, quelques-uns de ces puissants liens que noue une vie difficile supportée en commun. D’ailleurs, dans ce moment solennel de l’agonie et à cette heure d’un départ sans retour, quel cœur, même parmi les plus durs, pourrait se défendre d’un douloureux frémissement? Ce peu qu’avait de bon l’être qui meurt, comment ne pas le regretter quand on va le perdre à jamais? Et n’a-t-il pas vécu près de nous? n’emporte-t-il pas avec lui, dans la tombe, quelques lambeaux de nos souvenirs, quelque chose de nousmêmes? Cette vieille femme qui, dans quelques heures, ne devait plus être qu’un cadavre, c’était le dernier anneau qui liait le passé de Louise à son présent ! l’esquif sur lequel elle avait vogué jusques alors dans la vie
RICHE ET l'AUVRE.
allait disparaître; et que lui restait-il au milieu des vagues du monde? un fragile amour qu’elle avait saisi de ses mains inexpérimentées comme dans la prévision du naufrage, et qui pouvait la perdre aussi bien que la sauver !
L'absence d’Arthur avait, en outre, préparé la jeune tille aux impressions douloureuses. Son cœur était si plein, qu’il fallait peu de chose pour le faire déborder. La vue de sa marraine mourante amena donc chez elle une explosion de désespoir qui, en toute autre circonstance, eût été moins violente. La douleur secrète dont elle avait retenu l’expression depuis quelques jours sembla vouloir profiter de l’occasion pour se satisfaire. Une fois qu’elle eut commencé à pleurer, ses pleurs allèrent toujours croissant, comme si à chaque instant un nouveau souvenir fût venu les redoubler. Son cœur avait besoin de se vider de toutes les larmes qui l’oppressaient; ce fut comme une digue ouverte à un torrent longtemps retenu.
Ces excès d’affliction amenèrent des évanouissements, puis une sorte de transport fiévreux dont Antoine fut effrayé.
Randel, qui était accouru, l’avertit qu’il fallait à tout prix emmener la jeune fille loin d’un spectacle qui exaltait son désespoir. Malheureusement il n’y avait point à choisir sur la retraite à lui offrir. Larry pensa sur-lechamp à l’emmener chez sa mère, persuadé que, quelles que fussent les préventions de celle-ci contre Louise, elle ne lui refuserait pas un asile dans un pareil moment.
Il craignait seulement que la jeune fille ne se refusât à
l’accompagner ; mais elle venait de tomber dans un de ces abattements qui suivaient chacune de ses crises ; à la grande surprise du jeune homme, elle ne fit donc aucune résistance, parut même comprendre à peine ce qu’on lui demandait et se laissa machinalement conduire.
Quand Louise et son conducteur arrivèrent chez ia veuve Larry, celle-ci était sortie. Antoine se réjouit de cette circonstance qui le délivrait des embarras d’une introduction.
Il fit entrer la jeune fille dans la chambre de sa mère, l’engagea à se reposer et se retira. Il savait que, dans le premier instant, les consolations aiguisent la douleur au lieu de l’émousser, et que celle-ci a besoin de la solitude pour s’endormir. Il revint donc dans la boutique, et s’assit près de la devanture fermée.
Il faisait déjà nuit ; la pluie tombait au dehors, et les sanglots de Louise arrivaient par instants à son oreille, au milieu du silence et de l’obscurité. Antoine fut saisi d’un découragement profond. Las de la tension continuelle dans laquelle ses facultés avaient été entretenues depuis quelques jours, écrasé par l’inquiétude et les embarras du présent, sentant sa tête se perdre chaque fois qu’il voulait jeter un regard sur l’avenir, il s’aban-
donna lui-même, et se laissa aller à un abattement sans espoir. Il ne se doutait pas que, dans quelques instants, il allait encore avoir besoin de toute son énergie.
Depuis deux jours qu’Antoine n'était pas rentré chez lui, la veuve Larry n’avait cessé de maudire madame Poirson et sa filleule, qui le retenaient ainsi, sans égard pour sa santé. Comme toutes les mères dont la tendresse s’est tournée uniquement vers les attentions matérielles, elle attachait une immense importance à ce que rien ne dérangeât les habitudes du jeune homme, et ne concevait pas qu’il pût vivre sans certains soins qu’il avait moins besoin de recevoir qu’elle de les lui donner. La longue absence de son fils excita doncenelle une véritable colère contrplesPoirson. Enfin, après avoir éloigné et rapproché vingt fois du foyer le dîner qu’elle avait préparé, après être allée vingt fois de la porte à la fenêtre, inquiète et encore plus irritée, elle se décida à sortir elle-même pour chercher Larry,
On lui apprit, à son arrivée chez madame Poirson, que celle-ci venait d’expirer et qu’Antoine était parti.
Elle fut donc obligée, malgré la nuit qui était noire et la pluie qui tombait à flots, de revenir sur ses pas, furieuse de sa course inutile, du mauvais temps et de l’incertitude dans laquelle la laissait son fils.
Près de sa porte, elle rencontra une voisine qui la couvrit de son parapluie.
1 — Venez-vous de chercher M. Antoine ? lui demanda celle-ci avec un sourire ironique; il est rentré peu d’instants après votre départ.
— Ah ! c’est bien heureux ! Le malheureux me fera at-
traper une maladie, à courir ainsi après lui, à mon âge !...
— II n’est pas venu seul, reprit la voisine.
— Comment ?
— II avait avec lui une jeune fille.
— Une jeune fille ?
— La filleule de madame Poirson. Elle paraissait bien désolée, la pauvre enfant ; il paraît que sa marraine est morte. J’espère, madame Larry, que maintenant vous ne nierez plus le mariage de M. Antoine avec Louise, puisque vous la prenez chez vous !...
— C est ce que nous verrons, répondit brusquement la veuve.
Et, quittant la voisine, elle entra précipitamment chez elle.
Ce qu’elle venait d’apprendre avait porté son irritation au plus haut degré. L’idée de trouver Louise établie * dans sa maison, sans sa permission, sans même qu’on l’en eût avertie, la mettait hors d’elle-même. Elle poussa violemment la porte de la boutique ; Antoine se leva en tressaillant.
— Dans quel état vous voilà, ma inère ■ dit-il en apercevant les vêtements mouillés de la vieille femme ; que faisiez- vous dehors par un temps pareil ?
— Une grande sottise, eA vérité ; je vous cherchais. Qu’êtes-vous devenu depuis deux jours ?
— Vous savez que je n’ai point quitté madame Poirson, qui était mourante.
— Elle est morte. Dieu merci !
— Au nom du ciel ! plus bas, Louise peut nous entendre.
IlICllE ET PAL' VUE. 1 5 '■)
— Ah ! elle est donc ici ! s’écria la veuve, qui, en voyant Antoine seul, avait cru un instant qu’on l’avait trompée.
— Elle est là, répondit le jeune homme à voix basse et , en montrant l’arrière-boutique.
— Je voudrais bien savoir qui lui a permis de s’emparer ainsi de ma maison ?
— C’est moi qui l’ai conduite ici, ma mère.
— Et qui vous l’a permis- à vous-même ?
— Je n’avais pas même supposé que vous pussiez me faire cette question. Où vouliez-vous que cette jeune fille trouvât un asile ?
— Que m’importe à moi ? Suis-je obligée de recueillir tous les gens qui n’ont ni feu ni lieu ? Ne pouvait-elle rester chez elle ?
— Y pensez-vous, ma mère ? Vous eussiez voulu qu’elle vît coudre dans son suaire et clouer dans son cercueil celle qui l’avait élevée comme une fille?
— Pourquoi non, s’il vous plaît ? J’ai bien enseveli votre père, moi, et jeté de l’eau bénite sur sa bière ! Elle est donc bien grande dame, pour ne pouvoir regarder en face le malheur que Dieu lui envoie !
— Toutes les âmes ne se ressemblent pas, et si Louise sent plus vivement qu’une autre ses souffrances, il ne faut point lui en faire un crime.
— Et vous croyez que je suis dupe de ces comédies ? Je sais ce que l’on cherche en s’établissant ainsi chez moi, cela crève les yeux à tout le monde ; les voisines elles-mêmes répètent que vous allez vous marier, puisque je prends votre future dans ma maison.
— Qu’importent ces bruits, ma mère ? Quand cela se-
Ne pouvez-vous donc vivre heureuse entre votre fils et une fille d’adoption ?
— Non, j’aime mieux vivre seule et libre. Je ne suis pas encore tombée en enfance, voyez-vous, et je ne veux pas me mettre sous la tutelle d’une intrigante.
— Ma mère, ce que vous dites là est insensé.
— Soit; mais vous choisirez entre cette fille et moi.
— C’est vous qui m’aurez forcé à ce choix, dit Antoine exaspéré; vous serez responsable des suites.
— Ainsi vous vous marierez ?
— Je me marierai.
— Alors, emmenez votre femme, s’écria la veuve, emmencz-la sur-le-champ; je neveux pas coucher sous le môme toit qu’elle.
Antoine recula stupéfait.
— Ma mère, dit-il d’une voix tremblante, sûrement vous n’y pensez pas ; vous chassez Louise?
— Je veux être maîtresse chez moi; qu’elle retourne d’où elle vient.
— Cela n’est pas possible.
— Cela sera pourtant, et je vais le lui déclarer à l’instant même.
En parlant ainsi, la veuve Larry s’avança vers l’arrièreboutique; Antoine lui saisit rudement le bras.
— Vous n’irez pas, dit-il, cela serait infâme; vous n’irez pas, je vous le défends.
Elle allait répondre; mais elle n’en eut pas le temps: la porte s’ouvrit d’elle-même, et Louise parut, les cheveux tombants, les vêtements en désordre et le visage couvert de larmes.
A son agitation, Antoine comprit sur-le-champ qu'elle avait tout entendu ; il fit un pas vers ejle, lui prit les mains avec une tendresse passionnée et la rapprocha de son cœur. ,
— Au nom de Dieu ! ne pleurez pas, Louise, lui dit-il près de pleurer lui-même.
— Emmenez-moi, emmenez- moi, je veux m'en aller, répondit la jeune fille au milieu de ses sanglots.
Antoine se tourna vers sa mère.
Serez- vous donc sans pitié? Vous voyez le mal que vous lui avez fait; n’aurez-vous pas un mot de bonté pour la rassurer ?
Mais la vieille femme, loin d'être touchée, avait senti sa colère redoubler à la vue des témoignages d'affection que son fils donnait à Louise.
— Qu'elle s’en aille, reprit-elle ; il faut qu’elle ou moi nous sortions d'ici.
31a mère, oh ! je vous en supplie, par pitié, dites qu'elle reste.
— Non.
— Rien que quelques jours.
— Non, non.
— Jusqu'à demain seulement.
— Non, mille fois non !
— Je veux m’en aller, je veux m’en aller, répétait Louise suffoquée par les larmes.
Et elle cherchait la porte à tâtons.
Ma mère, s écria Antoine, ma mère, ne me poussez pas à bout, ne renvoyez pas cette jeune fille, ne la jetez pas dans la rue au milieu de la nuit ! Ma mère, di-
tes-lui qu’elle reste. Un mot... un seul mot... Vous ne voulez pas! vous la chassez?... Eh bien ! moi, je veux qu’elle demeure, et elle demeurera. Vous n’avez point écouté mes prières; je ne prierai plus! Je veux qu’elle reste, et j’en ai le droit, entendez-vous ! Dieu vous pardonne de m’avoir amené à cette extrémité. Vous n’étes pas chez vous, ma mère.
— Je ne suis pas chez moi ! dit la vieille femme stupéfaite.
— Non : la moitié de tout ce qui est ici appartenait à mon père, et par conséquent m’appartient maintenant. Prenez votre portion, et lâissez-moi la mienne ! Entendezvous, je demande mes comptes ce soir, à l’heure même. Je veux ma part d’héritage pour abriter une nuit cette enfant en pleurs que vous repoussez cruellement. Voyons, il y a deux chambres ici, l’une est à moi ; deux lits, l’un est à moi ; deux foyers, l’un est à moi, et je donne le tout à cette jeune fille.
Et, allant chercher Louise, qu’il reconduit au milieu de la chambre :
— Venez, ne baissez pas les yeux, ne pleurez pas ; maintenant vous êtes chez vous.
Antoine était si pâle de colère et si beau de volonté, que sa mère fut troublée ; cependant sa rancune l'emporta sur son émotion.
— Ceci est trop fort, dit-elle : vous osez réclamer votre part d’héritage dans cette maison ; mais, malheureux ! qui vous y a nourri depuis vingt-cinq ans ? Cette vieille femme, que vous voulez chasser de chez elle, n’a-t-elle pas usé ses membres pour vous, jeune et savant, qui
n'étiez point capable de gagner de quoi vivre ? Vous voulez votre part ici ? Rendez-moi donc alors le pain que vous m’avez retiré de la bouche depuis que vous êtes né. Ingrat ! quand ai-je refusé de m’imposer pour vous les plus dures privations ? Grâce à moi, que vous a-t-il manqué ?
— Du bonheur, ma mère, du bonheur. Ah ! oui, vous m’avez élevé et nourri, vous avez fait de moi un animal domestique, qui avait sa niche et sa pâture de chaque • jour ; mais vous avez meurtri mon cœur de mille plaies ; mais, à force de me faire payer vos bienfaits par des reproches, et vos soins par des persécutions, vous m’avez rendu vos soins et vos bienfaits odieux ! Ma mère, cela fait peur à dire, j’ai souvent désiré être bâtard. Jamais vous n’avez su me comprendre, vous avez toujours froissé tous mes amours. Une fois, une seule fois dans ma vie, je vous ai fait une prière dont dépendait mon avenir, et vous m’avez durement refusé. Tout à l’heure encore, quand j’ai réclamé de vous, à mains jointes, un peu d’abri pour cette enfant qui n’a que moi et que j’aime, vous avez dit: Non, toujours non! Quel bien m’avez-voüs donc fait ? Que m’avez-vous donné? la vie ! Ah ! maudit soit le jour où je suis né !
Larry était tout égaré ; il cacha un instant son visage dans ses deux mains en faisant entendre de sourds gémissements; puis, relevant tout à coup la tête :
— Mais je suis fou de dire tout cela ; à quoi bon ? Demain, ma mère, je vous délivrerai d’un spectacle qui vous blesse : Louise et moi nous sortirons d’ici pour n’y plus rentrer.
ISICHE ET PAUVRE.
— Soit, dit la vieille femme ; la maison de votre mère ne sera pas du moins déshonorée par la présence de votre maîtresse.
A ce mot cruel, deux cris partirent en même temps, l’un de douleur poussé par Louise, l’autre de colère par Antoine. Il courut à sa mère, les dents serrées :
— Vous avez menti, ma mère ; rétractez cette calomnie.
— Je ne rétracterai rien.
Larry sentit comme une bouffée de feu qui lui montait au cerveau : ses poings se fermèrent par un mouvement involontaire... II se jeta en arrière, épouvanté.
— Allez-vous-en, ma mère, balbutia-t-il, au nom de Dieu ! allez-vous-en !
— Je m’en vais; mais rappelle-toi ce que je t’ai dit en partant: Larry, tu seras malheureux, car tu es un mauvais fils.
En prononçant ces mots, la vieille femme ouvrit brusquement la porte et entra dans l’arrière-boutique.
Antoine fut quelques instants immobile, les yeux fixes et hagards. Enfin il parut reprendre ses sens; il passa la main sur son front humide, et regarda autour de lui pour chercher Louise : la jeune fille était évanouie.
Louise fut prisera l’instant même, d’une fièvre qui força de la mettre au lit. Soit que la vue de ce mal dont elle était la cause eût adouci la veuve Larrv, soit que les menaces de son fils l’eussent effrayée, soit enfin que, redevenue de sang-froid, elle fût honteuse de sa dureté, toujours est-il qu’elle proposa elle-même de garder la jeune fille et de lui donner des soins.
Antoine fut forcé d’accepter. Dans le moment de la colère, il avait pu parler de quitter la demeure de sa mère avec Louise; mais la réflexion n’avait point tardé à lui démontrer tous les dangers d’une pareille séparation.
Cependant celle-ci se rétablit peu à peu; à mesure que sa convalescence avançait, l’hostilité de la mère d’Antoine semblait renaître. Elle voyait avec dépit que les circonstance? mêmes avaient amené les choses au point qu’elle redoutait. Louise était établie chez elle, et tout lui faisait craindre que ce ne fût d’une manière définitive. Elle eût bien voulu revenir à son refus de lui donner
IllCHE ET PAUVRE. 167
asile, mais elle craignait de renouveler la terrible scène qui avait eu lieu peu auparavant, et de pousser son fils à un parti extrême.
Il fallait donc qu elle se contentât d’exprimer son mécontentement par de rudes allusions ou des reproches indirects : elle ne perdait aucune occasion de le faire. Ainsi exposée sans cesse à des attaques cachées, Louise vivait dans un perpétuel frissonnement et dans l’attente continuelle du trait qui devait la blesser. Cette situation, plus intotérable chaque jour, lui fit prendre en véritable haine celle qui lui infligeait d’aussi cruelles humiliations.
Quant à Larry, bien qu’aucune des sourdes persécutions de sa mère ne lui échappât, il gardait le silence. Rendu patient à force d’amour, il avait compris que ces jours d’épreuve ne pouvaient être abrégés que par la persévérance, et que, pour atteindre le but le plus tôt possible, il fallait se défendre de tout découragement.
En vain sentait-il, par instants, le besoin de se laisser aller à sa douleur; repoussant ces faiblesses dangereuses, il se condamnait au courage et se résignait à l’espoir. Il reprit donc la poursuite de quelques affaires dont il avait été détourné par les soins donnés à madame Poirson, et déploya une activité inusitée. Dieu seul eût pu dire ce qu’il lui fallait de volonté pour isoler ainsi son esprit de ses sentiments les plus intimes.
Aussi, combien de fois de cuisantes réminiscences vinrent-elles le distraire ! Combien de fois, en voyant passer devant son souvenir l’image de Louise qui pleurait loin de lui, repoussa-t-il ses livres, tout éperdu, se levant à moitié pour courir vers elle ! Mais ces pleurs, il ne pou-
vait les essuyer maintenant ! Il n’avait espoir d’en tarir la source qu’en se livrant au travail sans distraction et sans impatience. A cette pensée, il se rasseyait, il cachait sa tête dans ses mains pour ne rien voir que le Code ouvert sous ses yeux, il rappelait à lui sa volonté, passait un frein de fer à son esprit distrait et le forçait à marcher dans l’aride voie qu’il lui avait tracée.
C’était surtout chez sa mère qu’il avait besoin de toute sa fermeté. Il eût voulu encourager Louise par ses regards, et il n’osait la regarder, de peur de voir ses yeux rouges de larmes ; il eût voulu lui faire entendre des paroles de consolation, et il n’osait lui parler, de peur qu’un sanglot ne fit fléchir toute sa résolution. D’ailleurs, qu’aurait-il pu lui dire? lui-même il nourrissait son espérance plutôt par devoir que par conviction. Et comment répéter à cette enfant désolée que le durasile dont on lui faisait l’aumône était le seul que son amant pût lui offrir de longtemps, et qu’elle devait remettre le repos et le bonheur à plus tard? D’ailleurs, à quoi bon s’arrêter sur ces pensées et détendre dans les pleurs deux âmes qui avaient besoin de toutes leurs forces? C’était alors l’heure du combat, et non celle des larmes; les larmes devaient êtrè réservées pour des jours plus heureux !
C’est ainsi qu’Antoine se parlait à lui-même, aux heures d’énergie, cherchant à ne point quitter des yeux quelques espérances vagues et lointaines. Mais la raison, cette froide logicienne, venait sans cesse jeter, à travers ses laborieuses illusions, quelque calcul glacé qui les brisait comme du verre, et alors tout son courage l’abandonnait.
BiyLliitHj by GlïOglé
BICHE ET I’AUVRE. 1C9
Il sentait bien qu'à moins d’un événement imprévu, rien ne pouvait changer à son avantage qu’avec les années, et il s’épouvantait d’une si longue attente pour un résultat si incertain. Heureusement que, parmi les dons reçus de Dieu, il en est un qui seul peut tenir lieu de tous les autres ; c’est la faculté d ' oublier la raison. Quelle existence, en effet, serait supportable, resserrée dans les bornes de la logique et déshéritée des imprudences et des chimères du sentiment ? N’est-ce pas la croyance à l’impossible qui fait supporter l’actuel par considération pour l’avenir?
Mais si Antoine pouvait se déguiser à lui-même l’état véritable des choses, et refuser de voir ce que la réalité avait de trop menaçant, il ne pouvait échapper de même au dur avertissement des faits qui lui rappelaient, à chaque instant, sa dépendance, ni au spectacle poignant des besoins de Louise.
Le seul sentiment commun à tous les hommes qui aiment est peut-être le désir de parer la femme choisie, car la générosité est le point de contact de tous les amours. L’amant vulgaire et le véritable amant sentent également ce besoin de donner un signe extérieur de leurtendresse etderendre plus belle cellequi lesarendus plus heureux. L’impossibilité de remplir ce désir ne fut pas un des moindres chagrins d’Antoine. Lorsque ses yeux tombaient sur les vêtements flétris de Louise, dont une industrie économe semblait disputer chaque lamheau h la misère, il sentait des larmes gonfler ses paupières, et il était obligé de sortir. Alors il prenait en pitié son aveugle persévérance, et, poussé à bout par la dou-
170 RICHE El PAUVRE.
leur, il ne demandait que l’occasion d’échapper à cet horrible état, quoi qu’il dût lui en coûter.
Il avait, autrefois, discuté dans son âme la cause du bien et du mal, et, après de longs combats, il s’était décidé pour le bien ; mais maintenant, il ne soulevait même plus cette importante question, il ne cherchait plus à la résoudre. Las et dégoûté de tout, il s’était assis sur la route, attendant avec impatience et laissant au hasard régler quel char devait le prendre au passage. La seule chose qu’il voulût, c’était arriver au but et y arriver de suite. Quant au moyen, peu lui importait : du moins il le croyait ainsi.
Un dimanche, après avoir cherché dans la campagne un peu de solitude et avoir été chassé de partout par les promeneurs, Larry revint sombre et fatigué. La vue de la foule avait agi sur lui comme d’habitude. Cette joie, ces habits de fête, ce bruit avaient accru sa tristesse mécontente, et lui avaient fait comparer, avec plus d'amertume, sa situation à celle de tous»
En entrant dans la boutique de sa mère, dont les volets à moitié fermés, ne laissaient pénétrer qu’un jour douteux, il s’assit sur le banc du comptoir, et y demeura dans l’attitude du plus profond abattement. Lorsqu’il releva la tête, ses regards rencontrèrent la porte entrebâillée. 11 aperçut, dans l’arrière-boutique, Louise, occupée à coudre près de la fenêtre. C’était une chose propre à l’étonner que de voir la jeune fille travailler un pareil jour, car, en province, et dans la classe de Louise, le repos du dimanche est en général rigoureusement observé. Antoine pensa qu’elle préparait quelque parure,
RICHE ET PAl’VRE.
et que son innocente coquetterie avait, pour une fois, fait violence à sa dévotion.
Curieux de s’en assurer, il se leva doucement et s’approcha de la porte entr’ouverte. Il put alors distinguer clairement le travail de la jeune fille. Elle détachait maille par maille, et très-attentivement, le haut d’un vieux bas dont elle essayait de se faire des demi-gants. L’empressement contraint avec lequel elle terminait ce travail aurait suffisamment indiqué qu’un pressant besoin l’y poussait, quand même ses mains gercées par les engelures, et qu’elle réchauffait par instants de son haleine, ne l’eussent suffisamment prouvé.
Antoine resta longtemps à la même place, contemplant le tableau qu’il avait sous les yeux. Ce détail de la vie vulgaire, qui peignait si éloquemment les privations de Louise, ce travail sans charmes et imposé par la nécessité, un jour de repos, cette jeune fille défaisant un vieux bas au fond d’une arrière-boutique humide et obscure, tout cela le saisit à la fois et le pénétra d’une inexprimable douleur. C’est rarement l’importance d’un fait, mais presque toujours les dispositions de notre esprit qui décident de l’impression produite. En toute autre occasion, Antoine eût peut-être remarqué à peine ce qui le frappa alors si cruellement; mais la vue de la foule endimanchée qui l’avait poursuivi tout le jour l’avait préparé à subir plus vivement ce contraste.
Une fois ébranlée ainsi, son imagination s’exalta : il pensa à toutes les souffrances secrètes qui devaient tourmenter Louise, il se rappela mille Circonstances qui lui étaient échappées, mille mouvements dont il devinait en-
li I C 11 E ET PAUVRE.
fin la cause. Jamais il n’avait compris aussi clairement sa pauvreté. En effet, les grandes privations éveillent d’ordinaire chez nous un sentiment moins cuisant que les petites : on les prévoit, on s’y résout, on met une sorte de courageuse fierté à les supporter; mais les privations de détail ont quelque chose d’intolérable : le peu de valeur même de l’objet qui nous manque nous avertit plus durement de l’excès de notre indigence.
Antoine ressentit donc plus d’humiliation et de douleur qu’il n’en avait jamais éprouvé. L’aspect de cette enfant travaillant seule et triste, pendant que tous se livraient au plaisir, le navra. Il ne put supporter l’idée de son impuissance, tandis que les autres réussissaient à devenir des appuis utiles pour les femmes qu’ils avaient choisies. Ses dernières hésitations disparurent. Pris d’une sorte d’audace désespérée, il résolut de tout faire pour changer sa situation et sortit sur-le-champ dans l’intention d’exécuter un projet dont il avait jusqu’alors repoussé la pensée.
Depuis l’affaire des Rosiers et sa conversation avec Randel, Antoine, comme nous l’avons déjà dit, s’était tenu dans une réserve soupçonneuse vis-à-vis de maître Pillet, et l’avait visité moins souvent. Celui-ci, qui suivait • son plan, n’avait rien fait pour resserrer des relations qui semblaient plus près de se rompre chaque jour. Feignant de ne point remarquer le refroidissement de Larry, il avait seulement cessé de lui procurer des affaires, et, sûr que la nécessité le ramènerait tôt ou tard, il s’était résigné à attendre. Bien des fois déjà Antoine avait songé à lui dévoiler sa position difficile ; mais, outre l’embarras
d'un aveu, il avait toujours été retenu par une certaine défiance. 11 n’avait point oublié ce que Georges lui avait dit de maître Pillet, et, malgré son incrédulité apparente, il craignait de se faire l’obligé du vieil avocat.
Il fallait que l’impatience de sa position devînt assez forte pour détruire toutes ses répugnances.
Décidé h tout pour échapper à une gêne qu’il ne pouvait supporter plus longtemps, mais craignant que ses scrupules ne lui revinssent, Antoine ne voulut pas remettre à plus tard sa démarche auprès de M. Pillet. II profita du mouvement de répulsion presque fiévreux que lui avait inspiré la vue de Louise, et se rendit sur-le-champ chez son voisin.
Celui-ci reconnut dès le premier coup d’œil, aux traits altérés d’Antoine, qu’il venait lui faire une demande. Il lança au jeune homme un sourire vainqueur, et l’engagea à s’asseoir.
Mais, dès qu’il se trouva en présence de M. Pillet, Larry sentit s’évanouir tout son courage : il chercha vainement des mots pour expliquer le but de sa visite. L’avocat, qui eut pitié de son embarras, vint à son secours.
— Je vous vois peu depuis quelque temps, monsieur Larry, dit-il d’un ton bienveillant : êtes-vous plus occupé qu’autrefois ?
— Moins que jamais. Monsieur. Toutes mes journées se passent dans l’oisiveté et l’attente.
— J’avais cru que votre clientèle commençait à se former.
— Je l’avais cru aussi; mais, depuis quatre mois, tout se retire de moi.
— Depuis l’affaire des Rosiers'? Je vous en avais averti.
— Il est vrai. Monsieur; mais j’avais besoin de cette leçon. Maintenant je sais qu’un avocat qui débute n’a point droit de faire son devoir; je tâcherai de ne plus l’oublier.
— Vous vous êtes fait une idée trop poétique de notre profession, mon jeune ami. Un avocat, voyez-vous, n’est, en définitive, qu’un apothicaire honnête qui tient boutique de drogues légales : bonnes ou mauvaises, il faut qu’il en vive, et pour cela, il faut les vendre et non les donner. La générosité est une vertu trop dispendieuse pour les petites fortunes : c’est la prodigalité des bons cœurs. Puis, après tout, chacun vit de sa profession : pourquoi l’avocat ne vivrait-il point de la sienne? Son temps est sa marchandise ; il ne peut en faire largesse, et il devrait graver sur la porte de son cabinet, comme Scaliger : Tempjus mcurn est ager meus, — mon temps est mon champ . .
— C’est quelquefois un champ bien stérile, observa Larry en secouant la tête.
— Au début de la carrière, mais non à son déclin, car voilà le mauvais côté de notre profession : quand on est jeune, bien portant, plein de zèle, le travail vous manque ; . et plus tard, quand vous êtes devenu vieux et faible, il vous accable.
— Preuve éclatante de la bonne distribution du travail dans notre société.
— Sans doute, sans doute ; mais on peut remédier à ces inconvénients. Le jeune et le vieux peuvent s’associer : l’un apporte son expérience et ses clients, l’autre
son activité. Il y a beaucoup de villes où l’on fait de ces ligues.
— Ah! je voudrais y être, soupira Antoine.
Le vieil avocat lui lança un regard perçant.
— Cela me conviendrait aussi merveilleusement, et j’y ai souvent pensé. Mais, pour faire un tel arrangement, il faut bien s’entendre sur les attributions et les bénéfices de chacun.
— Je serais fort accommodant relativement à ces deux articles, répondit Larry, qui entrait parfaitement dans l’idée de maître Pillet et comprenait ses propositions indirectes.
— Je sais qu’il est facile de s’accorder avec vous; mais l’ensemble des affaires a besoin d’être dirigé par une seule tête. Celui qui a par devers lui l’expérience doit conduire tout, préparer et incidenter les procédures, décider en dernier ressort ce qui doit être essayé ou non. Le plus jeune, lui, a la partie active et brillante, la plaidoirie... C’est du moins ainsi que j’ai vu ces sortes de ligues organisées ailleurs, et ces dispositions m’ont paru fort sages.
— Peut-être, dit Antoine avec embarras; cependant, Monsieur, dans ce cas, le plus jeune associé abdique son libre arbitre : il n’est plus qu’wn moyen entre les mains du plus vieux.
— Et quel inconvénient y voyez-vous, si le plus vieux s’en sert dans l’intérêt bien entendu de l’association?
— Mais il peut, dans certains cas, violenter ainsi la conscience de son confrère.
— Ah! s’écria M. Pillet, en riant, vous voilà revenu aux Mille et une Nuits de la morale. Voulez-vous être
homme de loi ou homme de conscience ? il faut çhoisir. Libre à vous de préférer le noble à rutile ; mais alors tâchez de vivre de vos rentes, car les scrupules n’ont jamais fait la fortune de personne. Vous le disiez vous-même tout à l’heure, un avocat pauvre n’a pas le droit de faire son devoir, ou plutôt, il ne doit faire que son devoir d’avocat, qui est de plaider envers et contre tous.
— C’est vrai, c’est vrai, murmura Antoine avec accablement.
— D’ailleurs, cher monsieur Larry, pourquoi vouloir être plus honnête homme que tout le monde? Je comprends ces générosités de jeunesse ; mais, avant toute obligation, nous en avons une rigoureuse, c’est de veiller sur le sort des êtres que nous aimons. Nous pouvons sacrifier notre aisance à une idée ; mais avons-nous le droit de sacrifier la leur? Qu’est-ce que le devoir, d’ailleurs? un mot dont le sens varie selon les hommes, selon les temps, selon l’heure, selon la digestion. Le premier devoir, le plus clair, le seul incontestable, c’est de faire le bonheur de ceux qui nous sont confiés.
— Vous avez raison, Monsieur.
— Ainsi, vous voyez que le plan d’association dont je vous parle est aussi raisonnable qu’avantageux ; seulement il faut qu’on le cimente de manière à ce qu’il soit durable, car, une fois connu et en rapport avec les clients, le jeune avocat pourrait laisser là son associé.
— Y pensez-vous, Monsieur? mais ce serait un vol !
— Nullement, on pourrait fort bien colorer une semblable action... en parlant par exemple, d’un cas de conscience qui aurait forcé à rompre...
RICUii EX PAUVRE.
— Alors l'opinion publique ferait justice.
— Cette justice-là est encore plus mauvaise que l’autre : vous devez en savoir quelque chose.
— Que faire donc ?
— Une chose fort simple : signer un acte de société qui laisse la gérance au vieil avocat, et que son co-intéressé ne puisse rompre sans de forts dommages-intérêts.
Antoine fit un mouvement. Jusqu’alors il avait seulement entrevu le projet de maître Pillet. 11 avait bien compris vaguement que celui-ci voulait le placer dans sa dépendance et l’acquérir comme une chose ; mais il n’avait point voulu trop creuser les intentions du vieil avocat, craignant d’y voir des obstacles d’honneur qui l’eussent empêché d’accepter ses offres. Le désir de se faire une meilleure situation était si vif en lui, qu’il avait peur de ses propres délicatesses, et que, pendant toute cette conversation, il avait évité de les interroger; mais la dernière condition était trop claire pour qu’il ne reculât pas devant son acceptation. S’associer ainsi à un homme d’une moralité douteuse, avec l'obligation de se soumettre à sa direction, et en renonçant à la faculté de rompre le traité, c’eût été plus que de la faiblesse, c’eût été de l’improbité ou de la folie.
Tout ce qu’il y avait d’honnête dans le coeur d’Antoine se révolta à cette idée, il eut honte de penser qu’il avait donné le droit de lui faire une telle proposition. Sa délicatesse et son orgueil se réveillèrent en même temps, et se levant il dit avec beaucoup de vivacité:
— Ce que vous proposez. Monsieur, n’est plus une association honorable, c’est une exploitation dans laquelle