‹ Riche et pauvreChapitre 4 sur 8 · TT · texte numérisé non relu

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le plus jeune ferait l’abandon de son honneur et servirait, comme une machine aveugle, les desseins de l’autre, sans pouvoir reculer, même devant l’infamie. Je n’accepterai jamais de pareilles conditions.

— Quelqu’un vous les a donc faites ? demanda maître Pillet ; je croyais seulement parler de ce que j’avais vu ailleurs.

Antoine le regarda avec étonnement ; mais, voyant l’impassibilité du vieillard, il rougit de tant d’effronterie.

— Pardon, Monsieur, dit-il, en baissant les yeux, je me retire..

Et il gagna la porte.

— Je serai charmé de savoir que vous ayez formé une

ligue avantageuse, dit maître Pillet d’un ton railleur. T

Larry salua et sortit.

— Va donc, maître sot, grommela le vieillard en refermant la porte avec colère ; j’ai perdu un an avec toi, croyant que la misère aurait fini par t’assouplir; mais tout est fini entre nous ; garde ta vertu et ta faim ; lors même que tu voudrais me revenir plus tard, il ne sera plus temps, cette porte sera fermée pour toi sans retour.

Mais Antoine n’avait nulle idée de revenir. 11 venait de perdre sa dernière espérance; il sentait bien qu’après ce qui s’était passé entre lui et maître Pillet, il ne devait y

plus compter que sur Dieu.

Quoique Antoine eût poussé du pied la seule planche de salut qui pût lui servir de pont sur l’abîme, il ne s’abandonna point à un désespoir visible ; mais il reprit, vis-à-vis de Louise, son attitude grave et sa résignation silencieuse.

Malheureusement, la jeune fille n’avait point compris ce calme courageux. Elle n’y avait vu que de l’indifférence. Parce qu’il ne la plaignait pas tout haut, elle crut qu’il n’avait pas remarqué ses souffrances, et elle se trouva blessée de ce défaut d’attention.

Tout se réunissait ainsi pour l’éloigner du jeune homme. Déjàj à son insu, l’aversion qu’elle ressentait pour la mère avait rejailli sur le fils ; car, sans être la cause de ses peines, il s’y trouvait associé dans sa pensée ; il n’avait point su la protéger, et il est rare que la femme pardonne à un homme- sa faiblesse. Puis, son cœur qui s’intéressait ailleurs cherchait peut-être, sans qu’elle se l’avouât, les moyens d’être ingrat envers An-

toine. Liée à lui par des promesses et des bienfaits, elle eût voulu amoindrir ces derniers, comme elle avait déjà oublié les autres, pour se justifier, à ses propres yeux, de la douleur qu’elle lui préparait.

Quoi qu’il en soit, deux mois s’étaient écoulés depuis la mort de madame Poirson, et la position de Louise devenait chaque jour plus insupportable pour elle : bien des fois elle avait songé à s’en affranchir par la fuite ; mais où aller ? Que devenir, sans protecteur et sans ressources ? r

La vente faite chez sa marraine avait à peine suffi pour ,

payer les dettes de celle-ci, et la jeune fille n’en avait rien retiré. Peut-être son travail eût-il pu la faire vivre ; mais à qui s’adresser pour obtenir le prix de ce travail ? Où trouver un asile? Comment se procurer l’humble ménage indispensable à sa mansarde d’ouvrière, la chaise pour s’asseoir, le réchaud pour apprêter son repas, le lit de sangle pour reposer sa tête ?

Au milieu de toutes ces douleurs, une espérance lui restait encore ; Arthur ne devait point tarder à revenir, et lui, sans doute, il trouverait moyen de la retirer de cet abîme ; lui, il avait une mère qui était riche et bonne, et qui ne refuserait pas de tendre la main à une orpheline.

D’ailleurs, rien ne dût-il s’améliorer dans la position de

la jeune fille, elle verrait Arthur, et cela seul embellirait tout pour elle. Elle retrouverait ses gais entretiens, ses tendresses aimables, ses consolations toujours appropriées à son âme, ses joyeux châteaux en Espagne qui ne parlaient que de fêtes, de plaisirs et de richesses. Quel bonheurquand reviendraient cesbelles heures ! Alors le reste

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deviendrait possible à supporter ; car, de toutes ses douleurs actuelles, l’absence d’Arthur était la plus grande.

Cependant cette absence se prolongeait bien au delà de l’époque fixée, et une inquiétude qui n’était plus seulement de l’impatience commençait à tourmenter Louise.

Un jour que la veuve Larry lui avait encore reproché l’asile qu’elle lui accordait, et qu’assise dans un coin de l’arrière-boutique pour cacher ses larmes, la jeune fille songeait tristement à son abandon, elle entendit frapper à la porte du corridor ; elle se leva pour aller ouvrir, en se hâtant d’essuyer ses yeux; mais à peine avait-elle fait quelques pas, que Boissard entra.

— Arthur !

— Louise !

Ces deux cris, jetés en même temps, se confondirent en un seul, et les deux amants se trouvèrent dans les bras l’un de l’autre.

Ce ne furent d’abord, de la part de Louise, que des sanglots et des phrases entrecoupées.

— Vous voilà enfin... Oh ! que j’ai souffert !... Est-ce bien vous?... Arthur !...

Et le jeune homme, ému, serrait les mains de l’enfant, les embrassait en lui donnant mille noms tendres, la suppliait de se calmer et pleurait lui-même, lui faisait mille questions, puis lui défendait de répondre.

Enfin pourtant tous deux purent s’entendre.

Louise raconta tout ce qui s’était passé pendant son absence, non de suite et complètement, mais en s’inter-

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rompant mille fois pour le regarder, en se levant pour chanter et battre des mains.

Puis venaient les càlineries curieuses et les questions. Qu'avait-il fait pendant un mois entier? Avait-il bien dansé? N’avait-il jamais pensé à elle, pauvre fdle si seule et si désolée?

Et à ces mots un nuage de tristesse couvrait le front de la folâtre, une larme se suspendait à son sourire commencé, et elle racontait quelles cruelles nuits elle avait passées près du lit de sa marraine, combien elle avait pensé à Arthur, et comme elle avait employé son temps à pleurer et à l’attendre.

A tout ce ravissant bavardage, le jeune homme ne répondait que par des caresses et de tendres exclamations ; mais enfin, lorsque ce premier moment d’expansion eut fait place à une joie plus calme, il interrogea Louise sur sa position.

Celle-ci lui raconta combien elle avait à souffrir de la haine de la veuve Larry.

— J’avais prévu tout cela, dit Arthur, vous ne pouvez rester dans cet état.

— Comment pourrais-je en sortir?

— J’y ai déjà pensé : dites-moi, si vous touchiez la pension que l'on faisait à votre marraine, cela vous suffirait-il?

— Oh ! je serais riche.

— Eh bien ! cette pension vous sera continuée, j’en ai déjà parlé à ma mère, qui y consent.

— Est-ce possible? J’auraisune rente, une rente à moi ? je pourrais quitter cette maison ? O mon Dieu, est-il possible ?

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— Rien de plus facile, chère enfant !

— Et c’est à vous que je devrai cela, reprit la jeune fille, les larmes aux yeux et en joignant les mains ; ah ! c’est là peut-être ma plus grande joie : je pourrai dire à tout le monde que c’est vous qui m’avez rendue heureuse. O mon Dieu, comme vous êtes bon, comme vous méritez qu’on vous aime !

Elle pressait les mains du jeune homme entre les siennes en sanglotant; celui-ci l’attira sur son cœur et baisa ses yeux humides.

— Cher ange, dit-il, ce que je fais est bien peu.

— Bien peu ! trouvez-vous donc que ce soit bien peu, mon repos et mon bonheur ? Ah ! je veux sortir d’ici le plus tôt possible.

— Demain je vous apporterai le contrat et le premier, terme.

— Et moi, je retournerai dans notre ancien logement; vous en connaissez le chemin, n’ést-ce pas ? vous y viendrez comme autrefois? Mon Dieu, quelle joie ! Je pourrai vous recevoir sans craindre qu’on me le défende. Ce ne sera pas comme ici, où j’ai toujours peur; je serai chez moi, chez moi ! Oh ! cher Arthur, vous viendrez souvent?

— Bien souvent, Louise.

— Comme je serai heureuse ! Que vous êtes bon ! Tenez, j’ai le cœur si serré de joie !... J’étouffe. Mais savezvous aussi que c’est comme un rêve ? Moi, je vais être riche, devenir ma maîtresse; je vais vivre seule et chez moi.

L’enfant riait aux éclats en essuyant ses yeux ; elle par-

courait la chambre en sautant, tandis que Boissard, ravi de cette naïve joie, riait lui-même tout attendri.

Enfin, pourtant, il fallut songer à se séparer. Lejeune homme promit de revenir le lendemain, et se retira, non sans avoir bien des fois baisé, quitté et repris les mains de Louise, qui ne voulait pas le laisser partir.

Le soir, Antoine sut que Boissard était venu; mais, préoccupé, il ne fit aucune question. Louise, de son côté, garda le silence, trop heureuse que rien ne la dérangeât de son bonheur.

Il était si doux, après tant de journées sombres, de voir un rayon de soleil tomber des nuages ! Pauvre papillon si longtemps enseveli dans la chrysalide, l’espérance venait enfin d’éclore; elle avait secoué ses ailes et pris son vol dans le ciel. La douce nuit agitée que passa la jeune fille ! les beaux rêves qu’elle fit, les yeux ouverts, en regardant le ciel de son lit ! Comme elle appela de fois l’aurore ! comme elle l’aima de venir î comme elle se leva fraîche et reposée de la fièvre délicieuse de cette nuit ! Le jour venait enfin ; c’était le jour, c’était pour elle la délivrance; une nouvelle vie de bonheur et de liberté.

Le jour même où le retour d’Arthur apporta tant de joie à Louise, et presque au même instant, Antoine regagnait le faubourg d’Autrin, l’air soucieux : il allait devant lui sans rien voir, lorsqu’un bras lui barra le passage.

— Parbleu, dit Randel, tu rêves au moins à une tragédie, pour marcher ainsi le menton dans ton jabot et les yeux sur les pavés.

— A peu près, répondit Larry en souriant tristement; je me demandais ce que nous faisons sur la terre, et si l’on serait bien fou, en définitive, d’aller se jeter la tête la première dans la rivière.

— Incontestablement, quand il n’y a pas assez d’eau pour se noyer, comme aujourd’hui ; et est-ce pour ton propre compte, dis-moi, que tu te posais cette question d’Hamlet?

— Non, mais je trouve parfois que la vie est une bien cruelle plaisanterie de la part de Dieu.

— Quand on a un bon caractère, on s’y fait. Tel que tu

me vois, je viens, par exemple, de visiter un homme qui est persuadé que tout est pour le mieux dans le monde depuis ce matin.

— Il a peut-être sa femme mourante ?

— Mauvais railleur ! Il est lui-même au lit, malade d'une éruption de joie, comme aurait dit notre professeur de physiologie ; il vient de, gagner à la loterie une principauté sur les bords du Rhin.

— Quelle plaisanterie !

— C'est ce que j’ai dit d’abord ; mais on m’a fait voir les papiers et la lettre du chargé d’affaires de Francfort : la chose est certaine.

— Et quelle est la valeur du domaine?

— Deux cent mille florins selon les prospectus : vu la loyauté proverbiale des Allemands, je suppose qu’ils n’ont exagéré que de moitié, ce qui porterait encore le gain net à environ deux cent mille francs.

— Deux cent mille francs, répéta Antoine pensif: comme une existence peut changer avec cela ! Et cet homme était pauvre?

— Un commis à mille francs dans les bureaux de l’enregistrement. Juge de ce qu’il a dit éprouver en lisant la lettre du banquier de Francfort ! Ses deux cent mille florins lui sont montés à la gorge, et l’on a craint une ^attaque d’apoplexie. Je me trouvais là fort à propos ; j’ai donné les premiers soins, et le malade va bien ; de sorte que tout est pour le mieux, et que je devrai aussi, moi, à la loterie une rente viagère sous la forme d’un riche client.

— C’est plus que la roue de fortune ne rapporte à la plupart de ceux qui s’y confient.

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— En supposant que ce ne soit rien que de gagner une espérance : depuis quelque temps, on déclame contre la. loterie sans songer que c’est la seule spéculation du pauvre. Sans elle comment pourrait-il rêver qu’il devient riche, qu’il a un cuisinier et du tabac à discrétion? Pour trois francs il achète un rêve qui le rend heureux huit jours; où lui vendrait-on autant de bonheur pour le même prix? Abolir les loteries, c’est clouer l’imagination du prolétaire à la réalité, c’est lui défendre la seule chose qu’il partage avec le riche, le monde des chimères ; c’est graver au-dessus de son enfer la fatale inscription du Dante : Au delà plus d'espoir !

— D’où tu conclus qu’il faut garder ces loteries.

— Ou supprimer la misère; je laisse le choix.

Antoine sourit avec distraction, mais ne réponditpas,

car son esprit était ailleurs. La nouvelle de Randel l’avait singulièrement troublé. Il ne pouvait songer à l’enrichissement subit du vieux commis, sans éprouver une sorte de malaise jaloux, et pourtant il sentait le besoin d’en parler, il était avide des moindres détails.

— Que compte-t-il faire de cette fortune inattendue? demanda-t-il au jeune médecin, après un moment de silence.

— Qui ? mon malade ? il veut vendre son domaine germanique, pour en acheter un autre ici.

— Cette vente lui sera-t-elle facile, à une si grande . distance ?

— Voilà précisément l’embarras. Notre homme a vécu jusqu’à présent dans une vertueuse terreur de la justice, et s’effraie à l’idée de charger un homme de loi de cette

liquidation ;d’un autre côté, il redoute les déplacements, comme un commis qui a passé trente années assis dans un bureau, avec des fausses manches. Il ajoute qu’il n’entend rien aux affaires; de sorte qu’au total il se trouve, dans ce moment, plus gêné de sa subite opulence qu’il ne l’était de sa pauvreté. Aussi m’exprimait-il tout à l’heure le désir de rencontrer quelqu’un qui voulût se charger, moyennant remise, du recouvrement de sa créance.

— Et n’a-t-il encore songé à personne?

— Non. Il y a, vois-tu, une difficulté capitale; mon commis, qui ne ressemble pas aux sous-lieutenants d’opéra-comique, a vécu avec ses mille francs sans faire d’économie, et n’a pas même les capitaux nécessaires pour défrayer un agent et faire les dépenses de liquidation.

— De sorte qu’il faudrait pouvoir avancer ces fonds?

— Sans doute.

— Ah ! si je les avais.

— Que dis-tu? s’écria Randel : tu te chargerais de cette affaire? Mais, au fait, j’y pense, cela te conviendrait tneçveilleusement; tu sais l’allemand, tu es avocat!... Pardieu, mon cher, il faut que tu aies part à l’aubaine. Tu n’as pas de clientèle qui te retienne ici, et si tu sais faire tes arrangements avec le bonhomme, tu peux gagner dans cette affaire quelque trente mille francs.

— Et comment? Je ne puis faire ces avances.

— Eh bien ! quoi ! de l’argent ! Parbleu, il n’est pas si difficile d’en trouver! il suffit, pour cela, de s’adressera ceux qui en ont. Je suis sûr que le banquier Lamy te fournira ce qu’il te faut; je le connais beaucoup, c’est moi

qui soigne sa cousine ; et puis, à toute force, vois-tu, j’ai fait quelques économies; une somme ronde de deux mille écus, que je garde pour acheter la corbeille de noce, quand j’aurai trouvé une femme qui m’apportera le double de revenu, et comme je n’ai pas la moindre héritière en vue pour le moment, ils sont entièrement à ton senice.

Larry lui serra la main tout attendri, et voulut parler, Randel l’en empêcha.

— C’est la chose la plus simple du monde, cela ne vaut pas un remercîment. Je vais retourner chez le vieux commis pour lui annoncer que j’ai ce qu’il lui faut. Tu peux regarder cette affaire comme assurée; seulement exige de bonnes conditions, fais-toi une part de lion : plus tu lui demanderas, plus il croira à ton habileté. La plupart des hommes sont ainsi faits: rangez-vous devant eux et montrez-vous modeste, ils seront insolents ; mais si vous les coudoyez et que vous leur marchiez sur les pieds, ils vous tireront leurs chapeaux.

Randel retourna, en effet, chez M. Paulin, et fit si bien qu’il le décida à prendre des arrangements avec Larry.

Lè commis eut, dès le soir même, une entrevue avec celui-ci, et lui donna tous ses litres pour qu’il pût les examiner à loisir.

Le lendemain, Antoine alla voir Randel, lui communiqua le résultat de cet examen et convint avec lui des conditions auxquelles il devrait se charger de l’affaire. Les deux jeunes gens se rendirent ensuite chez M. Paulin, qui accepta les propositions de Larry. Acte fut dressé des conventions, et le jeune avocat promit de partir le surlendemain.

Tout cela s’était passé avec une telle rapidité, qu’Antoine se crut le jouet d’un rêve. Il ne pouvait se persuader qu’un instant eût ainsi changé sa situation. Était-ce bien lui qui allait partir, lui qui allait traverser la France, voir le Rhin, fouler le sol de l’Allemagne ? Que de fois, le front penché sur Goethe, Schiller et Werner, il avait pensé à ce grand pèlerinage, mais seulement comme à une de ces histoires de fées que l’on raconte à son âme pour la distraire ! Et maintenant, voilà que ce songe était vrai ! Il allait partir, il partait ! et il ne reviendrait pas seulement tout imprégné des poétiques parfums de l’Allemagne, il reviendrait presque riche et capable enfin d’offrir un abri à celle qu’il aimait.

Ces pensées l’exaltaient jusqu’au délire. 11 courut comme un fou chez sa mère, qu’il trouva dans la boutique, et lui raconta brièvement ce qui venait de se passer. En toute autre occasion, la veuve Larry se serait effarouchée d’une décision aussi subite ; mais l’idée que cet

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éloignement pourrait rompre le mariage d’Antoine, et l’assurance donnée par celui-ci que l’affaire rapporterait gros, empêchèrent ses objections.

Après l’avoir avertie de tout préparer pour son départ, Larry se hâta donc de passer dans l’arrière-boutique où se trouvait Louise. Elle venait de quitter Arthur, et son visage, comme celui d’Antoine, rayonnait de bonheur. Les deux jeunes gens s’abordèrent avec tant de joie dans le cœur, que leur bonjour eut une expression d’aisance et d’affection dont ils avaient perdu l’habitude depuis longtemps.

— J’ai à vous parler, chère Louise, dit Antoine, je viens vous annoncer quelque chose d’heureux.

— Ce jour est donc destiné à la joie, répondit-elle avec timidité, car j’ai aussi à vous faire part d’une bonne nouvelle.

— Quelle est-elle ?

— Voyons d’abord la vôtre.

Antoine sourit : il était debout devant Louise, jouant avec ses mains qu’il avait prises et jetant sur elle des regards pleins d’amour. 11 savourait d’avance le plaisir qu’il allait lui causer.

— Préparez-vous à tout ce qu’il y a de plus extraordinaire. 11 m’arrive une chose inouïe, incroyable ; je suis menacé de devenir presque riche.

— Est-ce vrai ?

— Riche pour nous, du moins, dont les vœux sont modestes ; car vous n’êtes point ambitieuse, n’est-ce pas ? Vous n’aurez pas besoin d’un hôtel pour loger notre bonheur î Trois chambres avec des rideaux blancs, un lit de

cerisier et des fleurs, cela ne vous semblerait-il pas un palais ?

Louise baissa les yeux avec un malaise évident; mais Antoine ne vit dans ce trouble qu'un embarras de jeune fille, qu’il ne voulut pas augmenter.

Il baisa doucement les mains de l’orpheline, puis il raconta le traité qu'il venait de conclure avec M. Paulin, lui annonçant qu’il partait le surlendemain.

Elle leva les yeux sur lui avec étonnement :

— Est-ce possible ? un départ si subit et pour un si long voyage!

— L’affaire ne peut souffrir de retard.

— Et combien de temps durera votre absence ?

— Deux ou trois mois peut-être.

La jeune fille parut saisie; mais il eut été difficile de dire si ce saisissement était dû à la douleur ou à la joie : Larry crut naturellement que l’idée de se trouver seule et sans appui la troublait.

— Ne vous affligez pas, lui dit-il en la rapprochant tendrement de son cœur, il m’est cruel de vous laisser seule ici ; mais je serai bientôt de retour, et alors tous vos tourments seront finis. Jusque-là, soyez patiente pour supporter les durs caprices de ma mère; ces épreuves sont les dernières.

Louise sentit que c’était le moment de parler.

— Mon courage est à bout, dit-elle, et après votre départ je souffrirais trop ici pour y rester.

— Ilélas! comment donc faire ?

— Je vous ai dit que j’avais aussi une bonne nouvelle à vous apprendre ; comme vous je suis devenue riche, et

je puis vivre désormais sans être à charge à personne; M. Boissard est venu me voir et m'a annoncé que la pension faite à ma marraine,, par sa famille, m’était continuée.

— Et vous avez accepté ?

Louise ie regarda avec surprise.

— Pourquoi l’aurais-je refusé? Il me semble qu’autrefois vous avez demandé vous-même qu'il en fût ainsi.

— Alors je réclamais un droit, je ne sollicitais pas une faveur.

— Qu’importe sous quelle forme on rend justice ?

Larry laissa échapper un geste d’impatience.

— Qu’importe? Recevez-vous donc du même air le paiement de ce qui vous est dû et une aumône ?

Ce mot parut blesser la jeune fille.

— L’asile que je reçois ici, répondit-elle d’une voix émue, est aussi une aumône ; s’il y a honte à accepter de telles faveurs, il faut ‘accuser le sort et non ma volonté.

— Vous avez raison, Louise, j’ai mal parlé, pardonnez-moi ; mais vous devez comprendre que votre position vis-à-vis des héritiers Boissard n’est pas la même que visà-vis de nous : vous êtes déjà de notre famille, tandis que vous n’êtes pour eux qu’une étrangère.

— Ceux qui vous font du bien ne peuvent vous être étrangers.

— Vous êtes bien reconnaissante pour ces gens !

— Aimeriez-vous mieux que je fusse ingrate?

— J’aimerais mieux vous voir refuser leurs présents ; ah ! croyez-moi, j’en ai l’expérience, il n’est pas bon de

se faire ainsi l’obligé du riche ; il est moins dangereux de l’avoir pour ennemi que pour bienfaiteur.

— Cela peut être, mais je n’ai pas eu le choix. Je vous l’ai dit, mon courage était à bout ; en acceptantj’ai songé que je pourrais échapper à une dépendance pénible, retourner dans mon pauvre logement d’autrefois, y vivre libre, tranquille du moins; j’ai eu tort peut-être, mais tous les cœurs ne sont pas assez forts pour se résigner à une perpétuelle humiliation.

11 y avait, dans l’accent avec lequel ces mots étaient prononcés, un mélange de mécontentement et de douleur qui laissaAntoine lui-même flottant entre le ressentiment et l’émotion.

— Je sais que vous avez soutfert, dit-il ; ah ! je le sais trop.

— Pourquoi vouloir alors que je rejette le seul moyen d’échapper à ces souffrances?

— Se peut-il que vous ne le compreniez pas ? Ne voyezvous pas que je voudrais vous rendre heureuse tout seul et sans le secours de personne ?

— Lorsqu’on aime bien, on devrait désirer, avant tout, à ce qu’il me semble, le bonheur de la personne aimée...

Larry posa la main sur sa poitrine avec une violence retenue.

— J’ignore, dit-il, s’il en est qui puissent mieux, aimer que moi ; mais Dieu sait que j’ai mis dans cette affection tout ce que mon cœur pouvait avoir de dévouement. Oui, Louise, votre repos m’est plus cher que la vie ;mais c’est parce que j’aime ce reposque je voudrais vous voir repous-

ser ce nouveau bienfait. Jehaislesgensque vousacceptcz pour protecteurs, parce que je les ai toujours rencontrés entre vous et moi : chaque fois que je suis accouru espérant vous apporter une joie (et cela était bien rare !), j’ai trouvé qu’ils m’avaient prévenu et qu’ils avaient atteint sans sacrifice, sans courage, seulement avec leur or, le but que j’avais péniblement cherché. Que d’autres vous rendent heureuse, si je ne le puis, je m’y résignerai ; acceptez une orgueilleuse pitié, je baisserai la tète en silence ; mais ne recevez rien des Boissard, je vous en conjure, rien des Boissard ; mon instinct me dit qu’ils nous seront fatals.

— Et n’en avez-vous donc rien accepté vous-même? murmura Louise, d’une voix tremblante et irritée.

Antoine tressaillit. Il regarda un instant la jeune fille avec une surprise douloureuse.

— C'est vrai, répondit-il enfin, vous avezraison, je n’ai pas le droit de vous donner ces conseils.

Mais le mouvementde colère qui avait emporté Louise avait déjà fait place au repentir. Elle comprit que, pour défendre Arthur, elle s’était montrée cruelle envers Larry en le blessant au point le plus sensible de son orgueil; honteuse de sa dureté, elle cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes.

En entendant ses sanglots, Antoine releva la tête, et demeura un instant debout, la regardant.

— Pourquoi pleurez-vous? demanda-t-il; est-ce de regret ? Ah ! consolez-vous; mon cœur est habitué à ces coups, et vous pouvez le frapper sans craindre ni reproche ni plainte.

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Et comme les sanglots de Louise redoublaient, désespéré, il porta la main à son front.

— Ah ! je n’aurai donc de pouvoir que pour vous arracher des larmes, je suis bien malheureux ! Mais que vous ai-je fait? Comment avons-nous été amenés là ? Je suis venu ici plein d’une joie que j’espérais vous faire partager, et, à peine ensemble, voilà quenousen sommes venus aux reproches, à la colère ! Mon Dieu ! mais quelle fatalité pèse donc sur nous ?

11 s’approcha de la jeune fille, les yeux humides et la voix tremblante :

— Louise, oublions tout ce qui vient de se passer, supposez que j’arrive, que je n’ai point parlé ; essuyez vos larmes, souriez-moi, j’ai besoin d’être heureux, je ne veux pas perdre dans les querelles un dernier instant que j’ai à vous voir. S’il est des choses sur lesquelles nous ne pouvons nous entendre, eh bien ! n’en parlons jamais.

— Oh ! je ne demandais pas mieux.

— Votre main alors?

La jeune fille la lui donna, et il la baisa.

Un assez long silence suivit : il était difficile qu'arrivée à ce point, la conversation ne tombât pas subitement. En convenant de mettre fin à leur contestation, avant de s’être entendus, Louise et Antoine ne purent échapper à l’embarras qui suit toujours ces querelles sans raccommodement.

Ils étaient d’ailleurs encore trop préoccupés pour passer sur-le-champ à d’autres idées, et, comme il arrive

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toujours, après des débats où les raisons n'ont point été épuisées, ils continuèrent la discussion au dedans d'euxmêmes.

Antoine tenta pourtant quelques efforts pour faire cesser cette froideur; mais ils furent sans résultat.

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