‹ Riche et pauvreChapitre 5 sur 8 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

La soirée et le lendemain tout entier s’écoulèrent sans qu’il fût possible à Antoine de ramener la conversation qu’il avait eue la veille. Louise, qui craignait une nouvelle explication, sut échapper sans affectation à toutes les occasions de se trouver seule avec lui. Les choses en étaient restées au point le plus désirable pour elle : elle avait exprimé à Larry l’intention de quitter sa mère, un peu vaguement, mais de manière pourtant à pouvoir accomplir son projet sans qu’il eût le droit de s’étonner ni de se plaindre. 11 lui importait seulement d’éviter tout nouvel entretien dans lequel celui-ci aurait pu s’opposer positivement à cette séparation, ou exiger d’elle des promesses. Elle pensait qu’en laissant ainsi tout en suspens, il lui serait facile, une fois le jeune homme parti, de quitter la veuve, et de retourner vivre où elle avait vécu autrefois.

Un sentiment intime l’avertissait bien confusément que cette conduite manquait de loyauté, et qu’agir ainsi, c’é-

tait, en définitive, tromper Antoine; mais, par un instinct de passion, elle évitait de s’arrêter sur cette pensée : l’œil uniquement fixé sur son but, elle ne s’occupait de rien autre chose, ne regardait rien au delà.

Depuis six mois qu’elle aimait Arthur, c’était à peine si, de loin en loin, le souvenir de ses engagements avec Larry était venu la troubler. On eût dit que cette nouvelle affection avait suspendu en elle l’action de la mémoire et de la conscience, tant son oubli ressemblait à de la bonne foi. Étrange effet des passions, qui deviennent ingénues à force d’être violentes, et qui finissent par croire leur satisfaction innocente à force de la sentir nécessaire !

Du reste, aux heures mêmes où quelques remords venaient troubler Louise, elle ne manquait pas de raisons pour s’excuser elle-même. Elle se répétait qu’elle n’avait jamais promis à Antoine qu’une amitié de sœur, que leurs fiançailles avaient été une affaire de convenance et d’occasion ; qu’en l’épousant, Larry n’aurait pu ni trouver ni donner le bonheur. Puis, appelant à son secours l’autorité de l’exemple, comme il est d’üsage dans tous ces raisonnements que la conscience combat, elle se disait que les promesses de mariage n’avaient jamais été regardées comme irrévocables; que beaucoup de jeunes filles rompaient une union convenue, et qu’il était plus sage de détruire à temps un pacte encore inachevé, qui pouvait avoir des suites dangereuses.

Mais il y avait en elle quelque chose qui résistait à toute la logique de sa passion. Au fond du cœur, elle entendait une voix lui demander pourquoi elle avait laissé à Antoine une espérance qui ne devait plus s’accomplir;

RICUE ET PAUVRE.

pourquoi, du jour où elle avait secrètement renoncé à lui, elle n’était point venue le lui déclarer. Puis la voix, devenue plus sévère, lui rappelait les services qu’elle avait depuis lors reçus de Larry à titre d’amante. N’étaient-ce point là des engagements tacites? n’était-ce pas lui renouveler les promesses faites précédemment ? Pourquoi avait-elle accepté un dévouement auquel elle n’avait plus de droit ?

A ces reproches de la voix intérieure, la jeune fille restait un instant interdite; mais bientôt le souvenir d’Arthur revenait avec ses fascinations. Tout entière à son enivrement, elle imposait silence au cri de la conscience, et si la voix murmurait encore, semblable à l’enfant boudeur que les gronderies importunent, elle bouchait les oreilles de son âme pour ne plus rien entendre.

Comme il était facile de le prévoir, l’heure de partir arriva pour Antoine sans que l’occasion de parler à Louise se fût présentée. Ses adieux à la jeune fille furent ce qu’ils pouvaient être en présence de sa mère, et il emporta, en partant, la douleur de n’avoir pu la serrer un instant dans ses bras et pleurer sur son front.

Quant à Louise, quoiqu’elle eût été émue de ce départ, elle se trouva soulagée lorsque Larry ne fut plus là ; car sa vue était pour elle une sorte de reproche vivant. Lui parti, elle se trouva plus tranquille et plus hardie pour l’accomplissement de son projet.

Peu de jours lui suffirent pour s’y préparer. Les deux chambres qu’elle avait occupées avec sa marraine, chez M. Pillet, étaient encore vacantes : elle les loua, y fit ap-

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importer quelques meubles, et annonça enfin à la veuve Larry son intention de la quitter.

Par suite d’un esprit de contradiction assez fréquent chez les vieilles gens, la mère d’Antoine, qui avait refusé si absolument de recevoir Louise, se montra presque aussi irritée de son départ : elle l’accusa d’ingratitude, de manque d’égards, et finit par des remarques grossières sur les jeunes filles que la surveillance gêne et qui ont besoin de vivre seules.

Louise ne releva point ces injures : elle était libre, plus riche qu’elle ne l’avait jamais été, et sûre de voir Arthur sans obstacle ! Que lui fallait-il de plus 1

ANTOINE A LOUISE

« Quand je suis parti sans avoir pu vous dire adieu, chère Louise, j’emportais l’espoir de vous écrire, et cette espérance m’a consolé. J’ai toujours préféré les lettres aux entretiens. Soit timidité, soit gaucherie, je ne puis parler à personne sans éprouver un embarras invincible. Sentir un regard sur moi m’effraie ; je m’épouvante de ma propre voix, et si je me laisse emporter un instant et qu’il m’arrive tout à coup de m’entendre, j’éprouve le même sai- . sissement que le musicien obscur, exécutant une symphonie, qui s’apercevrait que tous les instruments se sont tus et qu’il joue un solo.

« En écrivant, je suis à l’aise, parce qu’on ne m’observe pas. Je n’ai pas à me préoccuper de ma pose, à m’inquiéter de mes gestes. Puis, mon esprit un peu

1UCHE ET PAUVRE.

lent s’accommode mieux de ce long monologue des lettres. Le dialogue l’étourdit, le trouble et l’effarouche. Il s’égare au milieu de ce feu croisé, dans lequel il faut plus d’audace que de bon sens. Je cherche toujours l’ennemi à la place d’où est parti le dernier coup, tandis que, déjà ailleurs, il me fait d’un autre côté une nouvelle blessure.

« J’avais besoin de vous dire tout cela, pour vous faire comprendre le bonheur que j’éprouve à vous écrire. Ce que je n’osais, ce que je ne pouvais vous exprimer, je vais l’oser et le pouvoir maintenant. Oh ! que de fois, lorsque j’étais près de vous, j’ai désiré être absent dans ce seul but! que de fois j’ai passé mes soirées à m’épancher dans des lettres que vous ne deviez jamais recevoir, et dans lesquelles je vous racontais tous les secrets de mes souffrances ou de mon amour !

« Un jour, je l’espère, vous me demanderez à voir ces lettres, Louise : nous les lirons ensemble, mais des yeux seulement, car les lire tout haut, ce serait parler, et toutes mes hontes me reviendraient.

« Les pfemières heures qui ont suivi mon départ de Rennes ne m’ont laissé que le souvenir d’un vague malaise. J’étais si étourdi de vous avoir quittée, que je me trouvais dans l’impuissance de penser. Le roulement de la voiture sur les pavés semblait avoir passé en moi ; je n’avais plus conscience de mon existence, je me regardais vivre avec étonnement et curiosité : tout me semblait un rêve.

« Mais, après ce premier trouble, j’ai été pris d’une crise d’émotion. J’ai pensé à la querelle que nous

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avions eue peu avant mon départ, à nos récriminations réciproques, à vos larmes, et j’ai été moi-môme près de pleurer. J’aurais voulu revenir sur mes pas pour implorer mon pardon et m’assurer que vous n’étiez plus triste ni irritée contre moi. Je me demandais comment nous avions pu en venir à ces extrémités; je trouvais les causes de mon mécontentement misérables ; je m’accusais d’avoir été injuste et dur envers vous. Dans ce moment, je vous pardonnais tout, je vous approuvais sur tout. J’avais oublié ce qui m’avait souvent choqué dans vos habitudes ou vos opinions ; je ne pensais qu’à ce dernier regard que vous m’aviez jeté en partant, à cette larme que j’avais vue au bord de vos cils, à ce geste amical que vous m’aviez fait de la fenêtre quand la voiture m’emportait...

« Ah ! pourquoi n’avons-nous pas toujours, pour les objets de notre amour, cette indulgence sans bornes que nous inspire leur absence ? Comme nous regrettons alors les heures perdues dans de folles querelles ! comme nous avons honte des larmes que nous avons fait verser ! Combien nous nous rappelons de charmes méconnus, de joies gaspillées! Hélas ! on n’aime bien ceux que l’on aime que deux fois dans toute la vie : à l’heure du départ et à celle de la mort.

« Depuis que je vous ai quittée, j’ai pensé à ce que vous aviez fait, Louise, et à cette pension que j’aurais voulu vous voir refuser. Peut-être mon désir était-il né de l’expérience, peut-être aussi de l’orgueil; car qui peut savoir au juste d’où viennent ces désirs? Ils sont semblables à la source des fleuves, que forment mille ruisseaux souter-

KlUUE ET PAUVRE.

rains dont on ignore l’origine. Cependant, Louise, je crains d’avoir eu raison pour l’avenir. Dans le monde, c’est moins du mal que du bien qu’il faut se défier. Le mal se guérit et s’oublie ; mais le bienfait accepté est une chaîne que l’on se rive à jamais au cœur. Je sais bien qu’une fois notre position améliorée, vous refuserez les largesses de la famille Boissard ; mais vous ne pourrez plus vous délivrer du souvenir de l’obligation reçue ; il vous faudra payer votre tribut perpétuel de reconnaissance, et vous verrez que ces rentes viagères, si légères d’abord, peuvent devenir bien lourdes à la longue.

a Mais comment sauriez-vous cela, vous, pauvre enfant, qui avez encore si peu vu la vie ? Votre âme est plus jeune que votre âge : jeune par ignorance et par nature.

« J’ai trop oublié cela près de vous. J’ai été triste quand vous étiez gaie, inquiet quand vous étiez sereine. Comment aurions-nous pu nous entendre ? Nous regardions le monde, moi, du haut de la montagne aride ; vous de la vallée gazouillante. J’aurais dû vous aller chercher, et vous prendre à mon bras pour vous faire monter. Au lieu de cela, je vous ai crié avec impatience de venir à moi, ét vous, qui cueilliez des fleurs et qui écoutiez des oiseaux, vous ne m’avez point entendu. Voilà, je le crains bien, la cause de cette froide réserve qui a toujours existé entre nous.

« Demandez-moi comment il se fait que je ne me sois aperçu de tout ceci qu’au jourd’hui ? Je vous répondrai : parce que c’est la première fois que je me suis éloigné de vous. Pendant que je vous voyais, j’étais surtout frappé de nos dissemblances, je ne songeais qu’aux moyens de

repétrir votre nature au moule de la mienne, et cette tâche impossible me maintenait dans un état continuel de guerre. Aujourd’hui que je n’ai passans cesse sous lesyeux mon ennemi, et que l’éloignement me laisse plus calme, je comprends ce que mes prétentions avaient d’insensé.

« Attendez-vous donc, Louise, à me voir, au retour, tout autre que je ne suis parti. Vous pourrez me parler de bals, de promenades, de toilettes : j’aurai appris votre , langue. Vous ne verrez plus sur mon front ce pli qui vous empêchait de chanter. Je serai gai : seulement, vous m’aiderez un peu ; car vous concevez qu’une pareille 'métamorphose ne se fait pas sans efforts.

« Du reste, j’aime, par tempérament, la joie et les causeries ; peut-être ne me faut-il qu’un peu de sécurité, d’espace et de bien-être, pour retrouver mes allures naturelles. Je suis comme ces jeunes loups élevés en cage, toujours couchés, toujours grondants, toujours tristes, mais qui, une fois rendus à la forêt, reprennent leur souplesse et leur gaieté.

« Combien nous allons être heureux à mon retour ! En passant à Paris, j’ai pris quelques renseignements : mon voyage peut devenir encore plus profitable que je ne l’avais supposé. Y pensez-vous, Louise., dans deux mois peut-être, dans deux mois je serai près de vous, j’aurai votre bras sur le mien, et nous parcourrons les faubourgs de notre bonne ville, cherchant l’écriteau d’une maisonnette à vendre ? Nous propriétaires ! dites, Louise, cela ne vous fait-il pas ouvrir de grands yeux? Êtes-vous bien \

sûre que vous ne dormez pas ? Propriétaires, nous, qui n’avions pas d’asile il y a quelques semaines ! Oh !

RICHE El PAUVRE.

que la providence de Dieu as des bontés imprévues !

a Que de fois, après mes solitaires promenades, en passant devant ces pavillons blancs entourés de roses du Bengale, en voyant la main d’une femme soulever le store vert, et en entendant les rondes des enfants dansles charmilles, que de fois j'ai senti sourdre dans mon cœur une cuisante jalousie contre les heureux qui habitaient là ! Qui m’eût dif, mon Dieu ! que ce bonheur m’était sitôt réservé à moi-même ? O Louise, concevez-vous notre richesse, une maisonnette dans les faubourgs! Voyez-vous d’ici notre tonnelle de clématites, notre bosquet de seringat où sifflent les merles, le puits tapissé de lierre, l’escarpolette sous l’allée de tilleuls, et lés raquettes oubliées dans l’herbe ! Et puis les belles soirées sur le perron, entre les chèvrefeuilles et les lilas, le premier rayon d’aurore sur nos rideaux blancs, les pinsons chantant au haut de nos cheminées, et lesnids d’hirondelles au reversde notre toit !

« Je me sens près de pleurer à ces images ! Est-ce possible que tout cela me soit destiné? Tous mes rêves réalisés en un jour ! Ah ! par instants, je tremble de tant de bonheur. Pourvu que quelque grande affliction ne nous soit pas réservée ! »

ANTOINE A LOUISE

« Depuis hier je suis arrivé : je suis en Allemagne ! Je ne saurais vous dire, Louise, l’impatience avec laquelle

j’attendais ce moment. Je ne suis plus en France ! J’éprouve une sorte d'étonnement et de joie d’enfant à me répéter ces mots. Je me trouve tout fier d’être ici, tout charmé de mon aventureuse audace, tout émerveillé de ne pas me montrer plus dépaysé. Quand j’aurais découvert un continent, *je ne serais pas plus content de moimême. Singulier effet des habitudes casanières et de la nouveauté des voyages !

« Une seule chose me chagrine, c’est de trouver chaque chose autour de moi si peu différente de ce que j’avais vu en France. Est-il possible que ces bois, ces montagnes, ce ciel, ce paysan vêtu de vert qui passe, tout cela soit de l’Allemagne? Mais qui distingue donc l’Allemagne de la France ? Est-ce le poteau blanc devant lequel j’ai passé en diligence ?

« Oh ! comme ceci est différent du pays que nous avaient peint les livres! Vous souvenez-vous, Louise, quand je vous traduisais Werther, le Comte d’Egmont, les Tableaux de famille, quelle idée nous nous faisions de l’Allemagne ! Comme nous aimions à nous la représenter avec ses grandes forêts, où les jeunes gardes-chasse faisaient retentir les sons mélancoliques de leurs cors ; avec ses jeunes filles blondes qui cueillaient des myosotis dans les campagnes; ses étudiants pâles d’amour, jouant de la flûte, le soir, à leurs fenêtres élevées; ses vieux professeurs vivant de science, et son peuple rêvcuu, toujours la tête penchée et l’âme dans les nuages? Hélas! enfant, cette Allemagne-là n’est point au delà du Rhin ; elle est '

à Rennes, près de votre réséda, dans ce petit coin de votre chambre d’autrefois, où nous lisions avec tant de bonheur

ces beaux mensonges de poètes, que nous avions la folie de prendre pour des leçons de géographie.

« U Allemagne que je vois ici n’a rien des traits que nous lui avons rêvés : c’est la France avec des pipes plus longues, de la bière plus forte, la choucroùtc de plus, et la politesse de moins.

Vous ne sauriez croire l’effet que produit sur moi le langage du peuple grossier qui m’entoure. Moiquin’avais jamais étudié que l’allemand des livres, je comprends à peine ce que l’on dit à mes côtés. Habitué, à n’entendre parler que les héros de Goethe et de Schiller, et à ne point séparer la mélopée germanique de leurs sublimesdiscours, je ne reconnais plus la langue que j’ai apprise. O mon noble allemand à l’air antique, à la tète voilée, à l’accent sauvagement harmonieux, où es-tu? Ce n’est pas toi que j’entends ici, ce n’est qu’une moquerie de toi-même, une profanation de tes savants mystères. O mon allemand profond et triste, saint langage que je n’avais entendu que dans la bouche des demi-dieux, commentées hommes osent-ils réciter tes sons, parodier tes allures, et souiller tes religieuses beautés ?

« j’ai dqjà vu le banquier de Francfort, et commencé à parler d’affaires; mais je crains les retards. Ces Allemands sont prodigieux de lenteur : on dirait qu’ils craignent de trop avancer en un jour, ef de ne rien avoir à faire pour le lendemain. Ils se ménagent des occupations comme les Français se ménagent des loisirs : du reste, je les ai trouvés loyaux.

« Que faites-vous maintenant ? où êtes-vous ? Je n’ose trop vous adresser cette question. Dans la conversation

—ai

que nous avons eue, vous m’avez laissé entrevoir un projet dont vous aurez, j’espère, remis l’exécution à plus tard. Je ne vous dirai pas pourquoi : ce serait entrer ici dans des explications inutiles si vous avez renoncé à vos intentions, plus inutiles encore si vous les aviez exécutées. Mais cela n’est pas, cela ne peut être. Au retour, je vous retrouverai où je vous ai laissée ; vous m’aurez ménagé le bonheur de vous faire passer subitement de la contrainte et de l’abaissement à toutes les joies d’une indépendance aisée : j’y compte fermement. »

ANTOINE A LOUISE

« Je n’ai pas encore reçu de lettre de vous ; cependant vous m’écrirez. Je ne vous ai pas demandé de me le promettre avant mon départ : à quoi bon ? Je ne vous ai pas dit non plus de m’aimer ni de vivre. I! y a des choses dont on a trop besoin pour songer à les demander.

« Les jours sont longs dans une ville où l’on vient pour affaires. Une fois les bureaux fermés, la vie est comme suspendue pour vous. Je n’ai jamais fréquenté les lieux publics, où les oisifs vont parquer leur ennui : j’ai de tout temps regardé ces cavernes des tueurs de temps comme les coupe-gorge de l’intelligence. Ce sont des temples puants, érigés aux plus brutales voluptés de la bête, et où l’on n’est bien qu’à condition de laisser son âme à la porte. Aussi m’y suis-je toujours senti mal à l’aise : au

milieu de cette foule d’hommes grossiers, mon manque de grossièreté me fait honte. Cependant, depuis que je suis ici, l’isolement et l’oisiveté m’ont poussé à entrer dans quelques cafés; mais j'en ai bientôt été chassé par l’odeur de bière et la fumée des pipes. Il faut avoir vu cela pour y croire. En France, fumer est une distraction courte et passagère; mais ici c’est la vie. On fume comme on respire; les pipes sont rivées à demeure entre les dents des fumeurs. La tabagie française la plus infecte n’est rien près d’un café allemand. Un café allemand est une sorte d’usine où des cornues à formes humaines distillent de la fumée de tabac sans interruption et sans repos, depuis le lever du soleil jusqu’au milieu de la nuit. On y vit dans une atmosphère qui n’a d’analogie avec aucune atmosphère connue, mais dans laquelle les émanations de bière forte, de tabac et de brandevin flottent confondues.

« Je n’ai pu tenir à une pareille épreuve, et j’ai renoncé aux tavernes. Heureusement qu’il me reste la campagne éternellement belle, éternellement pure et éternellement ouverte aux pas de tous. Là je ne suis plus un étranger: je reconnais mon ciel, ma verdure, mes fleurs. Le foin coupé d’Allemagne a la même odeur que le foin coupé de France; l’églantine y fleurit aussi fraîche, le muguet des bois aussi parfumé. Je me suis donc réfugié dans la nature.

« Chaque soir, je vais faire de longues promenades sur les bords du Mein. Je cueille des violettes, j’effeuille des branches de peupliers, je cause avec les oiseaux. Toutes les parties de la création sont devenues mes amies et me

connaissent. Quelquefois je me plais à attacher une pensée à un nuage qui passe, à un papillon qui disparaît ; je suis le vol d’une abeille attardée dans les prairies, jusqu’à ce que je l’aie vue se perdre dans l’enclos fleuri de quelque métairie. Puis, quand la nuit tombe, je reviens pensif vers l’hôtel, écoutant les grenouilles dans les joncs, et regardant au loin la ville que la lune baigne de clarté.

« Arrivé à l’auberge, j’ouvre encore ma fenêtre pour regarder les étoiles. Les yeux plongés dans l’abîme obscur qui s’ouvre devant moi du côté de la France, je me sens pris parfois d’une hallucination étrange ; il me sèmble que l’espace disparaît, et que les bruits de ma cité natale arrivent jusqu’à moi. Je crois entendre au loin des cris, apercevoir les vagues formes de nos rues, distinguer les deux grandes tours carrées de notre cathédrale. Alors, emporté par un irrésistible ravissement, je me penche en avant, je prête l’oreille, je regarde si je n’apercevrais pas une lampe isolée devers le vieux faubourg d’Antrain, j’écoute si je n’entendrais pas le bruit du rouet de ma mère ou votre voix murmurant un chant. Folie ! la grosse horloge de Francfort, en retentissant près de moi, me réveille. Ce timbre m’entre jusqu’à l’âme!... hélas ! ce n’est pas la voix des cloches de mon pays.

« Voilà mes occupations, Louise, voilà comme je vis; car je n’appelle point la vie des heures perdues avec les hommes de loi, les banquiers et les marchands. C’est ainsi que passent mes soirées et mes nuits, à aimer Dieu dans la création et à vous y chercher. »

ANTOINE A LOUISE

«Vous ne m'écrivez pas, vous ne m’écrivez pas, Louise ! Pourquoi cela ? d’où vient ce silence?

« Je reçois des lettres de tout le monde, excepté de vous et de ma mère. Je désire les lettres de ma mère, parce qu’elles me parleraient de vous : n’y eût-il qu’une ligne, je saurais du moins que vous vivez ; je saurais où vous êtes, ce que vous faites en m’attendant. Mais rien ! Des indifférents m’écrivent pour affaires, ou par fantaisie, ou pour adresser une lettre en Allemagne ; je sais ce qui se passe à Rennes, qui y meurt, qui s’y marie ; de vous seule, pas un mot qui me rassure î

« Avec quelle ‘palpitation je cours, chaque matin, réclamer mes lettres ! Comme je tremble en les recevant ! Mais toujours, toujours rien de vous ! Se peut-il qu’on laisse ainsi sans nouvelle quelqu’un qui vous aime ! qu’on le livre aux plus mortelles inquiétudes, lorsqu’il suffit de tracer trois lignes sur un papier pour le rendre heureux î Ah ! la négligence, à certaines heures, est de l’insensibilité; les paresses de cœur sont des oublis.

« Louise, vous êtes ingrate envers Dieu, vous ne méritiez pas de savoir écrire. »

JUCHE ET PAUVRE. ti 5

ANTOINE A LOUISE

« Enfin j’ai une lettrede vous ! bien courte, bien froide ; mais c’est une lettre de vous ! En reconnaissant votre écriture j’ai crié de bonheur, j’ai couru vers l’auberge *

pour être seul et pouvoir baiser ces caractères que vous aviez tracés : hélas ! une fois la lettre ouverte, toute ma joie s’est évanouie.

« Il est donc vrai, vous avez rompu avec ma mère, vous l’avez quittée !

« Je devine grâce à quels secours vous avez pu vous mettre à votre ménage, comme vous le dites. Mes avertissements ont été dédaignés ; vous avez mieux aimé vous livrer à la merci d’étrangers que de m’attendre encore quelques jours avec patience : ô Louise ! vous avez eu bien peu de sagesse et de courage.

« Ne croyez pas que je m’y trompe ; en quittant ma mère, ce n’est pas d’elle seulement que vous vous êtes éloignée, mais de moi. Si vous m’aviez plus aimé, vous n’auriez pas abandonné cette maison où je yous avais laissée ; vous auriez pensé que j’y étais né, que j’y avais souffert et rôvé de vous. Ces mille objets qui m’y rappelaient vous eussent été chers. Mes livres encore épars sur la table de l’arrière-boutique, mes fleurets poudreux >

suspendus à la vieille cheminée, mon violon sans cordes, accroché derrière la grande armoire, tout vous eût été

nécessaire, tout vous eût été doux à regarder. Ne sais-je pas cela, moi, qui, lorsque je ne vous trouvais pas chez votre marraine, restais tout rêveur devant' votre corbeille à ouvrage, touchant vos ciseaux, .regardant vos broderies, jouant avec votre poinçon d’ivoire, attendri et heureux de penser que tout cela était à vous?

«Tous n’étiez pas chez ma mère pourma mère, Louise, mais pour moi; vous m’y attendiez. C’était un lieu convenu pour le rendez-vous, et vous l’avez quitté avant que je fusse venu ! Vous allez chercher ailleurs un abri, renonçant à celui que je vous avais trouvé. Ainsi, vous avez séparé votre destinée de la mienne ; ainsi,à votre insu, sans doute, vous avez dénoué un de ces liens invisibles, qui unissent les existences l’une à l'autre.

a Je ne me fais pas illusion ; ceci est un premier avertissement pour moi. Vous venez de me déclarer, par l’action, que vous haïssiez plus ma mère que vous ne m’aimiez moi-même. Hélas! je l’avais craint quelquefois, mais j’évitais de m'en convaincre ; il y a des croyances dont on a trop besoin pour les exposer aux chances d’un examen.

« Comme votre lettre révèle bien la situation de votre âme ! Comme elle est brève, logique, positive ! Vos phrases d’affection mêmes ont quelque chose de dur. Cette lettre, j'ai beau la relire, la tourner en tous sens, rien n’en sort; je ne vois pas un seql mot s'illuminer d’amour, me regarder, me sourire ; cette lettre est morte, Louise, c’est une plume seulement qui l’a tracée, le cœur n'en a rien su.

« Oh ! je suis triste, profondément triste et découragé;

l’affliction que je craignais est venue ; j’avais raison de dire que quelque malheur me menaçait.

« Et avez-vous réfléchi à la manière dont le monde jugerait la résolution que vous venez de prendre ? Comment expliquera-t-on votre rupture avec ina mère, votre désir de vivre à votre guise et sans protectrice ! Ne craignez -vous pas que cet isolement d’une jeune fille ne semble suspect au plus grand nombre ?

« Vous me demanderez peut-être d’où me vient aujourd’hui ce souci du jugement du monde ? Il me vient de mon amour; ne m’étant pas toujours plié, pour mon compte, aux habitudes reçues, je sais mieux qu’un autre ce que coûtent ces hardiesses, et je m’en effraie pour vous. Prenez garde de n’avoir fui des tracasseries que pour vous exposer aux persécutions bien plus cruelles de la foule. Les préjugés sont des barrières qu’il ne faut généralement franchir que dans l’intérêt du devoir, non dans celui des passions.

« Je crains que vous n’appreniez,- à vos dépens, que la plus hargneuse, la plus tyranniqye et la plus injuste de toutes les vieilles femmes est l’opinion publique. »

ANTOINE A LOUISE

« Que de fois j’ai relu votre lettre ! J’y cherche des preuves contre mes craintes, je l’épelle pour y découvrir

un nouveau sens, je réussis presque à y trouver de la tendresse à force de le désirer.

« Je ne sais comment cela se fait, mais, dans toutes mes querelles avec vous, j’en viens toujours, après le premier emportement, à douter que ma colère soit juste; je finis par trouver que j’ai tort, sans doute, parce que j’aime mieux m’accuser que vous accuser vous-même.

« Maintenant, j’ai regret à la lettre que je vous ai écrite ; je voudrais la reprendre et vous parler plus tranquillement de ce que vous avez fait. Ne croyez pas cependant que je me vante à vous de cette indulgence ; je ne suis si miséricordieux, je le sais, que parce que je manque de courage pour supporter les chagrins d'une brouillerie, et si je finis par me trouver tort, c’est qu’il m’est trop douloureux d’avoir raison. 11 vaudrait mieux, pour vous et pour moi, que je fusse moins disposé à sacrifier la vérité à ma faiblesse ; la fermeté de mes mécontentements finirait peut-être par vous éclairer, tandis que, maintenant, mes irritations, à l’instant rétractées, ont l’air d’un caprice fougueux plutôt que d’une juste indignation.

« Mais qu’y faire ? je ne me sens pas la force d’agir autrement. Si vous me frappiez au visage en pleurant, je me mettrais à genoux pour vous prier d’essuyer vos larmes. Les autres peuvent mépriser cette lâcheté ; mais vous, Louise, vous devez en avoir compassion et n’en point abuser. »

ANTOINE A LOUISE

« Merci de votre lettre, Louise, celle-ci du moins était aimable et bonne; j’aime la joie qui y respire. Vous êtes heureuse dans votre nouvelle situation : ce mot-là me console de bien des choses. Autrefois peut-être, j’aurais désiré vous savoir tourmentée de mon absence; mais l’exercice de la vie m’a fait mieux comprendre le devoir, et maintenant je préfère votre bonheur même à votre amour.

« Je sais que votre affection pour moi est plus tranquille que ne l’est d’ordinaire l’affection d’une jeune fille pour son fiancé; vous semblez m’en avertir, en vous plaisant, dans votre lettre, à vous dire ma sœur. Eh bien ! soit, j’accepte cette amitié sans variations et sans fièvre : soyez ma sœur, Louise, ne voyez en moi qu'un défenseur et un conseiller; ne prenez ma main étendue que pour vous y appuyer, ne voyez dans mes bras ouverts qu’un abri, ne cherchez ma poitrine que comme un oreiller plus sûr pour votre front, je trouverai encore mon rôle assez doux.

« Non pas que je n’aie rêvé des amours plus chaudes et plus complètes; qui n’a pas été ivre de sa jeunesse, au moins une fois ? mais l’expérience m’a rendu de bonne composition avec la vie; les rides de l’âme me sont venues avant celles du visage et m’ont fait sage de bonne heure. *

Longtemps sevré de toutes les joies, les moindres me sont précieuses, et avoir une sœur qui m’aime est beaucoup pour moi, que personne n’a jamais aimé.

«Et puis, qui peut sonder les mystères de l’amour? Qui sait si, dans une intimité plus profonde, nos âmes ne se comprendront pas mieux, et si vous ne finirez pas par m’aimer, comme les enfants leurs mères, par imitation? En attendant, croyez en moi et soyez heureuse. Je crains que mon séjour ici ne se prolonge indéfiniment. Je voisla possibilité de tirer du domaine de M. Paulin beaucoup plus que nous ne l’espérions, en abattant une partie des forêts qui le couvrent et en le divisant ; mais cette nouvelle combinaison retarderait indéfiniment mon retour.

« Cette considération me porte par moments à y renoncer, puis des scrupules me viennent ; je songe aux engagements que j’ai prisa Rennes, aux avantagespersonnels que je sacrifierais ; je me dis qu’en reculant de quelques mois mon départ je pourrai retourner vers vous plus riche et plus sûr de vous faire heureuse. D’ailleurs, maintenant que je vous sais à l’abri de toutes tracasseries, j’aspire moins vivement à un prompt retour.

«Et cependant je balance toujours, je regarde mon isolement, je songe à vous, je vois Rennes dans mes songes, je me promène sur le mail, votre bras passé au mien, et alors je suis prêt à renoncer à tout et à partir. Aurai-je encore bien longtemps le courage d’attendre? Serai-je assez fort pour rester seul et loin de vous? »

Tandis qu’Antoine était retenu en Allemagne par les affaires de M. Paulin et par l’espoir de revenir plus riche vers Louise, celle-ci continuait à se livrer de plus en plus à sa fatale passion.

Boissard, qui avait d’abord conçu la pensée de fuir, comme nous l’avons dit, avait bientôt eu honte de ses scrupules. N’ayant dû jusqu’alors qu’au libertinage ou à l’avarice les faveurs qu’il avait obtenues de quelques femmes, il ne put résister aux attirements de cet amour naïf qui lui promettait des plaisirs inconnus. Fier, d’ail- Üeurs, d’être pour la première fois véritablement aimé, il sentit s’éveiller dans son cœur le peu d’exaltation romanesque et jeune que la société y avait laissée : oubliant donc, pour un instant, préjugés, principes et habitudes, il s’associa à toutes les chimères de la jeune fille, partagea ses folles ivresses et se persuada qu’il pourrait vivre avec elle loin de tout, en prenant ses bras caressants pour limites de l’univers.

Sans doute qu’au milieu de cette orgie de cœur, la raison mal endormie fit entendre plus d’une fois ses cris ; mais avec la mauvaise foi de toutes les passions décidées à se satisfaire, sa passion feignit de ne pas l’entendre ; il s’interdit prudemment la réflexion et plaça son coupable amour sous la sauvegarde de l’imprévoyance.

Deux mois s’écoulèrent dans ces enchantements, et l’orgueil semblait aider à la volupté pour enchaîner Boissard. Comme la Claire du comte d’Egmont, Louise était sans cesse en adoration devant son amant : c’était son prince, son roi, le neveu des fées. Elle s’agenouillait à ses pieds, et, appuyée sur lui, elle le contemplait avec l’amour émerveillé d’un enfant. Elle l’appelait, elle lui répétait qu’il était beau, elle baisait ses mains, elle cachait sa tète sur sa poitrine en le serrant convulsivement dans ses bras et lui criant mille fois qu’elle l’aimait. Comment résister à un culte si passionné? Arthur se laissa aller aux jouissances vaniteuses de cette divinisation, avec une sorte de transport.

Mais, si l’adoration est le plus sublime de tous les élans de l’âme, c’est aussi le plus difficile à varier. Le rôle d’idole ne peut plaire que pour un temps, et la monotonie forcée des hommages lasse bientôt.

Une fois la nouveauté de cette sensation épuisée, Arthur commença à se fatiguer du culte dont il était l’objet. Trop longtemps livrée à un enthousiasme inaccoutumé, son âme se détendait peu à peu et redescendait à ses goûts d’autrefois. Il se mit à regretter l’ancienne gaieté de Louise, ses frais sourires, ses lutineries joueuses. Il se demanda pourquoi il ne retrouvait plus en elle ces

charmes qui l’avaient séduit; il lui en voulut de les avoir perdus, et il le lui reprocha.

Hélas! il n’était plus au pouvoir de la jeune fille de faire renaître ces fleurs des jeunes années! Elle aussi, elle avait goûté à l’arbre de la vie; le paradis terrestre de son enfance s’était formé derrière ses pas, et elle était devenue sérieuse à jamais.

Malheureusement, la position qu’elle avait prise vis-àvis d’Arthur était la plus dangereuse qu’elle pût choisir. En lui élevant un autel et en se prosternant devant lui, elle l’avait accepté pour maître, et, reconnaître la supériorité d’un égal, c’est presque toujours s’assurer son dédain. Les êtres les plus nobles échappent seuls à cette funeste tentation de marcher sur la tête qui se courbe et de s'en faire un piédestal. Le culte de Louise eut donc pour résultat d’exalter l’orgueil de Boissard. Il prit au mot l'humble adoration de la jeune fille, l’accepta comme l’aveu d’une infériorité et la regarda, avec quelque fierté, du haut de ce trône qu’elle-même lui avait élevé.

Tout, d’ailleurs, entretenait chez lurce sentiment superbe. Qu’était cette enfant qu’il avait bien voulu aimer? Ne l’avait-il pas prise pauvre, abandonnée, baignée de larmes, lorsque lui, il était riche, beau et recherché ? Ne lui devait-elle pas tout ce qu’elle avait goûté de bonheur? N’avait-il pas toujours été bon et généreux avec elle ? Pourquoi s’étonner, après cela, qu’elle se montrât reconnaissante et qu’elle l’aimât avec respect, comme Dieu, puisqu’il avait remplacé pour elle la Providence ?

11 n’ajoutait pas, à la vérité, que tous ses bienfaits il ne les avait peut-être prodigués à Louise que sous l’inspira-

tion d’un honteux espoir; il n’ajoutait pas qu’il n’avait rien sacrifié pour la rendre heureuse, et qu’elle, misérable en fant, elle lui avait donné tout ce qu’elle avait au monde.

Il ne se demandait pas enfin si le bien qu’il lui avait fait pourrait compenser une seule des larmesde sang qu’il lui coûterait un jour.

Déjà même ces larmes commençaient à couler, car le bonheur de Louise n’était plus le même. Deux mois avaient suffi pour épuiser les transports d'Arthur. Revenu à plus de calme, il rentra dans sa vie accoutumée. Le monde qu’il avait quelque temps abandonné le rappelait; il y reprit ses habitudes, ses plaisirs et ses succès.

La jeune fille, à laquelle il avait consacré jusqu'alors ses journées presque entières, n’eut plus que quelques heures, puis scs visites devinrent encore plus courtes et plus rares. Louise voulut faire quelques reproches; Boissard se rejeta sur les exigences de sa position et sur les devoirs que le monde lui imposait.

Nous pouvons dire que son abandon n’avait, en effet, rien de prémédité ; sa passion s’était refroidie comme elle s’était formée et accrue, sans qu’il y regardât et, pour ainsi dire, d’elle-même.

Dans l’une et dans l'autre circonstance, il avait cédé à son inclination, sans en discuter la cause et avec cette nonchalance des gens riches, accoutumés à se laisser aller à l’existence et à ne point contrarier leurs entraînements.

Comme nous l'avons déjà dit bien des fois, le caractère d’Arthur n’avait rien de méchant ni de bas ; ce qu'on y trouvait de plus marqué était une sorte de vulgarité élé-

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gante et de facilité polie, que Ton pouvait prendre également pour un défaut, ou pour une qualité, selon l’idée que l’on se faisait des devoirs de la vie. Content de la place que le hasard lui avait donnée dans la société, Arthur avait dû nécessairement regarder celle-ci avec complaisance et trouver ses usages bons h accepter. La naissance et l’éducation s’étaient donc réunies pour lui créer une de ces natures aimables qui plaisent généralement parce qu’elles ne heurtent personne, mais qui portent dans la pratique des devoirs la même mollesse pliante que dans tout le reste. L’indulgence pour lui-même et pour les autres faisait le fonds de ce caractère heureux pour le cours ordinaire des choses, mais dont la tolérance générale pouvait devenir singulièrement dangereuse à l’occasion. De même qu’il ne s’était point tdurmenté des suites que pourrait avoir sa liaison avec Louise, il ne se tourmenta point de celles que pourrait avoir sa rupture. Il ne songea même point à cette rupture, bien qu’elle devînt plus imminente chaque jour. Il usa insoucieusement ce qui lui restait d’amour, accordant de temps en temps à la jeune fille quelques heures, en attendant qu’elle lui fùtdevenueassezinditférente pourqu’ilpùt l’abandonner.

Du reste, disons-Ie pour sa justification, son affection n’avait jamais eu le cachet des sentiments durables. Il avait accepté l’amour de Louise plus qu’il ne l’avait cherché, et c’était contre son gré qu’une inclination, à laquelle il n’eût voulu donner qu’une importance passagère, avait grandi jusqu’à la passion. Pris comme au piège dans un attachement sérieux, il avait d’abord cédé à l’entraînement, puis une sorte d’attendrissement involontaire l’avait

pris en présence de tant d’amour, et il y avait répondu; mais, en définitive, cette liaison avait été pour lui une surprise plutôt qu’un choix.

Aussi, sorti de sa première extase, vit-il les noeuds qui le retenaient captif se défaire d’eux-mêmes. D’un autre côté, son orgueil ne pouvait trouver un grand prix à sa victoire, et Louise n’avait pas même le triste avantage de rendre son amant fier de l’avoir déshonorée.

Sans doute, il en eût été autrement si la distance sociale qui séparait Boissard de la jeune fille avait été franchie par lui au lieu de l’être par elle. En élevant sa maîtresse à son niveau, Arthur eût aimé cette élévation comme son ouvrage, et sa vanité eût trouvé son compte .à cet acte de puissance; mais, au lieu de cela, il était, pour ainsi dire, descendu à l’amour de Louise : rien de solide ne le retenait donc dans cette passion de hasard qui l’avait séduit un instant.

D’ailleurs, à de très-rares exceptions près, les alliances coupables et furtives ont peu de durée. L’homme est mobile de sa nature, et ses sentiments comme ses pensées ont besoin d’un joug pour s’arrêter. La fixité solennelle du mariage est peut-être la plus forte garantie de l’affection, parce qu’elle assujettit les désirs vagabonds et fait une obligation de la constance. Sans la règle morale qui lui rappelle ce qu’il doit faire, l’homme est encore faible contre ses tentations. Dans l’union légitime, d’ailleurs, mille liens se forment qui peuvent remplacer ceux que le temps détruit ; les souvenirs, l’habitude, la paternité, la communauté des misères et des prospérités, enfin, et pardessus tout peut-être, l’espèce d’assiette définitive donnée

à la vie, la puissance de ce qui est! Au contraire, dans les passagères unions que nouent la passion ou le caprice, que reste-t-il après les difficultés brisées, la résistance vaincue et le désir satisfait? le plus souvent, l'embarras de relations dont on ne sait que faire et des souvenirs que l'on voudrait anéantir !

Arthur commençait à reconnaître toutes ces vérités et il eût voulu, pour beaucoup, échapper à sa liaison avec Louise ; mais son refroidissement, loin d'arrêter la tendresse de la jeune fille, sembla l’accroître, comme si celle-ci eût espéré, à force de caresses, réchauffer ce cœur qui se glaçait sur le sien. C’était là, malheureusement, une tâche impossible ; au lieu de ramener à elle son amant, ses témoignages d’amour l’éloignèrent davantage. -,

Alors elle devint triste et commença à pleurer en silence. Mais Arthur, qui ne la visitait guère que par habitude et par pitié, s'impatienta de voir ses yeux rouges et son front pâle. Cette douleur résignée l’irritait comme une accusation muette. Il le reprocha à la jeune fille, et, pour échapper à cet insupportable spectacle qui réveillait en lui des remords, il vint encore plus rarement.

Cependant Louise fut longtemps avant de croire à un malheur irrévocable. Elle avait espéré d’abord dans ses doux reproches, puis dans le redoublement de sa tendresse, puis dans ses larmes. Quand elle vit que tout avait été inutile, le désespoir envahit enfin ce cœur souffrant outre mesure. La passion, qui avait été si longtemps patiente, se redressa furieuse; une de ces crises de colère qui enfièvrent les âmes les plus douces s’empara d’elle, et elle éclata en plaintes, en menaces!

Arthur, étourdi un instant, recouvra bientôt son sangfroid. Il n’aimait plus assez Louise pour être juste ; il ne voulut donc voir dans son emportement que la fureur capricieuse d’une femme de mauvais caractère ; et, heureux de trouver l’apparence d’une insulte pour justifier son inconstance, il répondit froidement en lui proposant une rupture. Il avait compté sur la colère de la jeune fille pour le succès d’une pareille proposition ; il fut trompé.

L’amour de Louise était plus grand que tout le reste. Au mot de rupture, son irritation torhba comme par enchantement ; elle s’élança vers le jeune homme, se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux, et couverte de larmes, les mains tremblantes, elle le conjura de lui pardonner, d’avoir pitié d’elle et de l’aimer toujours.

Ainsi désappointé, attendri même, malgré lui, Boissard fut forcé de dire qu’il oubliait tout et d’en revenir à ses anciens serments.

Cependant cette scène lui donna une sorte d’autorité. En consentant à pardonner, il eut l’adresse de se conserver l’attitude d’un officier qui s’était montré clément, et de maintenir Louise dans la situation craintive et honteuse d’une graciée. Elle n’osa donc plus renouveler ses plaintes. Arthur profita de son silence forcé pour conquérir plus de liberté, et il en résulta, au bout de quelque temps, un abandon presque complet.

Mais la résignation de la jeune fille n’était qu’extérieure, et si la querelle survenue entre elle et Boissard l’avait rendue plus timide à exprimer sa douleur, elle avait, en même temps, ouvert son cœur à toutes les tempêtes.

Jusque-là ses sentiments s’étaient renfermés dans de

certaines bornes; mais, une fois les barrières de la modération renversées, son âme sembla se précipiter en aveugle dans tous les délires. Elle chercha la cause du changement d’Arthur, et ne put la trouver que dans un nouvel amour. Alors la jalousie s’empara de tout son être et elle n’eut plus qu’un désir, qu’une pensée, qu’un projet : découvrir la nouvelle maîtresse de Boissard !

L’isolement absolu dans lequel elle avait vécu lui rendait plus difficiles qu’à une autre les recherches qui auraient pu l’éclairer; mais la passion la fit hardie et ingénieuse. Elle sortit davantage, elle interrogea, elle épia elle-même les démarches d'Arthur; elle s’astreignit à lui paraître gaie lorsqu’il venait la voir, et lui fit des questions sur ses plaisirs, sur les lieux qu’il fréquentait, sur l’emploi de ses journées.

Hélas! qu’il y avait loin de cette Louise si tourmentée d’une idée à la Louise riante et futile d’autrefois ! Comment ce changement s’était-il fait ? D’où était venu subitement à cette enfant tant de volonté pour souffrir, tant de fougue et de sérieux? Qui peut le dire? De pareilles transformations sont du nombre de ces mystères qui n’étonnent plus parce que nous en sommes trop fréquemment témoins, et qui cependant confondent toutes les raisons et toute la prudence humaine!

Du reste, on se tromperait en croyant que les caractères comme celui de Louise sont moins propres que d’autres à recevoir les impressions turbulentes. La vie réelle a, au contraire, plus de prise sur ces esprits un peu vulgaires, et les passions communes les troublent plus facilement. Dans les hautes régions qu’elles fréquentent, les âmes

élevées échappent à mille agitations qui remuent le monde intérieur ; elles souffrent des peines plus vives, sans doute, mais des peines différentes; leur douleur même a quelque chose de grand qui apporte avec soi je ne sais quelle jouissance poignante. Leurs émotions ne les tourmentent point en détail, elles ne tiraillent pas Lune après l'autre chacune de leurs fibres, elles les foudroient d’un coup : aussi leur désespoir fait-il peu de mouvement; il a un calme sublime. Il en est tout autrement chez les êtres qui ne dépassent point une certaine médiocrité morale. Leurs passions, plus attachées à la vie positive, s’y mêlent davantage ; elles s’expriment par l’action, elles sont plus bruyantes, plus visibles, plus révoltées. Elles luttent avec les faits, elles s’exaltent à propos des circonstances journalières, elles peuvent même s’emporter aux actes extrêmes du suicide ou de l’assassinat, parce que la brutalité matérielle leur va bien; mais il leur marque toujours une certaine ampleur que l’on trouve aux passions des âmes d’élite. L’homme médiocre et l’homme supérieur pourront tous deux se tuer de jalousie ou du désespoir; seulement l’un mourra en silence et en secret, l’autre se brûlera la cervelle en plein jour, après avoir fait son testament et écrit une lettre de reproche à sa maîtresse.

L’amour de Louise pour Arthur, quelque vulgaires qu’en eussent été les causes, était violent et sincère. Les avantages d’élégance et de fortune qui avaient séduit la jeune fille- étaient futiles sans doute, mais c’étaient les plus appréciés par elle, ceux pour lesquels elle avait toujours éprouvé le plus de sympathie. La fragilité des bases

sur lesquelles s’était élevé cet attachement ne l’avait donc pas empéché de grandir; car ce que Louise adorait dans son amant était ce qu’elle comprenait le mieux, ce à quoi aspiraient ses désirs !

Aussi sa douleur et sa jalousie ne furent-elles ni moins profondes ni moins délirantes qu’elles ne l’auraient été dans le cœur le plus poétique.

Dominée par son unique pensée, la malheureuse jeune fille arriva bientôt à une sorte de monomanie fatale qui la poussa en dehors de toutes les habitudes sensées. Le soir, elle sortait seule pour parcourir les rues où devait passer Arthur; elle attendait près de son hôtel l’heure de son départ, et, quand il paraissait en toilette de bal, elle se pâmait d’ivresse à le regarder, ainsi beau, heureux et paré. Elle le suivait dans l’ombre, lui parlant dans son cœur et lui donnant mille noms de tendresse ; elle arrivait avec lui jusqu’à la porte de l’hôtel où la fête l’attendait, et là, cachée dans un coin obscur, le cou tendu, les yeux fixés sur les fenêtres étincelantes de lumière, elle attendait des heures entières pour apercevoir, à travers le vitrage, une ombre qui ressemblât à la sienne.

Souvent, exaltée par ce long isolement et par la nuit, elle devenait le jouet d’une singulière hallucination. A force de regarder dans le bal par la pensée, le bal se déroulait réellement devant ses yeux ! Elle y assistait, elle voyait tout, elle reconnaissait les visages et* entendait murmurer les noms! Elle apercevait, de loin, Arthur, dans la foule, arrêté près d’une jeune femme à laquelle il semblait parler tout bas; elle le voyait se pencher vers elle avec mollesse, lui sourire de ce sourire enivré qu’elle

lui avait vu autrefois ; et la jeune femme, les yeux baissés et rougissante, écoulait en effeuillant son bouquet ! Alors, oubliant que tout cela était un rêve, la malheureuse jeune fille poussait des sanglots étouffés; elle levait les bras avec désespoir vers le balcon lumineux; elle appelait Arthur, ou, accablée, s'asseyait sur quelque borne, la tête cachée dans sés mains, et versant un torrent de larmes.

Ses folles démarches ne s’arrêtèrent pas là. Sa passion devenant plus inquiète et plus hardie, elle ne se borna plus à suivre Boissard la nuit ; elle l’épia pendant le jour, fréquenta les promenades où il avait coutume d’aller, et l’accompagna partout comme son génie, mais toujours de loin et cachée.

Sa douleur trouva même une sorte de charme à cette surveillance invisible et s’en fit une occupation. Il y avait en effet, dans cette poursuite étrange, quelque chose qui s’accordait bien avec les dispositions romanesques qui ne manquent jamais de se développer dans les cœurs malheureux.

Les choses en étaient là, lorsque une circonstance imprévue vint hâter la crise depuis longtemps préparée entre Louise et Arthur.

Peu de cités possèdent autant de promenades charmantes que l’ancienne capitale de la Bretagne. De quelque côté que vous tourniez vos pas, vous rencontrez des allées verdoyantes ou des jardins fleuris, ouvrant devant vous leurs oasis embaumées. Aussi conçoit-on facilement, en parcourant ses parcs publics, que Rennes ait produit, dans ces dernières années, tant de jeunes poètes intimes et mélancoliques. C’est, en effet, par excellence la ville de l’élégie. Tout vous y pousse ; on la sent dans l’air du Champ de Mars, on la respire sous les dômes gazouillants du Thabor; elle s’exhale au bord du Mail avec les parfums du soir, alors que l’odeur de foin coupé vient des prairies, et que les chants des filles repenties s’élèvent des buttes éloignées de Saint-Cyr. A Rennes, la rêverie trouve partout des asiles muets, des retraites ombreuses où le ver peut germer et éclore. Rien ne manque à ses promenades, pas même la solitude, car à peine si vous y rencontrez, de loin en loin, quelque penseur solitaire qui.

234 1UCIIE ET PAUVRE.

la tôle baissée, pousse devant lui, avec distraction, les feuilles dont la terre est jonchée.

C’est seulement aux jours de fêtes que la population de Rennes, naturellement casanière, sort pour visiter ses promenades. Alors vous les voyez couvertes de jeunes hommes que l’étude a rendus chauves avant le temps, et de femmes à la ravissante langueur, tenant par la main des enfants beaux et frêles. Au milieu de cette foule pensive, s’agite la jeunesse des écoles, vive, bruyante, hardie ; puis le peuple, sérieux et fort ; puis les jeunes ouvrières à la marche furtive, aux regards détournés, aux sourires retenus.

C’était un de ces jours de fêtes, les promeneurs parcouraient à flots pressés les longues allées du Mail. Un de ces soleils qui semblent vous appeler et auxquels tout s’épanouit, un joyeux soleil d’hiver faisait étinceler le givre à la cime des tilleuls. La teinte uniforme des campagnes blanchies n’était variée que par l’ombre des nuages qui passaient au ciel. Saint-Cyr montrait à l’horizon son vieux monastère à demi caché sous les neiges, et, sur la rivière devenue solide, on voyait glisser les patineurs et les traîneaux chargés de femmes parées.

Attiré par ce dernier spectacle, la foule s’était pressée sur les bords de la promenade et suivait des yeux, avec curiosité, tous les détails de cette scène animée, distribuant tour à tour aux acteurs, ou ses rires ironiques ou ses applaudissements. Mais, parmi les patineurs, il en était un qui réunissait tous les suffrages; c’était Arthur Boissard. Vêtu d’une élégante polonaise garnie de riches fourrures, il courait sur la glace en décrivant mille cour-

Les gracieuses, et, par instants, sa taille souple se balançais si aérienne dans ces élans merveilleux, qu’il semblait prêt à prendre son vol.

Cependant après avoir épuisé tous les caprices de son adresse, dans une de ces courses nonchalantes le long du rivage le jeune homme aperçut un groupe de femmes qui venaient d’arriver et qui regardaient.

11 s'avança précipitamment vers elles en saluant.

— Vous faites merveille, M. Boissard, lui dit la plus vieille, qui paraissait être la mère des deux autres.

— La glace est magnifique, Madame, et les plus maladroits sont habiles aujourd’hui; on se sent des ailes aux pieds.

— C’est donc un grand plaisir que de glisser ainsi ?demanda une des jeunes filles.

— Un plaisir dont rien ne peut donner l’idée ; on se sent aller sans faire de mouvement, comme si l’on était transporté sur un char de fées.

— Cela doit être étrange...

— Mon Dieu ! si madame votre mère voulait permettre à mademoiselle votre sœur et à vous de descendre dans un traîneau...

— Oh! nous aurions trop peur, s’écrièrent à la fois les deux jeunes filles en regardant tour à tour la glace et leur mère.

— Il peut y avoir du danger, observa eelle-ci.

— Aucun, Madame; cette glace porterait de l’artillerie; d’ailleurs, nous ne nous éloignerons pas de cet endroit. Permettez un essai, je vous en supplie.

Après quelques nouvelles objections de la vieille dame

et quelques nouvelles expressions de frayeur de la part des jeunes filles, la première consentit enfin, et Arthur courut chercher un traîneau.

Les deux sœurs s’y placèrent, et bientôt on les vit glisser légèrement et fuir vers le bas de la rivière.

Arthur semblait diriger le traîneau avec une attention pleine de sollicitude et y employer toute son habileté. 11 lui fit décrire plusieurs cercles, ralentit sa course, puis, la reprenant plus rapide, emporta, avec la promptitude de l’éclair, le char fragile qui ne s’arrêta qu’au rivage, devant le lieu même où la mère attendait.

Les deux jeunes filles descendirent à moitié riantes, et toutes rouges encore de plaisir et d’effroi. En sortant, la plus jeune chancela; Arthur étendit les mains pour la soutenir, et elle se trouva presque renversée dans ses bras. Leurs yeux se rencontrèrent dans ce moment; ils se lancèrent un regard plein d’amour.

— C’est un bien beau jour pour moi, dit Arthur tout bas, en reconduisant la jeune fille au rivage.

Celle-ci n’osa répondre, mais elle pressa légèrement la main qui tenait la sienne ; ils étaient arrivés près de la mère.

— Tu parais tout étourdie, Clara, dit celle-ci.

L’enfant rougit et quitta le bras d’Arthur. Les trois

femmes causèrentencore un instantavec le jeune homme, puis elles s’éloignèrent.

Boissard resta assez longtemps immobile près du rivage, les suivant des yeux ; mais, comme s’il fut sorti tout à coup de quelque rêverie, il s’élança de nouveau sur la glace et se mit à la parcourir avec plus de rapidité

que jamais. Cependant il était facile de voir, à l’irrégularité de ses mouvements, qu’une pensée étrangère l’occupait; il semblait se laisser conduire par ses patins et ne plus songer à ce qu’il faisait.

Dans ses évolutions distraites, il s’élança le long d’un des canaux qui longent le Mail, et dont la glace, plus faible, n’avait point encore été tentée par des patineurs. A peine y eut-il fait quelques pas, qu’un léger craquement se fit entendre ; la glace fléchit sous lui, et il enfonça.

Un cri partit à quelques pas, et une femme se précipita vers le canal, les bras tendus; la glace, déjà brisée, céda sous ses pieds.

— Louise, n’avancez pas, cria Boissard.

Mais il n’était plus temps ; la glace s’affaissa davantage, la jeune fille fit encore quelques pas et tomba dans les bras d’Arthur.

Par un mouvement naturel, celui-ci étendit la main pour se retenir à quelque chose et rencontra un tronc d’arbre qu’il saisit.

— Ne bougez pas, dit-il, ou nous sommes perdus.

On était accouru de tous côtés, des secours arrivèrent ;

Louise et Arthur furent bientôt ramenés au rivage.

Mais Louise était folle de trouble, de frayeur et de joie. Les deux bras passés autour du cou d’Arthur, elle ne voulait plus s’en détacher: elle l’appelait en pleurant, le couvrait de baisers, le serrait contre sa poitrine en répétant qu’il était sauvé: la foule écoutait, étonnée et attendrie ; tandis que Boissard, honteux d’être ainsi en spectacle, faisait tous ses efforts pour apaiser la jeune fille. Il réussit enfin à modérer ses transports, et il allait

la faire sortir du cercle qui s’était formé autour d’eux, lorsque son nom, prononcé à ses côtés avec un accent de surprise, le fit se détourner; Clara était là avec sa sœur et sa mère, fixant sur lui des yeux étonnés.

Arthur laissa tomber la main de Louise, en rougissant, et baissa les yeux; quand il les releva, les trois femmes avaient disparu.

Le jeune homme fit un geste de désespoir, et saisissant rudement le bras de sa maîtresse, il l’entraîna loin de la foule.

Deux jours après l’accident arrivé sur le canal du Mail, Boissard se trouvait seul dans son cabinet, la tête appuyée sur sa main et plongé dans une sombre rêverie. 11 était facile de voir, aux rides qui plissaient son front et à la fixité de ses regards, que quelque préoccupation pénible l’oppressait. Après être resté longtemps dans la pose tristement méditative qu’il avait prise, il poussa un soupir, laissa retomber ses mains sur son bureau, avec une sorte d’impatience découragée, comme si ses réflexions ne l’eussent mené à rien, et promena ses yeux distraits sur les papiers et les livres qui l’entouraient.

Une lettre ouverte devant lui arrêta ses regards, il la prit avec le geste d’un avocat qui relirait une pièce convaincante à laquelle il ne saurait que répondre.

Voici cette lettre :

a Ma chère amie,

« Vous avez sans doute déjà entendu parler de l’inconcevable scène qui a eu lieu dimanche dernier sur le

Mail, et dont votre fils était l’acteur. Un malheureux hasard nous en ayant rendues spectatrices, mes filles et moi, nous^i’avons pas même la possibilité du doute.

« Vous comprendrez sans doute, ma chère, qu’après un tel scandale je doive être effrayée de l’avenir réservé à Clara, et que je regarde au moins comme suspendue l’exécution du projet dont nous avions parlé. Le bonheur de ma fille m’est confié, et je serais trop coupable de la livrer imprudemment aux chagrins d’une union exposée à des rivalités.

« Incertaine du résultat que devra amener la découverte que je viens de faire, je crois aussi devoir prier votre fils de renoncer, au moins momentanément, à des assiduités qui pourraient nuire à Clara. J’espère que M. Arthur comprendra ma prudence et l’excusera. .Veuillez lui dire que nous le recevrons de nouveau avec plaisir lorsqu’il aura fait oublier le triste éclat de dimanche dernier, en donnant des gages de son retour à des mœurs plus dignes de lui et plus rassurantes pour une mère.

« Je n’ai pas besoin de vous dire, ma chère amie, combien fout ceci m’est pénible ; j’espère que, quoi qu’il arrive, notre amitié n’aura point.à souffrir de circonstances qui n’ont point dépendu de nous. Ma lettre, écrite à tout autre qu’à vous, eût été une rupture définitive ; mais les fautes du fils ne peuvent me faire oublier toute l’affection que j’ai pour la mère.

« Votre amie dévouée,

« Émilie Gerol. »

Cette lettre, reçue le matin même par madame Boissqrd, avait été communiquée aussitôt à Arthur, et il s’en

était suivi une explication dans laquelle le jeune homme avait été obligé d’avouer sa liaison avec Louise. Madame Boissard, après quelques observations sévères, lui avait laissé la lettre en l’engageant à réfléchir sur ce qui lui restait à faire.

Or, c’était précisément là ce qui rendait Arthur si soucieux et ce qui l’occupait depuis le matin. Il cherchait vainement un moyen de sortir d’embarras ; de tous côtés les difficultés lui semblaient inextricables.

Sa position s’était, en effet, tellement compliquée depuis quelque temps, qu’une explication est indispensable pour la faire comprendre au lecteur.

Il y avait environ trois mois qu’en rentrant chez lui Arthur avait trouvé, dans le salon de sa mère, madame Gerol et ses deux filles, qu’il n’avait jamais vues et que l’on venait de retirer d’un pensionnat de Paris. Madame Gerol était une ancienne amie de la maison, et les rapports suivis qu’établit entre ses filles et Boissard la communauté des goûts et des plaisirs, resserrèrent cette liaison, à laquelle la mère n’apporta, de son côté, aucun obstacle. Bientôt l’on ne put voir les demoiselles Gerol dans un bal ou dans un concert sans leur compagnon inévitable, Arthur Boissard.

On conclut de ces assiduités que le mariage de ce dernier avec l’une des jeunes filles était arrêté. Les compliments qu’on lui adressa à cette occasion le surprirent d’abord, puis le flattèrent, puis finirent par le faire réfléchir.

Il se trouvait précisément dans la période décroissante de son amour pour Louise. L’idée d’un mariage qui le

forcerait à rompre avec elle lui sourit donc plutôt qulelle ne l’effraya. Il revenait d’ailleurs à des opinions plus régulières et plus acceptées. L’essai qu’il avait fait d’une passion commençait à lui faire croire qu’en définitive rien ne valait le calme d’un mariage fondé sur une affection commode, que l’on pouvait trouver à son heure et qui ne vous imposait aucune chaîne. En outre, son alliance avec la famille Gerol réunissait tous les avantages que l’on recherche dans le monde, et, de riche qu’il était, elle pouvait le faire presque millionnaire.

Toutes ces considérations, quoique confusément entrevues, le portèrent à multiplier ses visites chez madame veuve Gerol. Des deux filles de cette dame, Clara était celle qu’il préférait à cause de sa gaieté spirituelle ; ce fut donc à elle que s’adressèrent plus positivement ses attentions. La jeune tille n’y fut point insensible. Elle répondit à ses avances par des avances. Des politesses, reçues sérieusement, se changèrent ainsi en déclarations, et il arriva qu’après avoir fait quelques pas, chacun de leur côté, les deux jeunes gens se trouvèrent un beau jour les mains unies et officiellement amoureux.

Les mères, qui avaient leurs projets, s’étaient tues jusqu’alors ; mais, quand les choses furent arrivées à ce point décisif, madame Boissard parla à son fils : elle lui déclara qu’elle avait découvert son inclination, qu’elle l’approuvait, cl qu’elle était d’avis de réaliser au plus fût une liaison si bien assortie.

Arthur n’avait aucune objection à faire; il consentit à tout, et le mariage fut convenu, sans que toutefois l’époque en fùt'défmitivemcnt fixée.

On en était là depuis environ quinze jours lorsque la rencontre du Mail avait eu lieu.

Arthur n’avait que trop prévu quelles seraient les suites de cette rencontre. Après avoir fait d’assez durs reproches à Louise sur son scandaleux éclat, il l’avait quittée et n’était point retourné la voir depuis.

Livrée ainsi à ses réflexions la jeune fille s’exalta. La course en traîneau qu’elle avait vue avait suffi pour lui faire connaître qu’une autre lui était préférée, et sa jalousie, ainsi justifiée, s’accrut jusqu’au délire. Il ne lui fut plus possible de demeurer calme ni d’attendre. Son cœur, gonflé de douleur, d’impatience et de colère, s’enfiévra d’heure en heure ; sa tête, fatiguée d’une pensée unique, se perdit. Une lettre écrite à Arthur était restée sans réponse ; elle se persuada aussitôt qu’il était malade et que son accident avait eu des suites.

Dans les moments de passion, l’invraisemblance d’une supposition devient un motif de plus pour y ajouter foi. Le soupçon de Louise, à peine formé, se transforma donc pour elle en certitude. La pensée que Boissard pourrait souffrir, être en danger, mourir sans qu’elle, qui ne vivait que pourffif,en fût même avertie, la rendit folle. En tout cas, malade ou ingrat, il fallait qu’elle le vît, car elle ne v pouvait supporter plus longtemps ces incertitudes.

L’espèce de publicité donnée par le hasard à ses rapports avec Boissard avait, d’ailleurs, brisé les derniers liens de retenue qui auraient pu l’arrêter. Elle avait laissé voir son cœur au monde ; à quoi lui servirait désormais de le cacher? Pareille à ces filles-mères qui, une fois leur enfant avoué, le gardent dans leurs bras aux yeux de tous

et semblent s’en parer, elle résolut de ne plus voiler son amour, et d’en avoir la hardiesse et les privilèges, puisqu’elle en avait la douleur. Arthur ne venait pas, Arthur l’oubliait ou avait besoin de ses soins ! Elle ne balança plus, et, quoi qu’il pût arriver, elle résolut de le voir.

Or, c’était au moment même où la jeune fille prenait cette décision, que Boissard, la lettre de madame Gerol à la main, méditait sur les moyens de sortir de sa difficile position. Depuis qu’il se voyait menacé d’une rupture, il tenait plus vivement que jamais à l’union projetée, et mille avantages, auxquels il n’avait songé que vaguement, se dessinaient plus clairement h ses yeux. Il éprouvait d’ailleurs pour Clara une de ces passions mixtes que ne manque jamais d’inspirer une fiancée riche et jolie ; espèce d’amour bourgeois, né des sens, de l’orgueil et de

l’arithmétique, et tel précisément qu’il le faut pour constituer ce que l’on appelle dans le monde un mariage d’inclination.

La crainte de voir échapper un bonheur aussi avantageux causait donc à Boissard un véritable chagrin. Dans son désespoir, il se blâmait de son imprudence, il se plaignait de la fatalité des circonstances; mais il accusait surtout Louise de son fol éclat. 11 éprouvait même une sorte de soulagementà se livrer à sa colère contre la jeune fille ; il maudissait le jour où il l’avait connue, celui où il s’était laissé prendre à son amour; il allait jusqu’à se repentir du bien qu’il lui avait fait et qui avait été la cause première de sa liaison. Puis il se demandait, presque avec colère, d’où lui venait cet acharnement d’amour, alors qu’elle aurait dû comprendre qu’il ne la payait plus de retour ? Que

ne faisait-elle ce qu'avaient fait tant d'autres? En se donnant, ne savait-elle pas qu’une pareille liaison ne pourrait être éternelle ? Sa position dans le monde et celle d’Arthur l’avertissaient suffisamment du sort qui était réservé à cet attachement sans issue, et le jeune homme ne l’avait trompée par aucune promesse. Elle avait donc accepté volontairement une alliance passagère de jeunesse et de plaisir ; pourquoi vouloir maintenant faire à cette alliance une perpétuité qu’elle ne pouvait avoir ?

A toutes ces raisons, la conscience répondait bien par quelques murmures. De tendres pitiés s’élevaient par instants dans le cœur de Boissard pour la pauvre enfant qu’il avait perdue; mais il repoussait ces mouvements d’une sensibilité importune, revenait à ses raisonnements et s’endurcissait par l’irritation.

Hélas! Louise portait ainsi bien vite la peine de sa propre faute. Les mêmes sophismes dont elffe s’était servie pour justifier sa trahison envers Antoine, Boissard y avait recours aujourd’hui à son tour, pour justifier sa trahison envers elle.

Après de longues réflexions, le jeune homme se décida à faire un effort, et, quoi qu’il lui en coûtât, à rompre avec Louise.

Quant aux moyens, il n’y en avait qu’un : il craignait trop sa faiblesse en présence des larmes de la jeune fille, pour s’exposer à une entrevue ; il résolut donc de lui écrire, et, se défiant de sa résolution, il voulut lui écrire sur-le-champ.

II avait déjà pris une plume qu’il tournait avec embarras entre ses doigts, lorsque la porte de son cabinet s’ouvrit brusquement. A une exclamation poussée par une voix connue, il se détourna vivement et jeta à son tour un cri de surpriée et presque de frayeur. Louise était arrêtée sur le seuil.

— Vous ici? dit-il, stupéfait.

— Je ne pouvais rester plus longtemps sans vous voir, , répondit-elle.

— xVais vous n’y avez pas pensé ! venir en plein jour !... on vous aura vue.

— Que m’importe ? il fallait bien que je vinsse, puisque vous ne veniez pas.

Arthur frappa sur son bureau avec impatience, et se levant:

— Mais vous êtes folle; pourquoi ne pas attendre? Qui vous a dit de venir? Voulez-vous me perdre?

Elle recula de surprise.

— Vous perdre! Ce n'est pas donc moi que je perds en venant ?

Et, comme si un trait de lumière l’eût subitement éclairée :

— Ah! je comprends, vous avez peur qu’elle ne le sache.

— Que voulez-vous dire ?

— Oh ! je sais tout, ne cherchez pas à me tromper. Ne l’ai-je pas vue cette femme que vous me préferez ? Je sais tout, vous dis-je ; je vous suis partout, je vois toutes vos actions. J’étais sur le Mail; n’ai-je pas remarqué comme elle vous a souri, comme vous la regardiez lorsque vous l’avez enlevée du traîneau! Ah! j’étais là, Arthur, j’étais là.

Ce souvenir réveilla la mauvaise humeur de Boissard.

— Je ne m’en suis que trop aperçu, dit-il. Grâce à vous, je suis, depuis deux jours, le sujet de toutes les conversations et de toutes les plaisanteries? Mais qui vous a donné le droit d’espionner ainsi mes démarches?

Louise joignit les mains.

— Mon Dieu! avez-vous môme oublié que je vous aime?

— Étrange manière de prouver de l’amour que de fatiguer par des extravagances et des jalousies.

La jeune fille laissa tomber ses mains jointes, baissa la tête et se mit à pleurer.

Arthur lit quelques tours dans la chambre sans parler; mais enfin, appelant à lui tout son courage, il s’approcha d’elle et dit :

— Écoutez, Louise, nous ne pouvons continuer ainsi.

Nous ne nous voyons plus que pour nous quereller, et je ne puis vous parler sans faire couler vos pleurs, il faut que cela finisse.

Elle leva sur lui ses grands yeux pleins de larmes avec une expression d’espoir.

— Nos positions dans le monde sont trop différentes pour que nous ayons pu jamais songer à une union que ma famille d’ailleurs ne souffrirait pas. Nous l’avons senti tous deux, car jamais, vous le savez, il n’en a été question entre nous dans nos rêves les plus lointains. Nous serons donc condamnés à vivre toujours séparés, à nous cacher du monde, à avoir honte d’une affection à laquelle enfin il nous faudra tôt ou tard renoncer.

Louise fit un mouvement.

— Écoutez-moi, écoutez-moi. Tâchez de conserver votre calme pour me comprendre. Je le répète, tôt ou tard il nous faudra renoncer l’un à l’autre, car la vie est la vie, et nul ne peut se soustraire à ses nécessités. Le mariage est le but définitif de toute existence. Lors même que nous voudrions nous refuser aux joies d’une famille et à une position fixe, les circonstances seraient plus fortes que notre volonté. Il faut donc que le cœur fasse cet aveu à la raison; ne pouvant nous unir par un lien légitime, nous devrons nécessairement nous séparer quelque jour. Il s’agit de savoir s’il ne vaut pas mieux prévenir une nécessité fatale que de l’attendre. Déjà vous voyez que notre liaison n’est pour nous qu’une source de soucis et de souffrances; or, c’est là un avertissement. Quand un amour n’apporte plus le bonhenr, c’est que sa fin est proche. Pourquoi prolonger une cruelle agonie? Soyez

sage,. Louise ! devenons amis, d’amants que nous avons été. Je n’oublierai jamais les heures que j’ai passées près de vous ; vous trouverez toujours, en moi, un frère tendre et dévoué; mais, croyez-moi, n’attendons pas plus longtemps une rupture; séparons-nous sans colère, tandis que nous nous aimons encore.

En parlant ainsi , Boissard secouait doucement les mains de l’enfant, qu’il avait prises dans les siennes, comme pour l’exciter à répondre ; car celle-ci se taisait. Elle avait tout écouté dans un silence qui avait presque l'air d’être du calme. Seulement ses regards avaient pris insensiblement une expression égarée, tout son corps s’était mis à trembler et sa respiration était devenue entrecoupée. Quand Arthur eut fini de parler, elle ferma lesyeux, étendit les mains en avant comme si elle eût vu un abîme, etselaissa tomber à genoux en poussant un gémissement.

Boissard, tout troublé, se pencha pour la soutenir.

— Calmez-vous, Louise ; au nom du ciel, revenez à vous.

Mais les sanglots étouffaient la jeune fille. Enfin, un torrent de larmes parut la soulager ; elle leva les regards et les mains au ciel avec une expression indicible de désespoir.

— Je ne me trompais donc pas, murmura-t-elle ; il ne m’aime plus, il en aime une autre !....

Boissard pensa que, l’occasion venue et le premier pas fait, il ne devait pas reculer.

— Eh bien ! repondit-il d’une voix affectueuse, mais ferme, si vous avez cette pensée, vous voyez bien qu’il faut nous séparer.

— Ainsi, c’est vrai ! cria Louise en le regardant.

Il baissa les yeux.

— Oh ! c’est vrai, mon Dieu ! il en aime une autre ! et il ose me le dire ! et il n’a pas peur que je meure !

Et se frappant le front de ses poings :

— Oui, mourir cela vaut mieux, je souffrirai moins long-temps.

Elle courut vers le balcon, Boissard n’eut que le temps de la saisir dans ses bras.

— Louise, ! s’écria-t-il épouvanté, Louise, vous êtes folle.

Elle détourna vers lui son visage défait.

— Vous avez raison, dit-elle avec une douceur navrante, il ne faut pas que ce soit ici ; si je me tuais chez vous, on en parlerait, et elle ne voudrait peut-être plus vous épouser.

— Louise ! oh revenez à vous ; écoutez-moi.

— Vous écouter ; à quoi bon ? Ne m’avez-vous pas dit que vous vouliez me quitter ? qu’ai-je besoin de savoir autre chose ! Vous voulez me quitter...; et que deviendrais-je, alors, moi? J’ai besoin de vous, je n’ai plus que vous au monde ! Mais vous l’aimez donc bien cette femme? Qu’a-t-elle pour que vous l’aimiez tant? Est-ce parce qu’elle est élégante et riche ? parce que c’est une demoiselle? O mon Dieu! fais donc que je sois aussi une demoiselle pour lui plaire ! Mais cette femme, vous ne lui êtes pas nécessaire comme à moi ; pourquoi m’abandonneriez-vous pour elle ? Je vous ai aimé la première, je vous aime plus qu’elle, plus qu’elle ne vous aimera jamais. Quel droit a-t-elle sur vous ? que vous veut-elle?

— Louise !....

— Ah ! j’irai la trouver, continua-t-elle avec emportement, j’irai la trouver....

— Vous ne le ferez pas! s’écria Arthur, effrayé.

— Je le ferai ; pourquoi aurais-je pitié des autres, puisque personne n’a pitié de moi ? J’irai la trouver, je lui dirai tout; je lui raconterai ce que je souffre; je tomberai à ses pieds, et, si elle ne veut pas renoncer à vous, je me tuerai devant elle.

Boissard s’arrêta devant la jeune fille, pâle de colère et de peur.

— Vous ne ferez pas cela ; dites que vous ne le ferez pas...

— Je le ferai.

— Vous avez donc juré d’être mon mauvais génie ?

— Pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas m’aimer ?

— Non, je ne vous aime plus, s’écria-t-il, car vous n’êtes pour moi qu’une cause de trouble et de douleur. J’ai tâché de rendre moins pénible une séparation nécessaire, et vous ne l’avez pas voulu. Vous m’avez menacé; eh bien ! soit, faites; accusez-moi d’une faiblesse dont je rougis maintenant ; mais que tout soit fini entre nous, que je ne vous voie plus, que je ne vous entende plus ; tout m’est égal, pourvu que je sois délivré de vous.

Louise parut comme frappée de la foudre. Pâle, droite, les yeux fixes, elle demeura un instant étourdie ; puis, levant tout à coup ses regards sur Arthur, elle jeta un cri, joignit les mains d’un geste insensé et s’élança vers la porte.

— Adieu, Arthur! dit-elle.

En sortant de chezBoissard, Louise courut devant elle, ne voyant rien, n’écoutant rien et ne se sentant pas marcher.

Lorsqu’elle avait entendu Arthur prononcer ces mots : Je ne vous aime plus ! elle avait éprouvé une telle révolution et une si horrible douleur, qu’une idée, une seule, lui était venue, l’idée de mourir. Peu lui importait le moyen et le lieu, mais elle avait besoin de mourir, elle voulait mourir.

Elle marcha d’abord sans savoir où elle allait. Dans tout son être elle ne sentait que deux choses : une voix qui montait de son cœur et qui disait : — Je ne t’aime plus ; et une sorte de battement douloureux, semblable au pendule d’une horloge, qui résonnait dans son cerveau en répétant : — Mourir ! mourir !

Ce ne fut qu’a'près une heure de marche,, et lorsque l’exercice et le grand air l’eurent un peu ramenée au sentiment de son existence, qu’elle s’aperçut quelle se trou-

vait dans la campagne et devant le cimetière ; Dieu semblait l’avoir conduite là à dessein : elle y entra.

Ses regards se promenèrent sur le vaste champ des tombes avec une sorte d’avidité. Elle crut sentir que sa tête se calmait, comme si quelque chose de froid s’exhalait de ses marbres. En parcourant d’un pas chancelant les longues rues de mausolées, ses yeux cherchèrent machinalement autour d’elle quelque nom ami, mais en vain : alors elle songea qu’elle n’avait pas même au cimetière une pierre sur laquelle, à défaut d'un saint protecteur, elle pût reposer son front ; cette idée l’attendrit sur elle-même et elle recommença à pleurer.

Il est rare que les grands mouvements de désespoir résistent à ces expansions. De même que les orages du ciel éteignent leurs foudres dans les pluies, les orages de l’âme se fondent bien vite dans les larmes. Le cœur douloureusement gonflé semble alors se décharger ; c’est comme un abcès qui crève et trouve subitement son issue. Une fois que les pleurs de Louise eurent commencé à couler, ils éclatèrent sans qu’il lui fût possible de les retenir.

Elle s’assit sur un tombeau, la tête courbée sur ses genoux, et leur laissa un libre cours. A chaque instant, une nouvelle pensée venait, pour ainsi dire, fouetter sa douleur et en redoubler les crises. Elle se rappelait le regard, les gestes d’Arthur pendant cette scène cruelle, et se répétait les mots terribles qu’il avait prononcés: — Je ne vous aime plus !

Parfois, aussi, les souvenirs du passé lui revenaient par bouffées dévorantes. Des sons passaient à son oreille.

C'était le nom d’amour qu’Arthur avait coutume de lui donner, l’inflexion de sa voix en la nommant ! c’étaient mille images : la caresse qu’il lui faisait en partant, le regard qu’il lui jetait du seuil, l’adieu qu’il lui envoyait de la main ! Et toutes ces réminiscences poignantes s’éveillaient comme à dessein : on eût dit qu’une brise fatale lui apportait tous les parfums célestes du paradis qu’elle avait perdu pour le lui faire regretterplus amèrement; car c’est là une des plus dures conditions de la vie. Le bonheur passé ne paraît, le plus souvent, qu’une dérision du présent. Il n’y a que les souvenirs de souffrance que l’on puisse se rappeler sans peur; ceux-là mêmesonles regarde avec une sorte de confiance, car ce sont comme des quittances données par le malheur.

La réflexion découvrit à chaque instant à Louise quelque cause inaperçue d’affliction. Elle armait son esprit de tous ses souvenirs, comme d'autant de flèches dont elle se perçait elle-même aux endroits les plus sensibles. Dans les grandes souffrances morales, nous éprouvons toujours le besoin de creuser ainsi notre douleur pour en faire jaillir jusqu’aux moindres sources. Une sorte d’instinct féroce qui s’éveille alors chez l’homme le pousse à s’acharner sur lui-même, et son intelligence devientun scalpel avec lequel il fouille furieusement aux plis les plus cachés du cœur.

Mais quelque cruelles que fussent les expériences faites ainsi par Louise, elles eurent pour résultat d’amortir le premier élan de son désespoir. A force de manier son malheur; elle s’accoutuma à le regarder en face; elle en prit possession et s’y arrangea. Si quelque moyen de

destruction se fût offert à elle lorsqu'il sortit de chez Arthur, nul doute qu'elle ne l'eût saisi sans hésitation ; la mort, dans ce moment, rie lui eût paru qu'une route prompte pour échapper â une situation qui lui semblait intolérable ; mais maintenant qu’elle voyait la possibilité de vivre avec cette douleur, elle avait moins de hâte : elle était bien encore résolue à mourir, mais elle voulait prendre son temps et ses arrangements. Une fois décidée, en effet, l'exécution n’était plus chose si pressée. Elle pouvait au moins jouir de son suicide, goûter toutes les farouches et terribles jouissances des derniers préparatifs, écrire à Arthur et ie forcer à venir pleurer sur son cadavre.

Elle remit donc pour l’instant l’accomplissement de son projet.

D’ailleurs, elle ne pouvait se tuer dans la campagne. Un sentiment éprouvé par tous ceux qui ont voulu en finir avec l’existence l’arrêtait. Sous ce ciel limpide, au milieu de cette nature murmurante, il lui semblait que Dieu la voyait, et elle avait honte du suicide comme d’un sacrilège. Chez soi, entre des murs sombres, les portes fermées, les rideaux baissés, loin des hommes et de la pensée de Dieu, se tuer est facile ; rien ne vous détourne de votre douleur, tout est plus petit qu’elle ; mais comment mourir quand les oiseaux chantent, quand les fleurs embaument, quand les fontaines bruissent dans l’herbe, quand les brises viennent baiser votre front brûlant ! La vie déborde autour de vous, elle vous inonde, vous la pompez par tous les pores; tout est si grand, si noble, si beau sous vos yeux, que vous vous sentez pris

d’une honte secrète de penser à vous seul au milieu d’un tel spectacle. Votre fièvre d’ailleurs s’éteint insensiblement. Trop d’images douces et invitantes viennent distraire votre peine , vous n’êtes plus assez malheureux. Peut-être même qu’au détour d’un sentier votre œil, longtemps baissé, se relève et rencontre un nuage qu’il se met à suivre malgré lui ; peut-être votre main, crispée par un geste de fureur, trouve une fleur qu’elle effeuille machinalement; peut-être votre oreille distraite saisitelle un chant que vous apprit votre nourrice, et vos lèvres le répètent- elles tout bas à votre insu! puis le nuage, la fleur, le chant s’emparent peu à peu de vous, l’idée unique qui vous préoccupait semble se fondre et se perdre dans ces nouvelles sensations, et vous laissez votre âme flotter longtemps au courant d’une rêverie vagabonde, jusqu’à ce qu’une réflexion subite ne vienne la heurter et qu’elle ne rappelle à elle le désespoir oublié. Mais celui-ci ne revient qu’à regret, et moins irrévocable. Quelquefois alors vous vous hasardez à le sous-peser, non pas encore pour essayer de le supporter, mais par curiosité et comme pour le comparer à vos forces. Puis, involontairement, vous sentez que vos forces l’emportent, et la pensée vague que vous pourriez vivre traverse votre âme. Alors seulement se décide la fatale question. Alors, placé comme en équilibre sur la tombe, un souffle peut vous y précipiter ou vous sauver ; le hasard décide seul de vous. Calice déjà plein, votre cœur n’a besoin que d’une larme de plus pour fléchir, d’une larme de moins pour se ranimer.

Après plusieurs heures de méditation et de pleurs,

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IUCÎ1E ET PAUVRE. 257

Louise en était arrivée à cette situation incertaine. Sans s'être avouée à "elle-même que sa résolution de mourir était moins ferme, elle s’arrêtait debout sur la frontière des deux mondes pour regarder en arrière. Qu’une main se fût alors tendue, qu’une voix l'eût appelée, qu’un fait l’eût réattirée quelques instants la dans vie, et c’en était fait de son courage. Une fois avortées, ces déterminations extrêmes ne se reprennent pas; le désespoir ne peut s’ajourner ainsi, étonné le retrouve pas à volonté assez violent pour réessayer la mort. D’ailleurs, l’heure opportune est passée, et ces suicides remis ont quelque chose de ridicule qui arrête. Une fois que l’on a laissé tomber le poignard à terre, on a honte de se baisser pour le reprendre, et l’on se résigne à vivre, ne fût-ce que par amour-propre :

Louise sentait tout cela sans se l’être dit et sans le soupçonner elle-même ; car, sincère dans son projet, elle croyait en retarder seulement l’exécution de quelques instants.

Cependant elle songea à regagner sa demeure. Elle avait repris assez d’empire sur sa douleur pour traverser la ville sans attirer l’attention, et, l’habitude l’emportant sur l’émotion, elle trouva bientôt, à son propre insu, sa démarche timide de jeune fille. Ah ! qui eût pu deviner, sous cette apparence modeste, calme et silencieuse, tant d’angoisseuses passions! Qui eût dit en voyant passer cette enfant, si attentive à rendre les saluts, si soigneuse à éviter les embarras, que la grande question de la mort et de la vie s'agitait alors dans son âme ! Et combien de ces drames intérieurs se jouent partout autour de nous, sans

que nous le sachions ? Qui ne s’est demandé quelquefois, en traversant la foule et en laissant glisser son regard sur tant de visages marqués au même coin banal, ce qui arriverait si tous les masques tombaient à la fois et si tous les fronts dévoilaient subitement toutes les âmes ! Que de haines, que de souffrances, que de désirs, que d’histoires déchirantes tout à coup révélés! De tant dévisages sereins en apparence, combien en resterait-il éclairés de joie et de paix ? L’humanité n’a de tranquille que sa surface. Chacun croise bien sont habit sur l’ulcère qu’il veut cacher ; chacun voile ses difformités sous une élégance apprêtée, comme le peuple sa saleté sous des habits de fête ; mais la foule n’est jamais qu’un amas de douleurs ou de vices endimanchés.

Le premier sentiment qu’éprouva la jeune fille en arrivant chez elle fut un sentiment dé bien-être ; elle pouvait enfin déposer toute contrainte; on ne la voyait plus ! Elle se jeta sur une chaise, laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura quelques instants comme étourdie de ce qui lui était arrivé. Enfin elle promena ses regards autour d’elle.

Cette chambre sombre et dégarnie allait bien à la tristesse de son cœur ravagé. Elle se leva, regarda dans tous les coins avec incertitude, comme si elle eût cherché quelque chose pour envenimer sa douleur ou la consoler ; mais rien n’arrêta sa vue. Elle fit quelques pas sans but, rangea quelques objets avec cet instinct de femme qui semble survivre même à la pensée, et s’avança enfin vers la fenêtre.

Son réséda abandonné étaitmortdepuis longtemps, la

cage de son oiseau était vide, et le jardin de maître Pillet montrait toujours, au devant, son gouffre humide, tapissé de plantes vénéneuses et de lichens immondes.

Cet aspect désolé lui plut : elle croisa lesmainsen regardant fixement devant elle. Dans ce moment, il lui sembla que Dieului présentait un symbole de toute savie. Lafleur absente, l’oiseau envolé, le jardin stérile, n’était-ce pas son passé ? n’était-ce pas son avenir ? les champs et les parfums de sa jeunesse perdus à jamais, la seule chose qui restât devant son présent désert, n'était-ce pas aussi un champ délaissé et semé d’orties ?

Elle fit ces rapprochements faciles en versant beaucoup de larmes. Elle se détailla longuement à elle-même la nécessité de mourir, et s’encouragea à en finir avec ses souvenirs déchirants.

D’ailleurs, la honte de vivre encore, après une résolution si clairement exprimée à Arthur, lui venait par intervalles. L’orgueil, cette lie des passions les plus sincères, aigrissait sa douleur et troublait sa raison. Elle s’écriait qu’il fallait mourir, mourir sur-le-champ; et pourtant elle attendait, car le besoin d’exister, plus fort que tout le reste, balançait, à lui seul, les excitations du désespoir et de l’orgueil.

Et comment en eût-il été autrement ? Si jeune encore, si vivace, si vibrante à tout, comment n’eùt-elle pas hésité f Malgré le vent qui en avait brûlé les fleurs, l’arbre de la vie était encore si haut et si puissant, ses racines, étaient si profondes ! Quoi qu’on en ait dit, la plus terrible des actions humaines est le suicide. La mort reçue <lans l’accomplissement du devoir est facile,.parce qu’elle

est tranquille, sereine et sans lutte ; mais le suicide est horrible, car il est le résultat d’une révolte intérieure dans laquelle l’âme assassine le corps.

Du reste, nous l’avons déjà dit, il ne fallait, pour fixer les incertitudes de Louise, qu’une circonstance fortuite qui vînt faire pencher la balance de l’un ou de l’autre côté; elle ne se fit pas attendre longtemps.

Elle était à peine rentrée depuis une heure, lorsqu’on lui apporta une lettre. En reconnaissant l’écriture, elle pâlit et chancela. La lettre était d’Antoine.

Elle porta la main à son front en fermant les yeux, comme si elle eût attendu quelque nouvelle douleur; enfin, faisant un effort sur elle-même, elle l’ouvrit. C'était un billet fort court :

« Je ne reçois plus de lettres de vous, Louise ; nul ne me donne de vos nouvelles ; je ne puis supporter plus longtemps mes inquiétudes. Je pars, et cette lettre ne me précédera que de quelques heures ; j’arriverai demain matin.

« J’ai voulu vous avertir, parce que j’ai craint pour vous l’impression d’un retour inattendu.

« Louise, comment me recevrez-vous? Je reviens riche assez ; mais si vous saviez comme je tremble ! Oh ! ma vie va se décider. A tout à l’heure, Louise ! à tout à l’heure !... Malgré moi ce mot me fuit frémir de joie. Quoi ! je vais vous voir, entendre votre voix, toucher vos mains, vous appeler fna fiancée?... Oh ! mon Dieu ! pourvu que ce ne soit pas un rêve.

Antoine. »

L’effet que cette lettre produisit sur Louise fut terrible.

Dans toutes les angoisses qui l’avaient torturée depuis quelque temps, elle avait eu soin d’écarter d’elle le souvenir d’Antoine, comme trop difficile à supporter. Plusieurs fois, la pensée de son retour prochain lui était venue, mais elle l’avait aussitôt repoussée avec épouvante. Elle sentait que c’était un malheur imminent, inévitable, dont aucune prudence ne pouvait prévenir les coups ; mais, sûre de marcher vers l’abîme, elle avait mieux aimé fermer les yeux et jouir, s’il était possible, des bénéfices de l’imprévoyance. Elle avait ainsi presque réussi à oublier que Larry existât. La nouvelle de son arrivée fit donc sur elle l’effet d’un coup imprévu. Sa tête se perdit à l’idée de se trouver vis-à-vis de l’homme qu’elle avait trahi, de l’entendre lui donner le nom de fiancée, à elle déshonorée, perdue ! Que pourrait-elle répondre ? Il fallait donc qu’elle lui avouât tout ; qu’elle racontât cette longue et déplorable histoire des six mois qui venaient de s’écouler! Et de quel front, par quels mots, avec quelle voix ? Oh ! cela n’était pas possible; mieux valait mourir. Il le fallait même maintenant, et de suite ; car il allait arriver. Abandonnée par Arthur, elle pouvait vivre encore peut-être ; elle pouvait reparaître devant lui sans trop de rougeur ; mais devant Antoine ! Jusqu’à cet instant elle n’avait eu à combattre que sa douleur, maintenant c’était sa honte. Antoine arrivait ; Antoine qui ne savait rien, qui revenait joyeux, confiant, et les bras tendus ! Oh ! malheur ! malheur !

Elle fut un moment folle d’étonnement et de peur ; mais tout à coup les incertitudes de son cœur semblèrent cesser. Elle sentit dans tout son être une sorte d’effort et

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de brisement ; toutes les agitations intérieures s’apaisèrent, et il se fit en elle un calme effrayant : elle était décidée à mourir.

Dès lors, avec le combat finit la souffrance ; elle cessa de sentir son corps, comme si sa volonté l'en eût déjà détachée. Une sorte de paix rafraîchissante inonda son âme, elle entra dans cette phase de lucidité et de puissance sereines qui marquent toujours les instants suprêmes.

Tout fut promptement préparé par elle ; mais il lui restait quelques heures, elle voulut les employer à faire ses derniers adieux.

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