CHAPITRE PRKJflIER
Tout gouvernement a besoin d'une multitude d'agents dont il obtient les services en échange de salaires; or^, dans le choix de ces agentS;, et dans la fixation de leurs salaires, il n'a pas, et ne peut pas avoir pour but principal de corriger la distribution des richesses. Le but le plus rationnel qu'on puisse lui supposer, c'est celui d'obtenir les meilleurs services possibles au moindre prix possible. Il doit chercher, pour leur confier les fonctions publiques, non les plus pauvres, mais les plus capables.
Supposons d'abord que tel soit réellement le principe dirigeant de fautorité qui nomme
les agents, et qu'elle n'en dévie jamais volontairement, ni par ignorance. Quelles seront les conséquences d'une telle marche?
Pour les bien comprendre et les énumérer d'une manière complète, il est nécessaire de distinguer entre les fonctions qui exigent une aptitude spéciale acquise , et celles qui n'en exigent aucune.
Pour acquérir une aptitude spéciale, quelque insignifiante qu'on la suppose, il faut des avances prises sur le revenu et capitalisées sous forme de talent, de savoir^ d'habileté intellectuelle ou physique. Ces avances nécessaires se composent de deux éléments au moins, dont la quotité et les proportions varient à l'infini, mais qu'on retrouve dans tous les cas; savoir: L'entretien pendant l'instruction, et les frais de l'instruction elle-même. Dans la plupart des cas il s'enjoint un troisième, les frais d'entretien pendant l'expectation.
En effet, l'exercice d'un grand nombre de fonctions est précédé pour ceux qui les obtiennent, d'un stage plus ou moins long, pendant lequel ils ne sauraient se livrer à aucun travail lucratif. Souvent ce stage est prescrit par
la loi, ou établi par la coutume: alors il est employé par l'expectant à se préparer aux fonctions qu'il remplira, en s'initiant à leur exercice, en acquérant les connaissances et l'habileté pratique dont l'instruction proprement dite ne saurait le dispenser.
Certaines administrations admettent ainsi une foule de stagiaires qui, sous les noms de surnuméraires ou de suppléants, travaillent gratuitement ou presque gratuitement pendant un certain nombre d'années, avant d'arriver à un poste lucratif. Le salaire d'un emploi doit être assez fort pour que le fonctionnaire y trouve, en sus du prix que mérite la nature de son travail, le remboursement successif de ses avances, et le profit ordinaire du capital formé par leur accumulation pendant l'instruction et l'expectation.
Cela étant, il en résulte cette conséquence et cette première réponse à la question proposée, c'est que les prolétaires sont nécessairement exclus des emplois les plus lucratifs, par l'impossibilité où ils se trouvent de faire les avances nécessaires pour y aspirer; tandis que les plus pauvres d'entre eux sont même exclus de tous les emplois lucratifs pour les-
quels une capacité acquise quelconque est exigée.
Il en est de ces emplois comme de toute autre carrière ouverte à l'activité industrielle ou scientifique; il faut un capital pour s'y livrer. Les hommes que la loi d'appropriation a favorisés ont donc un privilège à peu près exclusif pour l'exercice des emplois lucratifs, comme pour celui des autres professions qui mènent à la fortune.
Quant aux fonctions qui n'exigent aucune aptitude acquise, je n'en connais qu'une de ce genre, celle de soldat, touchant laquelle deux principes, intimement liés l'un à l'autre, ont été admis dans l'Europe civilisée, savoir:
1° Réduction des salaires poussée aussi loin que possible;
2° Obligation imposée à tous les membres de la société d'exercer cette fonction lorsqu'ils y sont appelés.
La réduction n'aurait pu avoir lieu si le service n'eût pas été rendu obligatoire, et l'on n'aurait pas eu besoin de le rendre obligatoire si le salaire eût été plus élevé. Ces deux principes sont donc le corrélatif l'un de l'autre; ils sont entre eux réciproquement dans la rela-
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lion de cause à effet. Mais l'application qui en a été faite a produit deux systèmes différents.
L'un c'est le système des milices. L'obligation du service militaire est imposée^ dans ce système, à tous les citoyens sans exception; elle les atteint tous inévitablement; mais aussi elle ne les astreint et ne peut évidemment les astreindre qu'à un service temporaire , après lequel ils rentrent dans la vie civile et poursuivent le cours de leurs occupations ordinaires.
Je n'ai point à examiner cette institution sous le point de vue politique, mais uniquement sous le point de vue économique, c'està-dire comme impôt. Envisagée de cette manièrCj elle constitue le plus vicieux de tous les impôts, car elle frappe les citoyens, non en raison de leur revenu, non en raison de leur intérêt dans l'ordre de choses que l'impôt est destiné à maintenir, mais en raison de l'utilité dont ils peuvent être à la société. En effet, plus un contribuable est actif et industrieux, plus devient onéreuse pour lui la charge du service militaire. Ce qui n'est pour l'oisif qu'un amusement, un passe-temps dont peut-être il avait besoin, entraînera, pour l'industriel ou
l'homme de lettres, une perte de temps pécuniairement appréciable, jointe à un sacrifice, quelquefois non moins pénible, de ses goûts et de ses habitudes.
Lors même que le salaire des milices ne serait pas aussi nul qu'il l'est dans les pays même où il n'y a pas d'autres troupes, on conçoit que le service, n'étant pas continu, ne pourrait jamais compenser d'une manière permanente les résultats fâcheux de la distribution des richesses, pour ceux des prolétaires dont le salaire ordinaire n'excéderait pas la solde allouée. Mais l'exiguité de cette solde écarte, en général;, toute possibilité de compensation.
L'autre système, celui des armées permanentes, regardé jusqu'ici comme indispensable dans les grands Etats, impose aussi l'obligation du service militaire à tous les citoyens; mais l'obligation ne devient effective que pour un certain nombre d'entre eux que le sort, sous une forme ou sous une autre, désigne à cet effet.
Ceux qui sont appelés deviennent alors de véritables fonctionnaires, astreints à un service prolongé, dont la première conséquence est
l'abandon complet de toute autre carrière ou profession quelconque. Dès-lors, TinsufFisance du salaire se présente à tout esprit impartial comme la plus absurde et la plus monstrueuse injustice qu'aient jamais sanctionnée des législateurs humains. La loi de recrutement est éludée par le riche, qui se fait remplacer, ou auquel son éducation et son revenu procurent un avancement rapide; tandis qu'elle pèse de tout son poids sur le pauvre, sans lui olï'rir, en échange du salaire auquel il renonce, aucune compensation, aucun dédommagement, si ce n'est un salaire plus cliétif encore et le servage de la discipline.
Le système des armées permanentes serait impraticable avec des salaires élevés, â cause de la dépense énorme qui en résulterait; le système des milices, quel qu'y fût le salaire, ne saurait procurer aucun soulagement permanent aux classes désliéritées; nous devons donc reconnaître que le régime militaire européen n'est susceptible d'aucune modification qui puisse le rendre propre à compenser l'inégale répartition des richesses sociales.
En parlant des fonctions qui exigent un(? aptitude spéciale, j'ai supposé que le gouverne-
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ment était toujours déterminé dans ses choix par l'intérêt public, et que ni l'erreur^ ni la mauvaise volonté n'avaient aucune part dans l'élection des fonctionnaires. Celte supposition, comme on sait fort bien^ ne se réalise en aucun lieu complètement; certaines causes, dans le détail desquelles il est inutile d'entrer, tendent partout à pervertir les intentions de l'autorité qui nomme, ou à rendre vaines de sa part les intentions les plus correctes. Mais les exceptions que ces causes amènent, les déviations de la règle générale qu'une capacité acquise est nécessaire pour obtenir les emplois lucratifs, ne tournent point , hélas ! au profit des classes déshéritées : tout se passe relativement à elles, sous le régime de la corruption et de l'erreur, comme sous celui de la justice et de la vérité.
Abstraction faite des liens de famille ou de coterie qui unissent ensemble les hommes appartenant aux mêmes classes de la société, il est certain que, en cessant d'exiger aucune capacité de la part des expectants, on augmente le nombre de ceux-ci, par conséquent la longueui du stage ou de l'expectation, et la quantité des avances nécessaires pour franchir ce premier pas. Seulement le stage, au
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lieu d'être employé à des études théorétiques ou pratiques, le sera peut-être à des sollicitations et à des démarches, non moins nécessaires pour capter la faveur que ne le sont les éludes pour acquérir la capacité.
Des avances , voilà donc le premier besoin de quiconque suit une carrière lucrative. Il en faut sous le régime de la justice, et il en faut encore sous celui de la faveur : c'est un viatique sans lequel nul voyageur ne saurait aller loin dans le chemin de la fortune.
Il y a des exceptions, ici comme dans toute règle générale. Des hommes^, ou très capables, ou très-actifs, stimulés par une ambition que les obstacles ne rebutaient pas, se sont frayé une route depuis la misère jusqu'à l'opulence et au pouvoir. Mais on est trop porté à s'exagérer la fréquence de ces exceptions , parce qu'elles sont saillantes et faciles à énumérer; tandis que les victimes de la règle générale végètent obscurément , et passent inaperçues de la misère qui leur a servi de berceau à la misère qui entoure leur lit de mort.
Cette nécessité des avances, je ne la signale point comme un mal; elle est selon moi inévitable et ne résulte point de la loi d'appro-
priation. Ce qui résulte de cette loi, et que je signale comme un mal, c'est l'inégale répartition de ces avances nécessaires, c'est l'existence d'une classe nombreuse d'hommes privés, parce qu'ils sont pauvres, de tout moyen de s'enrichir par leur travail , et trouvant ainsi , dans leur pauvreté même, l'obstacle qui les empêchera d'en jamais sortir. La carrière des emplois publics sera toujours une loterie, et je ne prétends point que tous ceux qui la suivent obtiennent un lot; je voudrais seulement que tous fussent en état d'acheter un billet.