UNE SCÈNE DE NUIT
La chambre de la comtesse se trouvait séparée de celle du comte par le salon, la salle à manger et la chambre d’Adriano contigué à celle de son maître.
Presque tous les soirs, grâce à la disposition de l’appartement et plus encore à la confiance du mari, les deux amants se voyaient, sans crainte d’être surpris, soit dans la chambre de la comtesse, soit dans celle de Zacharetti.
Du reste, le comte les aurait-il trouvés ensemble qu'il n’eût conçu aucun soupçon. Lui-même avait souvent conseillé à son secrétaire d’aller causer avec la comtesse pour l’instruire du résultat de ses démarches.
— Il faut bien, lui disait le comte, que ma femme sache comme moi ce que nous vous devons.
Donc, du côté du comte, rien à redouter.
On ne pouvait guère craindre non plus Leona, qui avait sa chambre éloignée et isolée au bout d’un long corridor.
Pas de domestiques indiscrets. Ceux-ci habitaient les combles de la maison, et l'appartement était au rez-de-chaussée.
D'’ordinaire, après avoir fait une partie d’échecs avec Adriano ou sa fille, le comte se retirait chez lui vers dix heures et se couchait aussitôt. Le sommeil était pour lui une nécessité impérieuse.
Leona s’enfermait dans sa chambre et lisait pendant une heure avant de se mettre au lit.
La comtesse, qui se levait fort tard, passait une partie de ses nuits à lire des romans français.
Adriano sortait presque tous les soirs ; il allait au cercle, au théâtre ou au café et rentrait vers minuit.
Souvent il trouvait la comtesse l’attendant chez lui.
Or, après avoir causé avec le comte et lui avoir dit que le lendemain il ferait sa demande à la comtesse, Adriano était sorti comme d'habitude ; maïs il n’était allé ni au café, ni au théâtre, ni au cercle. Il s’était rendu près de Carlotta, qui demeurait, comme nous l’avons dit, dans une petite maison qu’elle avait louée.
Au moment où son avenir était en jeu, il avait semblé bon à Adriano de voir la séduisante jeune fille, dont il ne renonçait pas à faire sa maîtresse.
Les visites nombreuses et assidues de l'Italien compromettaient bien un peu Carlotta ; mais, outre que les mœurs du pays n’ont rien de rigide, l’indépendante jeune fille se souciait fort médiocrement de l’opinion publique.
Elle n’était pas la maîtresse de l'Italien ; mais, de la façon dont allaient les choses et suivant sa promesse, elle prévoyait que cela arriverait un jour ou l’autre, sinon à Batavia, du moins en France.
L’amour d’Adriano pour la belle Carlotta allait toujours grandissant, et il tenait d’autant plus à la posséder que, déjà, d’autres soupirants se mettaient sur les rangs.
Ce soir-là, il venait demander à la jeune fille si elle était toujours décidée à le suivre, au cas où il lui livrerait le nom du calomniateur de Juanita.
— Oui, répondit-elle. Mais vous savez que je ne me séparerai jamais, vous entendez, jamais de l’enfant de ma sœur ; je me suis faite sa mère ; j'ai juré de ne point l’abandonner, et rien au monde ne me fera manquer à mon serment.
— Oui, je sais ; nous emmènerons l'enfant et je serai pour elle un protecteur.
— Je prends acte de votre engagement, et si vous y manquiez, je saurais vous le rappeler.
— Comptez sur moi, Carlotta, sur mon amour.
La jeune fille secoua la tête.
— M. Halbruger, fit-elle, avait dit à ma sœur, lui aussi : “Comptez sur mon amour.”
— Je ne suis pas un Antoine Halbruger, moi.
— Tant mieux pour vous. Maintenant, répondez. — Je suis à vos ordres.
— Depuis un mois, vous me dites être sur la piste du misérable qui a causé la mort de ma sœur.
— Eh bien ?
— Comment se fait-il que vous ne sachiez pas encore son nom ?
— Mais...
— Répondez !.…
— Je crois le savoir, Carlotta, mais...
— Quoi ?
— ]l faut être bien sûr.
— L’autre jour, vous m'avez presque désigné le comte Carini ; voyons, serait-ce lui ?
— Je le crains.
Elle se dressa, les prunelles en feu.
— Donne-moi des preuves! s’écria-t-elle d’une voix sombre, et je suis à toi.
— Carlotta, tu seras satisfaite.
Une heure après cet entretien, Adriano rentrait chez lui, en cherchant par quels moyens il arriverait à rompre avec Margarita, à épouser Leona, à palper la dot, à se débarrasser du comte et à fuir avec Carlotta.
Le problème, on le voit, n’était pas précisément facile à résoudre. Mais l’ex-séminariste était un homme de ressources, qui savait admirablement tirer parti des circonstances.
Margarita attendait son amant, brûlée par la fièvre de l’impatience, torturée par la jalousie.
L'air était chaud, mais sans lourdeur. Le ciel, tout constellé d'étoiles, était d’une beauté splendide ; la brise apportait et répandait partout les enivrantes senteurs qu’elle ramassait en passant au-dessus des jardins embaumés, remplis de fleurs rares.
Les jardins et les fleurs sont un luxe que se donnent tous les grands négociants de Batavia.
La comtesse subissait l’influence de cette atmosphère pleine d’excitations. Saturée de désirs, tout son être frémissait de sensations amoureuses.
— Pourquoi donc tarde-t-il tant à arriver ? pensait-elle ; il était plus pressé autrefois.
Enfin, elle le vit venir.
Elle ferma sa croisée, sortit de sa chambre, dont elle laissa la porte entr’ouverte, et, tout en amortissant le bruit de ses pas, elle alla se placer sur le passage de son amant.
Adriano avait bien promis au comte de parler à la comtesse ; mais il ne voulait faire cette démarche que le lendemain, et dans un moment où il serait impossible à sa mattresse de faire le moindre scandale.
Il allait donc passer sans entrer chez elle ; mais elle se plaça inopinément devant lui, le prit par la main, l’entraîna et le fit entrer presque de force.
Il allait ouvrir la bouche pour lui reprocher son imprudence. Elle ne lui donna pas le temps de prononcer un mot. Elle lui jeta ses bras autour du cou, imprima sur ses lèvres un baiser de feu et lui dit :
— Sais-tu ce que ma fille m’a appris ce soir ? — Non, répondit-il, enhardi par cette façon de procéder. — Devine, mon bien-aimé, devine.
— Vous savez bien, fit-il avec un vif mouvement d’impatience, que je ne devine rien.
La raideur de son amant fit tressaillir Margarita. Ses sourcils noirs se froncèrent.
— Elle m'a appris, reprit-elle, que son père voulait te la donner pour femme et que tu me demanderais sa main.
— Ah! fit Adriano, qui ne s'attendait nullement à cette brusque attaque.
Néanmoins, il la considéra comme heureuse, puisqu'elle lui épargnait l’embarras de prendre l'initiative d’une explication.
— Réponds, est-ce vrai ?
Et, comme il se taisait, se contentant de la regarder :
— Mais réponds donc ! reprit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de contenir, mais dont les vibrations révélaient une colère sourde prête à éclater.
Il n’y avait plus moyen de se taire. Mais devait-il brusquer l’aveu ou l’atténuer par des réticences habiles, ou des protestations de tendresse ?
Il sentit qu’il ne fallait pas trop oser.
— Voyons, ma chérie, dit-il, sois calme et écoute-moi.
— Réponds ! lui dit-elle, en lui mettant les deux mains sur les épaules et en le secouant nerveusement. Est-ce vrai ? Oui ou non, réponds !
Mis ainsi au pied du mur, l'Italien répondit : — Oui. Mais, ajouta-t-il vivement, je t’assure…
— Quoi, quoi ? l’interrompit-elle.
Et elle le repoussa avec violences.
— Mais écoute-moi donc.
— Que veux-tu me dire ? Que l’amant de la mère ne sera pas le mari de la fille !
— Encore une fois, Margarita, calme-toi ; comment veuxtu que je me justifie, si tu ne veux pas m'’entendre ?
— T’entendre ? Non, non. Je lis dans tes yeux, tu es capable de consentir... Ah ! misérable ! Tiens, je suis sûre que tu as consenti, que tout est décidé ! Tu es un lâche, Adriano, un lâche !
Elle se laissa tomber sur un divan et fut pendant un long instant en proie à une violente crise nerveuse.
Le comte Carini avait été singulièrement étonné des paroles de sa fille et surtout de l’air de mépris et de dédain qu’elle avait pris quand il lui avait annoncé qu’il voulait la marier à Adriano Zacharetti.
D'abord, il ne vit là qu’une boutade de jeune fille exaltée. Mais, en réfléchissant, il finit par se dire que Leona avait certainement quelque raison pour se montrer aussi dure à l’égard d’Adriano. Et puis ce n’était nullement dans les habitudes et dans le caractère de la jeune fille de parler ainsi qu'elle l’avait fait.
— Décidément, se disait le comte, il y a quelque chose. Quoi ? Leona a évidemment fait allusion à quelque fait que j'ignore.
Et il se creusait l'esprit, torturait sa pensée pour deviner ce qui avait pu rendre Adriano antipathique à sa fille.
Toutefois, Leona l’avait mis sur la voie et il soupçonna la vérité. Mais il ne voulait pas admettre qu’une pareille chose fût possible, sa loyauté s’y refusait.
— Non, non, pensait-il, Adriano et la comtesse ne sont pas capables d’une aussi infâme trahison. S'il existe quelque chose entre eux, ce ne peut être qu'un secret, plus ou moins important, dont la nature m’échappe.
Mais, continuellement obsédé par cette pensée qu'il pouvait être trahi, son esprit travaillait.
Il se rappelait nombre de petits faits auxquels il n’avait prêté aucune attention, mais qui, maintenant, acquéraient une importance sérieuse.
Il eut d’abord l'intention de faire appel à la loyauté d’Adriano et de lui demander ce que signifiaient les paroles de Leona ; mais il se dit, avec raison, que, si ses soupçons étaient fondés, Adriano saurait très bien se défendre et que, s’ils étaient erronés, le jeune homme aurait raison d’en être blessé.
Il songea ensuite à avoir une explication avec la comtesse en présence de Leona ; mais il renonça encore à cette idée.
— Si je veux savoir la vérité, se dit-il, le plus simple et le meilleur c’est de garder le silence, de ne point laisser voir mes préoccupations et d’avoir l’air de ne me douter de rien. Mais je veillerai ; et si ce que je ne puis croire est réel, je le saurai tôt ou tard.
Pendant toute la soirée, il examina avec soin l’attitude de sa femme et celle du secrétaire ; mais il ne découvrit rien, pas un geste, pas un regard équivoque qui pût l’éclairer.
Adriano, pensant à l'offre que lui avait faite le comte et tout à son amour pour Carlotta, ne s’occupait de la comtesse que juste assez pour ne pas paraître impoli ; quant à la jeune femme, habile dans l’art de feindre, elle ne laissait rien voir de ce qui se passait, en elle.
Les heures s’écoulèrent comme de coutume.
Le comte fit sa partie d'échecs avec sa fille. Pendant ce temps, la comtesse lisait.
Adriano sortit à son heure habituelle et, à dix heures, le comte, la comtesse et Leona étaient chacun dans sa chambre.
L’appartement de Margarita donnait sur la rue et celui du comte sur la cour intérieure. Mais au-dessus de la chambre de la comtesse se trouvait une pièce servant de bibliothèque et de lingerie.
Une demi-heure après s’être ostensiblement enfermé dans sa chambre à coucher, le comte en sortit avec précaution, sans bruit, monta à la lingerie et s’y tint en observation.
Il entendit la comtesse ouvrir sa fenêtre, il la vit se pencher, interroger l’espace ; il comprit facilement qu’elle attendait.
À lui aussi l’anxiété brûlait le sang ; lui aussi s’impatientait fiévreusement. De même que sa femme, il lui tardait de voir paraître Adriano. Enfin, il le vit dans la rue. Il s’effaça rapidement, car le clair de lune pouvait le trahir, et il prêta l'oreille.
La fenêtre au-dessous se ferma. Alors il sortit doucement de la lingerie. Il était pieds nus, sans lumière ; il marcha lentement, retenant son haleine, et arriva à la porte de la chambre de sa femme.
Son émotion était grande et il se soutenait à peine. Ses jambes flageolaient et une sueur froide coulait sur ses tempes.
D'abord, il n’entendit que confusément ; puis peu à peu les mots, les phrases arrivèrent distincts à ses oreilles.
Le doute n’était plus possible.
Adriano s’était agenouillé près de la comtesse, qui se tordait convulsivement sur le divan.
Soudain, elle bondit sur ses jambes.
— Allons, je veux bien t’écouter maintenant, dit-elle à son amant, justifie-toi, si tu peux ; parle, parle !
— Que veux-tu que je te dise, puisque tu ne veux rien entendre ?
— C’est vrai, tu as raison... Je suis folle... Voyons, me voilà calme, je t’'écoute.
— Eh bien, ce n’est pas moi qui veux ce mariage, c’est ton mari.
— Mais tu as accepté, tu t’es engagé à obtenir mon consentement ?
— Que voulais-tu que je fisse ? Pouvais-je répondre à ce pauvre homme : “Je ne puis pas épouser votre fille parce que votre femme est ma maîtresse ?”
— M'aimes-tu toujours ?
— Tu le sais bien.
— C’est que, vois-tu, si ma fille avait le malheur d’être aimée de toi, je la.
Tout à coup, la porte fut violemment ouverte.
Ils se retournèrent effrayés.
Le comte était devant eux.
— Misérables ! Infâmes ! cria-t-il.
Les deux coupables restèrent muets d’épouvante. — Infâmes ! répéta le comte.
Et marchant droit à Adriano, il lui cracha au visage, puis lui cria :
— Je te tuerai !
Les deux complices tremblaient, écrasés sous le regard chargé d’éclairs de l’homme outragé.
— Lâche, je te tuerai ! cria le comte une seconde fois.
Et, grave et terrible, il sortit.