LE DUEL
C’est à peine si ces mots « Je te tuerai ! » avaient été entendus par les coupables terrifiés.
La porte s'était refermée et le comte était déjà rentré dans sa chambre, que sa femme et Adriano étaient encore à la même place, immobiles, silencieux, le front courbé.
Ah ! ce n’était pas le remords qui les accablaïit ; ils étaient trop foncièrement mauvais, l’un et l’autre, pour que le sentiment de leur infamie parlât à leur conscience. Non, ils ne se repentaient pas, mais ils se demandaient, chacun de son côté, comment ils sortiraient de cette situation horrible.
Margarita n’écoutait parler en elle que la voix de sa terrible passion.
Sa colère de tout à l’heure était tombée comme par enchantement.
Adriano lui avait dit qu'il l’aimait toujours... Que lui importait le reste ?
L’Italien, lui, ne songeait qu’à ses intérêts.
L’outrage sanglant que lui avait infligé le comte ne le préoccupait même pas. Sans doute, il se vengerait ; mais, pour le moment, il avait d’autres soucis.
Ce fut Margarita qui rompit le silence.
Elle posa sa main tremblante sur l’épaule de son amant, et lui dit à voix basse :
— Viens, toi qui es tout pour moi ; fuyons, fuyons |! Adriano ne répondit pas.
— Fuyons, répéta-t-elle ; j'ai de l’or, des valeurs, des bijoux !
L’Italien la repoussa, froidement. Il avait pris son parti et tracé sa ligne de conduite. Il s’agissait d’abord de jouer les grands sentiments. Ensuite, il aviserait.
Bien décidé, depuis quelque temps, à rompre définitivement avec la comtesse, l’occasion qui se présentait était trop favorable pour qu’il la laissât échapper.
— Ma chère Margarita, dit-il, vous êtes folle ; je n’ai pas le droit de fuir ; j'ai trahi la confiance de votre mari, je lui dois une réparation.
— Un duel ?
— Oui, un duel entre nous est forcé.
— Tu ne te battras pas !
— Est-ce que vous n'avez pas entendu ce que le comte m'a dit ?
— Que t’a-t-il dit ?
— Qu'il me tuerait.
— Adriano, tu ne te battras pas !
— Je lui ai pris son honneur, je lui dois mon sang ! — Mais, s’il te tue ?
— Eh bien, tout sera dit.
— Tout sera dit ! Eh bien, et moi ? et mon amour ? — Margarita, tout s’expie ! Notre bonheur était un crime. — Est-ce que tu regrettes quelque chose ?
— Mais, malheureuse, dit-il, simulant une colère sourde, tu n’as donc pas vu l’injure qu'il m’a faite ? Me crois-tu donc assez lâche pour la supporter ?
— Alors, tu veux te battre ?
— Oui, et j'espère bien que ce sera demain.
— Rien ne peut combattre ta résolution ?
— Rien.
— C’est bien, Adriano ; tu feras ce que tu appelles ton devoir ; je ferai, moi, ce que je croirai être le mien.
— Adieu, Margarita.
Et, laissant sa maîtresse en proie au plus grand trouble, Adriano sortit de la maison pour aller se loger dans un hôtel.
Il ne se coucha pas ; il passa le reste de la nuit à réfléchir.
Quoi ! tous ses rêves ambitieux allaient-ils s’évanouir ? Est-ce que tout allait lui échapper à la fois ?
La magnifique dot qu’on lui avait offerte et aussi l’amour de Carlotta ?
Il ne s’inquiétait nullement de Margarita ; il ne pensait à elle que pour la maudire.
Carlotta, Carlotta ! Tout ce qu'il allait faire maintenant serait en vue de la posséder !
En acceptant de devenir l’époux de Leona il n’avait eu qu'un but : toucher la dot et abandonner sa femme le plus vite possible pour mettre aux pieds de Carlotta une fortune honteusement acquise.
Après une longue, méditation, il se dit qu'il fallait tirer, au profit de sa passion pour Carlotta, tout le parti possible de la situation dans laquelle il se trouvait. Ne lui était-il pas facile, en effet, de faire croire à la jeune fille que c'était pour elle qu’il abandonnait tout, que c'était pour elle qu’il allait risquer sa vie ?
À la première heure du jour, il se rendit chez Carlotta et lui dit :
— Maintenant, je suis sûr ; c’est le comte Carini qui est le coupable que nous cherchions.
— Ma sœur, ma sœur, tu seras vengée ! s’écria Carlotta. — Oui, et ce soin me regarde.
— Vous ?
— Oui. J'ai provoqué le comte, je l’ai insulté et, aujourd’hui ou demain, nous nous battrons.
— Vous avez fait cela ?
— Je l’ai fait.
— Pour moi!
— Je vous aime !
Elle prit dans ses bras l’enfant de Juanita.
— Mignonne, chère mignonne, dit-elle à la petite, quine pouvait comprendre, regarde, regarde bien cet homme, il faudra l’aimer, l’aimer toujours ; c’est le vengeur de ta mère !
— Mais, vous, Carlotta, demanda Adriano, m’aimerezvous ?
— Je ne sais pas si je vous aimerai ; mais je serai à VOUS, j'en fais le serment !
— C'est bien. À bientôt.
Il pressa la jeune fille contre son cœur et se retira.
À huit heures, il envoya chez le comte un domestique porteur d’un billet ainsi conçu :
« Je resterai chez moi toute la journée pour attendre les témoins de M. le comte Carini. »
À dix heures, on sonna à sa porte.
Il alla ouvrir, croyant qu'il recevait la visite des témoins. Il se trouva en face du comte Carini.
— Vous, vous, monsieur le comte, fit-il, laissant voir sa surprise et son trouble.
— Oui, il est inutile d’instruire quatre personnes de choses qui ne regardent que nous. Nous nous battrons sans témoins. À mort, monsieur, à mort |
— Mais, monsieur le comte...
— Auriez-vous peur ?
— ]] sera fait selon votre volonté.
— C’est ainsi que je l’entends.
Adriano s’inclina.
— Nous prendrons chacun notre rifle, reprit le comte ; nous nous rendrons au bois des palmiers. Arrivés là, nous nous séparerons et, au bout de cinq minutes, tir à volonté.
— Un duel à l’américaine !
— Ou à l’indienne, monsieur.
— L'heure ?
— Demain, à cinq heures du matin.
— A cinq heures, demain, monsieur le comte.
Les deux hommes se séparèrent.
Resté seul, Adriano poussa un soupir de soulagement. Il avait cru à une rencontre ordinaire, à l’épée, arme très familière au comte. Dans ce cas, toutes les chances auraient été contre lui, car, inhabile à manier l’épée, il n’aurait même pas eu la ressource de la trahison. Mais dans un combat comme celui que lui offrait son adversaire, tout était changé. D’abord il était excellent tireur, et puis, du moment qu’on se battait sans témoins, tout était permis.
Ce n’était plus un duel entre deux êtres civilisés, c'était un combat de sauvages.
Du reste, il y avait du sauvage chez Adriano Zacharetti.
Il passa le reste de la journée à bâtir des châteaux en Espagne avec Carlotta qui, entièrement à sa vengeance,
l’écoutait avec des tressaillements de joie farouche, bien persuadée que Dieu serait avec le justicier.
Le comte Carini passa cette journée à prendre ses dernières dispositions.
Dans la soirée, il conduisit Leona dans un couvent, sans l’instruire de ce qui s’était passé.
— Tu resteras dans cette maison jusqu’à notre départ, lui dit-il ; nous retournerons en Italie et tu épouseras. Paolo Doria.
Leona aurait bien voulu savoir, pourquoi son père avait si vite renoncé à lui faire épouser Adriano.
Sans doute, pensait-elle, il a deviné quelque chose ; mais sait-il tout ?
Le comte Carini avait fait son testament. Cette pièce, accompagnée d’une lettre adressée au consul italien, fut placée, dans une enveloppe. Dans sa lettre, le comte informait le consul qu’il était au moment de se battre en duel, sans témoins ; dans la prévision d’un malheur possible, il remettait au consul le soin de rapatrier sa fille et de la faire conduire dans la famille Doria, à Venise.
De sa femme, pas un mot. Il ne la vit même pas.
Un peu avant la nuïit, il congédia les domestiques en leur annonçant qu’il partait le lendemain.
Sans se préoccuper le moins du monde de sa fille, ; Margarita réunit tout ce qu'elle avait d'argent et de bijoux et prit ses mesures pour surveiller les agissements de son mari.
La nuit se passa sans incident.
Le lendemain matin, Adriano se leva l’esprit dispos ; il sentait sa main ferme, son œil sûr. Il se rendit au lieu indiqué, bien décidé à profiter de toutes les circonstances favorables qui, s’offriraient à lui.
Quelques minutes après, le comte le rejoignit. Le bois était absolument désert.
Adriano se demanda s’il ne devait pas profiter, de cette solitude et de sa force pour assassiner immédiatement son ennemi. Il allait probablement céder à la tentation, lorsque le comte s'arrêta à quelques pas de distance et lui dit :
— N'oubliez pas : à mort !
— À mort ! répondit Adriano.
— Garde-toi, je me garde !
Puis, sans quitter des yeux son ennemi, le comte s’éloigna rapidement, s’élança sous bois et disparut.
Adriano s’écarta et se mit à marcher avec précaution, tout en s’abritant derrière les arbres.
Presque coup sur coup, deux balles sifflèrent à ses oreilles, mais sans l’atteindre.
Il ne riposta pas ; son adversaire, d’ailleurs, était invisible.
Soudain, Adriano, qui était ventriloque, poussa un cri qui semblait partir sur la droite. Trompé, le comte se dirigea à gauche, espérant surprendre son ennemi par derrière ; maïs, malheureusement, en se découvrant.
Adriano l’attendait.
À peine le malheureux comte se montra-t-il, qu’une balle l’atteignit en pleine poitrine. Il chancela, et, avant qu’il ne fût tombé, une seconde balle le frappait à la tête.
Il était mort !
Comme le vainqueur s’approchait de la victime, une femme, accourant, apparut tout à coup au détour d’un sentier.
C'était Margarita.
Un éclair farouche sillonna le regard de Zacharetti.
Rapidement, il rechargea son rifle et, quand sa maîtresse ne fut plus qu’à vingt pas de lui, il fit feu.
Elle tomba sans pousser un cri.
Adriano Zacharetti était libre.
En un instant, avec une rapidité de conception infernale, un plan aussi criminel qu’audacieux germa dans son cerveau. Immédiatement, il se mit à l’œuvre.
Après s’être assuré que Margarita ne respirait plus, il la dépouilla de tout ce qu’elle portait sur elle. Il revint au comte, qu’il dépouilla également, fourrant tout dans ses poches : papiers, clefs, bijoux.
Cela fait, de deux coups de rifle, il fracassa les têtes de ses victimes, afin qu’il fût impossible de les reconnaître.
Un ravin profond s'était creusé au milieu du bois ; ce ravin se terminait par un trou à entonnoir, dans lequel bouillonnait une eau chargée de matières sulfureuses.
L’assassin traîna d’abord le corps du comte au ravin et le précipita dans le trou.
Aussitôt, un sourd mugissement se fit entendre, sortant des profondeurs souterraines, puis, au bout de quelques minutes, l’entonnoir redevint silencieux.
L'expérience était décisive.
Le corps de Margarita alla rejoindre celui de son mari. Ensuite, ce fut le tour du rifle du comte.
Cette horrible besogne avait demandé plus d’une heure.
En l’accomplissant, Adriano n’avait eu aucune défaillance ; mais, quand il eut fini, le misérable s’affaissa sur le sol comme anéanti.
Une sueur froide mouilla son front ; le plus léger bruit le faisait tressaillir, lui donnait le frisson.
Il se remit, cependant, et quand, à huit heures, il rentra dans la ville, son visage ne portait plus aucune trace d’émotion.
Il se rendit directement chez le comte Carini.
Grâce aux précautions prises par le malheureux comte, Adriano put, tout à son aise, mettre à exécution le plan qu'il avait CONÇU.
Il commença par faire disparaître le testament et la lettre adressée au consul d'Italie. Il visita tous les meubles, tous les tiroirs et fit main basse sur les papiers, les titres, les valeurs, l'argent ; il s’'empara également des cartes du comte et de son passeport.
Il avait, nous le savons déjà, le talent ; d’imiter les écritures ; il s’était appliqué à contrefaire l’écriture de la comtesse aussi bien que celle du comte, et il y excellait. Dans la
chambre de sa maîtresse, il traça les mots suivants sur une feuille de papier, qu'il plaça sur un meuble, bien en évidence :
« Je suis lasse de la vie, je vais me tuer.
» MARGARITA, comtesse Carini. »
Cette dernière précaution prise, il ferma toutes les portes avec soin, y compris la porte d'entrée, dont il avait la clef, et, à deux heures, après avoir mangé ce qu'il avait trouvé, il sortit aussi tranquillement que s’il venait de travailler dans son cabinet.
Il courut chez Carlotta, qui l’attendait avec impatience. — Eh bien ? fit-elle, l’interrogeant du regard.
— Tu es vengée ! dit-il.
Elle poussa un cri, qui n’était pas complètement de joie.
— Prépare-toi vite, reprit-il, nous partons dans une heure.
— Dans une heure !
— Oui ; un bâtiment va lever l’ancre.
— C’est bien, je tiendrai ma promesse ; dans une heure je serai sur le port avec ma fille.
— Ne t’occupe de rien, ma Carlotta ; je réglerai tout ici.
Le soir, ils étaient déjà loin de Batavia.
Le lendemain, en feuilletant machinalement le livre où étaient inscrits les noms des passagers, Carlotta lut avec surprise :
« M. le comte et Mr: la comtesse CARINI. »
Adriano s'était substitué, à son bienfaiteur. — Qu'est-ce que cela signifie ? lui demanda Carlotta.
— Il fallait, répondit-il, que le nom de Carini ne s’éteignît point.
Carlotta comprit aussitôt que celui à qui elle avait juré d’être sa maîtresse était un bandit. Alors, elle se demanda ce qu’il y avait de vrai dans ce qu'il lui avait dit touchant les calomnies dont sa sœur, avait été la victime. À partir de ce moment, Adriano lui inspira une répugnance mêlée de terreur, qui devait toujours durer.
Après tout, elle n’aimait que sa filleule, et elle pouvait se livrer sans réserve à cette affection quasi maternelle.
On s'installa à Paris, comme nous l’avons indiqué.
Mais Adriano, que nous continuerons maintenant à appeler Carini, était loin d’être heureux. Son amour avait pris des proportions effrayantes. Sans doute, la jeune fille avait tenu ses promesses : après s'être vendue, elle s'était livrée ; mais le jour où elle avait été absolument convaincue que le faux Carini était un misérable de la pire espèce, elle l’avait tenu à distance.
C’est vers ce temps que Blaireau avait connu Carini et l’avait associé à ses ténébreuses opérations.
Carini était devenu avare en devenant riche. Et comme Carlotta ne voulait pas de l’or volé à Batavia, comme elle ne voulait être associée à sa vie que par le passé, ce passé qui lui faisait horreur, il employait toutes ses facultés à amasser, à entasser l’or, espérant toujours que Carlotta se laisserait enfin séduire par tant de richesses accumulées pour elle.
Un jour, Carlotta lui dit :
— Vous ayant juré de me donner à vous le jour où ma sœur serait vengée, j'ai tenu mon serment ; mais j'ignorais alors ce que vous étiez... Maintenant que je vous connais, je reprends ma liberté entière.
— Tu es à moi, Carlotta, puisque tu t’es donnée. — Je me reprends.
— Tu ne peux pas ; tu as mes secrets !
— Ne craignez rien ; je ne suis pas femme à vous trahir ; mais, hors cela, n’attendez plus rien de moi.
Peu de temps après, Carini se figura que, si la jeune fille n'avait plus sa nièce, que si l’enfant chérie n’était plus là, entre lui et Carlotta, celle-ci lui reviendrait, n’ayant plus que lui à aimer.
Il fit disparaître la petite fille.
Il ne la tua pas, bien qu'il en eût l’envie et qu’il ne reculât devant aucun crime. Il n’avait pas trouvé le moyen de commettre ce meurtre sans faire naître des soupçons dangereux. L'enfant fut enlevée par une misérable servante, payée largement pour accomplir ce forfait et qui ne reparut plus.
Carlotta faillit mourir de désespoir.
Carini laissa cette grande douleur se calmer, et il crut, cette fois, que la jeune femme allait être à lui sans partage.
Il se trompait.
Carlotta lui signifia une fois de plus qu’elle ne serait toujours pour lui qu’une compagne, une amie, tant qu'il ne lui aurait pas ramené l’enfant perdue.
— Si cela ne vous convient pas ainsi, ajouta-t-elle, je pars, je vous quitte et ne vous reverrai jamais.
Le misérable sentit combien il avait eu tort de faire perdre la petite fille au lieu de la placer lui-même chez des gens qui auraient consenti à la garder, moyennant une somme d’argent.
On ne pense pas à tout et on ne saurait tout prévoir.
Carini se mit sérieusement à la recherche de l’enfant ; mais tout ce qu'il mit en œuvre pour la retrouver fut inutile. L'enfant était bien et à tout jamais perdue.
Des années s’écoulèrent.
Il y avait environ dix-sept ans que la petite Charlotte avait disparu, quand nous retrouvons Carini voulant associer Carlotta à l’attentat médité contre Mie Henriette de Simaise.
Maintenant que le passé de Carini nous est connu, revenons au moment où Carlotta vient de congédier son faux mari, après lui avoir défendu de toucher à Mi: de Simaise.