UNE DALILA
Carlotta n'avait pas tout dit à Carini.
Ce n’était pas seulement parce que la famille de Simaise avait eu pour parent le marquis de Chamarande qu'elle prenait Henriette sous sa protection ; une autre raison encore la faisait agir.
Elle aimait Raoul de Simaise.
Elle l’aimait follement, bien qu’elle fût beaucoup plus âgée que le jeune viveur converti.
C'était surtout à cette passion -— les femmes le comprendront facilement -— que Carini devait l’aversion de plus en plus prononcée qu’il inspirait à la jeune femme.
Oui, depuis plus de trois ans, Carlotta aimait Raoul sans que celui-ci s’en fût douté un seul instant. Carlotta avait gardé son secret au fond de son cœur, car elle savait bien que son amour était sans espoir, insensé. Mais elle y tenait à cet amour chaste, qui lui procurait des sensations jusqu'alors inconnues, qui lui faisait sentir plus vivement les écœurements de sa situation, mais qui, en même temps, adoucissait ses amertumes, par lequel, enfin, elle semblait vivre.
Elle aimait Raoul autant et peut-être plus éloigné d’elle, qu’elle l’aimait lorsqu'elle avait la facilité de le voir à Paris.
Elle n’avait pas oublié sa filleule ; elle y pensait souvent et aurait certainement donné beaucoup pour la retrouver.
Mais il y avait tant d'années qu’elle l’avait perdue ! En dixsept ans bien des douleurs s’apaisent.
Aussi, lorsque Carlotta disait à Carini : « Rendez-moi ma filleule et je serai de nouveau à vous », elle mentaïit.
Si Carini fût arrivé un jour avec la jeune fille et l’eût sommée de tenir sa promesse, elle l’aurait repoussé, en n’hésitant pas à lui dire : « Je sais aujourd’hui ce que c’est que l’amour ; j'aime, mais ce n'est pas vous, car je vous hais ! »
D'ailleurs, n’avait-elle pas été sur le point de dire à Carini qu’elle aimait le frère d’'Henriette ? Elle avait retenu les paroles prêtes à lui échapper, comprenant que cette révélation, loin d'arrêter Carini, l’exciterait, au contraire, à frapper sans pitié M'e de Simaise.
Et même maintenant, qu'elle réfléchissait, elle regrettait d’avoir pris si vivement la défense d’'Henriette.
Elle connaissait l’homme à qui elle avait à faire. N’avait-elle pas mis en éveil l'esprit du misérable ?
Le premier soin de celui-ci ne serait-il pas de chercher le moyen d'agir sans son concours, puisqu'elle avait refusé d’une façon absolue d’être sa complice ?
Son anxiété était d'autant plus vive que le temps pressait. Sans aucun doute, Carini allait agir promptement.
Elle se demanda ce qu’elle allait faire pour entraver les projets de Carini.
Deux moyens s’offraient à elle :
Prévenir la famille.
Ou bien, revenant sur son refus formel, tenter de tromper Carini en feignant d'entrer dans ses vues.
Prévenir la famille. Comment ?
Elle savait que Raoul était en Afrique ; maïs, dans quelle partie de l’Algérie ? D'ailleurs, avant que sa lettre fût parvenue au jeune homme, Carini aurait eu le temps de commettre son crime.
Elle ignorait également la demeure de la baronne de Simaise. Mais, quand même elle parviendrait à se procurer l'adresse de la baronne, que pourrait-elle lui dire ? Elle n’avait aucun renseignement fournir.
Dire : « Veillez sur votre fille, on veut vous l’enlever, » ce n’était pas assez.
Et puis, qui accuser ?
Elle ne pouvait se résoudre encore à dénoncer Carini. D'ailleurs, si l’on fouillait dans le passé de cet homme, ne serait-elle pas compromise aussi ?
Bien qu'elle n’eût pas réellement et directement servi l'Italien dans les criminelles opérations auxquelles il se livrait depuis nombre d’années, elle n’en était pas moins, en quelque sorte, sa complice, puisqu'elle avait accepté de porter son nom, ou plutôt le nom qu’il avait volé. Une enquête amènerait certainement la découverte de l'intimité qui avait existé entre eux.
Le premier moyen présentait ainsi des difficultés et de nombreux dangers.
Restait l’autre : tromper Carini. Il était rusé et défiant.
Oui, maïs il était amoureux.
D'’ordinaire, et cela depuis longtemps, Carini s’abstenait de parler de ses projets à Carlotta. Pour qu’il se fût, cette fois, adressé à elle, il fallait qu'il n’eût pu compter sur une autre assistance. La jeune femme avait donc lieu d’espérer qu'il ne ferait pas trop de difficulté, même après son refus, pour l’accepter comme complice. Et puis, elle se disait qu’un homme qui aime est toujours facile à tromper.
C’est, en effet, grâce à la passion sénile de Carini que Carlotta pouvait exercer sur le misérable la puissance de sa domination.
Ah ! si Carini n’avait pas aimé ! Ah ! s’il avait pu devenir indifférent ! Comme il se serait vengé !
Mais sa passion le rendait l’esclave de Carlotta.
Cette passion brûlante l’enveloppait comme une tunique de Nessus, et tous les efforts qu'il avait faits, qu’il faisait encore pour s’en débarrasser, ne servaient qu’à la rendre plus terrible.
Enfin, Carlotta pouvait tout sur lui et il le savait.
La jeune femme, le tenait par ses secrets et elle n’avait qu'un mot à dire pour le perdre.
Pour s'affranchir, il aurait fallu que Carini tuât Carlotta. Il y avait songé plus d’une fois, le misérable, dans ses heures de délire amoureux ; mais il se sentait défaillir, à la seule pensée de faire, souffrir cette créature adorée.
Il aurait pu encore échapper à la domination de Carlotta s’il avait pu la rendre sa complice ; il avait essayé souvent, mais toujours sans succès. Il venait, une fois encore, de faire
une tentative qui, comme nous l’avons vu, n’avait pas mieux réussi.
Carini et Carlotta avaient donc pour des motifs différents, la même pensée : se tromper mutuellement.
Carini s’était retiré, chassé par Carlotta, après avoir, une fois de plus, essuyé un refus.
C'était à la jeune femme, maintenant, à user de toute son adresse féminine dans l'attaque qu’elle allait diriger contre Carini.
En un instant, avec l’aide de sa femme de chambre, une fille qui avait toute sa confiance et qui la méritait, elle s’était mise sous les armes, c’est-à-dire habillée et rendue aussi séduisante que possible.
Ses cheveux d’or, imprégnés d’un parfum pénétrant, étaient relevés avec grâce, laissaient voir un front dont l’âge n’avait pu encore altérer la pureté, et retombaient en nappes luxuriantes ; sur son cou et ses magnifiques épaules de Niobé. Sur un côté de la tête, deux grosses spirales, aux reflets chatoyants, encadraient la joue et venaient effleurer la poitrine demi-nue.
La taille s’élançait souple et élégante d’une robe à longs plis qui en faisait valoir la noblesse et la richesse.
Le regard était doux et le sourire semblait plein de promesses.
Même pour un indifférent, Carlotta était ainsi irrésistible.
Sa femme de chambre s'étant retirée, elle souleva la portière, toucha le ressort invisible et la porte secrète s’ouvrit.
Elle s’enfonça doucement dans le passage, prêtant l'oreille pour s’assurer que Carini était bien seul.
Elle n’eût qu’à pousser la porte de communication qui s’ouvrait dans le cabinet de son faux mari pour y pénétrer.
La pièce était dans une demi-obscurité, n’étant éclairée que par une bougie à réflecteur dont les rayons convergeaient vers une excavation ressemblant assez à la niche d’un poêle de salle à manger. Du reste, un fourneau allumé s’y trouvait.
L’air était saturé d’une senteur âcre qui prenait à la gorge.
Devant le fourneau, un homme se tenait penché, tournant le dos à la jeune femme.
Carlotta prit cet homme pour Carini et elle marcha vers lui sans qu’il entendit, grâce au tapis qui recouvrait le parquet et à l’attention qu'il apportait à un travail mystérieux.
Cette attitude sembla si singulière à Carlotta qu’elle voulut en connaître la cause. Elle continua d’avancer, redoublant de précaution ?. Elle pu ainsi arriver jusqu’au personnage toujours immobile. Elle se penchaït pour voir quand elle fut prise, tout à coup, d’une toux qui fit bondir l'individu.
Carlotta poussa un cri de surprise.
Ce n’était pas Carini.
Le personnage était enveloppé de la tête aux pieds dans un vêtement de cuir, et son visage était couvert d’un masque de verre qui lui prenait encore le front et les oreilles.
Éclairé par les lueurs vacillantes de la bougie et les flammes bleuâtres du charbon brûlant, l’homme avait un aspect vraiment fantastique.
La jeune femme ayant un second accès de toux, l’individu poussa une exclamation de terreur, s’élança sur Carlotta, la prit dans ses bras robustes et, avant qu’elle eût pu articuler un mot, il la porta dans sa chambre dont il ouvrit aussitôt les fenêtres toutes grandes.
Cette précaution prise, il rentra dans le cabinet dont il ouvrit également la fenêtre. Il enleva de dessus le fourneau un creuset de métal qu'il alla placer dans un placard dont le fond avait une ouverture avec tirant d’air ; il referma le placard et éteignit rapidement le fourneau, qu’il cacha ensuite, de même que son masque transparent, dans le bas d’une bibliothèque.
Cela fait, il revint dans la chambre de Carlotta.
Celle-ci regardait autour d’elle comme cherchant à se rendre compte de ce qui venait de se passer.
Elle se tourna vers Caracole, car l’homme masqué, de tout à l’heure n’était autre que l’agent de confiance de Carini, et l’interrogea du regard.
— Vous sentez-vous mieux, madame ? demanda Caracole.
Elle n’eut pas le temps de répondre.
Carini entrait à son tour chez elle, stupéfait et pâle de terreur.
Sur un signe de son maître, et après avoir échangé avec lui quelques mots en allemand, Caracole disparut.
Carlotta était tout à fait remise.
— Imprudente, imprudente ! lui dit Carini en lui prenant les mains.
— En quoi suis-je imprudente ? fit-elle, le regardant avec étonnement, car elle ne comprenait pas encore.
— Comment, depuis des années vous n’aviez pas passé cette porte, et vous venez chez moi sans me prévenir ?
— Vous me le reprochez ?
En prononçant ces mots, Carlotta enveloppa Carini de son long regard fascinateur.
Le faux comte eut une sorte de frémissement.
— Hé, non, je ne vous reproche pas cela, répondit-il ; mais, malheureuse, vous pouviez tomber raide morte, comme frappée de la foudre.
Carlotta tressaillit et eut la chair de poule. Mais ne laissant rien deviner de ses impressions, elle reprit son air étonné et répliqua :
— Bast ! pour avoir respiré un peu de soufre ?... Ah çà, vous faites donc de la chimie, maintenant !?
— Ce que je fais serait plutôt de l’alchimie, répondit-il en souriant.
— ÀAh !est-ce la pierre philosophale que vous cherchez ? — Non, Carlotta.
— Quoi donc, alors ?
— Une chose plus précieuse que l’art de faire de l’or.
— Enfin, cette chose est ?..
— Un philtre, pour se faire aimer.
Carlotta regarda Carini dans le blanc des yeux pour y lire sa pensée. Elle le força à baisser les paupières.
Alors, elle comprit que le faux comte composait, des poisons, ou tout au moins des produits dangereux, somnifères, aphrodisiaques, etc... Elle sentit grandir son aversion pour l’homme, en même temps qu’il lui inspirait une terreur nouvelle.
Mais il fallait dissimuler.
Se raidissant, contre le dégoût qu’elle éprouvait, elle répondit :
— Est-il donc besoin d’avoir un philtre pour cela ?
— Hein, que voulez-vous dire ? fit-il avec une émotion qu'il ne prit pas la peine de cacher.
— Rien autre chose que ce que j'ai dit. Si j’ai franchi cette porte tout à l'heure, c’est que j'ai reconnu que j'étais une sotte.
— Vous, une sotte ?
— Oui. Vous m'avez parlé de millions à gagner et, stupidement, je me suis rappelée que j'ai été recueillie, autrefois par M. Philippe de Villiers et que son parent, le marquis de Chamarande, a été un de mes protecteurs. Sans doute, je garde le souvenir du bien, qu’on m'a fait ; mais ceux à qui je devais de la reconnaissance ne sont plus. Je me suis donc demandé pourquoi j'avais pris, comme je l’ai fait, la défense de M'e de Simaise, et n’ayant trouvé aucune raison qui püût justifier mon intervention en faveur de cette jeune fille, que je ne connais pas, après tout, et qui ne m'inspire aucun intérêt, je me suis dit que j'étais une sotte.
» Qu’a-t-elle fait pour moi, cette famille de Simaise ? Rien. Ces gens-là ne savent même pas que j’existe.
— Ma chère Carlotta, ce changement...
— Vous étonne ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que vos paroles de maintenant contrastent singulièrement avec votre langage d'hier.
— Comment ! il y a près de vingt ans que je vis près de vous et vous ne me connaissez pas encore ? Vous devriez être habitué depuis longtemps à ces brusques changements d'idées.
— Certainement, mais...
— Guilio, interrompit-elle, je veux, moi aussi, être riche, immensément riche... Vous m'avez parlé de dix millions ; voilà le talisman qui m’a pour ainsi dire transformée.
Les yeux de Carini étincelèrent.
Carlotta eut un délicieux sourire. Puis, se rapprochant du faux comte :
— Êtes-vous sûr du chiffre ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit-il.
— Eh bien, mon ami.
Ce nom, quelle ne lui avait pas donné depuis la disparition de sa filleule, remua Carini dans son être.
— Appelez-moi comme vous voudrez, continua-t-elle, bizarre, capricieuse, fantasque, il m'importe peu ; mais je suis avec vous, je veux être avec vous pour gagner les millions. Il faut, m’avez-vous dit, enlever Mie de Simaise et la faire disparaître ; soit, enlevons-la et sa mère avec elle, si c’est nécessaire. Mais je vous préviens, Guilio, je veux le partage égal des millions.
— Enfin, voilà comme je vous voulais ! s’écria Carini, et voilà comme je vous trouve la plus adorable des femmes !
Il la prit dans ses bras et voulut la presser contre son cœur.
Par un mouvement plein de grâce, souriante, elle se dégagea.
— Pas encore, après le succès, fit-elle avec un doux regard langoureux, rempli de promesses.
— Oh ! mon amour, ma vie ! dit Carini éperdu.
— Voyons ! reprit-elle, racontez-moi un peu ce que j’aurai à faire ; donnez-moi dès à présent vos instructions. Ah ! vous verrez si je ne sais pas remplir la mission que vous allez me confier |
Carini obéit.
Il parla longuement et Carlotta se montra si habile qu’au
bout d’une heure elle savait tout ce qu’elle avait intérêt à savoir, et même davantage.
Quelques baisers, qu’elle laissa mettre sur ses mains, payèrent largement Carini.
— Eh bien, voilà qui est entendu, dit la jeune femme ; à l'heure dite, je serai prête. Maintenant, laissez-moi ; je me sens la tête lourde et j'ai besoin de repos.
— Me permettez-vous de venir demain prendre de vos nouvelles ?
— Certainement.
— À demain donc, ma chère Carlotta.
— À demain, mon ami.
Elle lui tendit la main. Il la prit et la porta à ses lèvres avec un mouvement passionné.
Il se retira enivré.
Carlotta n’avait pas menti en disant qu’elle avait la tête lourde.
— Ce ne sera rien, lui dit sa femme de chambre ; c’est un peu de migraine ; quand vous aurez dormi quelques heures, vous ne sentirez plus rien.
Avant de se mettre au lit, Carlotta se baigna soigneusement les mains en murmurant :
— Purifions-nous |!