‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 36 sur 84 · UNE FÊTE CHEZ MADEMOISELLE POMME- D’API · texte numérisé non relu

UNE FÊTE CHEZ MADEMOISELLE POMME- D’API

Revenons au baron de Simaise.

Nous l’avons vu pantelant, écrasé sous le regard vengeur de son frère, puis s’enfuir de chez Pedro Castora, affolé, épouvanté, dans un état voisin de la démence.

Bondissant comme s’il eût été poursuivi par quelque fauve, il avait descendu l’escalier de l’hôtel, traversé la cour, puis s’était précipité dans la rue, haletant, le visage inondé de sueur.

Pendant un quart d'heure, courant toujours, il dévora l’espace, sans s'inquiéter de quel côté le dirigeait sa course effrénée.

Il tournait à droite, à gauche, revenait sur ses pas, s’arrétait deux secondes pour reprendre haleine et repartait avec la même vitesse.

Les passants, les cochers le regardaient avec stupeur.

On eût dit un de ces êtres fantastiques dont parlent les légendes, qu'on voit paraître et disparaître dans les ténèbres sans qu’on puisse deviner d’où ils sortent et où ils vont.

Enfin, il s’arrêta.

Il était dans un état pitoyable. Ses jambes tremblaient, son cœur battait à se briser et un souffle sonore, ronflant comme celui d’un soufflet de forge, s’échappait de sa poitrine.

Il s’adossa à l’appui qui s’offrait à lui.

C’était le parapet d’un pont.

Après une heure peut-être de vertige, il se trouvait sur le pont de la Concorde.

Sans la voir, il regardait la rivière.

La nuit était sombre.

Les eaux, grossies par des pluies d’orages récents, étaient de ce jaune sale qui inspire le dégoût. Au bout de quelques instants, le baron eut un frisson.

Il avait froid.

Il s’aperçut alors qu'il était en habit, en toilette de soirée, la tête nue et sans pardessus.

Il se souvint et frissonna encore. Cette fois, c'était de terreur.

Peu à peu il s’absorba dans ses pensées.

Le bouillonnement de la fureur, de la rage et de l’épouvante qui avait envahi tout son être commençait à s’apaiser. Mais rien encore des choses qui l’entouraient n’attirait son attention.

Pourtant, c’est un spectacle magique qu'offre, la nuit, cet endroit de Paris, à l’observateur, à l'artiste, au poète.

Rien de merveilleux, en effet, comme cette longue suite de quais aux sinuosités de serpent, avec leurs milliers de becs de gaz qui se reflètent dans les eaux du fleuve, pendant que, de l’autre côté, la place de la Concorde, avec ses candélabres éblouissants, sert pour ainsi dire de vestibule, aux Champs-

Élysées, constellés de lumières à perte de vue, et au bout desquels se dresse, éloquente dans son silence, cette porte maonifique et gigantesque qui s’appelle l’Arc de Triomphe.

Mais cent tableaux plus féeriques encore seraient passés sous les yeux du baron de Simaise qu’il ne leur aurait pas accordé un regard.

Il songeait.

Il pensait à son monstrueux passé qu’il ne pouvait effacer ; à un présent terrible qu’il ne pouvait changer ; il songeait à l'avenir, plus terrible encore que le présent, et contre lequel il ne pouvait rien.

Ainsi, c'était en vain, sans avoir pu assurer sa tranquillité et son impunité, qu'il avait commis tous ses crimes !

Il avait voulu faire disparaître à jamais la mère et son enfant, et ses deux victimes venaient maintenant réclamer son châtiment !

Et son frère qu’il croyait mort depuis tant d’années, son frère ressuscité, son frère s’était dressé devant lui, terrible, implacable comme la vengeance !

En vain il avait voué à la mort les héritiers de Chamarande |!

En vain, pour sa sûreté, Charles Chevry avait été assassiné |

En vain il avait entassé forfaits sur forfaits, hontes sur hontes |!

Quoi, les fous revenaient à la raison !

Quoi, les morts ressuscitaient |

Quoi, tout ce qui était dans l’ombre reparaissait en pleine lumière !

Et à ses oreilles, voix d'hommes et de femmes criaient : — Caïn ! Caïn !

Après tant de luttes et d'efforts, au moment où il allait étendre la main pour saisir une fortune royale, ces millions du marquis, qu'il croyait à lui, lui échappaient !

Tout, tout lui échappait ; il n’y avait plus devant lui qu’un immonde tas d’ordures, du sang, de la misère !

Quelle chute effroyable !

Ÿ avait-il donc réellement une justice divine, un Dieu vengeur |

Un autre se fut courbé sous le châtiment, un autre aurait reconnu la main de la Providence dans ce concours de circonstances presque miraculeuses.

Malheureusement, le baron de Simaise n’était pas homme à se repentir, à crier grâce ! Il pouvait s’humilier, il n’y songea même pas.

— Parce que j'ai éprouvé une défaite, se dit-il, dois-je donc abandonner la partie, renoncer à la lutte ? Allons donc ! ce serait faiblesse, lâcheté, folie ! Non, non, je lutterai jusqu’au bout. Maintenant, c’est à eux de trembler.

» Pour me garantir des coups qu’ils peuvent me porter, j'ai mieux qu’une cuirasse ; j'ai, moi aussi, une arme pour les frapper, pour les tenir, pour leur faire crier : grâce... Henriette est en ma puissance, elle est mon arme de guerre.

» À nous deux, madame la baronne, à nous deux, monsieur le marquis de Chamarande. Ah ! vous croyez m'avoir brisé, anéanti !... Eh bien vous verrez !

Minuit sonna aux différentes horloges de Paris.

— Minuit! murmura-t-il; c’est l'heure du jeu et de l'amour. Voyons, vais-je aller au cercle ou chez Georgette ? Je verrai.

Un fiacre passa. Le baron héla le cocher, prit place dans la voiture et se fit conduire chez lui.

Son valet de chambre, qui déjà avait repris son poste, l’aida à réparer le désordre de sa toilette.

Pour se remettre tout à fait, il absorba plusieurs verres de vieux rhum, glissa de l’or dans ses poches, puis fit appeler la femme de chambre ou plutôt la geôlière qu'il avait donnée à sa fille.

— Dorothée, comment va votre maîtresse ? lui demandat-il.

— Elle est toujours bien triste, monsieur le baron, mais relativement calme ; elle s’est mise au lit à dix heures.

— Elle dort ?

— Non, elle n’a pu encore s’endormir.

Involontairement, le baron pensa au narcotique de Carini.

— Un peu d’insomnie, fit-il, ce n’est rien. Continuez de veiller, et rappelez-vous mes promesses et pourquoi vous êtes ici. A-t-elle écrit ?

— Non, monsieur le baron.

— Ne l'en empêchez pas, si elle le désire ; mais n'oubliez pas que ses lettres doivent m'être remises.

— Monsieur le baron m’a donné toutes ses instructions et je n'ai garde d’en oublier aucune.

— Bien.

— Monsieur le baron peut avoir pleine confiance en moi ; il sera toujours satisfait de mon service.

— Vous justifierez, ainsi le bien que m'a dit de vous la personne qui vous a recommandée.

Le baron congédia Dorothée.

Tout à coup, prêt à partir, il se frappa le front. — Et Carini ! fit-il.

Il venait seulement de se rappeler le rendez-vous qu’il avait donné à son complice.

Il passa rapidement dans la bibliothèque. Carini ne s’y trouvait point.

— Il est venu, sans doute, pensa le baron ; mais, las de m'attendre, il s’en est allé. C’est un homme peu patient, le signor Carini. J'avais pourtant des choses bien étranges à lui faire connaître.

Il sortit de chez lui et descendit sans bruit le grand escalier, au bas duquel il rencontra le concierge.

— Où allez-vous, à cette heure ? lui demanda-t-il.

— Je portais cette lettre à M. Frédéric pour qu’il vous la remît, monsieur le baron ; maïs, puisque j'ai l’honneur de rencontrer monsieur le baron, je la lui remets moi-même.

— C’est bien, merci ; maintenant, allez garder votre porte et n’oubliez pas, surtout, la consigne sévère que je vous ai donnée.

La lettre, apportée chez le concierge dans la soirée, vers dix heures, était de Carini.

Voici ce que l’ancien élève de Blaireau écrivait :

« Monsieur le baron,

» Retenu ce soir par une affaire extrêmement importante, il me sera impossible de me rendre à l’hôtel de Simaise, comme c'était convenu.

» J’ai beaucoup réfléchi au sujet de la décision que vous avez prise, et j’ai trouvé une nouvelle combinaison, qui modifie ce que nous avions arrêté, mais rend la chose plus facile à exécuter, tout en vous offrant les mêmes garanties. Nous en parlerons à notre très prochaine entrevue.

» Toujours votre bien dévoué,

» Comte CARINI. »

— Quel homme occupé que ce comte Carini ! murmura le baron ; toujours des affaires importantes. Une nouvelle combinaison... Cet homme-là n’a jamais dit son dernier mot. Enfin ! conclua-t-il en fourrant la lettre dans sa poche.

Il avait gardé le fiacre qui l’avait amené chez lui, il y remonta et se fit conduire chez Pomme-d’Api.

Comme on le voit, le baron de Simaise s’était assez vite remis de ses émotions. Son agitation s'était calmée et, relativement, il était tranquille. Il savait que, pour le moment du moins, il n’avait rien à craindre.

N’était-il pas protégé par ses victimes elles-mêmes ?

Certes, il était bien convaincu que ni son frère ni sa femme n'oseraient porter une plainte contre lui.

Pedro seul pouvait le perdre ; mais le caractère chevaleresque du jeune homme le rassurait. Et puis, du moment qu'il était devenu l’ami de ses ennemis, il serait retenu, comme ceux-ci, par la crainte d’un scandale public.

Plus le baron examinait sa situation, plus il la trouvait moins mauvaise qu'au premier moment, sous le coup des terribles révélations qui l’avaient écrasé.

En somme, il ne voyait qu’une chose possible, — et encore le péril n’était pas immédiat, — c'était que sa femme ne fit intervenir la justice pour se faire rendre sa fille.

Mais, sans compter que cette mise en demeure soulèverait des difficultés nombreuses, même pour la baronne empéchée de tout dire, elle ne pouvait se produire que dans un délai assez long.

Assurément, avant d’en venir aux voies judiciaires, on tenterait la conciliation.

Ah ! c’est là qu'il les attendait tous. Il avait demandé deux millions, c’est quatre au moins, maintenant, qu'il faudrait qu’on lui donnût.

Tout sens moral était si bien détruit chez cet homme que, lorsqu'il entra chez sa maîtresse, il était aussi calme, aussi dispos que s’il eût passé la journée et la soirée tranquillement, comme le plus honnête bourgeois de Paris.

— En vérité, voilà une charmante surprise, lui dit Georgette en venant à lui les mains tendues.

— Il paraît que vous ne m’attendiez pas ?

— C’est vrai. D'ailleurs, vous m’aviez dit que votre soirée était prise.

— Eh bien, j'ai pu m’échapper de bonne heure et me voici.

— On saura vous prouver qu’on est content de vous, monsieur le baron.

Il y avait une assez nombreuse réunion chez Pommed’Api. Beaucoup de jeunes femmes légères, quelques vétérantes de la galanterie et une trentaine de viveurs de tous les âges. On dansait dans un salon et l’on jouait un peu partout.

Les rafraîchissements, c’est-à-dire le punch, le vin chaud, les glaces circulaient à profusion. Georgette faisait bien les choses. Il faut dire, toutefois, que, quant aux frais, elle était de compte à demi avec son amie Caro, qui remplissait, chez Pomme-d’Api comme chez elle, le rôle que lui avait confié Carini.

Georgette avait entraîné son amant dans un petit buen retiro réservé.

— Eh bien, lui dit-elle, et les millions ?

— Mais ils sont toujours là.

— Tu les auras, hein, dis, gros chéri !?

— Je l'espère, ma toute belle.

— Tous ?

— Au moins une grande partie.

— Et cette grande partie sera de.

Le baron montra ses deux mains ouvertes, les doigts en l'air.

— Dix, dix ! exclama Georgette.

— Tu trouves peut-être que ce n’est pas assez !

— Non, vraiment ! Pense donc, mon Léon, que de choses on peut acheter quand on a dix millions !

— Entre autres l’amour des femmes.

— Eh bien, c’est joli, ce que vous dites là, monsieur, joli pour moi, qui vous aime. Il me semble que je vous ai donné assez de preuves de mon désintéressement pour ne pas mériter ce coup de boutoir.

— Eh ! ma chère, je n’ai pas voulu parler de toi.

— D'abord, tu as bien vu que, malgré tout ce qu’on, est venu me dire au sujet de ta ruine prochaine, je te suis restée fidèle.

— Oui, oui, répondit le baron, en couvrant de baisers les joues roses de Pomme-d’Api, oui, tu m'aimes pour moi, et je sais bien que, pauvre, tu m’aimerais toujours. C’est pour cela, ma chérie, que tu auras ta part de mes millions.

— À la bonne heure. Vois-tu, mon gros chéri, je veux que tu aies en moi la plus entière confiance.

— Comme toi en moi.

— À propos, dit Pomme-d’Api en rentrant dans le salon de jeu au bras de son amant, j'ai une nouvelle à vous apprendre.

— Bonne, ou mauvaise ?

— Mauvaise ou bonne.

— Alors, c’est comme les affaires ; elles sont toujours bonnes pour quelques-uns, puisqu'elles sont mauvaises pour d’autres.

— Dame, c’est tout naturel ; du moment qu'il y a un gagnant, c’est qu'il y a un perdant.

— Voyons ta nouvelle.

— Une des nôtres se marie.

— Ah ! bah!

— Monsieur le baron, dans la circonstance, “ah ! bah !” est une impertinence.

— Un étonnement tout au plus, ma chère ; et quelle est l'étoile qui tombe du firmament, où resplendissent toutes nos adorées, dans le pot-au-feu du conjungo ?

— Charlotte.

— Quelle Charlotte ?

— Vous savez bien, la Charlotte de votre ami Pedro Cas-

tora.

— Ah ! cette petite fille que j'ai vue ici une fois ou deux ? — Oui.

— Ainsi, elle se marie ?

— Puisque je vous le dis.

— Et quel est l’heureux mortel ?..

— Un amant de cœur qu'elle avait. Il paraît qu'ils s’aiment depuis longtemps.

— Ce garçon n’est guère scrupuleux.

— Pourquoi cela ?

— Mais il me semble que Pedro...

— Tu vas dire une bêtise. Tu sais bien que ton original de Brésilien n’a jamais été pour Charlotte qu’un père, un frère, une sœur même, si tu veux.

— On a dit cela, et toi-même, l’autre jour... Mais je n’en crois rien.

— Soit ; pourtant cela est.

— Pedro a été pour elle d’une générosité.

— Oh ! très généreux et... nullement exigeant. — Et tu assures que... rien... rien du tout.

— Pas ça, répondit Pomme-d’Api en faisant claquer son ongle sous sa dent.

— C’est pyramidal !

— Je dis, moi, que c’est humiliant, car on sait ce que l’on vaut ; d’ailleurs, Charlotte est une très belle fille.

— C’est vrai.

— Mais, ce n’est pas tout ; c’est le Brésilien qui la dote.

— En vérité ! Mais Pedro n’est plus un homme, c’est un demi-dieu.

— En bois, dit la grande Caro, venant se mêler à la conversation.

— Avec ça, répliqua Pomme-d’Api, que ton comte Carini, est de chair et d’os, lui, si j’en crois ce que tu m'as dit.

— Oh ! ce n’est pas le cas de Pedro : Carini a une passion. — Malheureuse ? fit le baron intrigué.

— Ça, je l’ignore.

— Qu'’êtes-vous pour lui ?

— Une amie, répondit gravement Caro.

— Allons donc, vous vous calomniez, dit le baron avec un sourire impertinent.

— Entendons-nous, monsieur le baron, répliqua Caro, je ne suis pas l’amie de tous les hommes.

— Je l'espère pour quelques-uns.

— À la condition, monsieur le baron, que vous ne me demanderez pas à être de ces derniers.

— Allons, la paix, dit Pomme-d’Api, et fais-moi l’amitié, Caroline, de me laisser causer avec Léon.

» Vous savez, reprit-elle, s’adressant au baron, nous irons toutes au mariage de Charlotte.

— Ça lui fera honneur, dit un joueur décavé.

— Justement, la voici.

En effet, la jeune femme dont on s’occupait venait d’entrer.

— Eh bien, lui dit Georgette, et ton fiancé ? — Crois-tu que je vais l’amener ici ?

— Aurais-tu peur de le compromettre ? dit Caro avec aigreur.

— Non, mais je veux tout simplement le garder pour moi seule.

— ÂAs-tu, enfin trouvé ou retrouvé ta famille ?

— Mademoiselle a perdu quelqu'un des siens ? demanda le baron.

— J'ai perdu père, mère et le reste, monsieur ; mais voilà, à la mairie on me réclame mon père et ma mère ; il paraît qu'un père et une mère sont indispensables pour se marier.

— Allons, bonne chance, fit Georgette. En attendant, viens te rafraîchir. Et vous, Léon ?

— Moi, je veux tenter la fortune.

— Tu vas jouer ?

— Oh ! une petite banque seulement : cent louis à risquer.

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