TOUT POUR L'HONNEUR
» Souvenez-vous que les barons de Simaise ont sur leur blason : Pro virtute, pour la vertu !
» Pour l'honneur, pour la vertu ! voilà la grande loi des nôtres ; obéissant à cette loi, mon père, nous allons mourir tous les deux.
— Tous les deux ! fit le baron en saisissant la main de son fils et en laissant voir les signes d’une compassion profonde.
— Oui, mon père, oui, tous les deux, ensemble, à la même minute. Il ne faut pas que l’un survive à l’autre.
— Tu veux te tuer, toi ? Non, non, cela ne sera pas. — Cela sera, mon père.
— Mais pourquoi, malheureux enfant ? tu n’es pas coupable, toi !
— Mon père, je vous ai dit que j'étais coupable aussi, répondit le jeune homme en baissant la tête.
— Non, non, je ne te crois point.
— D'ailleurs, mon père, pas plus que vous je ne puis vivre.
— Mais tu entres à peine dans la vie !
— C’est vrai; mais ma vie a été déjà un long et pénible calvaire. La croix que je porte m’écrase et j'ai hâte de me débarrasser de ce fardeau.
— Oh ! fou, fou !... Que deviendra ta mère, malheureux ?
— La douleur de ma mère sera grande ; mais elle aura ma sœur, ma sœur heureuse pour la consoler. Et puis elle retrouvera un autre fils dans Jean de Chamarande.
— Jean de Chamarande ! s’écria le baron avec fureur ; quoi, tu oses me parler de cet homme !
— Pourquoi pas, mon père ? Le jeune comte de Chamarande aime Henriette et il sera son époux.
— Tu dis qu’il aime Henriette ? Mais où donc l’a-t-il vue ?
— À Vaucourt. Alors, mon père, votre neveu, qui avait été vendu tout jeune à des saltimbanques, vivait à l’état sauvage dans les bois de Mareille ; on l’appelait Jean Loup.
— Jean Loup, Jean Loup ! fit le baron, se rappelant qu'il avait entendu parler à Vaucourt du sauvage de la Bosse Grise.
— Un jour, continua Raoul, Jean Loup a sauvé la vie à Henriette, et ils se sont aimés.
— Oh!
— Je vous dis donc que ma sœur épousera le comte Jean de Chamarande.
— Jamais, jamais | prononça le baron d’une voix sourde ; j'aimerais mieux voir ma fille morte que de consentir. Et, toimême, tu ne voudrais point de cette alliance.
Le regard du baron était devenu féroce.
— Nous n’aurons pas à donner notre consentement, ni vous ni moi, répondit Raoul ; on ne demande rien aux morts et nous allons mourir.
Ces dernières paroles rappelèrent le baron à lui-même.
Il comprit qu’il venait de commettre une imprudence et il tenta une diversion.
— Voyons, fit-il, tu n’aimes donc personne ? Est-ce qu'il n'existe pas une femme, une jeune fille qui ait fait battre ton cœur ?
— Mon père, vous mettez le doigt sur une plaie vive ; oui, j'aime ; oui, il existe une jeune fille, un ange que j'adore.
— Et tu veux mourir !
— Oui. C’est aussi parce que j'aime qu’il faut que je me tue.
— Eh bien, je ne comprends pas.
— Mais elle ne peut pas m'’aimer! s’écria le jeune homme, elle ne le peut pas, puisque je n’ai à lui offrir qu’un nom déshonoré !.. Allez, mon père, la main qui frappe le père frappe aussi le fils ; la tache d’ignominie qui est imprimée sur votre front l’est également sur le mien.
» Je suis votre fils, mon père, je m'appelle Raoul de Simaise, et il faut que ce nom flétri disparaisse !
— Et si je t'ordonnais de vivre ?
Raoul, qui avait baissé la tête, la releva vivement.
— Vous ordonneriez en vain, répondit-il. Comment pouvez-vous supposer un instant que, sachant ce que je sais, je puisse vivre encore... Croyez-vous que je pourrais affronter sans rougir le regard des honnêtes gens ? Moi, risquer de me voir montré au doigt ! Moi m’exposer à entendre dire sur mon passage :
« Celui-là est le fils d’un voleur, d’un assassin... » Jamais, mon père, jamais | Le baron était livide.
— Oh ! je ne me fais pas illusion, continua Raoul ; voilà la situation... Je ne puis plus être officier de l’armée française, je n’ai plus le droit de porter l’uniforme et l’épée !.….
— Tu exagères, Raoul ; combien d’autres moins dignes que toi.
— Je ne peux plus lever haut la tête, interrompit le jeune homme avec force ; voyons, voyons, à quel homme de cœur oserais-je maintenant tendre la main ? Où est celui qui aurait encore le courage de se dire mon ami ? Enfin, quel est le père qui consentirait à me donner sa fille ?
» Vous m'’entraînez avec vous dans le sombre abîme que vous avez creusé sous vos pieds... La mort, mon père, la mort !... Ah ! vous voyez que je sais défendre notre honneur !
— Raoul, tout cela ce sont des phrases, et la vie n’est pas faite de phrases.
— Non, elle est faite de devoirs. Ah ! sachez-le bien, ce n’est pas l’acte d’un fou que j’accomplis, c’est celui d’un désespéré qui regrette l’existence, le bonheur rêvé, mais qui ne veut pas transiger avec l’honneur.
En prononçant ces derniers mots, Raoul, qui s’était levé, retomba sur son siège.
Des larmes, qu’il n’essaya pas de retenir, coulèrent de ses yeux.
Pendant un instant, la tête appuyée dans ses mains, il se laissa aller à la douleur qu'il éprouvait et contre laquelle il luttait si courageusement depuis la veille.
Les yeux du baron s’illuminèrent. Il pensa que le moment était tout à fait opportun pour porter un dernier coup au stoïcisme de son fils.
— À nous deux, murmura-t-il ironiquement, à nous deux, monsieur l’esprit fort, monsieur le justicier |
Raoul pleurait toujours.
— Pleure, mon fils, pleure, dit le baron, jouant l’attendrissement, les larmes soulagent... Ah! si je pouvais pleurer aussi, moi. Pleure, Raoul, pleure ! Te voilà sauvé de ton désespoir.. Va, tu peux vivre, car tu peux être heureux encore.
Le jeune homme se redressa brusquement, ses larmes se séchèrent et, se plaçant de nouveau devant son père stupéfait, il lui dit avec fermeté :
— Mon père, rien au monde ne peut changer ma résolution ; j'ai pu donner des regrets à ma jeunesse, à mon avenir, à mon bonheur perdu, mais c’est tout.
— Folie, Raoul, tu vivras !
— Non, mon père, non ; pour vous et pour moi, la mort | — ÀAh ! mais il m'impatiente, à la fin, se dit le baron.
De Simaise n'avait songé, en donnant la réplique à son fils, qu’à gagner du temps, espérant qu’un incident quelconque viendrait le débarrasser de ce puritain d'honneur.
— Ah! çà, reprit-il, continuant à se parler à lui-même, est-ce qu'il va vouloir se tuer ici, l’imbécile ? À son aise, mais je ne suis nullement disposé à l’imiter... Me tuer avant d’avoir joué ma dernière carte, me tuer quand j'ai encore l'espoir de vaincre, allons donc !.…
Pendant que le baron faisait ces réflexions, Raoul avait traversé la chambre et s’était arrêté devant un meuble.
— Mon père, dit le jeune homme, le temps passe et nous n’agissons pas. Vous et moi nous avons certaines dispositions à prendre.
Un sourire ironique glissa sur les lèvres du baron. Raoul reprit :
— Cette chambre est celle que j’occupais autrefois, mon père.
— C’est vrai.
— Et les meubles sont les mêmes.
— Je ne les ai pas fait changer.
— Ouvrez-vous souvent ce meuble ?
— Jamais.
— Il doit y avoir dans ce tiroir deux pistolets de tir. Il ouvrit le tiroir.
Les pistolets s’y trouvaient, il les prit.
— Ils sont d’ancien modèle, dit-il, mais pour l’usage que nous en voulons faire, il importe peu.
— En effet, fit le baron.
— Il y a là, également, de la poudre, des-balles, des capsules.
— Je n’ai rien enlevé.
Le baron disait vrai.
Raoul retrouvait dans le tiroir les choses qu’il y avait laissées, les armes, les munitions et divers autres objets : quelques lettres insignifiantes, deux ou trois brochures et un rouleau de papier que retenait un ruban.
Il le prit machinalement et l’ouvrit.
C'était sa dernière classe de philosophie : Du suicide ! avec cette épigraphe empruntée à Voltaire :
« Le suicide est une mort furtive et violente ; c’est un vol fait au genre humain. »
La dernière page se terminait ainsi :
« Et nous disons avec Proudhon : « Le suicide est une banqueroute frauduleuse. »
Le hasard donnait à Raoul une étrange leçon, et cette leçon lui était infligée par ses propres mains.
Il sourit avec amertume et murmura :
— Ô philosophie, que tu es vaine !
Il remit tranquillement le manuscrit dans le tiroir et posa sur un guéridon les armes et les munitions, puis il se mit en devoir de s’assurer que les pistolets étaient en bon état.
Il fit jouer les batteries ; elles fonctionnaient parfaitement.
Cette précaution prise, il chargea les armes.
— Vous voyez, mon père, dit-il, je mets deux balles dans chaque canon.
— Oui, oui, je vois.
— Nous ne devons pas nous manquer.
— Certes.
— D'autant plus qu’il faudrait recommencer.
Raoul parlait et agissait avec le plus grand calme, un sang-froid extraordinaire. Ses mains ne tremblaient pas, son regard était froid.
Son père suivait de l’œil tous ses mouvements ; mais la pensée du baron était ailleurs et il attendait avec impatience.
Quand l'opération fut terminée, Raoul prit les deux pistolets, et, les montrant à son père, il lui dit :
— Les voilà chargés.
— Très bien.
— Voilà votre arme, reprit Raoul, remettant un pistolet à son père, et voici la mienne.
— Merci.
— Mon père, que Dieu vous pardonne !
Le baron grimaça un sourire.
— Ce n’est pas tout, reprit Raoul.
— Qu'est-ce encore ?
— Il faut convenir de l’heure.
— C’est juste.
— Puisque nous devons nous tuer au même instant. — Alors, à quelle heure ?
— Il est dix heures ; nous pouvons fixer l’heure à midi, mon père.
— Soit.
Raoul tira sa montre.
— Ma montre retarde de cinq minutes sur votre pendule, je l'avance donc de cinq minutes. Au premier coup de midi, c’est-à-dire dans la même seconde, vous ici, dans votre chambre, moi en bas, dans la mienne, le canon du pistolet
dans la bouche, entre les dents, nous nous ferons sauter la cervelle.
— Oui, grommela le baron.
— Au premier coup de midi, mon père.
— Au premier coup de midi.
— Adieu, mon père.
— Adieu, Raoul.
Le jeune homme ouvrit la porte et s’élança hors de la chambre.
Le baron se dressa debout et se mit à respirer comme un homme qui vient de se décharger d’un poids énorme.
— Enfin, murmura-t-il, me voilà donc débarrassé de ce fou !