‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 42 sur 84 · L'ARGENT N’EST RIEN · texte numérisé non relu

L'ARGENT N’EST RIEN

À huit heures, Pedro Castora était déjà levé et habillé, prêt à sortir. Cependant, assis dans un fauteuil et la tête appuyée sur sa main, il réfléchissait.

Il pensait à la mission délicate qui lui avait été confiée et dont il s’était spontanément chargé.

Il n’était pas inquiet au sujet du résultat, car il connaissait assez le baron de Simaise pour savoir qu’on pourrait tout obtenir de lui avec de l’argent.

Henriette était captive chez son père comme une prisonnière de guerre chez l’ennemi, et, certainement, le baron ne la rendrait à sa mère, à ses amis, que contre une forte rançon.

Le marquis de Chamarande avait donné carte blanche à Pedro. Certes, c'était là une preuve de confiance et d’amitié dont le jeune homme était fier. Toutefois, il fallait qu'il sût jusqu’à quelles limites extrêmes il pourrait aller.

Riche et généreux comme un nabab, Pedro se sentait disposé à ne rien opposer aux exigences du baron, quelles qu’elles fussent, et s’il n’avait écouté que sa propre inspiration, il aurait payé lui-même la rançon taxée, il le savait, à deux millions. Mais il y avait là une question de délicatesse qu'il ne pouvait trancher.

Le marquis de Chamarande était riche aussi, et Pedro comprenait que son nouvel ami pourrait s'étonner et se

trouver froissé si, lui, étranger à la famille, employait son argent au rachat d'Henriette.

Le jeune homme conclut qu’il lui était absolument nécessaire de prendre le mot d’ordre du marquis avant de voir le baron de Simaise. Il fallait aussi qu’il sût si l’on procéderait par intimidation ou par persuasion.

— Voyons d’abord M. de Chamarande, se dit Pedro.

Sa voiture l’attendait devant le perron de l’hôtel depuis un quart d'heure ; il y monta et se fit conduire chez le marquis, qu'il trouva dans son cabinet occupé à écrire.

Pedro fit aussitôt connaître au marquis pourquoi il venait le voir de si bonne heure.

— Dans une lettre qu'il a écrite à sa femme, répondit le marquis, le baron demande deux millions.

— Je le sais.

— Craignez-vous qu'il ne se montre, maintenant, plus exigeant ?

— Un autre homme que le baron, monsieur le marquis, se contenterait de beaucoup moins ; mais...

— Continuez.

— Il connaît, malheureusement, le chiffre de votre fortune, et j'ai bien peur qu’il ne veuille vous imposer de très dures conditions.

Le marquis fronça les sourcils.

— Je connais le personnage, poursuivit Pedro, son cynisme n’a d’égal que sa perversité, et il est décidé, soyez-en sûr, à tirer de la situation tout ce qu’il pourra.

» Il n’a rien à craindre de vous, ni de sa femme au point de vue judiciaire, et il le sait très bien ; il usera et abusera de tout, croyez-le.

— Ne pensez pas, mon cher Castora, que je veuille marchander avec ce misérable quand il s’agit de rendre sa fille à une mère désolée, quand il s’agit du bonheur de mon fils.

» Certes, je suis assez riche pour ne pas avoir besoin de compter. Que m'importe, à l’heure présente, deux, trois et même quatre millions ; j'ai deux millions de revenu. Mais je m'insurge à la pensée de voir le mal triomphant, voilà tout.

— Moi, aussi, monsieur le marquis, je me révolte à cette pensée ; mais vous devez savoir que neuf fois sur dix il en est ainsi dans ce monde.

Le marquis appela un domestique et lui donna l’ordre de prier Jean de venir le trouver immédiatement.

Un instant après le jeune homme entrait dans le cabinet du marquis.

Le père et le fils se pressèrent la main ; puis, après avoir échangé un salut affectueux avec Pedro Castora, Jean, s'adressant à son père, dit :

— Vous m'avez fait demander, mon père, me voici à vos ordres.

— J'ai voulu te consulter sur un point délicat. Il s’agit de savoir quelle somme nous devons offrir au baron de Simaise

pour qu’il rende sans bruit, sans scandale, M'e Henriette à sa mère.

— Cher père, vous savez mieux que moi...

— Tes intérêts sont en jeu ; la somme que le baron demandera sera forte, il faut s’y attendre ; et tu dois savoir que c’est sur ta fortune que cette somme sera prise.

— La vôtre, mon père.

— Ma fortune est la tienne, mon ami. Mais donne-nous ton avis.

— D'abord, mon père, j'estime qu'il n’y a pas de somme, si grosse qu’elle soit, qui puisse payer la liberté d'Henriette.

— Parole d’amoureux ! Mais ce n’est pas une réponse.

— Mon père, qu’eussiez-vous dit si cette question avait pu vous être posée la veille du jour où vous avez épousé celle qui est devenue ma mère ?

— Tu as raison, Jean ; j'aurais répondu comme toi et je répondrais encore de même aujourd’hui.

— Vous voyez bien.

— Mais il faut raisonner avec les hommes et non avec ses sentiments propres.

En quelques mots, le marquis et Pedro firent connaître à Jean le sujet de la conversation.

— Eh bien, dit alors le jeune homme, puisque vous avez bien voulu me consulter, je crois qu’il faut donner au baron de Simaise le plus possible. Que voulons-nous ? Que Mie de Simaise soit rendue à sa mère.

— Et à toi.

— Et à moi, si elle y consent, mon père. Oh ! je ne ferai pas le modeste... Mais nous devons vouloir autre chose encore.

— Quoi donc ?

— Mais empêcher le baron de Simaise de retomber dans la boue d’où vous allez le tirer.

— Que prétends-tu ?

— Si M. de Simaise réclame plus qu’il n’a demandé d’abord, serait-ce un million, donnez-le-lui.

» D'ailleurs, mon père, continua Jean en souriant, vous avez déjà déboursé cette somme presque entière, puisque vous vous êtes substitué aux créanciers de M. de Simaise. Ce sont ses propriétés que vous allez lui rendre libres de toute hypothèque. Mais il faut qu'il entre dans la voie du repentir, qui sera en même temps pour lui celle de la réhabilitation.

— Viens dans mes bras, mon cher enfant ! s’écria le marquis profondément ému, tu viens de parler comme ta mère m'a parlé hier soir ; moi-même, malgré mon indignation et ma légitime colère, je n’avais pas d’autre pensée.

— Maintenant, dit Pedro, je puis remplir ma mission.

— Faites ce que vous jugerez convenable, mon ami ; vous avez nos pleins pouvoirs. Toutes les créances sont chez mon notaire, toutes ; dites-le-lui bien. Vous ajouterez, au nom de mon fils, ce que vous venez d'entendre.

— Monsieur le marquis, le résultat de ma mission me paraît certain ; dans quelques heures, je l'espère, je ramènerai M'e de Simaise à sa mère.

— Encore un mot, mon cher Pedro ; il est bien entendu que, ne pouvant plus vivre à Paris, le baron s’éloignera de la France.

— ]] le faut.

— Il partira pour l’Amérique ou tel autre pays qu’il choisira.

— Quel délai lui accordez-vous ?

— Un mois si c’est nécessaire.

— C’est plus de temps qu'il ne lui en faut pour vendre ses propriétés et réunir ses capitaux.

— ÀAh ! mon cher Pedro, fit le marquis en hochant la tête, c’est peut-être bien, ce que nous faisons ; mais il n’en est pas moins vrai que nous récompensons le crime.

— Oui, monsieur le marquis ; mais le malheureux peut s’amender, revenir à des sentiments meilleurs.

— Je le souhaite, mais sans beaucoup l’espérer, hélas ! Pedro Castora se leva pour se retirer.

En le reconduisant le marquis lui dit :

— Dans un instant, la marquise ira voir la baronne et lui fera part de nos espérances. Mais qui sait si M de Simaise n'aura pas elle-même une bonne nouvelle à nous communiquer ?

— Que voulez-vous dire, mon père ? demanda Jean vivement.

— Je veux dire, mon ami, qu’il faut toujours compter sur la Providence, surtout dans les moments les plus désespérés. C’est elle, quoi qu'on dise, qui, toujours, protège et sauve les innocents.

— Oui, répondit Pedro en souriant ; seulement, elle se fait souvent trop attendre.

— Raison de plus pour lui venir en aide, dit Jean d’une voix grave.

Pedro Castora partit convaincu qu'il allait, avant la fin du jour, donner un heureux dénouement à ce drame intime auquel il s’était trouvé mêlé d’une façon si extraordinaire et si imprévue.

Il rentra chez lui pour donner quelques ordres importants et prendre son carnet-chèques. Car ce n’était pas avec une épée, mais avec des rouleaux d’or qu’il allait combattre. Il savait que le baron n’était pas homme à se payer seulement de paroles.

Comme il descendait de voiture au pied du perron de son hôtel, un valet de chambre l’aborda d’un air grave et un peu mystérieux.

— Quelle drôle de mine vous avez, Lucas, qu’avez-vous donc a m’apprendre ?

— J'ai à dire à monsieur qu’une personne l’attend depuis une heure dans le petit salon.

Castora crut à une nouvelle visite de M'e Charlotte et il eut un mouvement d’impatience qui surprit le domestique.

— C’est un monsieur, dit Lucas, un monsieur très bien. — Ah ! C’est que je suis très pressé.

— J'ai dit au visiteur que vous étiez très occupé aujourd’hui ; mais il a insisté pour vous attendre.

— À-t-il donné son nom ? demanda Pedro avec une mauvaise humeur visible.

— Voici sa carte.

— Il fallait donc commencer par là, dit Pedro avec un mouvement de vivacité qui témoignait de son mécontentement.

— J'ai cru devoir répondre d’abord aux questions de monsieur.

Pedro jeta un coup d’œil sur la carte et lut :

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