‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 43 sur 84 · P. BENOÎT COMMISSAIRE DE POLICE AUX DÉLÉGATIONS JUDICIAIRES · texte numérisé non relu

P. BENOÎT COMMISSAIRE DE POLICE AUX DÉLÉGATIONS JUDICIAIRES

— Un commissaire de police chez moi ! fit-il tout interloqué ; qu'est-ce que cela signifie ? Quelque nouveau malheur !.…

Sans perdre une minute, il entra dans le salon où le magistrat l’attendait avec impatience.

Après un salut courtois et rapide échangé, Castora prit la parole.

— Je regrette, monsieur, dit-il, de vous avoir fait attendre ; veuillez me faire connaître l’objet de votre visite.

— D'ordinaire, monsieur, répondit le commissaire de police, nous prions les gens, auxquels nous avons à demander des renseignements, de passer à notre cabinet ; maïs la haute considération dont vous jouissez m'a fait me départir de cette règle.

— Je vous remercie, monsieur, de cette déférence ; je suis à vos ordres.

Le magistrat tira un papier de sa poche, et le mettant tout ouvert dans la main de Pedro :

— Cette signature est-elle la vôtre ? demanda-t-il.

Le papier était une lettre de change, de trente mille francs, souscrite par lui.

— Non, monsieur, répondit-il, en ne s’occupant d’abord que de la signature, ce seing n’est pas le mien ; mon écriture est assez bien imitée ; mais il manque là un signe qui accompagne toujours ma signature ; un point entre le C et l’A de mon nom de famille. Et puis je ne souscris pas de lettres de change, moi. Quel est donc le malheureux...

Alors, il lut le libellé et pâlit.

Elle était souscrite au baron de Simaise. Celui-ci l’avait endossée au profit d’un banquier de Stuttgart, qui l’avait transmise à un de ses confrères de Paris.

Sans avoir l’air de remarquer la stupeur du Brésilien, le commissaire de police reprit :

— Nous nous en doutions, monsieur, nous en étions même absolument convaincus ; mais avant d’arrêter le faussaire, à la requête du banquier allemand et de celui de Paris, nous avons voulu avoir votre témoignage.

— Que parlez-vous d’arrestation, monsieur ? Cette lettre sera remboursée dans une heure. Je vous prie de ne donner aucune suite à cette affaire.

— Vous faites preuve de beaucoup d’indulgence, monsieur ; mais j'ai le regret de vous dire qu'il ne dépend pas de moi que les choses soient ainsi arrêtées : le cours de la justice n’est pas subordonné à la volonté des hommes.

— Je le sais parfaitement, monsieur ; mais, je vous le répète, pour des raisons de premier ordre, il ne faut pas qu'il soit donné suite à cette affaire.

— Pourtant, monsieur Castora, vous connaissez le faussaire ; Vous savez qu'il ne mérite pas votre indulgence. Mais je crois deviner à quels sentiments honorables vous obéissez en ce moment. Malheureusement, et croyez-le bien, monsieur, tôt ou tard, et sans que ce soit de votre fait, le baron de Simaise viendra échouer sur les bancs de la police correctionnelle, si ce n’est sur ceux de la cour d'assises.

Pedro fit un mouvement de protestation.

— Écoutez, continua le magistrat, notre métier est de voir, de chercher, de savoir; aussi savons-nous bien des choses sur certains hommes que leurs amis les plus intimes, les membres même de leur famille ignorent.

» Depuis quelque temps, le baron de Simaise paraît s’être lié avec un certain comte Carini que la police croit devoir

surveiller. Vous connaissez ce proverbe : “Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.”

— J'espère, monsieur le commissaire, que votre prédiction ne se réalisera point. Sous peu de jours, M. de Simaise quittera la France après avoir payé toutes ses dettes.

— Et avec quoi ? fit le magistrat en souriant. — Je puis vous le dire, monsieur, la famille intervient.

— J’en félicite la famille, car, franchement, le personnage n’est pas de ceux auxquels les honnêtes gens doivent s’intéresser.

— Enfin, monsieur le commissaire, je vous en donne l’assurance, le baron de Simaise partira sous peu de jours.

— Bon voyage, alors, murmura le commissaire.

— Je n’ai plus à vous dire, monsieur le commissaire de police, reprit Pedro, que c’est en considération de Mr:° de Simaise et de ses enfants que je tiens absolument à ce que cette triste affaire n’ait pas de suite. Maintenant, soyez assez bon pour me conseiller ; que dois-je faire pour sauver ce malheureux et surtout les siens du malheur qui les menace.

— Je ne sais trop. Je ne suis pas le plaignant. — Et si vous étiez le plaignant ?

— Comme il s’agit d’une affaire dont l'instruction n’est pas encore commencée, j'irais trouver la personne dont la signature a été imitée et je lui dirais.

— Vous lui diriez ?

— Remboursez-moi, en reconnaissant que cette signature est la vôtre.

— Alors ?

— Alors, monsieur Castora, la plainte n’aurait plus sa raison d’être ; vous comprenez ?

— Oui, oui, je comprends. Ah ! je vous remercie, monsieur le commissaire de police ; sans vous en douter, peutêtre, vous rendez un immense service à des personnes qui sauront vous en témoigner leur reconnaissance. C’est chose faite : la signature est la mienne, et le plaignant sera remboursé dans une heure.

— Seulement, monsieur Castora, ce n’est pas à moi qu'il faut dire cela.

— À qui donc ?

— Au juge d'instruction déjà saisi de l'affaire, laquelle sera abandonnée sans la moindre difficulté.

— Merci, monsieur, merci de votre conseil ; permettezmoi de reconnaître...

— Qu’entendez-vous par ce mot, monsieur ? fit le magistrat avec une certaine hauteur.

Pedro avait tiré son portefeuille de sa poche. Il y prit un billet de mille francs.

— Monsieur le commissaire de police, répondit-il, je vous prie de faire distribuer ces mille francs à dix familles des plus pauvres de votre quartier, au nom de Me Suzanne de Violaine.

— Au nom des pauvres, monsieur, je vous remercie ; ce que vous désirez sera fait. Vous avez l’adresse du banquier de Paris, vous le verrez ; télégraphiez à celui de Stuttgart et tout sera dit. Mais hâtez-vous, car on pourrait vous devancer.

— Mais le billet ?

— Je le garde nous allons nous rendre au parquet, après avoir dressé un petit procès-verbal quelque peu inexact, mais contre lequel personne ne viendra protester.

— Si vous voulez me faire l’honneur, de monter dans ma voiture, nous gagnerons du temps.

— J'accepte, monsieur Castora, et d'autant plus volontiers que, pour moi, le temps est précieux.

— Et pour moi donc ! pensa Pedro.

Pendant que le magistrat écrivait rapidement son procèsverbal, Pedro donna ses ordres à ses serviteurs et prit son carnet de chèques.

Le procès-verbal écrit et signé, Pedro Castora et le Commissaire de police montèrent en voiture pour se rendre au parquet.

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