L’'ÉVANOUISSEMENT
Aüïnsi, le baron de Simaise avait commis de nouveau le crime de faussaire.
Se fiant à la bienveillance, à l’extrême indulgence de son ami, le misérable n'avait pas hésité, ayant besoin d'argent, à contrefaire une seconde fois la signature de Pedro.
Le jeune homme avait si facilement pardonné l’imitation de sa signature sur le chèque du Comptoir d’escompte, que le baron en avait conclu qu'il accepterait de même de payer la lettre de change quand elle lui serait présentée.
Mais il avait compté sans la perspicacité et le coup d’œil sûr du banquier allemand, qui avait sur ses livres la véritable signature du Brésilien.
Le faux n'étant nullement douteux, plainte avait été portée par le banquier de Paris, sur la demande de son confrère, et elle avait été accueillie avec d’autant plus de facilité que la police et le parquet n’avaient à user d’aucun ménagement envers le baron de Simaise.
Si tout son passé criminel n’était pas connu, on savait à quoi s’en tenir sur sa moralité, et, certes, elle ne le recommandait pas à la bienveillance.
Le baron avait si bien pris l'habitude des mauvaises actions, qu’il les oubliait volontiers, une fois commises. Ainsi, il ne s'était pas préoccupé le moins du monde de la fausse lettre de change. Il est vrai que, depuis, les événements s'étaient
succédé avec une grande rapidité. Cela, en tenant compte de son insouciance, pouvait presque justifier son oubli.
Pedro Castora était indigné et écœuré ; maïs il fallait bien que, comme les autres, il acceptât tout du misérable.
— Oh ! pensait-il, je garderai le secret de cette nouvelle action criminelle ; le marquis lui-même ne saura rien.
Il suivit les conseils du commissaire de police et l’affaire s’arrangea, sans difficulté, ainsi qu'il le voulait.
La fausse lettre de change entre les mains, c'était une arme qu'il avait de plus contre le misérable à qui il allait acheter la liberté d'Henriette.
Le matin, le marquis de Chamarande avait dit à Pedro que la baronne aurait peut-être à leur faire part d’une bonne nouvelle. Le marquis ne s’était pas expliqué ; mais il avait une pensée ou plutôt un espoir.
Prévoyant qu'après la scène, chez Pedro Castora, le baron serait en proie à un grand trouble d’esprit, il espérait qu'il serait possible à Henriette de profiter du désarroi qui pourrait régner dans l'hôtel pour prendre la fuite.
Le fidèle Landry avait reçu des instructions en conséquence. Il devait aider la jeune fille à s’évader et la conduire chez M. de Violaine près de sa mère et de Suzanne.
Tout cela était bien un peu hypothétique ; maïs il était sage de compter avec l’imprévu, ce deus ex machina qui joue un si grand rôle dans la vie et qui vient déjouer souvent les combinaisons les plus savantes.
Mais les heures se passaient sans qu'aucune nouvelle fût parvenue au marquis.
Or, du moment que Landry n’était pas accouru pour lui rendre compte de ce qui s’était passé à l’hôtel de Simaise, c’est qu'il n'avait pas été possible à Henriette de s’échapper de sa prison.
Il est vrai qu'il n’était pas encore midi. Et, comme il suffisait de quelques minutes bien employées pour qu'Henriette fût libre, il y avait encore à espérer.
Le marquis n'avait point fait part de sa tentative à sa belle-sœur ; il savait trop ce que les déceptions font souffrir.
Vers onze heures et demie, avant d’aller retrouver la marquise chez M. de Violaine, le marquis donna des ordres pour que tout message qui arriverait en son absence lui fût immédiatement envoyé.
Il quitta Jean qui devait, lui aussi, se rendre chez M. de Violaine dans l’après-midi, entre deux et trois heures.
Cependant, dès qu'il avait pu voir Henriette, Landry, suivant les instructions de son maître, avait conseillé à la jeune fille de fuir, tout en lui en indiquant les moyens.
Henriette repoussa d’abord avec énergie le conseil qui lui était donné.
Nature exquise, pleine de loyauté, il lui répugnaït de sortir de la maison de son père comme une prisonnière qui s’évade d’un cachot.
Et puis, si elle était entrée malgré elle dans cette espèce de prison, elle avait pris en quelque sorte l’engagement tacite de ne point s’en échapper avant que sa mère n’eût elle-même tenté de la reprendre.
Henriette ne connaissait rien, absolument rien des graves raisons qui avaient amené la séparation de son père et de sa mère, et elle croyait encore qu'un rapprochement entre eux était possible.
Or, c’est avec la crainte de créer un obstacle de plus entre son père et sa mère qu'elle fermait l'oreille aux exhortations, du brave Landry.
D'un autre côté, ne connaissant l’ancien franc-tireur que comme valet de chambre de son père, elle ne comprenait pas quel intérêt il pouvait avoir à trahir son maître.
Malgré tout, cependant, en lui parlant de sa mère avec chaleur, en lui disant la douleur, le désespoir de la baronne, Landry parvint à vaincre la résistance de la jeune fille.
— Vous me dites, vous m’affirmez, qu’en partant d'ici je mettrai obstacle à de grands malheurs, dit-elle ; eh bien, soit, je consens à fuir.
— Bien, mademoiselle, répondit Landry ; vous allez accomplir un acte de courage dont vous serez récompensée, je vous le jure. Maintenant, écoutez-moi bien :
» Vous allez agir promptement, avant que tout le monde soit sur pied dans la maison ; je ne puis vous accompagner et je le regrette ; ma présence ici est absolument nécessaire ; toutefois, soyez sans crainte, une femme âgée, en qui j'ai toute confiance, vous attendra dans la ruelle pour vous conduire près de votre mère. Je vous ai dit comment vous pouvez sortir de l’hôtel sans être rencontrée et vue par personne.
— Oui, mais je crains de ne pas me rappeler.
— C’est pour cela, mademoiselle, que j'ai écrit sur une feuille de papier les indications précises. Prenez,
mademoiselle ; vous lirez, et vous n’aurez qu’à suivre exactement mes instructions.
— Mais la femme, monsieur, la femme ? dit Henriette, montrant la porte d’une chambre par laquelle il lui fallait passer.
— Dorothée ? fit Landry avec un sourire singulier, soyez sans crainte de ce côté ; elle dort et ne songe pas à se réveiller. Fût-elle éveillée, vous pourrez passer près d’elle sans qu’elle ouvre les yeux. Mais j'entends du bruit, mademoiselle ; je me hâte de vous quitter, car il ne faut pas que nous soyons vus ensemble. Courage donc, mademoiselle, et agissez, je vous en supplie, sans perdre de temps.
Sur ces mots, Landry se retira sans bruit.
Comme on l’a compris, le fidèle serviteur du marquis de Chamarande avait gagné l’espèce de duègne à qui le baron avait confié la garde de sa prisonnière ; pour cela, il avait suffi, d’une bouteille de liqueur accompagnée, il est vrai, d’un billet de mille francs.
Dès que Landry l’eût quittée, Henriette prit toutes ses dispositions pour partir ; un quart d’heure lui suffit pour achever sa toilette, et comme elle n’avait rien à emporter, elle se trouvait prête.
Avant d'ouvrir la première porte, qui était celle de la chambre de Dorothée, elle lut attentivement l'écrit que lui avait remis Landry.
Le voici :
« Les fenêtres de votre chambre font face à l’avenue des Champs-Élysées ; vous ne pouvez sortir de ce côté attendu qu’il faut descendre le grand escalier où les domestiques veillent, et avoir affaire ensuite au concierge qui a reçu, à votre sujet, une consigne des plus sévères.
» Vous ne pouvez fuir, sans rencontrer d'obstacles sérieux, que de l’autre côté, où les domestiques ne vont jamais le matin. Quand vous aurez traversé la chambre de Dorothée et le grand cabinet contigu à la chambre de votre père, vous vous trouverez dans un long et étroit couloir assez mal éclairé ; vous le suivrez jusqu’au bout ; vous ouvrirez une porte, vous traverserez une pièce dont la fenêtre ouvre sur le jardin ; en sortant de cette pièce vous vous trouverez sur un palier. Alors, vous descendrez un escalier dérobé au bas duquel vous verrez une porte épaisse ; vous n'aurez qu’à frapper, et la porte s’ouvrira. Un instant après vous serez dans la rue de Ponthieu et bientôt dans les bras de votre mère.
» Ce matin, à l’aide d’un passe-partout, j'ai fait jouer toutes les serrures, et les portes, en ce moment, ne sont plus fermées qu’au pêne. »
Sa lecture achevée, la jeune fille resta un instant pensive.
— Allons, murmura-t-elle en se redressant, ce n’est pas le moment d’être craintive ; j’ai promis de partir et ma mère, ma mère adorée m'attend.
Elle ouvrit doucement la première porte et, sur la pointe des pieds, elle traversa la chambre de Dorothée.
La geôlière dormait et ronflait, consciencieusement.
Henriette ouvrit la deuxième porte et se trouva dans le cabinet. Là, elle s’arrêta et, triste, ses yeux se fixèrent sur la porte de la chambre du baron ; elle adressaïit ainsi à son père un adieu mental.
Soudain, les éclats de voix de son frère et du baron frappèrent ses oreilles.
Elle tressaillit, s’approcha de la porte et, toute frémissante, tendit l’oreille.
Auditeur invisible, Henriette assista à la longue conversation du père et du fils.
Elle entendit tout.
Ah ! elle comprenait maintenant pourquoi le valet de chambre de son père était venu lui dire :
« Fuyez, fuyez ! »
C’est maintenant, surtout, et plus que jamais qu’elle voulait fuir pour aller se cacher quelque part, loin, bien loin. Mais, impossible, elle avait les jambes comme paralysées et ses pieds semblaient cloués au parquet.
Elle était haletante, la sueur ruisselait sur son front et des frissons successifs passaient dans tous ses membres.
Elle entendit charger les pistolets, elle entendit Raoul disant :
« Nous devons nous tuer au même instant |! »
Frappée d’épouvante et d'horreur, elle se demandait si son devoir de fille et de sœur n’était pas d'intervenir et d’employer tous ses efforts pour empêcher ce double suicide.
Elle allait, en effet, ouvrir la porte et se précipiter dans la chambre du baron, quand ces mots retentirent lugubrement à ses oreilles ! :
« Adieu, mon père |! »
« Adieu, Raoul ! »
La peur la saisit, elle sentit que la respiration lui manquait, quelque chose dans sa gorge l’étranglait ; elle recula, les yeux hagards, troublés, n’y voyant presque plus ; elle passa comme un fantôme dans la chambre de Dorothée, qui ronflait toujours, et alla tomber sans connaissance au milieu de sa chambre.
Pendant ce temps, Raoul descendait au rez-de-chaussée et rentrait chez lui pour écrire une lettre d’adieu à sa mère.
Landry, lui aussi, avait entendu une partie de ce qui s'était dit dans la chambre du baron.
Caché derrière une tapisserie, il vit Raoul, tenant son pistolet, descendre précipitamment le grand escalier ; il allait s’élancer sur les pas du jeune homme, lorsque, à son tour, le baron sortit de sa chambre.
Le misérable était pâle, mais il avait l’air parfaitement tranquille.
Landry, paraissant sortir de l’antichambre, se montra.
— Ah ! c’est vous, Frédéric, dit le baron ; je sors à pied ; si quelqu'un vient me demander, vous prierez d’attendre ; je ne serai pas longtemps absent.
Le baron s’éloigna et Landry, sans perdre une minute, alla se placer en observation près de la porte de la chambre de Raoul.
Après avoir écrit rapidement quelques lignes d’adieu à sa mère, le jeune homme pensa à sa sœur.
Pouvait-il mourir sans l’avoir revue, embrassée, sans lui avoir demandé une fois encore de lui pardonner le chagrin qu'il lui avait causé.
Il ne lui dirait rien de ce qui s’était passé ; il aurait assez de force pour se contenir et ne point laisser soupçonner à Henriette le drame qui allait s’accomplir.
Raoul ouvrit sa porte, sortit, traversa le large vestibule et grimpa l'escalier.
Connaissant parfaitement l’intérieur de l'hôtel, le jeune homme, malgré les précautions prises par le baron, avait facilement deviné dans quelle partie de la maison Henriette était retenue prisonnière.
Arrivé sur le palier, il n’hésita point.
Il suivit un couloir et s’arrêta devant une porte. Elle était fermée à clef, mais en dehors, et la clef avait été laissée dans la serrure. Il ouvrit, traversa une grande pièce, se trouva devant une autre porte fermée comme la première, l’ouvrit également et se trouva enfin dans la chambre de sa sœur.
Aussitôt, terrifié, il poussa un cri rauque.
Sa sœur gisait sur le parquet, sans mouvement, les yeux grands ouverts, mais sans regard, le visage livide, décomposé.
Un frisson d’épouvante le saisit. Un instant, il crut que sa sœur était morte. Il mit sa main sur le cœur ; il sentit qu’il battait. Il releva le corps inanimé, le prit dans ses bras et le porta sur un canapé.
Il y avait de l’eau dans une carafe ; il en versa dans le creux de sa main et la fit tomber en pluie sur le front et les joues d’Henriette. L’effet de l’eau froide sur le visage de la jeune fille ne se fit pas trop attendre. Henriette se ranima peu à peu et reprit connaissance.
À la vue de son frère, la jeune fille laissa échapper un cri.
— ÂAh ! Raoul, Raoul, prononça-t-elle d’une voix faible, oppressée.
Le jeune homme, l’enveloppant de son regard, la soutenait ; il n’osait l’interroger encore, malgré son vif désir de connaître la cause de cette syncope.
Henriette lui fit un collier de ses bras, le pressa sur son cœur, l’embrassa et fondit en larmes.
— Ma chère Henriette, ma bonne sœur, dit Raoul d’une voix émue, qu’as-tu ? Que t’a-t-on fait ? Que t’est-il arrivé ? Pourquoi t’ai-je trouvée là, étendue, ne donnant plus signe de vie ? Ah ! sœur chérie, je t’ai crue morte !
La jeune fille eut un frisson qui fut suivi, aussitôt, d’un tremblement nerveux.