‹ Richelieu à Luçon, sa jeunesse, son épiscopatChapitre 10 sur 17 · ÉTUDES TUÉOLOGIQUES DE RICHELIEU ET S0\ ARRIVÉE A LUÇON · texte numérisé non relu

ÉTUDES TUÉOLOGIQUES DE RICHELIEU ET S0\ ARRIVÉE A LUÇON

SoMMAiRR. — Richelieu devient homme d'Église. — Ses études théologiques. — Yo\'ago à Rome. — Mensonge au Pape. — Ses premiers succès à la Cour. — Son doctorat. — Départ pour Luçon. — Son installation épiscopale.

L'évêclié de Luçon était depuis fort longtemps dans la famille du Plessis-Richelieu. Jacques du Plessis, un des grands oncles d'Armand, en avait été pourvu en 158i. Les luttes religieuses, qui sévissaient tout particulièrement dans le Poitou, l'avaient empêché de prendre possession de son siège. Un certain François Hyver (1) avait été chargé à sa place de l'administration du diocèse. Cette substitution s'appelait confidence. La confidence était un pacte par lequel un ecclésiastique recevait un bénéfice, sous la condition de le remettre un jour et d'en donner les revenus, en tout ou en partie, à la personne qui le lui avait conféré. Grâce à ce contrat simoniaque souvent condamné par les papes, le

(1) Ce François Hyver avait clé précédemment ourc de Richelieu. (BossEBOELF, RichcUeu, monuments et souvenirs, p. 15.)

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siège de Lucon passa, ù la mort de Jacques du Piessis, entre les mains de son neveu Alphonse, frère d"Armand. Celui-ci ne résida pas davantage et ne se lit même pas sacrer. Aussi, dans toutes les nominations aux bénéfices, faites durant ces deux épiscopats, trouve-t-on ces mots : « sede vacante^ pendant la vacance du siège. » Il en résultait de grands dommages pour le bien spirituel et temporel du diocèse. Le chapitre de Luron était perpétuellement en conflit, soit avec Tévèque titulaire, pour l'obliger à se faire sacrer et à venir résider, soit avec la famille de Richelieu, pour la contraindre à prendre sa part des frais et réparations de la cathédrale. Beaucoup de paroisses étaient sans prêtres ; les églises étaient en ruine ou même entièrement détruites; l'hérésie faisait tous les jours de nouveaux progrès, et ce n'était pas « révêque fantôme » qui était à la tête du diocèse, « l'homme de paille », comme disait le chapitre, dont se servait la dame de Richelieu, pour jouir du bénéfice, qui pouvait remédier à tant de maux.

Sur ces entrefaites, Alphonse, dont l'esprit mystique et un peu sombre s'accommodait mal des obligations de la vie du monde et de la responsabilité épiscopale, donna sa démission d'évêque de Luçon, et se retira à la grande Chartreuse (1605). Cette ré-, solution affligea profondément M™^ de Richelieu, car cette démission privait la famille d'un revenu de 18.000 livres.

« Au milieu de ses perplexités, elle eut l'idée de confier son embarras à son plus jeune fils, s'en rapportant à son jugement pour la solution de ces difficultés. Elle lui dit que son frère aîné, courtisan habile et ambitieux, pourrait peut-être, grâce à son

heureux mariage, soutenir honorablement le nom de la famille, mais qu'il était incapable, avec ses goûts de dépenses, d'en relever jamais l'éclat et la fortune. Kniin elle lui avoua que son frère Alphonse, en renonçant aux dignités ecclésiastiques pour s'enfermer dans un cloître, cessait d'être utile à sa maison et en achevait l'abaissement. Richelieu comprit alors que lui seul pourrait, en immolant ses goûts, relever l'éclat d'un nom que la mort de leur père avait laissé tomber dans l'oubli. Le sacrifice était grand, mais la décision fut rapide, parce que Fâme était forte. Le marquis du Chillou se jeta dans les bras de sa mère et lui promit de devenir bient<'»t évoque de Lufon. Homme d'épée par vocation, soldat par nature, voilà conmient Richelieu devint prêtre et homme d'église, par dévouement et par raison. Dans une lettre qu'il écrivit le lendemain à son oncle Amador de La Porte, pour lui apprendre cette grave décision, il a révélé lui-même le mobile secret de sa conduite : « Que la volonté de Dieu soit faite, dit-il ; j'accepterai tout pour le bien de l'Église et la gloire de notre nom (1). » Le motif de cette vocation est assurément bien humain. Cependant, si l'on considère qu'au XVIP siècle, la plupart des cadets entraient dans l'Église sans aucune garantie de science et de vertu, et ne prenaient de leurs fonctions que les revenus qui y étaient attachés, on ne peut s'empêcher d'avoir quelque admiration pour ce jeune homme qui, en acceptant l'épiscopat,

(1) BoNNE.vu AvEXvNT, Hist. (le la duchesse d'Aiguillon, p. il. C'est sur la foi de cet auteur «lue nous avons rapporté cette scène ijui parait vraisemblable, mais ((ui niallieurcusement ne repose sur aucun document liistorii|ue. Nous en laissons la responsabilité à M. Bonncau Avenant.

obéit sans doute à des raisons d'intérêt, mais qui a du moins le courage de se préparer par la solitude et le travail aux obligations de sa nouvelle charge.

A cet égard, toute son éducation était ù refaire; il fallait qu'il s'instruisît aussi rapidement que possible des diverses sciences ecclésiastiques et qu'il imprimât à sa conduite la gravité et la dignité qui conviennent au premier pasteur d'un diocèse. Il devait passer sans transition des amusements mondainsà une vie retirée, des exercices de l'académie aux études théologiques, des rêves brillants qu'il avait formés dans le monde à la réalité d'une carrière austère, laborieuse et semée de difficultés. Mais cette brusque métamorphose n'était pas pour le décontenancer; avec la merveilleuse souplesse de son esprit et l'énergie de son caractère, il embrassa résolument le genre de vie que les circonstances venaient de lui imposer.

Dès que Henri IV lui eut donné par lettres patentes le bénéfice de Luçon, Armand se préoccupa de commencer sa théologie. A cette époque, les séminaires n'existaient pas encore, malgré les décrets du concile de Trente ; nous verrons même que Richelieu fut l'un des premiers évèques qui établirent en France ces maisons si indispensables pour la formation intellectuelle et morale du clergé. Les jeunes clercs étaient abandonnes à eux-mêmes pour la préparation aux saints ordres; on se contentait d'exiger d'eux une courte retraite avant l'ordination, et l'on devine combien ces exercices de quelques jours étaient insuffisants pour leur apprendre les vertus de leur état.

La science sacrée leur était enseignée, soit à la Sorbonne, soit dans d'autres maisons, tant séculières que religieuses, incorporées ou non à l'Université,

telles que le collège de Navarre, les Cordelicrs, les Jacobins, etc. ; de plus, on avait fondé, depuis quelques années, au collège Royal, des chaires de théologie occupées par les professeurs les plus distingués de l'époque, Duval, Gamaches et Loppé.

Le cours d'études dans la Faculté de théologie était très long. Après le grade de maître ès-arts, qui était préalablement exigé, car la connaissance des belleslettres et surtout de la philosophie était avec raison jugée très utile à la théologie, les candidats, depuis •la réformation de ir>î)8, devaient d'abord étudier pen-dant trois ans. Au bout de ce temps, ils subissaient un examen qui portait sur la philosophie et la théologie {examen fheologicinn)', et si leurs réponses étaient satisfaisantes, ils étaient admis à soutenir une thèse nommée tentative, à la suite de laquelle ils étaient bacheliers.

Une fois bachelier, on avait le droit d'entrer dans la prochaine licence (1) , c'est-à-dire de prendre part à des exercices, thèses et argumentations, durant deux ans, et au bout desquels, si les suffrages des docteurs étaient favorables, on était licencié. A l'expiration de ces deux années, en effet, la Faculté dressait par ordre de mérite une liste des licenciés, afin de déterminer l'ordre dans lequel chacun deux pourrait prendre le bonnet de docteur, car, après la licence, le doctorat n'était plus qu'une cérémonie, sans qu'on eût à redouter de nouvelles épreuves éliminatoires.

Avant d'être reçus licenciés , les bacheliers étaient toujours tenus en haleine, par les argumentations

(1) La licence, au lieu d'être un grade comme aujourd'hui, était un temps d'ôtudes qui s'ouvrait tous les deux ans, le 2 janvier.

UICUELIEU A LIÇO?*. 3

publiques ou thèses ù soutenir ou à attaquer en présence des docteurs de la Faculté ; ils devaient aussi s'habituer à la prédication. Ils étaient soumis à une sorte d'entraînement constant qui tenait en éveil et développait sans cesse toutes leurs facultés. La méthode était dure, mais féconde ; elle habituait les étudiants à toutes les surprises de la discussion publique, et provoquait chez eux une ardeur et une émulation qu'on ne retrouverait sans doute pas dans l'enseignement théologique de notre époque.

De nos jours, l'enseignement des séminaires comprend la théologie dogmatique et la théologie morale, l'Écriture sainte, l'éloquence sacrée, l'histoire ecclésiastique, et le droit canon. Mais alors, cette dernière branche appartenait à la Faculté de droit et non à celle de théologie ; le cours d'éloquence sacrée n'existait nulle part et était remplacé par les prédications auxquelles étaient tenus les bacheliers (1). Quant à l'histoire de l'Église, on ne songeait pas à l'enseigner. La Faculté de théologie avait des chaires d'Écriture sainte destinées à l'interprétation de la Bible, qu'on commentait à l'aide de textes puisés dans les Pères de l'Église. Le dogme et la morale n'étaient pas l'objet d'un enseignement distinct; les mêmes maîtres les professaient en commentant les Sentences de Pierre Lombard, surtout d'après la Somme de saint Thomas.

On n'avait pas alors de manuels imprimés où les

(1) Cependant les bacheliers, clans la prati<|uc, aimaient mieux payer une amende fixée par la Faculté, que de s'acc|uitter des sermons imposés par les statuts. « Singulis annis, pro more, baccalaurcis conciones condicantur, quos si non habuerint, pœna facultatis arbitrio relicta mulctentur. » {Reformât. Universitat., 15<J8, art. xxii.)

bù

31585. — Edgar Poe.

(Frontispice d'une ancienne édition.)

c'Ièves pussent trouver, comme de nos jours, les éléments de chacune dos parties de la science sacrée. L'enseignement était exclusivement oral; les maîtres professaient des leçons qu'ils avaient rédigées d'après leurs études personnelles et surtout d'après celles qu'ils avaient eux-mêmes entendues autrefois, et les auditeurs notaient les explications.

Malheureusement, ces leçons avaient je ne sais quoi de suranné et d'oiseux, et les plus savants professeurs en étaient encore aux vieux procédés de la scolastique. Richelieu ne voulait pas perdre son temps aux vaines disputes de l'école ; l'essentiel à ses yeux était de pénétrer les différentes parties du dogme et de la morale, et de se rendre capable de donner sur chaque question les arguments les plus décisifs. On comprend donc que la direction d'un seul maître, savant et expérimenté, lui ait paru plus profitable que tous les cours de la Faculté de théologie.

Du reste , il savait qu'il était d'usage de dispenser les évèques nommés des épreuves ordinaires et des conditions d'âge et de scolarité. Il leur suffisait de subir Vexamen théologique exigé des candidats avant la tentative; puis, au lieu de prendre part aux exercices de la licence, ils se faisaient sacrer et revenaient soutenir pour la forme une thèse unique nommée résompte, après quoi ils étaient docteurs.

Richelieu se retira donc à la campagne, loin des dissipations de la ville et du bruit des écoles, et consacra trois années presque complètes à étudier la théologie avec un docteur de Louvain , qui n'était autre que le célèbre Cospéan. Quoique titulaire de l'évéché d'Aire et jouissant d'une grande réputation d'orateur et d'écrivain, Cospéan ne craignit pas de

mettre son érudition théologique et sa haute expérience en matière de style et d'éloquence au service d'un jeune homme dont il admirait le talent précoce, et dont il pressentait peut-être les hautes destinées (1).

Nous n'avons aucun détail sur la manière dont le jeune évèque de Luçon fit ses études théologiques; nous savons seulement qu'il s'y appliqua avec une ardeur qui ne fut pas sans dommage pour sa santé. Il ne lui suffisait pas d'acquérir la somme des connaissances nécessaires pour remplir ses devoirs d"évêque ; il voulait encore se faire un nom dans la controverse. Avec son esprit positif, il sentait que la théologie devait répondre aux besoins du moment.

(1) En commençant ses études lliéologiques, Richelieu se proposait de conquérir ses grades en Sorbonne : « Ad Sorbonica postmodum Iranscurrit avidus qui gradiis et insignia baccalaurci indueret et adipiscerelur ». (Abbé de Pure, Vila em. card. Richelii, p. 17.) Cet auteur dit qu'il prit pour professeur de théologie le célèbre Cospéan, et qu'il emmena dans sa maison « quocum l'amiliarius et commodius etiam et citius stadium theologicum percurreret ac mentis noxas ei rerum ambages velocius emetiretur. » (De Pure, Vita em. card. Richelii, p. 18.) Le card. de Retz dit de même que Richelieu fut l'élève de Cospéan : • (M. de Lisieux) avait la vigueur de saint Ambroise et il conservait dans la cour et auprès du Roi une liberté que M. le cardinal de Richelieu, (iiii avait été son écolier en théologie, craignait et révérait. Ce bonhomme... avait tant d'amitié pour moi (lu'il me faisait trois fois la semaine des leçons sur les épitres de saint Paul. " {Mém. du card. de Retz. CoUect. des grands écriv., t. P', p. 18i.) Cette dernière remarque du cardinal de Retz prouve que l'épiscopat n'aurait pas empêché Cospéan d'être le professeur de Riciielieu. — Toutefois nous devons ajouter (jue sur ce point l'accord n'est par unanime entre les historiens de Richelieu. M. Hanotaux, t. I", p. "7 et 11 i, croit que le professeur de Louvain qui enseigna la ttiéologie à Richelieu fut, non pas Cospéan, mais l'anglais Richard Smith au sujet duquel il donne des renseignements assez curieux. Il dit que Richelieu fut également relève du célèbre docteur français, Jacques Hennequin.

Or, comme l'ennemi, à celte époque, c'était le protestantisme, il tenait à se mettre en mesure de figurer avec honneur dans les conférences avec les prolestants. L'Église pensait en effet que l'une des meilleures armes pour combattre cette nouvelle hérésie, c'était la discussion publique. Aussi favorisait-elle de tout son pouvoir ces rencontres où protestants et catholiques se donnaient rendez-vous sur des points de dogme qui avait été désignés à l'avance entre les adversaires. On choisissait des arbitres, que l'on prenait en nombre égal dans les deux religions, et ils devaient à la fin des débats se prononcer en faveur de celui des champions qui avait fait preuve du plus grand savoir et avait apporté dans la défense de sa croyance les raisons les plus victorieuses. On le voit, c'était suivant le mot du Père Lacordaire, « de véritables champs clos oi^ des hommes de bonne foi appelaient des hommes de bonne foi, où la parole était une arme égale pour tous, et la conscience le seul juge (1). »

L'usage des conférences était très fréquent au XVII" siècle. Le cardinal du Perron passait pour le plus illustre défenseur du catholicisme. Le triomphe éclatant qu'il avait remporté sur du Plessis-Mornay, à la conférence de Fontainebleau, sous les yeux du roi et de la cour, lui avait valu, outre le chapeau de cardinal, une inlluence et une autorité très considérables dans les affaires politiques et religieuses de cette époque (2).

Richelieu rêvait d'acquérir une gloire toute sem-

(I) p. Lacordaire, Vie de saint Dominique, p. 52. (-2) Sur ceUe conférence, cf. Sully, Mémoires, liv. XI.

blable. Son historiographe nous raconte « que les succès de du Perron étaient pour lui ce que les trophées de Miltiade étaient pour le jeune Thémistocle (1) ». Rien ne lui paraissait plus beau ni plus digne de son ambition que de figurer dans ces grandes assises où les intérêts de l'Église étaient en jeu, et d'y être Tavocat officiel du catholicisme. C'était aussi, pensait-il, le moyen le plus rapide et le plus brillant de parvenir à la fortune et aux honneurs. Tout le disposait à ce rûle : la variété et l'étendue de ses connaissances, la vigueur de sa dialectique, la précision et la clarté de sa parole, enfin le sang-froid et la présence d'esprit qui sont indispensables dans une discussion théologique, toutes ces qualités réunies auraient pu faire de lui un controversiste de premier ordre.

Des amis lui représentèrent que son tempérament était trop faible pour supporter le poids de longues discussions publiques, et que, d'ailleurs, avec la faveur du roi qui lui était déjà acquise, il pouvait faire mieux son chemin dans la politique. 11 renonça donc à son premier dessein, mais il conserva toute sa vie un goût très vif pour les débats théologiques (2). C'est à sa demande qu'en 1616 une chaire de controverse avec les protestants fut créée à la Sorbonne. Renversé du pouvoir avec Concini, il employa ses loisirs forcés à écrire un livre de polémique religieuse et un autre de théologie pastorale. Plus tard, rede-

(1) AunEKY, Vie du card. de Richelieu, p. 7.

(■2) Richelieu avait en grande estime et presque en amitié le curé de Charenton, Véron, qui s'était distingué dans ses nombreuses controverses avec les protestans. Le cardinal aimait à le voir et à discuter avec lui les questions tliéologiques. (FtRET, Un curé de Charcnlon au XVII" siècle.)

ETUDES TllEOLOGlQUES DE RICHELIEU. 43

venu niinisti'o, il se délassait des préoccupalions de la politique en discutant avec des docteurs de Sorl)Onne sur des questions de dogme ou de morale. Il lit même venir un jour chez lui le célèbre Richer qui, dans un livre fameux, avait émis des opinions condamnables sur la puissance ecclésiastique et séculière, et qui persistait dans sa doctrine : « Je lui parlai, dit Richelieu, avec tant de vigueur et d'efficace que je le contraignis par la force des raisons à se dédire sincèrement et volontairement de son erreur. » Au ton de satisfaction avec lequel il raconte dans ses mémoires ce triomphe personnel, on comprend que la lliéologie l'ait toujours vivement intéressé et qu'il aitrecherché ces polémiques où la raison et la vérité doivent toujours avoir le dernier mot (1). Du reste, il ne faut pas croire que les études théologiques aient nui à son éducation d'homme d'État. Un écrivain moderne l'a justement remarqué : « On sait mieux les choses humaines, après avoir passé par l'étude des choses divines. Dante plaçait la science sacrée, sous les traits de Béatrix, au-dessus de la poésie elle-même. Pour gouverner les hommes, il faut savoir quelque chose des secrets de Dieu (2). » Aussi Talleyrand. estimait-il que tout homme d'État devrait avoir fait sa théologie. En dehors de son propre exemple, il aimait à citer le cardinal Duprat qui négocia le concordat avec Léon X, le cardinal d'Ossat qui réconcilia Henri IV avec la papauté, Hugues de Lionne qui, après avoir étudié la théologie sous les yeux de son oncle, Tévèque de Gap, devint

(1) Voir dans son Testament jjoI ilique les pages où il conseille de consulter les Uiéologiens sur les aiïaircs politiques.

(2) PoujOLLAT, Lettres sur Bossucl à xtn liomme d'État, 18,')4, in-8, p. 1G9.

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le diplomate le plus consommé du siècle de Louis XIV, et eniin le cardinal de Polignac qui fit élire le prince de Conti roi de Pologne (1090, et négocia le traité d'Utrecht (1713).

« En effet, autant l'abus des mathématiques rend absolu, opiniâtre, autant la théologie rend subtil et ductile. Elle affine l'esprit quand l'autre le raidit. Sur chaque difficulté, en faisant mille distinctions, elle crée mille ressources pour saisir le vrai et pratiquer le bien (1). » On l'a dit maintes fois, la cour romaine, composée exclusivement de prélats, a été dans tous les siècles l'école par excellence de la diplomatie : le rôle que joue actuellement le Saint-Siège dans les conflits de l'Europe prouve que les bonnes traditions ne s'y sont pas perdues.

Certes, Richelieu avait reçu de la nature des dons supérieurs pour devenir un grand ministre. Sa hauteur de vues, son aptitude aux affaires, son énergie et sa ténacité invincibles eussent suffi pour le mettre au premier rang des hommes d'État; mais qui pourrait dire que la théologie ne lui a pas été d'un grand secours, quand il gouvernait les intérêts religieux de la France, quand il attaquait la puissance politique des protestants sans porter atteinte à leur liberté de conscience, quand il avait à défendre les prérogatives royales sans se brouiller avec le pape? Dans de nombreuses circonstances, nous le savons, la théologie inspira sa conduite, et, au besoin il ne craignait pas de recourir aux lumières des théologiens de Sorbonne, lorsqu'il avait ù prendre de graves résolutions touchant certaines affaires du royaume.

(I) J. AVALS.OX, Le Testament politique de Richelieu. Paris, 1866, p. I.i.

C'est vers 1G05, qu'Alphonse de Richelieu s'était retiré à la Chartreuse. Mais les lettres patentes du roi ne suffisaient pas à Armand pour qu'il put prendre possession de révèché de Lunon ; il lui fallait encore obtenir de Rome l'investiture canonique et, de plus, la dispense d'âge pour être ordonné, car il n'avait encore que vingt ans. Le cardinal du Perron, qui avait été en ambassade extraordinaire auprès du Saint- Siège, fut chargé par Henri IV d'intervenir en faveur du jeune évéque. Le 8 mars 1606, il écrivit au roi : « Cependant, je dirai à Votre Majesté que, touchant l'affaire de M. de Richelieu, Monsieur l'ambassadeur en a déjà parlé ù Sa Sainteté qui lui a donné sujet d'en bien espérer; et pour mon particulier, je n'y oublierai rien du soin et de l'affection que je dois aux commandements qu'il a plu ù Votre Majesté me faire à cet égard (1). »

Mais le moment n'était guère favorable pour cette négociation. La cour romaine était absorbée par le grave conflit qui avait éclaté entre le pape et les Vénitiens. Le pape Paul V, qui occupait depuis un an le trône pontifical, était tout entier à cette affaire et cherchait partout des alliés pour faire valoir ses droits contre Venise. On conçoit donc qu'au milieu de ces pourparlers l'évèché de Luçon ait été complètement oublié. Mais Henri IV qui, en ce moment, offrait sa médiation au pape, et qui comptait en tirer profit pour le grand dessein qu'il méditait contre l'Espagne, ne voulait pas que les intérêts de Richelieu fussent négligés. Il chargea de nouveau, en décembre 1606, son ambassadeur à Rome (2) et le cardinal de

0) Les Ambassades de du Perron, p. «7, édit. de 1623, in-f». (2) C'était M. d'Alincourt, Dis du marquis de Villeroy. Il était ambas-

Joyeuse (1) d'unir leurs efforts pour hâter le succès de cette proposition. Il écrivit d'abord à M. d'Alincourt : Monsieur d'Alincourt, j'ai naguère nommé à notre Saint-Pèrelepape M. Armand Jean duPlessis, diacre du diocèce de Paris, frère du sieur de Richelieu, pour être pourvu de l'évèclié de Luçon en Poitou, par la démission et la résiliation qu'en a faite à son profit M. François Ilyvert, dernier titulaire d'iceluy; et parce que ledit du Plessis, qui est déjà dans les ordres, n'a encore du tout atteint l'âge requis par les saints décrets et constitutions canoniques pour tenir ledit évèché, et que je suis très assuré que son mérite et suffisance peuvent aisément supléer à ce défaut. Je vous écris cette lettre afin que vous fassiez instance de ma part à Sa Sainteté pour lui en moyenner la dispense nécessaire, et que vous vous y employiez avec mon cousin le cardinal de Joyeuse, ù qui j'en écris, de telle sorte que cette grâce ne lui soit refusée, parce qu'il est du tout capable de servir l'Église de Dieu et que je sais qu'il ne donne pas peu d'espérance d'y être grandement utile comme Sa Sainteté connaîtra par effet, priant Dieu, Monsieur d'Alincourt, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Henry (1). » La lettre au cardinal de Joyeuse parle également « des bonnes vertus, qualités et mérites du candidat ». Elles témoignent toutes les deux de la bienveillance du roi et

sadeur à Rome depuis IGOO. C'est lui qui avait négocié le mariage de Marie de Médicis avec Henri IV.

(1) Le card. de Joyeuse était un négociateur prudent et liahile, en même temps cju'un prélat grand seigneur. En 1003, il avait |)résidé avec un faste inouï l'assemblée du clergé. H avait été sucessivement archevêque de Narbonne, de Toulouse et de Rouen.

indiquent roslimc et raflection ([uil avait pour le jeune évoque de Luçon (1).

Cependant toutes ces sollicitations restèrent infructueuses. D'ordinaire les ecclésiastiques pourvus de bénéfices avaient un moyen à peu près certain de faire agréer leur nomination par le Souverain Pontife, c'était de recourir aux banquiers expéditionnaires m cour de Rome.

Ces banquiers avaient monopolisé pour ainsi dire toutes les relations du clergé de France avec le Saint- Siège. C'étaient eux qui Irausmettaientles suppliques et se chargeaient d'obtenir les bulles au meilleur compte en marchandant avec les bureaux de la chancellerie romaine. Ils réussissaient d'autant mieux dans leurs négociations qu'on leur abandonnait un droit de commission plus élevé. L'un d'eux, Couturier, avait gagné à ce commerce plus de 1.200.000 livres : « C'était, dit Tallemant, le plus grand arabe « du monde ; mais quoiqu'il prit plus que les autres, « beaucoup de gens allaient à lui, parce qu'il était « habile et en réputation (â). »

Richelieu aurait donc pu s'adresser à l'entremise de ces banquiers; mais, outre qu'elle était fort coûteuse, elle eût peut-être été inutile pour avoir la dispense d'âge dont il avait besoin. Son embarras devait être grand, lorsque Henri IV lui suggéra le meilleur parti à prendre, celui d'aller à Rome.

Il se mit en route dans les derniers mois de l'an-

(1) Bergep. de Xiykey, Lettres de Henri IV, t. VU, p. 53 et .'ii.

Ces lettres de Henri IV réfutent csalemcut les auteurs de la Gallia Chrisliana, qui prétendent que François Hyvert cessa d'être évoque de Luçon en 1008.

(-2) Tallemant du Uéalx, t. VI, p. 500.

née 1G06 (1). Il ne lui déplaisait sans doute pas d'aller faire l'expérience de ses talents diplomatiques, et de devoir uniquement, aux charmes de sa personne et à la distinction de son esprit, le succès d'une affaire dans laquelle ses puissants patrons avaient déjà échoué. Il reçut à l'ambassade de France un accueil tel que pouvait l'espérer un homme que Henri lY aimait. Il trouva un autre appui dans le cardinal de Givry qui résidait à Rome en qualité de comprotecteur du royaume. Enfin le cardinal de Joyeuse lui-même le traita avec une faveur marquée et ne lui ménagea ni ses conseils ni son crédit. Grâce à eux, Richelieu put voir de près cette cour romaine qui devait l'intéresser sous tant de rapports, et avec laquelle il allait avoir plus tard de si fréquentes relations.

Il y fît la connaissance du P. Le Bossu, un farouche ligueur qui avait loué publiquement le meurtrier de Henri III et qui avait dû chercher un refuge à Rome, à l'avènement de Henri IV. C'était un homme de grand savoir et un puissant orateur. Paul V lui avait confié la direction de la bibliothèque Vaticanc et la présidence de plusieurs débats théologiques.

Toujours au dire de l'abbé de Pure, Richelieu se fit remarquer à Rome par la régularité et l'austérité de sa vie. On le voyait très assidu auprès du pape et de ses cardinaux. Il visitait aussi les couvents les plus célèbres. Enfin, il profita de ses loisirs pour étu-

(1) Un auteur italien place le voyage de Richelieu à Rome en l'an 1C04. Outre cette erreur, il en commet une autre encore plus grossière en disant que Richelieu lit ses études à Rome et qu'il ne retourna en France qu'après les avoir terminées. (Don Pietho, Marchese RicciARDi, Vita di Arma)ido card. di Plessis, duca di Richelieu, p. 3.)

dier à fond l'italien cl l'espagnol, et réussit à les parler aussi bien que sa propre langue (1).

Sur le séjour de Richelieu à Rome, l'abbé de Pure donne encore d'autres détails fort intéressants qui, jusqu'ici, ont passé inaperçus, et qu'on nous saura peut-être gré de reproduire en les résumant.

Un jour dans un entretien avec le pape, à qui il exposait les raisons de son voyage à Rome, l'évèque de Luçon vint à parler de Henri IV, du succès de ses armes, de la paix dont jouissait le royaume et de l'amour que lui témoignait le peuple. Mais le pape, peu touché de cet éloge, rappelle à son tour les désordres de ce prince et sa foi équivoque. « Je ne veux pas revenir, dit-il, sur les actes des pontifes mes prédécesseurs, mais je crains que le roi de France, en s'abandonnant aux plaisirs grossiers, ne donne de funestes exemples à tout son royaume. » En entendant ces paroles, Richelieu est un moment déconcerté; mais peu à peu il retrouve sa présence d'esprit, et par la modestie et la mesure de son langage il calme l'animosité du Souverain Pontife. Prenant ensuite directement la défense du roi, il le fait avec tant de force et d'habileté que le pape ne peut s'empêcher de lui faire ce jeu de mots : Je vois bien qu Armand est j^our Henri le Grand, comme Henri est pour Armand.

Dans une autre circonstance, Richelieu assistait au sermon d'un prédicateur de grand renom : Au sortir de la cérémonie, il va rendre visite à un cardinal, lui vante les mérites du sermon qu'il a entendu et le reproduit entièrement de mémoire. Le cardinal, émerveillé, en parle au Souverain Pontife, qui

(1) Abbé DE Pure, Vita em. card. Richelii, p. 34 et suiv.

tout d'abord n'y prête pas grande attention. Mais peu de jours après, rencontrant lévèque de Luçon, il se rappelle ce qu'on lui a dit de sa prodigieuse mémoire et il lui donne Tordre de réciter le discours, pensant qu'il pourrait tout au plus en donner des extraits. Mais Richelieu, avec une souplesse d'esprit absolument admirable, se met aussitôt, sans hésiter, à réciter le sermon tout entier avec autant d'exactitude et de précision qu'aurait pu le faire l'orateur lui-même, où ^.quelqu'un qui l'aurait écrit. Le pape et tous ceux qui ^e trouvaient là applaudirent à ce tour de force. Paul V lui demanda ensuite de traiter lui-même, et à sa façon, le même sujet. Un jour suffit à Richelieu pour se préparer. Dès le lendemain, il prononçait son discours en présence du pape et de la cour Pontificale, et tous furent émerveillés de sa facilité, de son érudition et de l'élégance de sa parole. On regardait 'imme un miracle que tant de qualités fussent réunies chez un clerc qui était encore si jeune.

L'abbé de Pure cite enfin un trait de sa grandeur d'àme. L'évèque de Luçon avait rencontré à Rome un Français qui était de bonne famille et qui se disposait à entrer dans l'ordre de Malte. Ce Français était absolument sans ressources, car il avait tout perdu dans un naufrage. Richelieu est ému de compassion pour les infortunes de son compatriote. Il le reçoit chez lui et le comble de ses bontés. Le malheureux se confond en remerciements. Mais en apprenant que son bienfaiteur est un Richelieu , il demeure stupéfait. « Je ne vous cacherai pas la cause de mon étonnement, lui dit-il, je suis le fils d'un ennemi de votre famille. Je n'ai donc aucun droit à vos bienfaits, je ne mérite que votre haine. » Et en disant ces

mots, il veut se retirer. Mais Riclielieu, louché de cet aveu, le retient, et lui jure, sur ses devoirs les plus sacrés d'évèque et de chrétien, qu'il ne tiendra aucun compte de ses haines de famille. Au contraire, il lui vient en aide de son crédit et de son argent et il ne le quitte qu'après l'avoir mis en mesure d'entrer dans l'ordre de Malte. Quand ce fait fut connu dans Rome, dit labbé de Pure, on loua beaucoup ce jeune évêque qui, avec des ressources si restreintes, savait faire de si belles œuvres de charité.

Mais il attira surtout laltenlion du pape par la part qu'il prit aux délibérations de la congrégation de Auxiliis. Cette congrégation avait été instituée en 1597 pour mettre lin au conflit qui divisait depuis si longtemps les théologiens sur la question de la grâce. Les Molinistes soutenaient que la grâce n'est efficace que par la libre coopération de la volonté. Les Thomistes prétendaient au contraire que la grâce est efficace par elle-même, et des deux côtés on se livrait à d'interminables discussions qui échauffaient l'ardeur des combattants sans les éclairer sur le point en litige. On ne sait à quelle occasion Richelieu fut amené à prendre part ù la lutte ; on ignore même dans quel sens il parla. On sait seulement que son intervention produisit une impression profonde (1). « Les Italiens, dit André du Chesne, furent contraints

(1) M. AvENEL pense que Richelieu ne prit aucune part aux travaux de la congrégation de iluxî'hîs, et il s'appuie sur ce fait que le P. Servy, dans son Abrégé de l'hist. de la congrcgalion de Auxiliis ne fait aucune menlioa du nom de Uiclielieu. 11 croit i)lutôt que le jeune évoque de l.uçon exprima son opinion à ce sujet dans un entretien particulier avec le pape, et que c'est ainsi qu'il trouva l'occasion de montrer la solidité de ses études tliéologi(iues et la supériorité de son esprit. (Revue des quest. hislor., t. VI, p. 109.)

w de rompre le vœu qu'ils font presque tous de n'ad- « mirer que fort sobrement ce qui naît hors de leur « pays. » Paul V lui-même, qui assistait aux débats, fut gagné par l'élégance et la parfaite correction de ce jeune évèque qui parlait le latin avec une étonnante facilité et qui joignait aux grâces de la diction des connaissances théologiques bien supérieures à son âge. A la fin de la séance, il lui fit ce gracieux compliment : « JEquum est ul, gui supra œtatein saj)is, infra xtatem ordineris ; '>y et en efTet, il lui accorda aussitôt la dispense d'âge pour être ordonné.

Malheureusement, cette dispense, Richelieu la dut, non pas seulement à ses propres mérites, mais encore à un véritable mensonge.

Voici très exactement le fait que nous qualifions de mensonge. Afin d'obtenir plus facilement la dispense d'âge dont il avait besoin pour être ordonné, Richelieu s'était vieilli de deux ans et il avait présenté au Pape l'extrait de baptême de son frère ; et, grâce à ce subterfuge qui lui donnait vingt-trois ans, il avait obtenu une dispense qu'on lui aurait certainement refusée à vingt-et-un. Qu'on nous permette d'insister sur ce point qui jette un jour inattendu sur le caractère du futur ministre.

C'est Matthieu de Morgues, abbé de Saint-Germain, qui , le premier, a révélé au public ce mensonge de Richelieu. « Les premiers tours de la souplesse de son esprit parurent à Rome, où il trompa le pape Paul cinquième, luy ayant fait entendre qu'il avait l'asge pour être évèque; et après son sacre, ayant eu recours àl'absolution du Saint-Père, qui dit, en présence de quelques cardinaux, qu'il recognoissait en la façon et aux actions de ce jeune homme que, s'il

ÉTUDES TllEOLOGIQUES DE RICHELIEU. 53

vivait longtemps, il serait un grand fourbe. Ces paroles sorties de la bouche de l'Oracle de vérité ont été prophétiques, et l'expérience nous a fait voir que Paul V ne les avait point dites comme homme, mais comme Pape qui ne peut mentir (1). »

C'est sur la foi de ce texte que les contemporains de Richelieu lui ont reproché d'avoir trompé le Pape. Seulement, comme l'abbé de Saint-Germain avait publié ce fait en 1031, à une époque où il était brouillé avec le cardinal, beaucoup de gens avaient récusé son témoignage, pensant que son hostilité déclarée enlevait tout crédita sa parole, et ils avaient d'autant plus raison de se tenir ainsi sur la réserve à ce sujet, que ce même Matthieu de Morgues, dans le Théologien sans passion, qu'il avait publié précédemment, avait justifié la conduite toute gracieuse du Pape par la science éminente de l'évéque de Luçon : « Le pape Paul V, disait-il, avait voulu que son sacre devançât l'âge qu'on doit attendre pour le recevoir, parce que la science et la sagesse avaient prévenu les années (2). »

Qui croire en effet, l'ennemi implacable ou le courtisan de Richelieu? Si l'auteur a dit vrai en racontant le mensonge, il a manqué de franchise et de courage en gardant le silence dans son premier ouvrage, et le moins qu'on puisse faire, c'est d'annuler les deux témoignages l'un par l'autre, et de n'accorder aucune créance à un auteur quia soutenu successivement, sur le même point, deux opinions toutes contraires.

Si donc nous n'avions que le témoignage de l'abbé

(1) Très humble, très vcrilahleel très importante remonstrance av. Roy, p. 16, dans le Recueil de pièces pour la défense de la Reine raère. Anvers, 1G4.3, in-4".

(2) Le Théologien sans passion, p. 22.

5i RICHELIEU A LUÇON.

de Saint-Germain, la mémoire de Richelieu n'aurait pas grand'clîose à soufïrir de ses accusations. Mais malheureusement pour le grand homme d'État, il n'y a pas lieu d'appliquer en sa faveur le vieil axiome de droit romain : Testis uuiis, festis nullus, car les témoins qui déposent contre lui sont aussi nombreux que décisifs.

C'est d'abord Montglat qui, dans ses Mémoires, raconte que Richelieu, à Rome, « supposa un faux baptistaire (1). »

D'autre part, voici un texte qui a plus d'importance encore, puisqu'il émane d'un ami de Richelieu. Gabriel de l'Aubépine, évèque d'Orléans, était à Rome en 1620, peu de temps après la demande du cardinalat pour l'évèque deLuçon. L'affaire ne marchait pas toute seule, et le candidat s'impatientait des obstacles qu'on lui suscitait. L'évèque d'Orléans, qui était tout dévoué à ses intérêts, lui écrivait le 12 novembre 1620 : « Vous ne trouverez pas mauvais d'être averti que votre promotion n'était pas encore assurée et que le Pape était bien averti de trois choses qui vous peuvent nuire r Qu aviez juré avoir Vchje, étant à Rome, et que ne l'aviez pas (2)... »

Il fallait que la supercherie de Richelieu eût fait à Rome une assez vive impression pour qu'on s'en souvînt encore après quinze ans, et qu'ont en fit une arme pour empêcher sa promotion au cardinalat.

D'ailleurs, cette persuasion que Richelieu avait trompé le Pape sur son âge véritable s'était si bien accréditée chez les Romains que, même après la

(U Montglat, Mémoires, p. 2-2.

(2) Archives des Affaires étrangères. Rome, t. 23.

mort du cardinal, on racontait encore cette anecdote dans les salons, et que certains écrivains du temps s'empressaient de la noter dans leurs Mémoires.

Nous avons, à cet égard, un document extrêmement curieux, qui confirme pleinement le fait que nous venons de raconter, et qui a été mis en lumière, pour la première fois , au cours de notre soutenance en Sorbonne, par M. B. Zeller, maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris. Nous sommes heureux de pouvoir le placer ici sous les yeux de nos lecteurs, grâce à Taimable obligeance de M. Zeller qui a bien voulu nous le communiquer.

Ce texte est tiré dun recueil manuscrit intitulé :

THEODORI AMIDENII

Summonim Poniificum Et S. R. E. cardinalium omnium

siio œvo defunctorum, elogia (1).

L'auteur, Amidenius, en flamand Amayden, était né à Bois-le-Duc, au Pays-Bas, vers la fin du XVP siècle. Le catalogue de la bibliothèque de la Minerve dit qu'il « florissait » encore en 1G54. Il était donc tout à fait le contemporain de Richelieu, et déjà, à ce titre, son témoignage mérite quelque crédit.

Amayden devait être un catholique très militant, car il avait été chassé de son pays pour cause de religion. Il était venu se fixer à Rome, où on lui avait donné un emploi dans les bureaux de la chancellerie pontificale. Cet office le faisait vivre dans l'intimité des prélats et des cardinaux de la cour romaine, et

(1) Biblioth. Corsini, n» 28-2.— De la Minerve £3-1-2:

56 RICHELIEU A LUPON.

par conséquent il se trouvait en situation d'être bien renseigné sur les intrigues et les cabales qui se formaient autour du Pape.

C'était un esprit très délié et très ouvert ; il nous est resté de lui un certain nombre d'ouvrages, imprimés ou manuscrits, qui se rattachent aux genres les plus différents.

Comme jurisconsulte, il a écrit un traité sur VOffice ci la juridiction du Dataire.

Comme poète, on cite de lui une comédie qui eut un très grand succès : La dama fndlosa, et une autre pièce intitulée : // canto del ortolano.

Mais ses goûts devaient le porter de préférence vers les travaux historiques, car, outre ses Eloges des cardinaux et des papes, il a encore laissé des chroniques fort curieuses sur les Familles nobles de Rome.

Enfin, le recueil de ses Lettres^ adressées aux plus grands personnages de son temps, prouve que sa situation, à Rome, était considérable et qu'il était tenu entrés haute estime par ses contemporains. Ce devait être un de ces laïques à la fois très versés dans le droit et dans la théologie, comme les papes aimaient à se les attacher, et à qui ils accordaient toute confiance, quand il s'agissait de régler certaines affaires épineuses pour lesquelles un prélat eût été mal à l'aise.

Le livre d'Amayden sur les papes et les cardinaux de son temps est à coup sûr le plus important et le plus curieux de ses ouvrages manuscrits qui nous ont été conservés. Il fait autorité à ce point que Baronius en a cité de très nombreux passages dans ses Annales ecclésiastiques.

D'ailleurs, l'auteur l'a composé dans un but qui

ÉTUDES THÉOLOGlyUES DE RICHELIEU. 57

l'carte toute idée de scandale ou de passion politique : c'était pour l'instruction de son (ils. Il voulait que ces chroniques, rédigées sans aucune préoccupation de publicité, et qui devaient rester dans sa famille, missent ce jeune homme au courant de ce que nous appellerions aujourd'hui les dessous de la politique, afin qu'il fût plus tard en mesure de lui succéder dans les charges qui lui avaient été confiées.

Ces notices biographiques sont du reste écrites avec une entière liberté. Quoique très bon catholique, Amaydcn ne se gène pas pour conter, sur les papes et les cardinaux, les anecdotes les plus piquantes, quelquefois même les plus légères. Avec un peu de malveillance, on y trouverait sans peine les éléments d'une chronique scandaleuse qui ne manquerait pas d'intérêt, tant l'auteur est bien informé de toutes choses.

La notice qu'il a consacrée au cardinal de Richelieu est assez complète (1); maisilest manifeste qu'il n'avait aucun goût pour le ministre de Louis XIIL A défaut de cette notice, nous en aurions la preuve dans un autre opuscule qu'il a publié sous ce titre : Discours sur les dangers où se trouve le lioijaume de France à cause de Vabsence du duc d'Orléans. Je n'ai pas lu ce discours ; mais le titre seul m'autorise à penser que la politique du Cardinal devait y être prise à partie et que l'auteur lui reprochait surtout ses sévérités contre le frère du Roi.

Cependant le ton général de la notice de Richelieu est calme et modéré. On sent bien qu'elle n'a pas été écrite par un ami du cardinal; mais elle n'est pas non

(I) Elle comprend 19 pages in-r, "89-808.

plus l'œuvre d'un pamphlétaire. Elle présente donc un caractère d'autorité et d'impartialité qui ne permet guère de révoquer en doute les faits qu'elle raconte.

Ces renseignements biographiques, que nous devons également à l'érudition de M. Zeller, auront, je l'espère, donné une idée assez exacte de l'auteur : j'ai hâte maintenant de citer le texte d'Amayden relatif au mensonge qui est en question.

Après quelques détails sur la mort du père de Richelieu et sur la démission de son frère, qu'il appelle Louis, au lieu d'Alphonse, Amayden ajoute ce qui suit :

« Armandus, accepto régis diplomate, tendit Romam, ibique seLudovicum fingens^ in vim diplomatis regii, petiit sacerdotio insigniri.

« Verum obstabat minor œtas, cum vigesimura primum annum (t) non excederet, in quâ setateSedes apostolica non solet dispensare ad ecclesias cathédrales, nisi cum principibus, non autem cum nobilitate vulgari.

« Nihilominus, ad preces oratorisGalliae Paulus V^, pontifex maximus, quia multa pro Armando allegabantur, aliquibus cardinalibus negotium examinandum commisit, apud quos is tantum effecit ut sacerdotio dignus judicaretur. Scitum deinde fnil quoi Regiumdiploinacomiperat etabj^aso germani 7iomine, suum superinduxerat : unde pontifex Paulus de eo effatus est : « Magnus litteratus, sed magnus nequam ! »

Le texte est, ce me semble, aussi précis et aussi affîrmatifciue possible. Richelieu, au dire de notre au-

(l)Le texte dit: Vigesimv.771 quintum annum ; mAis ce doit être une faute de l'auteur ou du copiste, car en 160G Richelieu avail21 ans.

leur, avait commis un faux véritable, en substituant son nom à celui de son frère, et c'est par ce moyen déloyal qu'il avait obtenu d'étro ordonné avant l'âge.

Du reste, Amayden se plait à reconnaître que Richelieu avait une science éminente, dont les Italiens eux-mêmes avaient été vivement frappés : « Quantum ad scicnfiam atdnel^ erat illa non mediocris in eo, sed eximia. »

L'auteur raconte même qu'étant un jour en visite chez le cardinal Pinelli, celui-ci, au cours de la conversation, vint à lui parler de Richelieu et lui dit : « Connaissez-vous ce prêtre français? Il demande une dispense pour l'épiscopat. Sa science est telle qu'au jugement du cardinal Bellarmin, il est capable de gouverner, non pas seulement un diocèse, mais le monde entier. »

Ce témoignage si flatteur et en même temps si prophétique rappelle la fine remarque d'André du Clie'^ne disant, à propos du séjour de Richelieu ù Rome, « que les Italiens furent contraints de rompre levœu qu'ils font presque tous de n'admirer que fort sobrement ce qui naît hors de leur pays(l). »

Toute la cour romaine fut sous le charme du jeune prélat, et le souvenir de cette séduction qu'il avait exercée dut contribuer beaucoup, sinon à faire oublier, du moins à lui faire pardonner sa supercherie.

Ces différents témoignages, si affîrmatifs qu'ils soient, sont cependant loin d'avoir l'importance d'un document qu'il nous reste à produire et qui a l'autorité irrécusable d'une pièce officielle. C'est le bref

(1) André du Chesne, Hisl. généalogique de la Maison du Plessis- Richelicu, p. "i.

CO RICHELIEU A LUfON.

adressé par Paul V lui-même à Tévèque de Luçon, en date du 9 décembre IGOG, et dont le texte se trouve dans YHisioire des èvêques de Metz. Les termes en sont très flatteurs et très élogieux pour le jeune prélat. Le Pape lui dit qu'il l'a placé à la tète de l'église de Luçon, moins sur la recommandation du roi de France, que par un acte spontané de sa libéralité. Il espère donc que son épiscopat sera fructueux, bien qu'il n'ait encore que vingt-trois ans : « Licet ipse, sicut accepimus, in vigcsimo tertio œtatis annotantum constitutus existas (1). »

Cette fois, la supercherie est flagrante.

En décembre 1606, Richelieu avait vingt-el-un ans trois mois, puisqu'il était né le 9 septembre 1585; et si le Pape lui accorde la dispense demandée, parce qu'il le sait âgé de vingt-trois ans, sicut accejnmus, on est dans la nécessité de supposer qu'il n'a pu être induit en erreur que par Richelieu luimême. Comment celui-ci s'y est-il pris? A-t-il directement trompé le Pape en lui présentant une requête orale, ou bien lui a-t il fait remettre une pièce fausse dans laquelle son prénom avait été substitué à celui de son frère? Cette seconde hypothèse est la plus vraisemblable, d'abord parce qu'elle est tout à fait conforme à la relation d'Amayden, et qu'ensuite il est dans les traditions romaines de n'accorder de dispense que sur le vu des pièces écrites et officielles.

Dès lors, nous arrivons à cette conclusion que Richelieu a réellement menti au Pape, et que c'est grâce à un faux en écriture qu'il a été ordonné prêtre et sacré évêque.

(1) Le R. P. Mcurisse, Hist. des Évêques de Metz, 1C33, 10-4", p. GUO.

ÉTUDES THÉOLOGIQUES DE RICHELIEU. 6l

11 ne nous appartient pas de qualifier sa conduite dans cette circonstance. Il est évident que, de nos jours, un pareil acte serait très sévèrement Llàmé et qu'il entraînerait même la nullité de lordination.

Mais au XVII" siècle, et surtout à Rome, on se montrait plus accommodant. Paul V lui-même pardonna de bonne grâce au coupable, sans lui infliger de punition, se contentant de prédire quil deviendrait un jour uti grand fourbe.

Quant aux contemporains, on sent, ù la manière dont ils racontent le fait, qu'ils y voient moins un mensonge proprement dit qu'une espièglerie de jeune homme. L'abbé de Saint-Germain l'appelle « un tour de la souplesse de son esprit ». Pourquoi nous montrerions-nous plus rigoureux que le Pape et plus sévères que les ennemis du cardinal?

Richelieu fut sacré évêque par le cardinal de Givry, le 17 avril 1607. Il avait un peu moins de 22 ans (1). On n'a rien pu découvrir sur son ordination sacerdotale; il est probable qu'elle eut lieu très peu de jours avant son sacre. Pour les fils de grandes familles, les interstices n'étaient presque jamais observés. Le père de Bérulle avait reçu, dans la même semaine, le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise. Le cardinal de Sourdis avait été également ordonné prêtre et sacré archevêque de Bordeaux dans l'espace de quelques jours. On s'explique donc sans peine que Richelieu, quin'était que diacre àson arrivée àRome,

(1) On trouve à cette époque de nombreux exemples de nominations épiscopales contraires au droit canonique. La Valette, fils du duc d'Épernon, était archevêque de Toulouse à il ans, François de Sourdis, archevêque de Bordeaux à 22 ans, Gabriel de l'Aubespine évêque d'Orléans à 21 ans.

62 RICHELIEC A LUÇON.

ait pu en partir quelques semaines après, revêtu du caractère épiscopal {!).

De retour à Paris (2), il songea au doctorat. Dès le 1" août (1607), il priait la Faculté de théologie de décider dans quelles conditions il subirait l'examen : « Ut statuatis qua tandem raiione de aciibus theologicis quos jamdiu mediior, me respondere oporteat , iittumreqiœ voluntad, (uni nieis votis saiisfaciani{3). »

(l)Plus tard. Usera plus exigeant sur les conditions requises pour l'épiscopat. n dit en effet dans son Testament politiciue : « Ceux qui recherchent les évcchés par ambition et par intérêt, pour faire leur fortune, sont d'ordinaire ceux qui s'attachent à faire leur cour, pour obtenir par importunitc ce qu'ils ne peuvent espérer de leur mérite ; aussi ne doit-on pas les choisir, mais ceux qui sont appelés de Dieu à cet état, ce qui se connaît par leur manière de viedilïérente, ceuxci s'exerçant aux fonctions ecclésiastiques qui se pratiquent dans les séminaires, et il serait fort utile que V. M. déclarât qu'elle ne choisira que ceux (jui auront passé un temps considérable, après leurs études, à travailler aux dites fonctions dans les séminaires qui sont les lieux établis pour les apprendre; n'étant pas raisonnable que le plus difficile et le plus important métier du monde s'entreprenne sans l'avoir appris, vu qu'il n'est pas permis d'exercer les moindres et les plus vils sans avoir fait plusieurs années d'apprentissage. » {Testament polit., 1. 1", p. 407).

(2) Richelieu revint à Paris avec la réputation d'un prélat instruit, régulier et très attaché à la personne du roi dont il avait défendu les intérêts à Rome dans un entretien avec le Pape. Aussi Henri IV lui fit le meilleur accueil. Il l'appelait familièrement son évêque, et Villeroy déclarait publiquement qu'il n'avait jamais vu tant de modestie unie à tant de mérites, et il augurait pour le jeune évêque de Luçon le plus brillant avenir. (Abbé de Pure, Vita em. card. Richelii, p. 37.)

« Henri IV l'appelait so/i évêque, reconnaissant bien qu'il était digne non seulement d'une mitre, mais encore d'une tiare. « [Rec. de pièces relat. au card. de Richelieu. Arsenal, 187, f" 33.)

L'auteur de la Vie msc. du card. de Richelieu dit que Henri IV présenta le jeune évêque à la reine, qui lui fit également bon accueil. (Arsenal, 180, 1° 5.)

(3) Voici l'extrait des registres de la Faculté de Paris cité par l'abbé de Pure.

« Die 17 julii anno ICOC, Dominus Joannes Armandus de Richelieu,

Il nélait pas sans habileté de sa part de dire qu'il se présentait pour obéir ù un ordre du roi; une recommandation de cette nature devait rendre la Faculté plus accommodante. Elle s'empressa en effet d'accueillir sa requête et lui permit de soutenir sa thèse sans président, la tète couverte et avec tous les insignes de l'épiscopat. Ces détails prouvent que Richelieu n'était pas considéré comme un candidat ordinaire et que son examen ne dut être qu'une séance d'apparat, préparée à l'avance pour mettre en relief .sa personne et son talent. D'après la hiérarchie ecclésiastique, il était supérieur à ses juges, qui n'étaient que de simples prêtres : il n'avait donc pas lieu de trembler pour le résultat de cette épreuve. La soutenance solennelle eut lieu le 29 octobre suivant. C'était une série de propositions, que le candidat avait à défendre contre les attaques de deux bacheliers de première licence désignés par la

Lucionensis episcopus designalus, insliluit in facultate supplicationem pro primo cursu Uieologico, cum quo facultas dispensavil de tempore studii. Aiitequam publiée responderet, Romam perrexit et bullas c|uas vocant obtinult, quibus mediantibus, episcopus consecratus, secundam scripto liabuit supplicationem prima AugusU 1G07, hàc formula conceptam :

« Dignissime Domine Decane, vosque S. S. M. M. N. N., supplico ut statuatis quà tandem ratlone de acUbus Iheologicis, quos jamdiu meditor, me respondere oporteat, ut tum Régis voluntali, tam votis nieis satisfaciam. Xum vobis probetur ut de primo oclu, more solito, uno dempto praeside necnc ? De Sorbonicâ ju\la consuetudinem, de tertio instar resumpta"? quidquid elegerilis, vestris stabo decretis. Vestri ordinis observantissimus Armandus Joan. Episcopus Lucionensis. •

Cui postulalioni annuente facullate, responditde primo actu theologico die 20 octob. 1607, operto capite, sine prajsidc, in cathedra inferiore disputanlibus prinue licentiœ baccalaureis per facultatem designalis, videlicet Heunequin Flavigny, etc. (De Pcr.E, Vita em. card. Richelii, p. 4-2.)

6i RICHELIEU A LUÇON.

Faculté. Il est probable que, suivant l'usage, tout se borna à une argumentation sur une question de théologie tirée au sort. S'il faut en croire l'abbé Joly et Amelot de la Houssaye, Richelieu aurait eu à développer ce texte du prophète Isaïe : « Quis similis mihi? Qui sera semblable à moi? >> et naturellement plus tard, quand il fut ministre, on se prit à voir dans ces paroles le présage de ses grandeurs futures. Son argumentation fut très brillante. Il fit preuve d'une dialectique si serrée et déploya tant de solidité et d'éclat dans l'exposition, que les examinateurs lui donnèrent à l'unanimité le titre de docteur (1). Philippe de Gamaches, qui faisait partie du jury, déclara « qu'il n'y avait jamais eu de soutenance pareille à celle de Richelieu, et qu'il eût appréhendé lui-même de discuter contre un si éloquent, si docte et si subtil théologien ». Un savant d'Allemagne, qui voyageait en France et qui se trouvait ce jourlà à la Sorbonne, fut tellement satisfait de cet examen qu'il consigna son admiration dans ses mémoires (2). Le cardinal de Retz lui-même disait, long-

(1) Amelot, Mànoires, t. I", p. 3'j. — M. Hanotaux dit au contraire que le candidat avait inscrit comme épigraphe à ses thèses ces paroles orgueilleuses de l'Écriture : Quis erit similis mihi? p. 8,">. — Dans l'argumentation, le candidat était tenu de répondre à toutes les objections des professeurs. W arrivait parfois que les esprits échauffés par l'ardeur de la lutte perdaient (juclque peu de la gravité qui convient à une solennité de ce genre. A la tiièse d'Armand de Bourbon, prince de Conti, le père Arnoux, jésuite, voulut se mêlera la discussion; mais la faculté s'y opposa avec tant d'énergie que le pauvre père dut renoncer à la i)arole. La querelle fut un instant si vive qu'il perdit son bonnet : on le garda longtemps en Sorbonne comme un monument de sa témérité. (Aubery, Mém. j^our l'hist. de Richelieu, t. I.)

(-2) L'auteur de la Vie msc. du card. de Richelieu dit à tort qu'il rentra en France sur la fin de l'an 1606. (Arsenal, 190 ter, i" 2.)

temps après, de Richelieu : « Sa jeunesse jeta des étincelles de mérite. Il se distingua en Sorbonne. On remarqua de fort bonne heure qu'il avait de la force et de la vivacité dans l'esprit (1). » Ce triomphe laissa de profonds souvenirs dans l'âme de Richelieu. Tant qu'il vécut, il se plut à témoigner une affection toute particulière aux docteurs de Sorbonne et rechercha toujours leur conversation, leur amitié et leurs conseils.

D'autres liens que le doctorat attachèrent Richelieu ù la Sorbonne. Dès le 31 octobre, deux jours après son examen, il se fit recevoir hospes et sociiis. A ce double titre, il était membre de la maison ou société de Sorbonne, fréquentait librement la bibliothèque commune, et prenait sa part de l'administration du collège.

Après avoir pris ses grades en Sorbonne, Richelieu demeura encore une année à Paris, avant de se rendre à Luçon. Pour obéir aux règlements de la Faculté de théologie, il se livra au ministère de la prédication et prêcha, en même temps que le père Cotton, le carême de 1608, dans la chapelle du Roi. Henri lY lui donnait les marques d'une particulière bienveillance. Il aimait à rappeler son évêque, montrant par là qu'il avait contribué plus que tout autre à l'élever aux honneurs de l'épiscopat. Il lui avait même fait entendre, à son retour de Rome, qu'il demanderait quelque jour pour lui la pourpre de

(1) Aldehy, Hist. du card. duc de Richelieu, p. 7. Perrault, dans ses Hommes illustres, ne juge pas moins fuvoral)lement les qualités intellectuelles de Riclielieu : « Il avait l'esprit vif, le jugement solide, les idées générales, un courage capable de tout entreprendre, et à l'épreuve de toutes sortes de disgrâce. »

66 RrCHELIEU A LUÇON.

cardinal, et, par ses paroles si gracieuses et si pleines d'une affectueuse courtoisie, il flattait l'amourpropre du jeune prélat et ouvrait de vastes horizons à son ambition naissante.

Cette année 1608 ne fut cependant pas sans épreuve pour Richelieu. Dès la fin du carême, il eut des accès de fièvre, et nous lisons dans sa correspondance qu'il eut à se faire remplacer par le père Cotton pour plusieurs discours qu'il avait encore à prononcer devant le Roi (1). Une maladie plus grave, dont il n'indique pas la nature, l'obligea ensuite à rester trois mois dans son lit, sans pouvoir s'occuper d'aucun travail (2). Dès qu'il fut guéri, il prit tout à coup la résolution de partir pour Luçon.

Richelieu, que le Roi comblait des attentions les plus délicates, aurait pu, comme tant d'autres évoques, rester à la Cour et y faire son chemin par l'intrigue. On sait en effet que le mal général de l'Église de France, à cette époque, c'était que presque personne ne résidait dans son bénéfice. Il fallait même quelquefois l'intervention de l'autorité civile pour contraindre certains évoques à faire la visite de leur diocèse et y distribuer le sacrement de confirmation. Pour ces prélats mondains, aucune disgrâce n'égalait celle d'être exilé dans leur ville épiscopale. Aussi s'est-on demandé, non sans curiosité, les motifs qui déterminèrent Richelieu à aller vivre au fond d'un pauvre diocèse, alors qu'il aurait pu demeurer à Paris, et y mener cette existence brillante, que comportaient son nom, son rang et sa

(1) AvEJiEL, Lettres de Richelieu, t. VU, p. 3.

(2) ID., Ibid., t. I, p. C.

ÉTUDES TIIÉOLOGIQUES DE UICIIELIEU. 67

JL'unesse. On a voulu voir dans ce départ inallendu un raffinement d'ambition (1). On lui a prêté, sinon le mot, du moins les sentiments de César, aimant mieux être le premier dans une bourgade que le second à Rome. A vrai dire, Richelieu, à qui ses modestes revenus ne permettaient pas de faire grande figure dans la capitale, estimait peut-être qu'il valait mieux pour lui aller remplir sa charge d'évêque à Luçon, oii il recevrait les mêmes honneurs qu'un gouverneur de province, que de rester à Paris, confondu dans la foule des prélats de Cour.

Mais il avait sans aucun doute d'autres préoccupations d"un ordre plus élevé. Les souvenirs de son ordination et de son sacre étaient encore trop récents pour que les impressions en fussent déjà effacées. Devenu le premier pasteur dun diocèse, il se croyait tenu en conscience de remplir tous les devoirs de sa charge et de travailler au salut des âmes qui lui avaient été confiées. De tels sentiments n'étonnent pas chez un jeune homme qui est resté jusqu'à vingt-trois ans à l'abri de la corruption du monde, qui a toujours vécu dans la solitude et le travail, et qui, avant d'accepter la haute mission dont il est revêtu, en a calculé toutes les obligations et toutes les responsabilités.

En supposant même que l'ambition n'ait pas été étrangère à cette détermination, et que, dans la pensée de Richelieu, l'évêché de Luçon n'ait été qu'un « marchepied pour s'élever davantage (2) », il n'en faut pas moins admirer la sagesse et l'esprit de décision dont il fit preuve dans cette circonstance. Ami de l'étude, il eut le bon sens de comprendre que les divertisse-

(1) M^ Perrald, Le card. de Richelieu, p. 19. (i) ID., Ibid., p. 16.

ments frivoles de Paris ne pouvaient lui convenir, et qu'il trouverait, au contraire, à Luçon le calme et le recueillement qui sont favorables aux travaux de l'esprit. Toujours poursuivi du désir de marcher sur les traces du cardinal du Perron, il sentait qu'il ne pourrait réussir à se faire un nom dans la controverse qu'en se condamnant à vivre dans une retraite complète, où il serait tout entier à ses livres, à ses recherches, à ses méditations et à ses devoirs.

Enfin, il était encore très inexpérimenté, et il avait besoin de se former au maniement des hommes. Or, peut-être devinait-il que rien ne serait plus propre à lui donner de la maturité, que de remplir ses fonctions d'évêque. Un évêque, en effet, a des relations obligées avec toutes les classes de la société. Il est l'ami et le conseiller des riches, le soutien et le père des pauvres. Son action s'étend aux choses les plus diverses, aux études de son clergé, qu'il doit diriger, aux finances de son diocèse, qu'il doit gérer, aux administrations civile et militaire (1) avec lesquelles il est en contact journalier et contre lesquelles il doit souvent défendre ses droits, sans soulever de conflits. L'épiscopat allait donc être pour Richelieu l'apprentissage du gouvernement; c'est dans l'exercice de cette charge qu'il allait acquérir la prudence, le tact, l'application aux affaires, la fermeté, l'esprit de dévouement, toutes les qualités en un mot qui conviennent à la fois à un bon évoque et à un homme d'État.

Richelieu, après avoir fait ses adieux aux amis qu'il laissait à Paris, se mit en route pour Luçon, dans les premiers jours de décembre 1608. Le voyage était

(1) 11 était baron de Luçon ; à ce titre, il était obligé de savoir comment on lève des hommes d'armes.

long et particulièrement difficile à cause des rigueurs de la saison ; les routes étaient en mauvais état et peu sûres. 11 ne pouvait songer à faire ce trajet ;\ cheval ou en poste : c'eût été compromettre la solennité de son entrée dans sa ville épiscopale. Il fut donc réduit à emprunter un carrosse et quatre chevaux à M. de Moussy, ami de sa famille et cousin des Bouthillier. Les carrosses étaient encore une nouveauté : c'étaient des voitures monumentales où huit personnes pouvaient trouver place, mais non sans s'exposer à quelque désagrément; car il y avait des mantelets de cuir en guise de glaces et des stores d'étoffe que l'on bouclait pour se garantir du froid (1). Richelieu partit dans cet équipage et emmena avec lui, dans cette habitation roulante, les gens et les bagages nécessaires pour monter sa maison. Il s'arrêta très probablement au château de Richelieu, qui était sur son passage, pour voir sa mère et recevoir les dernières recommandations de celle qui jusque-là avait si bien veillé sur lui, et qui allait lui continuer sa sollicitude dans sa nouvelle charge. Il lui était difficile également de ne pas faire une seconde étape au prieuré de Coussay. Ce prieuré lui avait été laissé par son père. Richelieu en fit son séjour de prédilection ; c'est là qu'il prit l'habitude de venir tous les ans, pour se reposer de ses fatigues et se guérir des fièvres contractées dans les marais de Luçon.

Le 21 décembre, il arriva à Fontenay-le-Comte. Cette ville, l'une des plus importantes du bas Poitou, comptait six ou sept mille habitants, et était le siège d'un bailliage et d'une élection. Les échevins et les

(1) D'AVENEL, Richelieu et la monarchie absolue, t. H, p. 19.

notables vinrent lui souhaiter la bienvenue. Richelieu répondit « qu'il était heureux d'avoir son évèché proche d'une ville qui était renommée pour avoir donné une infinité de beaux esprits à la France (1). » Comme toutes les sciences se tiennent par la main, et que Tune ne peut subsister sans l'autre, il attache, dit-il, le plus grand prix à leur amitié et compte sur leur assistance. « Si vous me jugez capable de vous servir, ajoute-t-ilen terminant, je m'offre de bon cœur à vous, vous suppliant de croire qu'il n'y a personne au monde de qui vous puissiez vous prévaloir à plus juste titre que de moi (2) ».

Le chapitre de Luçon avait envoyé des délégués qui étaient venus saluer l'évêque à Fontenay. Richelieu les accueille avec des paroles fort gracieuses mais où l'on pourrait relever une petite pointe d'ironie : « Messieurs, leur dit-il, je ne saurais vous faire connaître le contentement que je ressens de recevoir les témoignages de la bienveillance de votre compagnie; jusquesici je n'ai pu être si heureux que d'avoir tous les cœurs de ceux qui en sont. J'attribue ce malheur à mon absence et au peu de connaissance que vous avez pu prendre de la bonne volonté que je vous porte. Mais maintenant que je serai avec vous et que je pourrai vous faire paraître combien je vous honore, je me promets que vous me voudrez tous du bien (3). » C'était une allusion aux démêlés qui existaient depuis longtemps entre le chapitre et M"*^ de Richelieu, et en même temps un appel à la concorde et à l'oubli des

(1) Martineau, p. 3H, cite les jurisconsultes Tiraqueau et Barnabe Brisson et le mathématicien Viéte, etc.

(2) AVENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1, p. 1-2. — (3) Id., p. \'t.

griefs : sa i)ropre présence était une garantie crai>aisement et ck- réconciliation.

Après ces deux harangues, l'évêque, escorté des chanoines, se dirigea vers Luçon oh il arriva le jour même, fête de saint Thomas (1^.

L'antique cérémonial ne lui fut pas complètement appliqué. Autrefois le seigneur de Saint-Gemmes, l'épée au côté, en pourpoint de soie et en chausses semelées, venait prendre les rênes du cheval du nouvel évèque, et le conduisait jusqu'à la porte de Tévèché. Mais les du Bouchet, seigneurs de Saint-Gemmes, s'étaient faits protestants; ils avaient même, pendant les guerres de religion, livré Poitiers aux hérétiques et ruiné le prieuré de Saint-Cyr en Talmondais. On comprend donc que, devenus les ennemis de l'Église catholique, ils se soient dispensés de figurer à l'entrée de l'évêque de Luçon.

Richelieu fut reçu sur le seuil de la cathédrale par le chapitre, le clergé et le peuple de la ville; suivant lusage, le doyen lui offrit l'eau bénite et l'encens, et lui rappela, dans le compliment traditionnel, les liens qui allaient l'attacher à l'Église de Luçon. Richelieu répondit par une courte harangue où il révélait plus nettement encore ses dispositions conciliantes : (' Messieurs, j'ai toujours infiniment estimé une loi que les anciens appelaient amnistie d'oubliance; elle se pratiquait, à la fin des guerres civiles, pour convier les peuples qui avaient été animés les uns contre les autres à perdre la mémoire de tout ce qui s'était passé.

« Cette sainte loi doit être reçue parmi nous ; je

(1) La distance de Fonlenay à Luçon n'est que de 6 lieues.

VOUS exhorte, autant qu'il m'est possible, à l'embrasser. Pour moi, bien que je ne puisse ignorer qu'il y en a en celte compagnie qui m'ont été fort contraires, même depuis le temps qu'il a plu à Dieu de me rendre votre chef, je proteste que je n'en aurai aucun ressentiment. Cela vous doit convier à faire de même, si vous avez quelque difl'érend entre vous,'afin qu'avec le temps on puisse dire de vous ce que l'on disait, en l'Église naissante, de tous les chrétiens, eorum cor unum et anima una (1). »

Richelieu revêtit ensuite ses ornements pontificaux, alla à l'autel, puis au trône qui lui avait été préparé dans le chœur, et reçut les promesses d'obéissance de tous les prêtres présents à la cérémonie. Il prêta luimême le serment suivant, la main sur l'évangile : « Moi, Armand-Jean du Plessis de Richelieu, évêque de l'Église cathédrale de Luçon, je jure et promets fidélité à cette Église, mon épouse. Je promets en outre de ne révéler à personne les secrets du chapitre, pas même à celui des chanoines dont il aurait été question. Je défendrai de tout mon pouvoir les biens et les libertés de mon diocèse, et si quelque droit ou propriété a été aliéné, je ne négligerai rien pour le recouvrer. Que Dieu me vienne en aide, et ses saints évangiles. Ainsi soit-il (2). » Se tournant ensuite vers le peuple, il lui adressa ce discours qui est si remarquable par les idées de tolérance qu'il contient, et qui dut produire une impression d'étonnement sur ceux qui l'entendirent : « Messieurs, venant pour vivre avec vous et faire ma demeure ordinaire en ce lieu, il n'y

(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1, p. li.

(2) DoM FoNTENEAu, Papiers d'Aquitaine, t. LXIV, p. 488.

a rien qui me puisse èlre plus agréable que de lire en vos visages et reconnaître par vos paroles que vous ressentez de la joie; je vous remercie du témoignage que vous me rendez de votre bonne volonté, que je tâcherai de mériter par toutes sortes de bons offices, n'y ayant rien que j'aie en plus grande affection que de vous pouvoir être utile à tous, en général et en particulier.

« Je sais qu'en cette compagnie il y en a qui sont désunis d'avec nous quant à la croyance; je souhaite en revanche que nous soyons unis d'affection ; je ferai tout ce qui me sera possible pour vous convier à avoir ce dessein, qui leur sera utile aussi bien qu'à nous, et agréable au Roi à qui nous devons tous complaire (1). »

Quand les cérémonies furent terminées, le nouvel évéque dut éprouver un serrement de cœur, en visitant sa ville épiscopale. Ce n'était guère qu'un village de deux ou trois mille habitants. Les luttes religieuses y avaient amoncelé les ruines. La cathédrale, édifice gothique du XW" siècle, était dans un état de délabrement qui nécessitait les réparations les plus urgentes. Les voûtes étaient lézardées et menaçaient de s'effondrer sur les fidèles. Les autels avaient perdu leurs ornements : les tableaux, les tapisseries, les chandeliers d'argent, tout avait disparu. La sacristie ne contenait que les objets les plus indispensables au culte. A l'extérieur, la flèche avait été renversée et le portail presque entièrement détruit. Comme en beaucoup d'endroits, les sculptures avaient été brisées à. coups de marteau par les protestants. L'église Saint-

(I) ÂVENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1, p. 15.

RICUELIEC A Ll'ÇON.

74 RICHELIEU A LUfON.

Philibert avait été ruinée de fond en comble et n'offrait plus qu'un vaste monceau de pierres. L'évêché, grande construction massive, avec tours et créneaux, était absolument inhabitable. A plusieurs reprises, il avait servi d'abri aux catholiques assiégés par les protestants, et les murs portaient encore des traces nombreuses des attaques qu'ils avaient soutenues. Les cours étaient envahies parles halliers; les jardins et les dépendances avaient cessé d'être entretenus depuis plus de quarante ans. Richelieu dut donc se mettre à la recherche d'une autre habitation. Un gentilhomme du pays lui offrit une maison assez loin de la cathédrale, et c'est là qu'il logea en attendant que le palais épiscopal fût réparé.

Le peuple de Luçon était bon, simple, religieux et très dévoué à ses évéques. Mais les protestants, qui étaient nombreux, actifs et remuants, avaient dans la ville une très grande influence. Ils avaient profité de l'absence des évêques pour s'arroger les droits les plus exorbitants.

Richelieu allait remettre tout en ordre et réparer tous ces maux. Quelques années allaient lui suffire pour restaurer et décorer la cathédrale, rebâtir presque complètement le palais épiscopal, fonder un séminaire et plusieurs communautés religieuses, enfin évangéliser toutes ces pauvres populations, et faire du diocèse de Luçon l'un des mieux administrés de toute la France. Désormais, le chapitre avait un chef qui saurait imposer son autorité, les catholiques un proctecteur dévoué, les protestants un adversaire loyal, tolérant mais sans faiblesse, les nobles un gentilhomme de leur rang, enfin le diocèce tout entier un pasteur qui allait s'occuper de tous ses besoins

avec un zèle infatigable et le faire bénéficier de sa propre gloire et de son étonnante fortune.

Il ne serait peut-être pas sans intérêt de faire ici le portrait de ce jeune évêque , au moment où il commence si modestement une carrière qui devait être si brillante. Tout le monde a vu au Louvre le portrait du cardinal Richelieu par Philippe de Cliampaigne. C'est une œuvre très exacte oii l'on trouve le « fantôme à barbe grise, à l'œil gris terne, aux fines mains maigres, l'homme à la forte tète, mais sans entrailles » qui causait tant d'elTroi à Michelet. Mais Richelieu, à l'âge de vingt-deux ans, avait plus de charme et de séduction. Une estampe curieuse et fort rare a permis à M. Hanotaux d'esquisser avec un grand bonheur d'expression la physionomie si mobile et si intéressante de l'évèque de Luron (1) :

« Sur un corps maigre, droit, élancé, une figure longue et pâle, encadrée d'une chevelure noire, tombant en boucles abondantes, un nez long, fort, busqué, se rattachant, par deux sourcils élevés, comme étonnés, à un front imposant et grave, une bouche charmante, pleine à la fois de volontés et de sourires, l'ensemble de ces traits expressifs caractérise une physionomie dont la forte construction aquiline se dissimule encore sous les grâces de la jeunesse. La moustache, relevée gaiement « à la soldade » et la royale taillée en pointe, affinent et allongent encore cette figure triangulaire qui s'aiguise et luit dans l'acier d'un regard vif et tranchant.

« L'œil parle : il résume, dans sa mobilité profonde, les contradictions de ce grand corps à la fois angu-

(1) Histoire du. Cardinal de Richelieu, p. 15-2.

leux et souple, de cette physionomie dure et souriante. Il y a, dans cet œil, la clarté, la sûreté du regard poitevin. Parfois pourtant la paupière tombe, et l'œil se voile des ombre épaisses qu'amasse la réflexion intérieure. Un sourire l'égaie, une larme le mouille, avec une mobilité nerveuse tout d'abord sincère, plus tard calculée et voulue.

« Vêtu de la robe violette, coiffé du bonnet carré, portant le large col blanc qui convient à la pâleur de son teint, la main en avant, allongée et très fine, jeune, prompt, fébrile, l'évêque de Luçon s'avance, dans la foule des inconnus, du pas ferme d'un homme qui se sent parti pour les longs chemins. »

Voilà l'homme qui vient de monter sur le siège de Luçon et qui va donner à cet évêché les prémices de son activité et de son génie. Le théâtre dut lui sembler bien modeste et la tâche bien obscure ; mais il avait foi en lui-même, et il pressentait que son séjour à Luçon ne serait qu'une étape très courte pour parvenir à des charges plus éclatantes.

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