‹ Richelieu à Luçon, sa jeunesse, son épiscopatChapitre 9 sur 17 · II. Le témoignage même du Cardinal · texte numérisé non relu

II. Le témoignage même du Cardinal

1° En 1G28, après la prise de la Rochelle, il dit aux magistrats de Paris : « Étant Parisien, comme je suis, il m'est impossible de me voir parmi vous sans être touché de la joie qu'ontceux qui reviennent au lieu de leur naissance après en avoir été longtemps absents. •

2° En 1G33, à propos d'une affaire qui intéresse Paris, il écrit à MM. BuUion et Boutliillier, conseillers du Roi : « Messieurs, si je n'étais j)as Parisien, vous pourriez trouver étrange que je sollicitasse les affaires de Messieurs de Paris. Mais ma naissance m'ayant rendu tel, il m'est impossible de ne pas suivre l'inclination que j'ai de servir une ville où je suis né... »

3" Enfin, le G novembre 1041, à l'occasion duretourdu roi, il assure, au corps de ville, venu pour le féliciter, que « comme Parisien, il aimait toujours la ville et ses magistrats ». (A. de Boislisle, Ann. Bultet. de la Soc. de l'hist. de France. Année 187't, p. 1809.)

III. On peut ajouter qu'Aubery, qui a écrit l'Histoire de Richelieu d'après les papiers du Cardinal, et André du Chesne, qui a dressé la généalogie de la maison du Plessis-Richelieu sous les yeux mêmes du ministre, le font naître tous les deux à Paris. En cas d'erreur sur ce point Richelieu ou sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, leur auraient certainement demandé une rectification.

Le débat relatif au lieu de sa naissance a été définitivement clos par la découverte et la publication de son extrait de baptême. M. Jal a détruit la légende qui faisait naître le grand ministre au château de Richelieu. La chambre qui fut montrée à mademoiselle de Montpensier et à La Fontaine prouve seulement que Richelieu, par un caprice de grand homme, avait voulu que, dans le superbe palais qui remplaça le château paternel, on conservât le modeste appartement où il avait passé les années de son enfance. Ce souvenir, qui attestait la magnifique carrière qu'il avait parcourue, n'avait rien que de très flatteur pour son amour-propre. — Il fut baptisé le 5 mai 1586 dans Téglise de Saint-Eustache, qui était la paroisse de ses parents (1). Il eut pour marraine sa grand'mère

IV. Enfin, dans le mausolée ou éiose funèbre ilu cardinal de nichelieu dédié au prince de Monaco, on lit :

« U naquit l'an lo8o, qui fut la iiiénie année où son père reçut le cordon bleu, comme si la plus grande gloire de sa maison eut été jointe avec celle de ce fils incomparable. Au reste, il reçut le jour dans Paris, el ce héros parut d';ibord sur le plus grand théâtre du monde pour ravir ensuite tout l'univers. Ou bien l'on peut dire qu'il naquit dans le centre du royaume très chrétien, dont il devait étendre si loin la circonférence... » Arsenal, H., 18", f'^3-2.

L'auteur de la vie abrégée du cardinal de Richelieu le fait également naître à Paris, le 5 septembre 1585. Arsenal, 186.

Baudrand dans son Dictionnaire géographique et historique, a écrit au mol Richelieu : « Né à Paris, rue de Jouy, où est à présent l'iiôtel d'Aumont. .

L'abbé de Pure dit également que Richelieu est né à Paris, « civitatis el vitœ haud dispar celebritas splendore. » {Vila emin. cardinal Richelii, p. 4.) D'après ce même auteur, le baptême d'Armand se fit sans aucune pompe. Le père était absent au moment de la naissance de son fils, et la mère faillit mourir à la suite de ses couches. {Op. cit., p. S.)

(1) AvF.NEL, t. VIII. p. o, donne une copie très exacte de l'acte de baptême. Cette pièce a été détruite dans les incendies de la Commune. — L'abbé de Pure fait remarquer que Saint-Eustaciie était alors la plus grande paroisse de Paris. {Vita enx. card. Richelii, p. 4.)

Françoise de Rochechouart, et pour parrains deux maréchaux de France, Armand de Gontaut-Biron et Jean d'Aumont (1). Le premier était gouverneur du Poitou; le second était un ami du marquis de Richelieu. C'était l'usage, avant Louis XIII, de donner deux parrains et une marraine à un garçon et un parrain et deux marraines à une fille. Mais plus tard cet usage se perdit. D'ailleurs, le concile de Trente l'avait formellement interdit pour ne pas multiplier les empêchements de mariage résultant de la parenté spirituelle (2).

Richelieu vint au monde à l'une des époques les plus critiques de notre histoire. On était en pleine Ligue. Henri III se sentait perdu dans l'opinion publique. Son frère, le duc d'Anjou, venait de mourir, et la porte était ouverte à toutes les compétitions. Henri III n'ayant pas d'enfant, qui l'emporterait des Bourbons ou des Guises? Henri de Guise avait signé

(1) Armand de Gonlaut-Biron (lo2i-lof>2) se distingua en Pic'mont sous François 1"' pendant les guerres de religion; il assista aux batailles de Dreux, Saint-Denis et Moncontour; nommé maréchal de France en 1377, il fit rentrer les places de Guyenne et du Languedoc dans l'obéissance royale. Il se rallia des premiers à Henri IV. aux côtés duquel il combattit à Ar(|ues et à Ivry. Après la bataille d'Ivry, où il avait dirigé rattaque avec une extrême habileté, il disait au Roi : « Sire, vous avez fait aujourd'hui ce que devait faire Biron, et Biron a fait ce (|ue devait faire le Roi. » — Il eut la tête emportée d'un coup de canon au siège d'Épernay.

Jean d'Aumont (lo-2'2-lo95) coml)attit à Saint-Quentin et à Calais. Il assista avec le sire de Richelieu à la bataille de Moncontour. Comme Gontaut-Biron, il reçut le cordon du Saint-Esprit et fut fait maréchal de France, l"i79. Henri IV l'invita à souper après la bataille d'Ivry. • Il est juste, lui dit-il, que vous soyez au festio après m'avoir si bien servi à mes noces. » C'était un véritable preux d'autrefois, renommé pour sa vaillance et son honnêteté.

(2) D'AvF.XEL, Richelieu et la monarchie absolue, t. III, p. ■275.

le traité de Joinville avec Philippe II. Sous prétexte de défendre la religion catholique, l'Espagne fomentait la guerre civile en France et prêtait le concours de ses vieilles bandes à l'ambition des Lorrains. Henri III aurait dû s'unir à Henri de Navarre pour accabler les Guises; mais le rusé Béarnais n'osait pas encore se séparer des protestants. Le roi dut donc dissimuler et, par le traité de Nemours (juillet 1585), il s'était rapproché du duc de Guise. La guerre recommença aussitôt contre les protestants.

Le marquis de Richelieu resta fidèle au roi, au milieu de toutes ces luttes. Il était aussi catholique que les ligueurs; mais des liens d'affection et de reconnaissance l'attachaient à Henri III. Du reste, il avait l'esprit trop délié pour ne pas deviner les prétentions des Guises, et sa foi monarchique lui faisait un devoir de rester du côté de la légitimité et du droit. Il est probable qu'il vécut à Paris pendant la nouvelle guerre qui venait d'éclater. Il demeura à la Cour auprès de son maître et partagea son temps entre les devoirs de sa charge de prévôt et les joies de la famille. Il avait son hôtel, appelé l'Hôtel d'Estouteville, rue du Bouloi; c'est là que le jeune Armand passa les trois premières années de son enfance. Sa santé était très débile et donnait les plus vives inquiétudes. Il était élevé avec ses deux frères et sa sœur sous la direction de leur mère. La maison était tenue avec luxe ; le marquis et la marquise étaient de toutes les fêtes que la Cour continuait à donner, malgré les soucis de la politique et les préoccupations de la guerre. Cette vie large et non sans éclat frappa sans doute l'imagination de l'enfant et laissa dans sa mémoire un souvenir que la solitude et la gène, après la

mort du grand prévôt, devaient rendre plus profond et plus pénible.

Cependant le duc de Guise victorieux reparut dans Paris, malgré la défense du roi. L'entente n'était plus possible : il fallait que l'un des deux adversaires quittât la capitale. Henri III, redoutant une popularité qui grandissait tous les jours, et effrayé des barricades qui avaient été élevées en quelques heures, préféra se retirer, etchercha un refuge à Blois. François de Richelieu protégea son départ de Paris, comme il l'avait fait à Cracovie. Il sortit le dernier parla Porte- Neuve et supporta bravement les coups d'arquebuse que les ligueurs envoyaient de loin au roi fugitif (1). Henri III avait juré de ne rentrer dans la ville rebelle que par la brèche. Devant cette perspective d'une guerre civile et d'un siège, le marquis de Richelieu ne pouvait laisser sa famille dans Paris sans l'exposer aux horreurs de la lutte et peut-être à l'animosité des ligueurs. On est donc fondé à croire que c'est à cette époque (I088), et non pas en 1590, comme le dit M. Martineau, que sa femme et ses enfants sortirent de Paris et se retirèrent à Richelieu pour y trouver la sécurité et y attendre la fin de la guerre. Outre la satisfaction de les savoir hors de danger, le grand prévôt pouvait aussi concilier ses devoirs de père avec son attachement à la cause royale. La distance de Blois à Richelieu n'était pas considérable; il lui était donc facile, sans cesser de remplir ses fonctions, d'aller assez fréquemment embrasser ses enfants et veiller à ses intérêts.

Le rôle qu'il avait à jouer aux États généraux de

(1) AiBERY, Hist. du cardinal de Richelieu, p. 4., cdit. in-f°.

Blois n'était pas sans difficulté, ni même sans péril. Il fut chargé par le roi de briser l'opposition de l'assemblée et d'arrêter les députés factieux. Avec ses archers et un fort détachement de gardes françaises, il se rendit à l'hùtel de ville, où le Tiers tenait ses réunions, et fit appréhender La Chapelle-Marteau, président de cet ordre, le président de Neuilly, Compans, député de Paris, et Leroy, député d'Amiens. Le président de la noblesse, Brissac, fut mis aux arrêts chez lui, de même que Bois-Dauphin, son compagnon des barricades. Louis d'Orléans, les évéques de Boulogne et de Rodez et quelques autres qu'on devait prendre, réussirent à s'échapper. Néanmoins, rien ne prouve que le grand prévôt ait pris part à la mort du duc de Guise (1). Sa nature chevaleresque se serait certainement refusée à participer à un crime. Il comprenait toutes les sévérités de la justice; mais il ne voulut en aucune façon s'associer à un acte qui ne fut qu'un guet-apens et un lâche assassinat.

Le jour même de la mort de Henri III (2) (2 août 1589), aucamp de Saint-Cloud, François de Richelieu promit fidélité au roi de Navarre. Il ne suivit pas l'exemple de d'Épernon, de la Trémouille et de tant d'autres seigneurs catholiques ou protestants qui se retirèrent. En présence du roi expirant, il prêta serment au Béarnais, sans se préoccuper des hésitations, des inquiétudes et des défections qu'il voyait de tou-

(1) On ne s'explique pas l'erreur de Miclieletqui, en parlant de Richelieu, « reconnaît le petit-Ols du prévôt d'Henri III qui brûla Guise. » Le grand-père du Cardinal était mort avant l'avènement <l'Henri III ; quant à Guise, il ne fut pas brûlé, mais son corps fut enseveli dans de la chaux.

(2) En qualité de prévôt, il arrêta Jacques Clément et dressa procès-verbal de l'assassinat.

tes parts autour de lui. Du reste il était de ceux que la vaillance, Fentrain et la bonne humeur du roi de Navarre avaient séduits et au nom desquels parlait le baron de Givry, quand il disait à Henri IV : « Sire, vous êtes le roi des braves ; vous ne serez abandonné que des poltrons. »

Avec le concours des Anglais et des Suisses, le nouveau roi reprit bientôt les hostilités, et, cette fois, pour son propre compte. Le grand prévôt le suivit pendant toute la campagne; il combattit brillamment à Arques et à Ivry. Henri IV lui donna, en récompense de son dévouement, une gratification de 20.000 écus et le fit capitaine de ses gardes du corps (1). Cette nouvelle faveur était la plus haute marque de confiance que put ambitionner le marquis de Richelieu. Pour la justifier davantage, il s'épargna moins que jamais au siège de Paris. Les assiégeants souffraient presque autant que les assiégés. Les sorties qu'il fallait repousser, les attaques soudaines que l'on tentait aux portes de la ville, les courses à bride abattue que le roi faisait souvent avec l'élite de la noblesse, dans la campagne et jusqu'en Picardie, pour empêcher les arrivages de vivres ou capturer des corps de ligueurs, toutes ces fatigues épuisèrent le marquis de Richelieu. Il tomba malade d'une fièvre violente et mourut au bout de peu de jours à Gonesse, le 10 juillet l.oOO, sans avoir eu la consolation de revoir une dernière fois sa femme et ses enfants.

Il avait à peine 40 ans. C'était un homme loyal, spirituel, généreux, toujours prêt à rendre service, le modèle en un mot du parfait gentilhomme. Deux let-

(1) Ai'BERY, Hisl. du card. de Richelieu, t. I", p. 5.

très qui nous sont restées de lui prouvent l'intimité de ses rapports avec Ilonri II! et Henri IV, et témoignent de l'estime et de l'alleclion cpie ces deux princes avaient pour lui (1). Il succombait au moment où, par son crédit et plus encore par ses qualités et son dévouement, il pouvait compter parvenir à la plus haute fortune. Il était réservé au plus jeune de ses lils, à Armand, de réaliser ce beau rêve.

La mort du grand prévût fut un véritable désastre pour sa famille. Sa femme et ses enfants, habitués à compter sur lui, dans tous leurs besoins, se trouvaient tout à coup abandonnés à eux-mêmes, n'ayant pour ressources qu'une fortune compromise, des terres en mauvais état, et de lourdes dettes auxquelles il fallait faire honneur. Leurs conditions d'existence étaient brusquement changées; après les splendeurs et les fêtes de la Cour des Valois, c'était la solitude dans un château du Poitou, et, ce qui rend l'isolement plus douloureux, la gène, succédant sul)itement à toutes les douceurs de la fortune.

Le château de Richelieu n'était pas alors le magnifique édifice que le Cardinal devait faire construire dans la suite. « C'était un petit castel bien bâti, dans un lieu plaisant, avec une jolie chapelle gothique et do grands corps de servitude au milieu de cours et de jardins, entouré de murailles et de fossés remplis d'eau courante (2). » Cette châtellenie était située

(1) Il existe à la Biblioth. nationale d'autres lettres de François de Richelieu. Elles sont de 158" et 1.588, et prouvent avec quelle fermeté il remplissait sa charge de grand prévôt. (Biblioth. nationale, fonds Béthune, 8881 et 9810.)

(2) Dom Mazet, bénédictin du XVII" siècle, manuscrit de la bibliothèque de Poitiers. — La gravure de ce château est à la Bibliothèque nationale, au cabinet des Estampes (châteaux de Touraine). La ville

au milieu d'une vaste plaine arrosée par Le Mable. Le pays voisin était monotone et découvert, mais les communications étaient faciles avec Tours et Poitiers. Les familles des environs venaient rendre de fréquentes visites à la veuve du marquis de Richelieu. On s'entretenait des événements de la guerre, on parlait du roi, de ses talents militaires, de ses qualités, de ses bons mots, et Ton faisait des vœux pour qu'il se fît instruire dans la religion catholique, afin qu'il put prendre possession de son trône. Il est donc permis de croire que la fidélité à la cause du roi fut l'une des premières leçons que le jeune Armand du Plessis reçut de la bouche de sa mère.

Il en reçut une autre qui laissa dans son esprit une impression non moins vive. Encore enfant, il comprit les embarras de sa mère et devina les expédients auxquels elle avait recours pour suffire à tout, et l'on peut dire qu'il fut élevé à l'école austère et fortifiante du malheur. « Le grand prévôt, disent les mémoires du temps, avait dépensé tout son bien à la guerre (1), et laissait sa maison fort endettée et ses afl"aires en fort mauvais état. » La situation fut un moment si critique que sa veuve fut obligée de vendre le collier du Saint-Esprit qu'il avait reçu

de Richelieu n'existait pas encore. On ne voyait autour du ciiâleau que de très modestes maisons habitées par des paysans, et l'infertilité du sol et l'cloignement des grandes rivières et des routes, ne faisaient pas prévoir que cet élal dût jamais s'améliorer, ni que ce hameau pût devenir o le plus beau village de l'univers », comme l'écrivait La Fontaine (5 septembre 1003.)

(1) Un colonel, un capitaine était moralement tenu de payer de sa poche la solde de ses hommes si l'État ne le faisait pas. Or, le marquis de Richelieu avait fait deux campagnes avec le roi de Navarre, qui n'avait pour faire la guerre ni ressources personnelles, ni ressources publiques. On comprend donc que ses compagnon

du roi, pour subvenir aux frais de ses funérailles et apaiser les créanciers les plus intraitables. Sa dot, qui était considérable, avait disparu depuis longtemps. Elle ne pouvait pas songer à aliéner les terres de ses enfants; les terres patrimoniales étaient inaliénables d'après la législation de cette époque. Ce fut donc dans l'économie et dans l'administration intelligente de ses domaines (1) qu'elle dut chercher le moyen de relever sa fortune. Elle se consacra avec un dévouement admirable à cette rude tâche, et après quinze années d'efTorts, de prudence et d'ordre, elle avait constitué une dot pour ses filles, établi son fils aîné à la cour et pourvu les cadets de bénéfices ecclésiastiques.

En 1600, Henri lY, qui se souvenait de son ancien

d'armes aient fait pour lui de très lourds sacriflccs, et cVtait le cas de François de Richelieu. — La pauvreté de celui-ci est attestée par une leUre inédite de 1j88 qu'il écrit à M. de Bournazel : «Je vous remercie humblement des chevaux que vous me mandez; mes moyens ne se peuvent étendre pour celte heure de les acheter. » {Arclt. de la famille de Richelieu.)

(1) Les biens de la famille étaient nombreux et importants; ils comprenaient: 1° la terre patrimoniale de la Vervolicre; 2° celle de Richelieu, sur la paroisse de Brave; 3° celle de Primery, relevant de la baronnie deMirebeau; 4" celle de Mausson, prés de Brave; 5" le domaine du Chillou, situé dans la paroisse de Jaulnay; 6" enfin la châtellenie et le prieuré de Coussay. (Mautineac, Cardinal de Richelieu, p. 65.)

Mais, comme le fait remarquer M. d'Avenel, on pouvait à cette époque avoir des Gefs immenses et des revenus très restreints. En effet, les seigneurs affermaient leurs terres à perpétuité, et l'on appelait cetis le fermage effectif de ces terres. Mais cet intérêt, qui était resté le même depuis l'origine du fermage, était devenu dérisoire par suite de la dépréciation de l'argent et du changement de la valeur monétaire. — D'autre part, les droits féodaux, tels que champart, droits de mutation et corvées, étaient peu lucratifs. Voilà pourquoi la plupart des familles nobles étaient obligées de solliciter du roi des pensions, des gratifications et des bénéfices ecclésiastiques. (D'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, t. l", p. 280.)

capitaine des gardes, offrit à M""^ de Richelieu le titre de dame d'honneur de Marie de Médicis (i). L'offre était séduisante; l'accepter, c'était revenir à la cour et reprendre cette vie si brillante qu'elle avait menée pendant les premières années de son mariage. Mais le pouvait-elle, maintenant qu'elle était veuve et qu'elle avait cinq enfants à élever et à établir? Elle comprit qu'il valait mieux qu'elle ne se laissât point détourner de son œuvre, et elle refusa la gracieuse proposition du roi, le priant de reporter ses bontés sur son fds Henri, qui était nourri comme page à la cour.

Le roi s'inclina devant ce refus dicté par l'amour maternel. Il donna le titre de gentilhomme de sa chambre, avec 1.200 écus de pension, au fils aîné, et au cadet l'évêché de Luçon et plusieurs autres bénéfices (2).

On conçoit qu'une femme de tête et de cœur comme était M"'' de Richelieu n'ait rien négligé pour donner une bonne éducation à ses enfants. Elle laissait au prieur de Saint-Florent de Saumur (3), qu'elle avait

(l)Déjà en lo93, il lui avait fait remettre une somme de -20OOO livres. (BossEcœuF, p, 152.)

(-2) « Le feu roi avait de grands soins de ceux qui l'avaient bien

servi , que s'ils mouraient devant que d'avoir récompense, il la

donnait à leurs héritiers, comme il se vit en ceux du grand prévôt de Richelieu, qui laissa sa maison fort endettée et ses affaires en mauvais état; donnant plusieurs bénéfices à son second fils, lequel les ayant quittés pour se faire chartreux, il les redonna au troisième qui a été depuis le cardinal de Richelieu. Et quant au fils aîné, il eut 1.200 écus dès qu'il fut en âge de venir .i la Cour. » (Fontenay-Mareuil, année IGIO, p. 72.)

(3) Ce même ecclésiastique fut plus tard le précepteur de mademoiselle de Pont-Courlay, duchesse d'Aiguillon. A. du Chesne dit qu'il n'était pas moins renommé par sa piété que par sa doctrine. Il s'appelait Hardi le Guillon. (Hisl.de la maison du Plessis de Richelieu, p. 73.)

choisi comme précepteur, le soin de leur enseigner la grammaire, le grec, le latin et l'espagnol. Mais elle se chargeait elle-même de leur formation morale et religieuse. L'exemple de ses propres vertus valait mieux encore que toutes ses leçons. Excellente chrétienne, elle réunissait chaque soir les gens du château, et faisait la prière à haute voix, après quoi le travail de la veillée commençait (1). Les fds faisaient leurs devoirs d'écoliers; quant à leurs sœurs, elles s'occupaient, comme leur mère, d'ouvrages de couture destinés aux serviteurs et aux pauvres du voisinage.

M'"'' de Richelieu avait conservé pour la mémoire de son mari un culte que les années ne purent jamais affaiblir. Elle aimait à raconter ses faits d'armes et à vanter les grâces de son esprit, la noblesse de son caractère et la générosité de son cœur. C'était là le sujet ordinaire des entretiens du soir, et l'on devine que ces épanchements intimes devaient grandement contribuer à faire naître des sentiments élevés dans l'àme des enfants. Ils vivaient, pour ainsi dire, dans une atmosphère de travail, de régularité, de respect et de piété ; et la pratique de ces fortes vertus, commencée dès l'enfance, les trempa pour le reste de leur vie. C'est ainsi que les robustes générations du XVIP siècle ont été formées. Il ne paraît pas que les adoucissements, les complaisances et les soins exagérés que l'on prodigue aujourd'hui aux enfants aient donné des résultats meilleurs.

On peut croire que le calme de cet intérieur si patriarcal était quelquefois troublé par les petits

(1) M. BoNNEAL-AvENANT, Vie de la duchesse d'Aiguillon, p. ij.

20 RICHELIEU A LUfON.

conflits qui éclatent d'ordinaire entre frères el sœurs. S'il faut s'en rapporter à Remy du Ferron, l'un des biographes les plus hostiles à Richelieu, Armand se serait particulièrement distingué par la pétulance de son caractère. « Il remplissait, dit-il, la maison paternelle de querelles, de fausses délations, de disputes avec ses frères, de rixes et de coups; aussi futil relégué de la maison pour être instruit dans les lettres (1). »

M"* de Richelieu avait d'autres raisons pour se séparer de son fils. La première éducation était terminée ; l'enfant avait grandi et les leçons du prieur de Saint-Florent ne lui suffisaient plus. D'ailleurs, puisqu'il se destinait à la carrière des armes, il devait, comme ses frères, se rendre à Paris, pour suivre les cours de l'Université et fréquenter les académies.

« Les gentilshommes, à leur entrée dans le monde, prenaient le nom d'un fief sous lequel ils étaient désignés, et quand l'usage des titres se fut généralisé, ils faisaient précéder ce nom de fief d'un titre à leur convenance (2). » Pour se conformer à cet usage, Armand, à son arrivée à Paris, se fit appeler le marquis du Chillou, du nom d'une seigneurie voisine de Poitiers qui était dans sa famille depuis plus d"un siècle(3). Ilavait avec lui, outre deux laquais, Le Masle, son futur secrétaire, qui lui servait de précepteur.

Il est assez probable qu'il résida dans la famille

(1) Uemy du Ferron, Vita card. Richelii, Aurel., 16-2G, in-i", p. 3.

(-2) D'AvENEL, Richelieu et la monarchie absolue, t. I«', p. 360.

(3) La seigneurie du Ciiillou, paroisse de Jaulnay, était entrée dans la maison du Plessis par le mariage d'Anne Leroy, CUe de Guillon Leroy, seigneur du Chillou, amiral sous Louis XII, avec François du Plessis, 3"= du nom, vers lol9. (Avesel, Revue des questions historiques, janvier 1809, p. 149.)

de Boulhillicr, avocat au Parlement, dont les fils devaient plus tard lui être si attachés (1).

Il fut placé, en 1597, au collège de Navarre pour y faire ses humanités. Il va sans dire que nous ne savons pas en détail comment il fit ses études; mais nous connaissons les programmes cpi'il suivit, les nuiîtres dont il écouta les leçons, et nous pouvons ainsi reconstituer d'une manière assez exacte le genre d'éducation qui lui fut donné.

L'Université venait de passer par une crise terrible. Les guerres de religion avaient dispersé les maîtres et les élèves. Aussi, quand Henri IV rentra à Paris, il n'existait ni enseignement secondaire, ni enseignement supérieur. Les collèges avaient été transformés en corps de garde et en étables. Les excès de la Ligue et les horreurs du siège avaient tout ruiné. « Oh! que nous eussions été heureux, dit l'orateur du tiers dans la Satire Ménippée, si nous eussions été pris dès le lendemain que nous fûmes assiégés ; nous verrions notre Université florissante et fréquentée, au lieu qu'elle est du tout solitaire, ne servant plus qu'aux paysans et aux vaches des villages voisins (2) ! »

Tout était donc à refaire pour rendre à l'Université son ancien éclat. Henri IV, qui comprenait mieux que personne l'importance des fortes études, se mit ù l'œuvre sans se laisser décourager par la grandeur du mal auquel il fallait porter remède. Il rouvrit solennellement les cours de la vieille Sorbonne, et

(1) L'historien de Marie de Médicis, 11™= d'Arconville, donne les détails les plus intéressants sur les rapports de Richelieu avec la famille de Bouthillier, t. n, p. 577.

(2) Edition Jouaust, ia-i2, Paris, 187C, p. 23o-237.

22 lUCIlELlliU A LUÇON.

Jacques d'Amboisc fut nommé recteur. Ce fut une ère nouvelle. Les professeurs et les élèves affluèrent, plus nombreux qu'auparavant, et Tantique maison de Robert de Sorbon devint, comme au temps de Duns Scot et de saint Thomas, un foyer de lumière et d'étude dont la renommée se répandit dans toute l'Europe.

Avant tout, il était nécessaire de refaire les programmes d'enseignement et de les approprier aux besoins nouveaux. Le roi chargea l'archevêque de Bourges, assisté de huit commissaires, parmi lesquels étaient de Thou et Achille de Harlay, de préparer les réformes. Ce travail consciencieux, qui dura trois ans et demi, devint le célèbre édit de Réformation de 1598, qui fut en quelque sorte la charte de l'enseignement au XVIP siècle. Ce n'était pas une œuvre parfaite; mais il avait fallu aller au plus pressé. Les améliorations devaient venir plus tard. En tout cas, on remarquera que cet édit était le fruit d'un travail collectif auquel le clergé, le Parlement et l'Université avaient collaboré, et peut-être, à cause de cela, a-t-on le droit d'ajouter que Téducation organisée par cet édit était véritablement nationale.

Le début de cet édit montre quelle haute idée le roi, les ministres et les commissaires se faisaient de l'éducation : « Le bonheur de tous les royaumes et de tous les peuples, et principalement le salut d'un État chrétien, dépend de la bonne éducation de la jeunesse, laquelle éclaire et polit les esprits encore neufs, et de stériles qu'ils étaient les rend propres aux emplois publics et capables de les bien remplir. Elle augmente encore les sentiments religieux,

la piété envers nos parents et notre patrie, le respect et Tobéissance à l'ùf^ard des magistrats. »

La relij^ion occupait en effet le premier rang dans ce programme. On estimait que Dieu nest pas de trop quand il s'agit de former des hommes honnêtes et des citoyens vertueux.

Le latin et le grec étaient alors la base de l'enseignement. La grammaire de Despautère était la seule qui fût classique au XVP et au XYII"" siècle, et Dieu sait ce qu'elle coûta d'efforts et même de larmes aux écoliers de cette époque! Elle était rédigée dans un style obscur, embarrassé, et de plus en latin, deux défauts que les élèves ne pardonnent guère. Toutefois, ce rudiment n'était pas sans valeur, puisqu'il forma des latinistes de premier ordre et rendit populaire et courant l'usage du latin dans les collèges. Toute autre langue était interdite aux maîtres et aux élèves, aussi bien pendant les récréations qu'en classe.

Les domestiques, les cuisiniers, les fournisseurs eux-mêmes étaient astreints à cette règle, et il va sans dire qu'ils s'en vengeaient cruellement. La langue qu'on entendait au quartier Latin n'avait souvent qu'une parenté très lointaine avec celle de Cicéron ou de Quinlilien (1).

(1) Un jour, un papelior qui avait fourni au\ ctudianls du papier et autres objets de qualité inférieure fut appelé auprès du recteur qui lui adressa une verte réprimande en latin, dans le style des Catilinaires et des Verrines. • Parlez en français, dit le papetier, et je vous répondrai! » Cette parole irrévérencieuse faillit lui coûter clier. II fut traduit devant le Parlement, son crime fut longuement examiné par les magistrats qui voulurent bien cependant ne pas le condamner; mais sûrement le recteur et les professeurs durent en être indignés et protester contre celte coupable indulgence. (Tuéry, Ilist. de ^éducation, t. II, p. 82.)

24 RICHELIEU A LUÇOX.

Le programme de 1598 présente deux innovations : rétude de la grammaire française et l'enseignement des sciences mathématiques et naturelles. Jusque-là, on ne pensait pas qu'il fût nécessaire d'enseigner le français en France. La plupart des livres de philosophie, de religion, d'histoire, et même de médecine, étaient écrits en latin. Les savants dédaignaient donc une langue qui n'avait d'autre emploi que dans la conversation, et ils négligeaient d'en faire l'objet d'une étude spéciale. — Quant aux sciences, elles avaient fait de grands progrès pendant la seconde moitié du XVP siècle, et l'on n'était plus au temps oii, pour calculer, on se servait de cailloux ou de petits pois. L'arithmétique, l'algèbre et la géométrie eurent une place distincte dans l'enseignement nouveau. Mais dans les comptes courants l'usage des chiffres arabes était encore peu fréquent. On voit, aux archives des Affaires étrangères, un état des dépenses et des recettes en 1610, ainsi que l'état des pensions. Toutes les sommes y sont inscrites en chiffres romains, et cependant cette numération suffisait, paraît-il, à Sully pour équilibrer son budget.

L'arrivée de Richelieu à Paris coïncida avec ces réformes. C'est là le programme d'études qui lui fut appliqué, et il nous est permis de penser qu'avec son esprit vif et ouvert, avec cette sagacité supérieure qui étonnait déjà tous ceux qui l'approchaient, il remporta d'éclatants succès (1). Il sortit du collège de

(I) L'abbé de Pure fait un tableau évidemment très embelli du séjour de Richelieu au collège de Navarre. Il vante sa gaîté, sa modestie, son obéissance, son émulation et une foule d'autres qualités qui auraient fait de lui un écolier parfait. Il dit (jue Richelieu surmonta sans peine les premières dillicuUés de la langue latine et de la lan-

Navarre avec une connaissance approfondie de lanliquité grecque et latine, comme l'attestent les souvenirs classiques que l'on trouve si nombreux dans ses ouvrages de controverse. Conmie à la plupart des hommes de son temps, la langue latine lui était très familière et il s'en servait au besoin dans ses lettres d'ami. Il est douteux qu'il ait été un helléniste très remarquable (1), mais il parlait et écrivait couramment l'italien et l'espagnol. Il s'adonna avec un soin spécial à l'histoire qui était déjà pour lui une école de politique. Les instructions diplomatiques qu'il rédigeait à trente ans, au début de son premier ministère, révèlent une connaissance minutieuse de tous les événements politiques ou religieux qui, depuis la Réforme, avaient changé la face de l'Europe. Comme le dit André du Chesne dans son langage précieux et maniéré, Armand aimait les lettres, « et les muses favorisant son inclination naturelle venaient volontairement caresser leur futur protecteur (2) ».

L'historien du collège de Navarre, Launoy, rapporte un souvenir relatif au passage de Richelieu dans cette célèbre maison. Il figura à l'âge de douze ans, en qualité d'enfant de chœur, dans une procession solennelle qui se fît à Saint-Denis, le 15 juin 1587 ^ lorsque Jean Ion fut proclamé pour la quatrième fois recteur de l'Université (3i. L'écolier devenu cardinal et ministre aimait à se rappeler ce pieux pèlerinage ;

gue grecque : « Statim ac velut uno liaustu cuncla dcglutiit grammaticalia. « (Abbé df. Pire, Vila em. card. Richelii, p. 7.)

(1) Cependant, il cite assez souvent du grec dans ses IhTes de polémique religieuse.

(2) AxDnÉ DU CiiESNE, Hist. de la maison du Plessis-rUcheUeu, p. 73^

(3) Lal'NOY, Regii Navarrae gymnasii Insloria, in-i", p. 1052.

et un jour que le recteur était veuu vers lui en députation, il lui demandait s'il se souvenait que jadis, encore enfant, il avait eu Tlionneur de l'y accompagner.

Quand il eut terminé ses humanités, Richelieu entra au collège de Lisieux (1) pour faire sa philosophie. C'était l'un des quarante collèges qui s'étageaient sur la montagne de Sainte-Geneviève. Les études philosophiques y étaient particulièrement en honneur. La philosophie formait le principal domaine de la Faculté des Arts. Avant de l'aborder, les élèves devaient attester qu'ils avaient étudié la rhétorique, et qu'ils savaient le grec et le latin. Le cours durait deux ans; il était consacré à la lecture presque exclusive d'Aristote. Pendant la première année, les élèves étudiaient les ouvrages de logique et de morale; la seconde était réservée à l'explication des livres de physique et de métaphysique. Dans l'édit de réformation, il était recommandé aux maîtres de laisser de côté les questions oiseuses, et d'expliquer Aristote plutôt en philosophes qu'en grammairiens et de

(I) D'après de Pure. Richelieu (it sa pliilosopliie au collège de Calvi et y eut pour maître le célèbre Hei)net|uin. Sur la porte du collège de Calvi était gravée celte inscription :

Sorbona parva vocor, mater Sorbona major.

HicLogicam et Etliicani ab Henne(|uino ])roressoreednclus est anno 1603. (De Pure, Vila em. card. Ridielii, p. d;i.)

L'ancienne Université de Paris se divisait en quatre grandes nations : France, Picardie, Normandie, Allemagne, et chacune de ces nations ou provinces comprenait plusieurs Collèges (jui s'appelaient du nom de leur ville ou de quelque personnage célèbre. Le collège du Plessis avait été fondé |>ar GeolTroy du Plessis, notaire du Pape Jean XXH et ancêlre de Richelieu. Celui de Lisieux était le principal collège de Normandie. Launoy soutient au contraire que Richelieu lit sa philosophie, comme ses humanités, au collège de Navarre.

négliger les mots pour ne s'occuper que des faits (1). Cette recommandation prouve que si Aristote était encore, en attendant Descartes, le maître par excellence, la scolastique perdait du terrain. Celte méthode qui avait jeté tant d'éclat au moyen âge avait certainement le mérite d'aiguiser l'esprit et de lui donner l'habitude de la logique. Mais si elle était une arme merveilleuse de discussion, elle était stérile pour l'invention, parce qu'elle emprisonnait les idées dans le syllogisme et qu'elle ne tenait aucun compte des phénomènes de conscience et de réflexion.

De tous les exercices philosophiques, le plus important et celui qui inspirait à la jeunesse le plus vif attrait, c'était les disputes ou controverses. Pendant la première année, les exercices avaient lieu dans l'enceinte des classes et sans aucune publicité. Mais, pendant la seconde, ils devenaient de véritables solennités. A l'époque du carême, les épreuves avaient lieu dans les écoles de la rue du Fouarre. On posait au candidat une question de logique ou de morale et il devait la développer « oratorio modo », c'est-àdire dans un véritable discours. Au mois de juin, les candidats subissaient une nouvelle épreuve, également publique, sur toutes les parties du cours, et cette session d'examen se terminait par des festins et des réjouissances où se glissèrent de tels excès et de tels abus, qu'il fallut proscrire ces sortes de fêtes (2).

(1) Cliarles .Iolroaix, Hist. de V Université, p. IG.

{■2) Les professeurs de l'Université avaient conserve l'usage primitif de ne recevoir la rétribution scalaire qu'en bloc, à certaines époques variables, une ou deux fois par an. Les jours de solde donnaient lieu à des désordres peu dignes du corps enseignant. A l'occasion des exercices publics de philosophie, et lorsijue les écoliers, au mois de déceniijrc et au mois de juin, venaient apporter à leurs professeurs

Voilà l'éducation intellectuelle qui fut donnée à Richelieu. Homme de raison plutôt que d'imagination, il dut surtout réussir en philosophie, et c'est peut-être dans ces exercices oraux, véritables joutes oratoires, qu'il développa son talent pour la parole, et prit le goût des controverses et des discussions, dans lesquelles il rêva d'être un jour, comme du Perron, le défenseur du catholicisme contre le protestantisme. Aujourd'hui nous comprenons etnous enseignons la philosophie d'une tout autre manière. Le syllogisme n'est plus notre unique méthode. Nos recherches et nos investigations se sont portées dans les domaines les plus divers, et toutes les sciences sont devenues les auxiliaires et les tributaires de la philosophie. Pourtant il ne faut pas trop médire d'un système qui a formé les grands esprits du XVIP et du XVIIP siècle, et peut-être faut-il regretter qu'on n'ait pas conservé dans notre enseignement contemporain ces discussions et ces polémiques qui habituaient l'esprit à la précision, la mémoire à la fidélité, et donnaient un si grand élan aux facultés oratoires.

Avant de quitter le collège de Lisieux, le jeune marquis duChillou subit l'examen de maîtrise devant la Faculté des Arts. Comme notre baccalauréat, cet examen était placé à l'entrée de toutes les carrières libérales. Ceux qui aspiraient à un office d'avocat,

les honoraires appelés minervales, la coutume avait aussi consacré des fêtes terminées par de joyeux repas, dans lesquels, suivant l'expression de l'un des censeurs, Claude Minos, le culte de Bacclius se mêlait impunément à celui de Minerve. Les maîtres s'abaissant aux fonctions de cuisiniers et d'écliansons, et les cris des convives, joints au bruit des tambours et des lifres, n'imitaient que trop le bruit d'une armée qui se prépare au combat. (Abbé Puvol, Edmond Richer, t. I", p. 90.)

de magistrat ou de conseiller, ceux encore qui, voulant entrer dans l'Église, désiraient conquérir les grades Ihéologiques, étaient tenus de subir cette épreuve. Richelieu qui se préparait au métier des armes aurait pu se dispenser de ce brevet de science classique. Bassompierre, Schomberg et d'autres, qui devinrent maréchaux de France, ne se mettaient nullement en peine d'être bacheliers de la Faculté des Arts. L'ignorance était de bon ton parmi les gentilshommes ; et quand, par hasard, l'un d'eux savait un peu de latin, il se gardait bien de le faire voir. Le duc de Rohan attribuait les Pandcctes à Cicéron, et Louis XIII déclarait n'avoir jamais pu comprendre le vieux français de Joinville. Mais Richelieu jugeait que la science n'est pas incompatible avec l'ancienneté de la race, et il tenait précisément à se distinguer de cette noblesse frivole et illettrée par la supériorité de son instruction. Il faut même voir, dans ce désir de surpasser les hommes de son temps et de sa condition, le premier indice d'une volonté qui ne reculera devant aucun labeur pour triompher de ses rivaux.

Parallèlement à cette éducation-littéraire et philosophique, le marquis du Chillou recevait une éducation militaire (1^. Le métier des armes était en effet

(1) C'est à tort, nous semble-l-il, que plusieurs historiens ont cru que Ricliclieu n'avait fréquenté l'Académie qu'après avoir terminé ses études. 11 est très probable que les exercices physiques étaient une partie importante de l'éducation des jeunes gentilshommes et qu'ils se pratiquaient pendant la période même des études.

Au dire de l'abbé de Pure, le jeune marquis du Chillou se faisait remarquer par l'élégance et les grâces de son corps. Aussi, maître de se choisir une carrière, il n'hésita pas un instant et se destina au

le seul qui fût ouvert à uu cadet de grande famille, à une époque où raristocratic dédaignait les fonctions civiles des finances et de la justice, et oîi elle ne pouvait s'occuper, sans déroger, de commerce et d'industrie (1). Il fallait donc de bonne heure se préparer à la vie des camps et se livrer à tous les exercices capables de former un officier. C'est dans ce but qu'Armand de Richelieu fréquenta pendant plusieurs années les académies. On appelait alors académies, des salles où les gentilshommes apprenaient l'équitation, l'escrime et la danse.

Dès l'enfance, on se familiarisait avec le cheval, et cela était nécessaire en un temps où les voyages ne se faisaient qu'à cheval et où la cavalerie était considérée comme la partie la plus noble de l'armée. Il ne serait pas venu à l'esprit d'un fils de famille de servir dans l'infanterie; il aurait cru s'abaisser au niveau des paysans et des fermiers. « Les grands maîtres d'équitation étaient alors Labroue et surtout Pluvinel. Bassompierre apprit à monter à cheval sous Pignatelli, et l'on sent au ton qu'il emploie l'admiration qu'il éprouve pour cet écuyer distingué. Benjamin, le directeur de l'Académie célèbre où la jeune génération passa presque tout entière sous Louis XIII, était une sorte de personnage, ami particulier du rigide Arnaud d'Andilly (2). » Il est vraisemblable que Richelieu fat l'élève d'Antoine de

métier des armes : « Ad militaria statim translatus est. » (De Pure, Vila em. card. Richelii, p. 9.)

(1) « Le gentilhomme n'est ni artiste ni lettré. Il dédaigne l'agriculture; il dérogerait s'il se livrait à l'industrie et au commerce. \\ ne lui reste doue que la guerre pour exercer son activité. » D'Avenel, t. n, p. 42.)

(2) D'AvENEL, Richelieu et la monarchie absolue, t. U, p. 291.

EiNFANCE ET JEUNESSE DE RICHELIEU. 31

Pliivinel, éciiycr de la grande écurie du roi. En tout cas, les mémoires nous racontent qu'étant cardinal il ne craignait pas de suivre à cheval les opérations diin siège, comme à la Rochelle, et que les troupes étaient émerveillées do sa bonne contenance.

L'escrime n'était pas moins indispensable que l'équitation. Sous Henri IV, les duels avaient lieu pour le prétexte le plus frivole, et tout gentilhomme qui voulait passer pour un galant homme devait être toujours prêt à tirer l'épée. Il fallait donc, pour se conformer à de telles mœurs, acquérir une très grande pratique de cette arme. Richelieu avait perdu un de ses oncles dans une rencontre déloyale. Son père l'avait vengé en tuant à son tour le meurtrier. Ces exemples de famille n'étaient certainement pas faits pour l'éloigner de l'escrime, qui était j)0ur lui une leçon de grâce et d'élégance, en même temps qu'une sauvegarde pour ses querelles à venir.

« Mais le divertissement le plus apprécié, le plus répandu, toujours renouvelé et toujours en honneur, c'était la danse. » « Sans la danse, un homme ne saurait rien faire, » disait le Bourgeois gentilhomme, et il disait vrai. On n'était tenu pour homme de bonne compagnie qu'autant qu'on pouvait figurer dans un ballet et danser avec agrément une bourrée ou une pavane. Le jeune de Richelieu se livra avec une ardeur passionnée à tous ces exercices qui assouplirent son corps et donnèrent à ses manières une si grande séduction. Ne sait-on pas que longtemps après, la pourpre de cardinal ne l'empêcha pas un jour d'exécuter un ballet chez la reine? C'est une preuve manifeste qu'il avait reçu àcet égard d'excellentes leçons durant sa jeunesse.

Il était donc à vingt ans un parfait cavalier et un gentilhomme accompli, quand il renonça tout à coup aux succès de la vie mondaine pour devenir évèque de Lucon.

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