CHAPITRE m
ADMINISTRATION EPISCOPALE
Somuairf:. — État du diocèse de Luçon. — Richelieu règle le conflit avec le Chapitre. — Convocation d'un synode. — Fondation du séminaire. — Les Oratoriens et les Capucins à Luçon. — Zèle épiscopal de Richelieu.
Le diocèse de Luçon était l'un des plus petits et des plus pauvres de France. Il comprenait 428 cures, 13 abbayes, 48 prieurés, 357 chapelles, 7 chapitres, 10 maladreries (1) : la population totale ne devait pas
(1) D'autre part, dans un rapport sur l'état du Poitou présenté à Louis XIV par Colbert de Croissy, et publié par Charles Dugast Matifeux (Fontenay, 180.J), nous lisons que l'évêché de Luçon comprenait 2 arcliidiaconés, 11 abbayes, 7 prieurés, iiO cures, 300 tant petits prieurés, cliapeilcs, qu'aumôneries et autres petits bénéfices. Les divergences de cliiffres sont assez sensibles; cependant elles s'expliquent par ce fait que beaucoup de bénéficiers étaient à la fois prieurs et curés. — Dans ce même rapport, on trouve encore les détails suivants sur le diocèse de Luron :
« Il est bien certain qu'il n'y a aucune ville dans son enceinte et que le plus considéral)le lieu qui en dépend est Luçon, f|ui est un fort gros bourg où Pévéque a sa maison épiscopale assez raisonnable, et est seigneur et baron de ce lieu et de quelques paroisses aux environs, sans compter ce qu'il aura du douzième des fruits des marais desséchés qui pourront valoir 6.000 livres de rente. • {Rapport au Roi sur FÉtat du Poitou en 1063, par Charles CoIbcrt de Croissy, p. 86.)
Voir le PouiUé général de l'archevcché de Bordeaux. Diocèse de Luçon, p. 32.
dépasser cent mille âmes. Au point de vue judiciaire, Luçon ressortissait au Parlement de Paris; dans Tordre ecclésiastique, il dépendait de l'archevêché de Bordeaux. On ne sait pas ce que Richelieu éprouva en parcourant pour la première fois le diocèse qui lui était confié. On ne trouve dans sa correspondance aucune description du pays, aucune appréciation sur les mœurs et les usages des habitants. Il ne dit rien de ces paroisses rurales dans lesquelles il allait administrer le sacrement de confirmation. Le sentiment des beautés de la nature parait lui avoir manqué comme à la plupart de ses contemporains. Cependant son diocèse n'était dépourvu ni de charme ni de pittoresque. Il aurait pu décrire à ses amis de Paris les collines du Bocage^ couvertes de bois, de prairies et de vergers, d'où la vue pouvait s'étendre depuis la flèche de Luçon jusqu'aux tours de la cathédrale de Nantes. La plaine était un pays triste, monotone, aride, brûlé par le soleil; mais comment supposer qu'il méconnût la physionomie si étrange et si curieuse du marais, qui, avec ses buttes de sable, ses canaux et ses digues, ses champs conquis sur la mer, et sa population de pêcheurs et de saulniers, rappelait les provinces maritimes des Pays-Bas? Malheureusement toutes ces eaux stagnantes dégageaient des miasmes fiévreux et rendaient le pays très insalubre (1). Cette contrée n'a été assainie que par les grands travaux de dessèchement qui ont été exécutés dans notre siècle.
Le pays était fort pauvre, témoin cet extrait des
(i) Les cas de maladie étaient si fréquents qu'en 16i8 révéolié de Maillezais, voisin de Luçon, dut être transféré à la Roclielle.
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mémoires d'un voyageur de l'époque. « Luçon ne devrait pas être mis au rang des villes, si on ne considérait la qualité qu elle porte d'évéché. Elle est située dans le bas Poitou, sur un petit ruisseau, au milieu de grands marais qui s'étendent principalement du côté où nous arrivâmes, étant éloignée de la mer seulement de deux heures... Aux environs les chemins y sont entre deux fossés où souvent, si on ne prend garde à soi, on peut s'égarer par la quantité de chemins qui ne sont pas frayés, et qui se dispersent en plusieurs endroits de ces marais pour aller à des petites chaumières, qui sont la retraite de pauvres gens, qui ne vivent que d'un peu de blé qu'ils sèment sur la terre qu'ils ont tirée des canaux et des pâturages où ils nourrissent quelque peu de bétail; et n'y ayant point de bois pour se chauifer, ils usent des bousats de vaches séchés au soleil qui brûlent comme des tourbes. En un mot, je ne sais point de gens plus pauvres dans la France que dans les marais du bas Poitou (1). »
L'évèque avait le titre de baron de Luçon, et, suivant le cérémonial des préséances, il passait immédiatement après le gouverneur du Poitou. Venait ensuite le chapitre qui comprenait sept grands dignitaires et trente chanoines prébendes (2). Le doyen était élu par le chapitre et cette élection était con-
(1) JouviN DE RocHEFORT, cil('; par J[. Hanolaux, dans son Histoire du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 91.
(2) Au xvne siècle, le revenu était de 18.000 livres. Une autre source de re\enu pourlcvêque de Luçon, c'était le droit de bréviaire et de clieval. A la mort du curé, tant régulier que séculier, le lireviairc et le cheval du défunt revenaient de droit à l'évcque, à moins que les héritiers ne payassent une indemnité de 10 livres 10 sols. (D. Fonte- KEAC, t. LXIV, p. 8-21.)
firmée par Févèque, qui avait en oiitix' la libre disposition des autres canonicats.
Il s'en fallait beaucoup que les évêques de cette époque eussent la même autorité et les mêmes droits que ceux d'aujourd'hui. Ainsi, pour la collation des bénéfices dans le diocèse de Lucon, la juridiction épiscopale était considérablement restreinte par les prorogatives de quelques abbés, et de plusieurs seigneurs laïques qui avaient le titre de patrons. Mais nous verrons que Richelieu eut l'habileté de ne pas se laisser enchaîner par ces privilèges qui étaient très anciens et qui ne pouvaient pas être abolis. Il professa en apparence le plus grand respect pour les droits acquis ; mais il s'arrangea de manière à les rendre aussi illusoires que possible.
N'ayant pas encore vingt-cinq ans, il ne pouvait pas gérer lui-môme les intérêts matériels de son bénéfice. Il dut laisser ce soin à un vidaine, sorte d'intendant chargé, sous sa propre responsabilité, de pourvoir aux réparations et aux dépenses nécessaires, et de percevoir les revenus des biens de l'évêché. Néanmoins, le jeune évêque, frappé de tous les abus à réprimer, voulut favoriser de tout son pouvoir le travail de son vidame, en lui fournissant tous les papiers destinés à établir les droits de sa baronnie. Très peu de jours après son arrivée, il réclame à l'un de ses parents certains papiers concernant l'évêché de Lucon : « J'ai cru, lui dit-il, que vous n'auriez point désagréable la prière que je vous fais de me vouloir aider des papiers qui se trouvent parmi les vôtres, concernant mesdits droits; c'est chose qui ne vous sert de rien et qui pourrait être utile à cette église, à laquelle étant appelé, je me sens obligé de
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rechercher ce qui est de la conservation des droits qui m'ont été donnés en dépôt (1). » Cette lettre est le premier indice du goût de Richelieu pour les archives. On y voit la preuve de son esprit d'ordre et de la résolution qu'il avait prise de faire valoir tous ses droits pourvu qu'ils fussent légitimes. Il est probable qu'il rentra en possession des pièces qu'il réclamait, et qu'elles constituèrent le premier fonds des archives de Luçon. Malheureusement, en 1G22, quand Soubise, à la tête des protestants, fit le siège et le sac de la ville, tous ces papiers furent brûlés, perte à jamais regrettable, puisqu'ils nous permettraient d'étudier, documents en mains, les actes de l'administration épiscopale de Richelieu.
L'un de ses premiers soucis fut de mettre fin au conflit avec le chapitre. Ce conflit durait depuis fort longtemps. Après les guerres religieuses, tout était à refaire à Luçon : il fallait reconstruire les voûtes de la cathédrale, décorer les chapelles, et renouveler le matériel nécessaire au culte. Les chanoines qui, en l'absence des évêques, avaient seuls supporté les frais des réparations antérieures, voulaient que Richelieu contribuât pour sa part aux nouveaux travaux qu'on allait entreprendre. Il n'ignorait pas leurs dispositions; il y avait même fait allusion dans sa harangue d'arrivée. Il savait aussi que les chanoines avaient recouru au Parlement pour contraindre sa mère à participer aux dépenses de l'évèché dont elle touchait les revenus depuis vingt-cinq ans.
Il résolut donc de régler à l'amiable ce difl'érend qui nuisait à la bonne entente et qui était si préju-
(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. I, p. 17.
diciable à l'œuvre commune. Il commença par étudier l'affaire avec un soin scrupuleux, et, après s'être convaincu que les réclamations du chapitre étaient bien fondées, il consentit à une transaction. Par un contrat du 4 juin 1609, il s'engagea à payer le tiers de la somme qui serait nécessaire, après que tous les revenus de la fabrique auraient été consacrés aux réparations (1). Mais il eut bien soin de stipuler qu'il ne faisait ces concessions que pour une fois, et dans le seul but de « nourrir paix, union, concorde et amitié ». Il ajoutait que, lorsque l'église aurait été remise en bon état, les chanoines auraient à l'entretenir, sans que ni lui ni ses successeurs eussent à y contribuer, sauf en cas de foudre et de guerre, où la quote-part des dépenses serait la même que précédemment. Restait la question du canal de Luçon : la sentence de 1536 fut remise en vigueur, et les travaux indispensables se firent à frais communs (2).
(1) Alphonse de Richelieu, au moment de prononcer ses vœux à la grande Chartreuse, légua son patrimoine à Armand pour que ce bien fût employé à relever les églises du diocèse de Luçon, détruites par les protestants. L'abl)é de Pure affirme que non seulement l'évoque respecta le vœu de son frère, mais qu'il dépensa lui-même une partie de sa propre fortune dans ce même but de charité. (Abbé df. Plue, Vita em. card. Richelii, p. 51.) — • Il fit bâtir diverses églises et en rétablit d'autres que l'Iiérésie avait abattues. » Rec. de pièces relat.à Richelieu. Arsenal. 187, f" 33. - a II ne l'ut pas plutôt arrivé dans son diocèse qu'il y donna toute son application pour le purger des erreurs et des vices qui s'y étaient glissés depuis plus de 60 ans qu'aucun évoque n'y avait fait de résidence. U en fit la visite entière, y rétablit quelques églises qui avaient été détruites par les huguenots; il en ramena plusieurs par ses savantes prédications au giron de rÉglise. Il était en ce temps-là si peu ordinaire de voir un jeune évêque résider que cette sage conduite donna une grande réputation à l'évéque de I.uçon. » [Vie msc. du cardinal de Richelieu. Arsenal. 186, fc.)
(2) DOM FoNTENEAi-, Papiers d'Aquitaine, t. XIV, f iG3. — Bibl. nat. , fonds latin, n° 18389, f° 72.
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« Ainsi se termina, dit M. de Beauregard (1), cette contestation par une transaction où un prélat fort jeune encore, et âgé seulement de vingt-quatre ans, fit la loi à son chapitre, et donna des preuves de la supériorité de son esprit à tout ce qui lentourait, »
Les rapports d'un évèque avec son clergé constituent assurément la partie la plus importante et la plus délicate de son administration. Il lui faut une prudence consommée pour maintenir intacte son autorité, tout en lui conservant un caractère paternel, pour réformer les abus sans trop froisser les personnes, pour récompenser le zèle et le talent sans éveiller les jalousies. Richelieu sut être à la hauteur d'une pareille tâche.
Le clergé du commencement du XVII" siècle avait beaucoup perdu de ses habitudes graves et modérées. Pendant les guerres de Religion, « le moine quittait son cloître pour les camps, Tévèque dressait des plans de campagne dans le cabinet des princes, le prédicateur débitait dans la rue de séditieuses harangues; tous les espris étaient troublés et chacun était jeté hors de sa condition et de son rôle (2) ». A Luçon, on se ressentait encore de ces temps malheureux. Les chanoines, habitués à gouverner le diocèse en l'absence des évéques, s'étaient arrogé des privilèges exagérés avec lesquels il fallait compter (3). Comme
(1) M. de Beauregard, clianoine et grand \icaire de Luçon, fut, après le Concordat, nommé cvêque d'Orléans. U a composé, étant à I.uçon, une histoire des évèques do celle \ille, peu étendue mais foi l intéressante. Le mss. est conservé à la bibliollièque de l'évêché de Lu<,'on.
(•2) Jacquinet, Les j^rcdicateurs du XVII' siècle avant Bossuet. p. 103,
(3) L'archevêque de Bordeaux. François de Sourdis, éprouva plus
en beaucoup d'autres villes, ils avaient obtenu du Saint-Siège l'exemption de la juridiction épiscopale et du droit de visite. Aussi, grâce à ses faveurs, formaient-ils un corps très indocile, très jaloux de ses droits, et toujours prêt à faire de l'opposition à l'évêque.
On a vu comment Richelieu réussit à les désarmer et à leur faire signer une transaction équitable pour les réparations de l'église. Ce jour-là, ils trouvèrent leur maître, et dès lors ils ne songèrent plus à entraver son administration. Du reste, Richelieu fit élire comme doyen l'abbé de la Cochère, un ami d'enfance, qu'il avait amené de Paris, et qui lui était profondément dévoué. La régularité et la soumission régnèrent dès lors dans le chapitre, car, sauf pour la fondation du séminaire, et encore n'étaient-ils pas seuls en cause, on ne voit pas que les chanoines aient suscité de difficultés à leur évêque.
Le reste du clergé n'avait pas moins soufTert. Le recrutement était difficile; l'autorité dans les paroisses était disputée entre les séculiers et les réguliers. LiOmme li n'y avait pas encore de séminaire, l'instruction des prêtres était très insuffisante (1).
d'une fois le mauvais vouloir de son chapitre. Les chanoines avaient fait construire un autel malgré sa défense. Pour le faire démolir il dut recourir à l'autorité du Parlement. Battus sur ce point, les terribles chanoines se dédommagèrent en refusant de recevoir le cierge des mains de l'archevêque le jour de la PuriOcation ; et lorsqu'il revint d'un voyage d'Espagne, aucun ne se présenta à lui pour le complimenter et lui faire honneur, (R.vve>ez, Hist. du cardinal de Sourdis, p. 49.)
(1) A cette époque il n'était pas difOcile d'être ordonné prêtre. « Dès qu'un jeune homme savait assez de latin pour expliquer un évangile et entendre le bréviaire, on le jugeait capable d'être élevé au sacerdoce. On trouvait des prêtres qui baptisaient sans faire aucune
Dans un règlement de 1G06, rarehevèque de Bordeaux s'exprimait ainsi : « Tous les curés seront obligés de justifier, avant l'obtention de leur titre, qu'ils possèdent la Bible, la Vie des saints, la Guide des curés de Milliard, le Catéchisme du concile de Trente, le Concile provincial ei les cas réservés. » On le voit, ce règlement n'exigeait des ecclésiastiques que les connaissances nécessaires pour administrer les sacrements. Mais on peut croire que, distraits par les préoccupations de la guerre civile, ils avaient renoncé aux fortes études, et s'étaient laissé absorber parles soins matériels. En effet, outre l'ignorance, on pouvait encore leur reprocher leur manque de régularité et de dignité. Plusieurs remplissaient de véritables emplois de domestiques dans les châteaux du voisinage; d'autres couraient les foires et se livraient au trafic.
Lorsque Richelieu eut sondé la profondeur du mal, il y porta hardiment le fer qui devait le guérir. Le meilleur moyen de remédier aux abus était de faire observer par tous les prêtres les règlements disciplinaires du concile de Trente. Or, comme dans l'une des dernières sessions de ce concile il avait été statué que les évoques devaient tenir chaque année une assemblée synodale, Richelieu donna le premier l'exem-
onction, bénissaient des mariages sans en avoir le pouvoir, ne savaient même pas la formule de l'absolution, et se permettaient de transposer, de changer, d'abréger à leur gré les paroles sacramentelles. On s'explique les évoques défendant aux curés d'admettre aucun prêtre vagabond à la célébration. Dans bien des paroisses, plus de sermons, plus de catécliismes; le peuple, privé d'instruction ignore parfois jusqu'à l'existence de Dieu. A Paris même, M. Olier trouva dans le «luartier Saint-Sulpice un autel élevé à Belzébuth, des prêtres s'y livraient aux superstitions des sorciers. » (D'Avexel, Richelieu et la monarchie absolue, t. m, p. 230.)
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pie de l'obéissance, et convoqua un synode à Luçon. Cette conduite était sage. En agissant seul et en vertu de son pouvoir dévéque, il avait à craindre qu'en raison de sa jeunesse, son autorité ne fût contestée et ses ordres méconnus. En convoquant les principaux de son clergé à une assemblée synodale, il ne faisait pas que se conformer à la volonté de l'Église : il rendait les vicaires généraux, les archiprètres et les doyens solidaires de l'exécution des statuts promulgués parle synode, et il Surimposait par ce fait même l'obligation de veiller à ce qu'ils fussent maintenus et respectés. Il ne fut pas permis aux membres convoqués de se soustraire à l'obligation de comparaître dans ce synode. Les abbés d'Angles et de Talmond furent condamnés chacun à une amende de 120 livres pour n'y avoir pas assisté et s'en être dispensés sans motif (1).
Le synode se réunit à Luçon le 18 mars 1609. L'année suivante, il fut convoqué de nouveau, et l'on verra, par la lettre de convocation que nous avons pu retrouver, avec quelle gravité le jeune évèque rappelle à ses prêtres les devoirs de leurs charges et les intérêts religieux et moraux des âmes qui leur sont confiées. C'est assurément le témoignage le plus irrécusable et le plus décisif que l'on puisse citer en faveur du zèle épiscopal de Richelieu.
(1) • Je soussigné confesse avoir reçu de Pierie Petit et de La
la somme de six vingts livres en l'acquit de MM. les abbés d'Angles et de Talmond pour la composition faite avec eux des amendes auxquelles ils avaient été condamnés pour n'avoir pas comparu à plusieurs synodes, selon qu'ils étaient tenus, de toutes lesquelles amendes ils demeureront quittes pour le passé en vertu du présent acquit Fait au Plessis-Piquet, ce second jour du mois de mai 1009. » {Archives de la famille de liichclieii.)
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« Armand-Jean du Plessis de Richelieu, par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Siège apostolique, évèque de Luçon, h nos très chers et bien aimés confrères les abbés, doyens, chanoines, curés et autres bénéficiers de notre diocèse.
« Reconnaissant combien l'usage des synodes a été prudemment et saintement institué et pratiqué en l'Église, dès que les persécutions eurent cessé et qu'il fut loisible aux chrétiens de s'assembler pour aviser aux affaires appartenantes au bien et avancement delà Religion chrétienne, maintenir tous les fidèles en l'unité de la foi, et repousser la corruption des mœurs qui ne glisse que trop facilement parmi les hommes; ce fut ce qui nous convia de tenir notre synode quelques mois après notre arrivée en ce lieu, pour le grand désir que nous avions de nous voir tous ensemble, pour vous exhorter et conjurer, par ce qui est de plus saint et plus sacré au monde, de considérer quelle est la dignité et l'obligation de vos charges, afin de vous étudier et apporter toute la peine et diligence requise à vous acquitter dignement, au bien et salut des âmes qui vous sont soumises, et afin de réparer par votre soin et vigilance, et par l'exemple d'une bonne et sainte vie, les défauts et les désordres qui sont à notre très grand regret arrivés par le passé.
« Pour ces mêmes causes, nous serions très-aises détenir derechef notre dit synode, le treizième... selon qu'il avait accoutumé, mais nous avons trouvé bon d'achever auparavant les visites de notre diocèse que nous avons commencées dès l'année passée, afin qu'ayant acquis plus de connaissance de l'état oîi il est et des maux auxquels il faudra remédier, nous
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puissions plus utilement, à la tenue du premier synode, faire des statuts synodaux qui soient inviolablement observés à l'avancement de la gloire de Dieu, et au bien et profit spirituel de tous nos diocésains. Et en attendant que nous vous fassions savoir notre intention, laquelle, nous voulons que vous attendiez touchant le temps auquel nous désirons vous faire venir en assemblée en ce lieu, nous vous exhortons de tout notre pouvoir que vous ayez, comme bons et fidèles pasteurs, à veiller soigneusement sur vos troupeaux, pour lesquels Notre-Seigneur J.-C. a bien daigné répandre son précieux sang ; et que vous vous comportiez avec tant de pureté, de modestie, de gravité et de douceur, non seulement en l'administration des sacrements et célébration du très auguste et très saint sacrifice de la messe, auquel vous devez vaquer avec toute la crainte et le respect qui sont dus à la divine Majesté, mais même en votre conversation ordinaire et en toutes vos actions, afin que Dieu soit loué et glorifié, et que le prochain en reçoive du bon exemple et de Tédification. Voulons et ordonnons que le présent soit lu et publié au prône de toutes les églises et affiché aux portes d'icelles.
« Fait à Luçon, le 13 avril 1610 (1). »
Les ordonnances qui furent rendues dans ces différents synodes et qui furent publiées plus tard par les soins du vicaire général de Luçon, J. de Flavigny (2), sont delà main même de Richelieu. A ce ti-
(1) Bibliothèque nationale, fonds français, n'^âaSSi, f°56.
(-2) Elles parurent dans un petit livre intitule : Briéve et facile iastruclion pour les confesseurs, par J.-H. Flavigny. Fontenay, 1613, in-12, 78 feuillets.
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tre, elles méritent d'être brièvement analysées, d'autant plus qu'elles sont fort peu connues.
L'évèque indique tout d'abord le but de ces ordonnances : « Désirant de tout notre pouvoir régler et policer notre dit diocèse au mieux que faire se peut pour la gloire de Dieu et l'édification de tous, et obvier aux désordres qui s'y seraient ci-devant glissés quant à la discipline ecclésiastique, avons fait statuer et publier les ordonnances qui s'ensuivent, lesquelles nous désirons être inviolablement gardées sous les peines portées ci-après. »
Et il ordonne aux prêtres de son diocèse « de s'adonner soigneusement à la piété et à la vertu, de fuir l'oisiveté, et de s'étudier à acquérir la science requise en leur ordre ». Sous peine de dix livres d'amende, il leur interdit « de fréquenter les foires, de faire du commerce, de jouer aux cartes et aux jeux de hasard ». Il leur prescrit de porter la tonsure et d'user de vêtements convenables et décents. Il exige qu'ils observent un très grand respect dans l'administration des sacrements et en particulier qu'ils se conforment à toutes les cérémonies de la messe. Il veut aussi que les linges et ornements soient en bon état. Les bénéficiers qui ne sont pas encore prêtres devront se préparer au sacerdoce. Les sous-diacres, diacres et prêtres réciteront chaque jour le bréviaire. Au cas oi^i le bréviaire du Poitou leur paraîtrait trop volumineux, ils se serviront de celui du concile, qui est portatif.
Sous peine de suspension a divinis, il est interdit aux prêtres de remplir des emplois bas et déshonorants, ou de comparaître devant des juges laïques. Les messes devront être célébrées dans la paroisse à des
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heures commodes pour le peuple. Les tavernes et cabarets devront être fermés pendant la durée des offices. Les fidèles sont exhortés à communier le premier dimanche de chaque mois, ou au moins aux quatre grandes fêtes de l'année. Les curés feront tous les dimanches une leçon de catéchisme et réciteront avec le peuple Foraison dominicale, le symbole des apôtres et les dix commandements en langue vulgaire, afin que tous les fidèles puissent les apprendre elles retenir.
Les fiançailles se célébreront avant le coucher du soleil et aux portes des églises, afin d'éviter les abus ordinaires dans ces sortes de cérémonies. Les curés liront au prône, trois dimanches différents, les lettres royales qui attribuent aux évéques la connaissance des affaires de fabrique.
L'évèque donne ensuite la liste des Fêtes chômées : elles sont au nombre de cinquante. Les murs d'enceinte des cimetières devront être tenus en bon état. Les bénéficiers feront tous leurs efforts pour recouvrer les domaines aliénés pendant les guerres de Religion : au besoin, ils pourront compter sur l'appui de leur évêque.
Comme les superstitions étaient très fréquentes dans les campagnes, « il condamne et excommunie tous ceux quipar des brevets, ceintures ou billets, par paroles ou par autres moyens superstitieux etdamnables, font état de guérir les fièvres et autres maladies. »
Un jour par semaine, les prêtres se réuniront en conférence, dans les principales paroisses, pour s'instruire de ce qui concerne la célébration des sacrements. Ils devront même se tenir prêts à subir l'examen par-devant leur évêque.
Il recommande aux fidèles qui savent lire de s'instruire de leur religion, par l'étude du catéchisme. Parmi les livres les plus utiles aux âmes, il indique la MèAhodc de confession et la Guide des pécheurx du I*ère de Grenade.
Les brevets et autres publications concernant les aflaires séculières ne seront lus qu'à l'issue de la grand'messe, et ù la porte de l'église. Enfin, pour graver dans l'esprit des fidèles les présentes ordonnances, Richelieu veut qu'on les leur relise une fois par mois à la place du prône.
Ces nombreuses prescriptions nous ont paru intéressantes à noter au point de vue historique, parce qu'elles révèlent l'état du clergé de Luçon sous l'épiscopat de Richelieu. On y voit les travers et les abus qu'il fallait abolir, tels que le jeu, les occupations viles et subalternes, les amusements et les courses dans les foires. On peut même reconnaître, dans ces articles si minutieux et si pratiques, la marque du caractère si ferme et si énergique de celui qui les a rédigés. Ces recommandations et ces défenses sont faites sur le ton d'un maître qui veut être obéi.
Richelieu n'avait en efi'et rien de débonnaire dans son administration, et l'on devine sans peine qu'il ne permit jamais à ses prêtres, même les plus recommandables et les plus haut placés, d'empiéter sur son autorité. Pendant son voyage à Paris (lG10),run de ses vicaires généraux s'était brouillé avec son collègue et avait offert sa démission. La lettre mordante et railleuse qu'il reçut de son évèque dut être pour lui une semonce salutaire : elle est assurément l'une des plus curieuses qu'ait jamais écrites Richelieu.
w Monsieur, j'ai vu la lettre que vous m'écrivez
touchant les différends qui sont entre le sieur de la Coussaye et vous. Je ne puis que je ne les blâme désirant que ceux qui manient les affaires de ma charge vivent paisiblement les uns avec les autres. . . Vous êtes tous deux mes grands-vicaires, et comme tels, vous devez n'avoir d'autres desseins que de faire passer toute chose à mon contentement, ce qui se fera, pourvu que ce soit à la gloire de Dieu. Il semble par votre lettre que vous étiez en mauvaise humeur, lorsque vous avez pris la plume ; pour moi, j'aime tant mes amis, que je ne désire connaître que leurs bonnes humeurs, et il me semble qu'ils ne m'en devraient point faire paraître d'autres. Si une mouche vous a piqué, vous deviez la tuer, et non tâcher d'en faire sentir l'aiguillon à ceux qui se sont, par la grâce de Dieu, jusqu'ici garantis de piqûres. Je sais. Dieu merci, me gouverner, et sais davantage comme ceux qui sont sous moi se doivent gouverner. . . Je trouve bon que vous m'avertissiez des désordres qui sont dans mon diocèse; mais il est besoin de le faire plus froidement, n'y ayant point de doute que la chaleur piquerait en ce temps-ci ceux qui ont le sang chaud comme moi, s'ils n'avaient quelque moyen de s'en garantir. Vous dites que vous renonceriez volontiers au titre que je vous ai donné; je l'ai fait pour vous obliger, vous croyant capable de rendre service à l'Église. Si je me suis trompé en ce faisant, vous désobligeant au lieu de vous gratifier, j'en suis fâché; mais je vous dirai qu'à toute faute il n'y a qu'amende : je ne force personne de recevoir du bien de moi. Vous prêchez aux autres le libéral arbitre ; il vous est libre de vous" en servir. . . Je vous écris cette lettre non en l'humeur que vous étiez quand vous m'écrivîtes.
mais je ne laisse pas de rendre mon style conforme au vôtre pour vous plaire. Au reste, je vous assure que raffection que je vous ai toujours portée ne diminuera jamais, tandis que vous me témoignerez vouloir vivre avec moi selon que j'ai toujours espéré de vous. J'ai recherché les occasions de vous témoigner ma bonne volonté; je crois que vous reconnaissez en avoir reçu des témoignages, lesquels je vous rendrais encore, si c'était à recommencer, ne regrettant pas d'avoir eu le moyen de faire paraître quel ami je suis en chose qui vous fût utile. Vous le devez croire puisque je vous assure que je suis
« Votre bien afTectionné à vous servir, « Armand, « évéque de Lucon (1). »
Ce qui prouve le mieux le zèle avec lequel Richelieu s'occupa des intérêts de son diocèse, c'est assurément la fondation d'un séminaire. Il eut même le mérite de donner l'exemple à tous les autres évêques de France; car le séminaire de Luçon, créé en 101 i, passe pour la plus ancienne des maisons de ce genre qui furent établies dans notre pays (2). Les guerres de religion avaient empêché d'obéir aux prescriptions si formelles du concile de Trente. Les temps étaient trop troublés pour pouvoir songer à ces fon-
(1) AVE>EL, t. 1, p. 69.
(i) I.e cardinal Charles de Lorraine, arcli. de Keims. qui avait joue un rôle si actif au concile de Trente et qui avait lait décréter par l'Assenablée rétablissement des séminaires, fonda, à son retour à Reims, le premier séminaire dont la France ait été dotée, 1567. Mais il tomba en ruine pendant les guerres de religion. (Cauly, Hist. du collège des Bons-Enfants, p. 254.)
dations si utiles, mais qui demandent de la sécurité et d'importantes ressources. D'ailleurs, même en temps de paix, rien n'était compliqué et difficile comme lérection d'une communauté religieuse. Il fallait des lettres patentes du Roi, un arrêt du Parlement, l'enregistrement, la permission des syndics pour construire, et vingt autres formalités capables de décourager le zèle le plus ardent et la volonté la plus énergique.
Mais Richelieu, avec la vivacité de sa jeunesse, n'était pas homme à reculer devant les obstacles. Il commença par s'entendre avec ceux de ses prêtres dont le concours pouvait lui être le plus utile. Avant d'entreprendre une œuvre d'une importance si capitale, il était sage de sa part de s'entourer de conseils, et de s'assurer des collaborateurs. Quand il eut compris que les vœux du clergé étaient favorables à son dessein, il demanda aux syndics du diocèse la permission de bâtir un séminaire. Cette autorisation lui fut donnée le 2 avril 1612 (1). Mais comme l'œuvre ne pouvait durer que si elle était appuyée sur des ressources considérables et permanentes, les syndics autorisèrent en même temps l'évêque à imposer une somme de trois mille livres sur les bénéfices de plus de 800 livres de revenus, les cures étant exceptées. Enfin, le 27 août 1611, il obtint des lettres patentes du Roi (2) qui homologuèrent toutes ces dispositions; et
(1) Sur la fondation du séminaire de Luçon, voir le Mémoire coulenu dans la coUect. D. Fonteneau, Bib. nat., fonds lat., n" 18389, p. 77 et suiv.
(-2) signalons en passant les idées de tolérance contenues dans ces lettres patentes : « et d'autant qu'il n'y a pas de séminaire dans votre diocèse, que nous sommes certainement avertis que plusieurs habitants d'iceluy, par défaut de bonnes instructions, se sont éloignés
VDMIMSTRATION EPISCOP.VLE. 95
(lès lors l'oxislence du séminaire paraissait assurée. Quelques jours après, il écrivait au président LeCoigneux, qui s'était activement employé dans cette négociation, une lettre où perce sa satisfaction de voir réussir cette affaire : « Je ne saurais vous dire combien je me ressens votre obligé, avouant avec vérité que je n'ai jamais reçu plus de contentement d'aucune chose que de l'arrêt que j'ai eu par votre moyen (1). »
Le 1:2 mars lGl-2, il acheta de ses propres deniers une maison située près de l'église, et y installa les premiers élèves et leurs régents. Conformément aux lettres du Roi , il s'était réservé l'organisation et la direction de la maison. Le chanoine Froissard, docteur en théologie et curé de Luçon, fut nommé supérieur. D'autres prêtres, également pris dans le clergé du diocèse, enseignèrent la théologie dogmatique et morale , le droit canon et l'histoire sainte ; pour lui , il s'était chargé d'expliquer les cas de conscience.
L'affaire cependant ne marcha pas aussi bien que l'ardent évèque l'avait espéré. Quand il s'agit de répartir la taxe de trois mille livres, on se heurta à toutes sortes de difficultés. Les possesseurs de gros bénéfices se plaignirent d'être seuls imposés et firent une très vive opposition. Il fallut donc de nouvelles lettres du Roi (-2 août 1613), qui firent peser la
(le la religion catholique, apostolique et romaine, que nous, désirantde les réduire et remettre au giron d' icelle, par bonnes et saintes instructions et toutes autres voies douces et gracieuses, et de notre propre mouvement, vous mandons que vous ayez à rassembler les personnes ecclésiastiques de voire diocèse ». (Fostesevc, Papiers d'Aquitaine, t. XIV, p. 18a, Bib. nat., fonds lat., n° 18389, i" 80.) (1) AvEXEL, Lettres de Richelieu, t. I. p. 70.
taxe sur tous les biens ecclésiastiques quels qu'ils fussent, sauf les cures.
^ Les débuts du séminaire de Luçon furent remplis d'épreuves. La maison achetée par Richelieu n'était que provisoire : elle devait être occupée par les maîtres et les élèves en attendant qu'on eût terminé un établissement plus vaste et mieux aménagé. Ce travail d'installation touchait à son terme, lorsque le chanoine Froissard résigna ses fonctions de supérieur. L'évèque, comprenant qu'une congrégation religieuse pouvait seule offrir les garanties de stabilité et les traditions qui sont nécessaires pour le succès d'une telle œuvre, confia aux Oratoriens la direction de son séminaire (IGIG) (1).
La congrégation de l'Oratoire n'existait encore que depuis cinq ans. Elle avait été fondée par le père de BéruUe, le 15 novembre IGll. Il n'avait alors que 36 ans; mais il était déjà célèbre par ses prédications, ses travaux de controverse, et surtout par le rôle éclatant qu'il avait joué à la conférence de Fontainebleau, où il avait été le second du cardinal du Perron.
Les Oratoriens avaient pour but de se consacrer à l'éducation du clergé. Ils n'avaient ni engagement, ni vœux, ni clùture,^ ni règles monastiques. La science ecclésiastique et la piété étaient leurs seuls moyens d'action ; ils s'appliquaient à remplir, avec toute la perfection possible , les devoirs de la vie sacerdotale. Saint François de Sales disait que « c'était la plus française des congrégations >>, et ajoutait « qu'il n'y avait rien de plus saint et de plus utile à
(1) D. FosTENEAr, Papiers d'Aquitaine, t. XIV, f" 201. Bibl. nationale, fonds latin, n^' 13389, f" 80.
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l'Église ». On connaît également le magnifique éloge que Bossuet a fait plus tard de l'Oratoire, dans son oraison funèbre du père Bourgoing : « Lamour immense du père de Bérulle pour l'Église lui inspira le dessein de former une compagnie à laquelle il n"a voulu donner d'autre esprit que l'esprit même de l'Église, ni d'autre règle que ses canons, ni d'autres supérieurs que ses évèques, ni d'autres biens que sa charité, ni d'autres vœux solennels que ceux du baptême et du sacerdoce. Là, une certaine liberté fait un certain engagement. On obéit sans dépendre, on gouverne sans commander; toute l'autorité est dans la douceur, et le respect s'entretient sans le secours de la crainte. La charité qui bannit la crainte opère un si grand miracle, et sans autre joug qu'ellemême, elle sait, non seulement captiver, mais encore anéantir la volonté propre (1). »
Les rapports de Richelieu avec le père de Bérulle dataient de 1611. « Le père de Bérulle, dit-il, dans ses mémoires (2), n'eut pas plutôt institué son ordre des pères de l'Oratoire que l'évèque de Lucon, qui lors arrivait nouvellement en son évéché, apprenant que son institut avait pour fin le secours des évêques en l'instruction des pauvres âmes, qu'ils faisaient état d'aller catéchiser dans les paroisses champêtres, prit connaissance dudit sieur de Bérulle, et se résolut d'établir sa compagnie en sondit évéché, où ils eurent la seconde maison qu'ils possédèrent en ce royaume. »
D'autre part, comme dans une lettre de juin 1612,
(1) Lebahq, Œuvres orat. de Bossuet, t. IV, p. 307. fè) Mémoires, t. V, p. Cl, année 1629.
adressée à M. de Béthune (1), il parle « de Messieurs de l'Oratoire qui sont établis à Luçon, et qui se doivent employer à l'instruction des curés », il faut conclure du rapprochement de ces deux textes, que les Oratoriens avaient été d'abord appelés dans le diocèse à titre de missionnaires. Richelieu, apprenant le bien qu'ils avaient opéré dans les campagnes, se décida plus tard à leur donner une marque de confiance encore plus grande , et il les chargea de diriger son séminaire et de former des pasteurs zélés, pieux et éclairés.
Le Père Ingold (2) a publié récemment la traduction du contrat qui fut passé à cette occasion entre Richelieu et le père de Bérulle. Les pères de l'Oratoire devaient avoir comme revenu , outre les trois mille livres produites par la taxe des bénéfices, le canonicat et la prébende précentorale de la cathédrale et la cure de Saint-Philibert. En échange, ils s'engageaient à nourrir et à habiller « dix ou plusieurs enfants ou jeunes gens, nés dans ledit diocèse de Luçon, voués et destinés au saint état du sacerdoce, et choisis pour cela par les mêmes pères ». Ils étaient tenus encore de mettre à la disposition de l'évêque deux ecclésiastiques pour catéchiser le peuple et l'instruire dans les voies du salut (3). Enfin, le chanoine Froissard devait recevoir, comme indemnité, une rente viagère de 300 livres tournois.
(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. I, p. 84.
(2) Père Ingold, Archives de l'évêché de Luron, p. "7.
(3) Dans ses ordonnances synodales pul>IiL'es par Jacques de Flavigny, son grand vicaire, Richelieu avait recommandé aux curés de demander conseil, dans leurs diflicuUés toucliaut le dogme ou la morale, aux prédicateurs qui leur étaient envoyés pour l'Avent et le carême.
Ce contrat porte la date du 14 décembre lOlG. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque Richelieu était aumônier de la Reine et à la veille d'entrer au conseil du Roi en qualité de secrétaire d'État. On peut donc supposer que s'il avait le désir sincère de former dans son diocèse un clergé régulier et édifiant, il n'était pas fâché non plus de manifester hautement son estime pour une congrégation dont la Reine mère, h qui il devait toute sa fortune , se déclarait si ouvertement la protectrice.
Les Oratoriens s'établirent donc au séminaire de Luçon au début de l'année 1G17, et tinrent pour leur propre compte les engagements qui avaient été stipulés par le contrat. Mais le 17 novembre 1620, quand l'évêque, dans le but d'assurer la fondation, voulut faire enregistrer par le Parlement de Paris les dernières lettres royales du 2 août 1613 , le chapitre fit opposition, prétextant que la taxe était une vexation et une charge extraordinaire au diocèse, que les secondes lettres patentes étaient moins favorables aux bénéfîciers, et qu'ils auraient dû être consultés pour le règlement d'une affaire de cette importance.
Ce conflit paralysa tout. En l'absence de l'évêque qui résidait habituellement à la cour et qui ne faisait plus aucune apparition dans son diocèse, les chanoines et les possesseurs de bénéfices se sentirent plus de hardiesse pour refuser de payer la taxe convenue. De leur côté, les Oratoriens, ne recevant plus les subsides promis, diminuèrent le nombre des professeurs du séminaire. Sur les instances de Richelieu qui savait que sa maison périclitait, le père de Bérulle vint à Luçon. Il désigna un supérieur et un prédicateur comme l'évêque le lui avait demandé ; mais il ne
réussit pas à vaincre la résistance des chanoines. Les Oratoriens se retirèrent donc peu à peu. En 1625 , il ne restait plus qu'un seul religieux, le père Le Gentilhomme, qui, en retour de sa prébende précentorale, apprenait à lire et à écrire à quelques petits enfants et les instruisait des vérités de la foi.
En résumé, comme le dit le Père Ingold, le séminaire oratorien de Lucon cessa d'exister quand Richelieu abandonna son diocèse. S'il avait continué à y résider, il est probable qu'avec sa fermeté et son énergie ordinaires, il aurait brisé l'opposition du chapitre , et aurait assuré l'existence et la prospérité de cet établissement. Mais déjà il avait fait sa première entrée au ministère. Les intrigues de la cour, les soucis de la politique et les intérêts de son ambition lui faisaient oublier une œuvre qui, au début, lui avait été si à cœur et pour laquelle il avait déployé tant de zèle et d'activité (1). »
Il obtint plus de succès dans l'érection de deux couvents de capucins ù Luçon et aux Sables-d'Olonne. Ces religieux jouissaient à cette époque d'une très grande popularité comme prédicateurs et comme
(«) Le Irait suivant, emprunte à Uatterel, l'historien de l'Oratoire (p. loi), prouve que Richelieu se préoccupa constamment de l'éducation et de l'instruction du clergé : « Le cardinal de Richelieu, réfléchissant en ses derniers Jours à l'utilité extrême des séminaires, par rapport au but qu'il se proposait de renouveler le clergé de France, s'avisa , quoique un peu tard , de mettre entre les mains du père Bourgoing la somme de 3.000 écus pour aider à faire l'ouverture de ces exercices ecclésiastiques dans celles de nos maisons où cet établissement paraîtrait mieux convenir, se proposant et bien résolu d'assurer ensuite le fonds, pour le perpétuer, selon qu'il en verrait les progrès... Mais la mort du Cardinal, au mois de décembre de la même année, sans avoir eu le temps d'assigner les fonds projetés, fit avorter presque tous les nouveaux desseins. » (Père Ingold, A7-cliives de Vévêché de Luçon, p. 84i.)
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frères hospitaliers. Ils avaient été ouvertement protégés par Henri III et Henri IV. Moins suspects que les Jésuites et profitant de l'expulsion momentanée de leurs rivaux, ils avaient acquis de grands biens et une influence prépondérante. Les aumônes affluaient dans leur magnifique couvent delà rue Saint-Honoré. Les princes et les seigneurs de la cour leur étaient favorables et recherchaient leur direction et leurs conseils. ^
Cette prospérité était d'ailleurs pleinement justifiée. Quelques années auparavant, quand la peste avait éclaté dans Bordeaux, ils s'étaient admirablement conduits. L'hôpital des pestiférés ne suffisant plus à tous les besoins, la municipalité avait fait convertir en hospice une maison particulière située près de l'église Saint-Remy, et c'est là qu'on portait les malades abandonnés. Tous les capucins de la ville voulurent s'y enfermer ; il fallut recourir à la voie du sort. Ceux qu'il désigna moururent ; d'autres vinrent les remplacer et, tant que dura l'épidémie, ce poste périlleux ne fut jamais déserté (1).
Ce dévouement héroïque avait fait grand bruit dans tout le midi de la France. Aussi Richelieu, dès son arrivée à Luçon, songea-t-il à attirer les capucins dans son diocèse. Il appréciait leur concours à un double point de vue. Il les jugeait d'excellents missionnaires pour évangéliser les populations des campagnes; et de plus il avait le dessein de fonder à
(1) nwESEz, Hist. du card. de Sourdis, p. 9t. — A Saint-Maixent, leur charité avait fait de semblables merveilles. Beaucoup de huguenots, abandonnés de leurs ministres, s'étaient convertis en recevant les soins de ces religieux. (Malt.ice de Tollon, Le Capucin charitable, p. 397.)
102 RICHELIEU A LUf'ON.
Luçon un hospice où ils soigneraient les nombreuses victimes que faisaient les émanations pestilentielles des marais voisins.
Il eut la joie de voir se réaliser ces projets charitables qui témoignent si hautement de sa sollicitude pastorale. A peine un mois après son installation (février 1609), il fit des ouvertures au Père commissaire des capucins de Fontenay et lui demanda d'envoyer quelques-uns de ses religieux à Luçon. Cette proposition ayant été bien accueillie, l'évêque s'empressa de lui exprimer ses remercîments et sa satisfaction.
« Mon père, j'ai reçu une extrême joie d'apprendre qu'approuvant le dessein pour lequel je vous ai écrit, vous veuilliez prendre la peine de venir ici planter la croix ce carême. Je ne vous dis point combien en ce faisant vous participerez au mérite du fruit qui proviendra de cet établissement... Je vous conjure seulement d'avoir agréable de faire faire ici une oraison de quarante heures, estimant qu'elle échauffera à la dévotion les âmes qui seraient refroidies et leur donnera de la ferveur en ce qui regarde la maison de Dieu et son saint service. Je désirerais grandement que ce fût après Pâques, tant pour être proche du bon jour où la dévotion est encore vive , que par ce aussi que je fais état de faire les premiers jours en suivant la visite par mon diocèse (1). »
C'était en effet l'usage des capucins de planter une croix sur l'emplacement du couvent qu'ils se proposaient de fonder. Cette cérémonie se fit à Luçon avec une solennité inaccoutumée, dont le souvenir a été
(1) AvENEL, Lettre de Richelieu, t. I", p. 2-2.
ADMINISTRATION EPISCOPALE. 103
consigné dans le Bullairc de l'ordre (1). Les fidèles des paroisses des environs accoururent en foule et prireni part aux prières des quarante heures et aux processions prescrites. Lacroix, portée par les religieux dans chacune de ces processions, fut ensuite érigée en présence de l'évéque et de son clergé. Cette prise de possession une fois accomplie, Richelieu ne ménagea ni ses démarches, ni ses sollicitations, ni même ses sacrifices d'argent, pour hâter la construction du couvent et de Ihospice dont il voulait doter sa ville épiscopale.
Le conseiller d'État, Claude de Vie, se chargea d'obtenir de la Reine les lettres patentes qui devaient assurer cette fondation. Le 26 mars 1613, il écrivait à l'évéque de Luçon : « Monsieur, je ne saurais assez louer à mon gré l'affection et le soin que vous témoignez tous les jours à l'accroissement de la religion catholique, apostolique et romaine en votre diocèse, puisque outre ce qui tourne à l'honneur de Dieu en cela, le service du Roi et son autorité en reçoivent accroissement avec fermeté.
« Monsieur votre beau-frère m'a rendu votre lettre du 6 de ce mois, et avons communiqué ensemble sur le sujet d'icelle, auquel je servirai avec le même désir que vous le proposez. Mais il faut prendre l'heure à propos, non seulement pour en parler à la Reine (dont je me fusse acquitté dès hier), mais il y faut disposer auparavant Messieurs les principaux ministres desquels elle prend l'avis en ces choses... Nous aviserons au surplus avec M. de Beaumarchais qui a de grands moyens aux Sables-d'O-
(1) BuUarium capucinorum, t. V, p. 10-2.
lonne. Car je commence à me défier que nous puissions être gratifiés de la Reine à cause des grandes dépenses qu'elle est contrainte de supporter afin de conserver la paix et la tranquillité publique (1). »
Un mois plus tard, 21 avril 1613, Claude de Vie rendait compte à Richelieu de ses pourparlers avec les ministres. « Monsieur, avant que proposer à la Reine votre saint désir pour l'établissement des bons pères capucins aux Sables-d'Olonne, j'en voulus conférer avec les trois principaux seigneurs ou ministres, desquels elle prend l'avis en toutes affaires d'importance, lesquels louèrent comme ils devaient votre intention, et ce d'autant plus que je leur représentai la qualité de votre diocèse, l'état auquel vous l'avez trouvé, et combien, grâce à Dieu, il s'est amélioré par votre travail, industrie et résidence; mais ils m'ont fait voir l'instance qu'on leur fait de tant d'endroits pour semblables établissements dont les autres religieux mendiants font plainte, qu'ils ont été occasionnés de conseiller à Sa Majesté de surseoir pour quelque temps encore toutes ces concessions. Ce qui me fait croire qu'ils étaient avertis de l'instance que je leur voulais faire, est que l'un d'entre eux me dit qu'il y avait des cordeliers auxdits Sables qui mouraient presque de faim. Je répondis que si cela était, ils en étaient la principale cause, ne vivant comme ils devaient, et que cela était donc le sujet pour lequel les habitants dudit lieu en désiraient de mieux réglés, et vous, Monsieur, le jugiez nécessaire (2). »
(1) Archives des Affaires étrangères. France, t. 769, f° 4.
(2) Archives de la famille de Richelieu, t. I*'.
Malgré tous ces retards, l'évèque de Luçon finit par obtenir gain de cause. Secondé par le P. Joseph, avec qui il était en rapports daniitié depuis IGll, et qui était provincial des capucins pour la province de Touraine, il réussit à se faire donner les lettres patentes du Roi, et put ériger les deux couvents. D'après le Bullaire de Tordre, celui des Sables-d'Olonne fut inauguré en 1616, et celui de Luçon en
Les capucins furent pour Richelieu des collaborateurs pleins de zèle. Leurs prédications simples, familières, souvent triviales, mais toujours apostoliques, firent le plus grand bien dans toutes les paroisses du diocèse. Elles furent particulièrement utiles aux protestants. « L'année passée, au mois d'octobre, dit le Mercure français (i), les pères capucins de la mission du Poitou, par leurs prédications, convertirent la plus grande partie des religionnaires de l'île de Maillezais, et plusieurs de ceux de Fontenay, Pouzauges et la Châteigneraie ; ils furent à Mouchamps et à Venderenne, sur les terres de M"'' la duchesse douairière de Rohan, oîi la messe n'avait été dite il y avait soixante ans. Le grand vicaire de Luçon ayant réconcilié l'église de Mouchamps et chanté en icelle la première messe, les pères capucins firent sous les halles dudit Mouchamps plusieurs prédications, où tous les gentilshommes des environs, de l'une et l'autre religion, et une grande multitude de peuple se trouvèrent. »
Richelieu employait le zèle de^capucins à donner des missions dans la plupart des paroisses de son dio-
(1) Aunée lai-l, t. vin, p. i'M.
cèse (1); mais il ne se croyait pas pour cela dispensé de les évangéliser lui-même dans ses tournées pastorales. Il était arrivé à Luçon précédé d'une grande réputation d'orateur : il tenait à la justifier. A l'exemple de saint François de Sales, de Camus et des plus saints évêques de son temps, il aimait à prêcher dans toutes les paroisses qu'il visitait et où il administrait le sacrement de confirmation (2). Il ne nous reste malheureusement aucune trace de ces prédications. Elles devaient être sans doute de forme moins soignée et moins brillante que les sermons qu'il avait prononcés à la cour ; mais nous sommes conA'aincu que les négligences et les faiblesses de style, inhérentes à l'improvisation, devaient être largement compensées par la chaleur et le souffle apostolique qui l'animaient dans ses courses évangéiiques.
Il nous manque un autre document qui jetterait la plus vive lumière sur l'épiscopat de Richelieu, c'est la collection des procès-verbaux de ses visites pastorales. Les évêques, à partir du XVP siècle, avaient l'habitude, après avoir visité une paroisse, de faire dresser un procès-verbal détaillé et complet des intérêts religieux et même matériels de cette paroisse. On y
(1) Les capucins avaient pour principal adversaire Pierre de la Valladç, ministre de Fontenay. Les iiuguenots de cette ville l'avaient demanda pour ministre en 1003, bien qu'il fût encore jeune. Le premier défi lui lut adressé par Ange de Raconis, capucin. La relation de cette dispute a été publiée sous le nom de Pourparler amiable (Fontenay, JC09). — Pierre de la Vallade fit une réponse au catéchisme du cardinal de Sourdis, et une apologie de l'épître des ministres de Cliarenton contre le livre de Richelieu, évoque de Luçon. (La Rochelle. 1C19.)
(2) « Xeque concionari prœcipuâ in urbe.... satis habebat... ut eruditos pastores refellcre..., ita ignaros informare... etiam misères per rura rusticos spiritualibus simul et temporalibus niuniri satagebat. » (Abbé de Pire, Vila cm. card. Richelii, p. 52.;
nolaitle nombre des communiants et des confirmants, celui des hérétiques, le chiffre des revenus attachés au bénéfice, etc.. A la suite de cette sorte de bilan figuraient les ordonnances rendues par l'évêque pour supprimer tel désordre, remédier à tel abus, organiser telle œuvre, en un mot, pour assurer les fruits que prêtres et fidèles devaient retirer de sa visite. On comprend combien ces procès-verbaux seraient décisifs pour notre sujet : on y retrouverait les maximes de Richelieu dans le maniement des affaires et des hommes; on y surprendrait ses procédés d'administration. On verrait le futur homme d'État aux prises avec les difficultés de sa charge et usant de toutes les ressources de son esprit et de toute la vigueur de sa volonté pour faire respecter les lois de l'Église, pour sauvegarder les intérêts les plus divers, pour imposer sa propre autorité , trancher tous les différends et surtout ramener son clergé et ses ouailles aux habitudes régulières et chrétiennes que trente années de luttes civiles leur avaient fait perdre.
Mais à défaut de ce document, nous avons du moins une lettre de Richelieu annonçant sa visite pastorale : on y verra combien il était préoccupé d'améliorer la situation de son diocèse.
« Armand-Jean du Plessis, par la permission divine évèque et baron de Luçon, à nos chers et bien-aimés diocésains, salut et bénédiction. Depuis qu'il a plu à Dieu nous appeler au régime des âmes en ce diocèse, nous avons estimé qu'une des premières et principales choses qu'il nous convenait faire, était de reconnaître et voir à lœil les misères et les désolations que le malheur des guerres passées, les héré-
sies et l'absence des prélats y ont causées, afin qu'ayant appris par nous-mème les désordres qui y ont pris pied, nous ayons plus de moyen d'apporter les remèdes nécessaires pour tâcher de rétablir l'intégrité des mœurs, suivant l'ancienne discipline de l'Église, parmi notre clergé, et remettre la vraie piété et dévotion, crainte, amour de Dieu dans le cœur du peuple qui nous est commis. Ce fut ce qui nous convia l'an passé, quelques mois après notre arrivée en ce lieu, de commencer les visites de cestuy notre diocèse; lesquelles désirant continuer, suivant l'exemple des saints et bienheureux apôtres, et au désir des sacrés conciles de l'Église, qui enseignent étroitement aux évêques de s'acquitter de ce devoir, comme de l'un des plus importants de leur charge, nous avons jugé que pour rendre notre travail plus utile et de plus grand fruit au salut et édification des âmes, il était expédient de vous exhorter, comme de fait nous vous exhortons, comme nos chères et bien-aimées ouailles, de vous préparer par prières ardentes que vous ferez à Dieu, et œuvres charitables envers le prochain, pour attirer sur nous ses divines grâces, qui seules peuvent rendre nos visites utiles et profitables au bien de vos consciences. Et d'autant que nous avons été dûment informé qu'il y en a quelques-uns sur qui la tentation de l'esprit malin a eu tant de pouvoir que de les retenir de déclarer à leurs confesseurs les péchés qu'ils ont commis il y a plusieurs années, nous les avons bien voulu avertir, par le grand et ardent désir que nous avons du salut de leurs âmes, qu'ils s'obligent par ce moyen à la damnation éternelle, à laquelle le péché les tire indubitablement après soi. C'est pourquoi nous avertissons et exhortons charita-
blonient, non seulement eux, mais tout le reste de nos diocésains de se disposer pour recevoir de l'instruction et de la consolation des confesseurs que nous avons exprès choisis comme personnes pieuses et capables pour les remettre au vrai chemin de salut, gagner le ciel s'ils veulent suivre leurs conseils charitables et salutaires; et aussi pour recevoir de notre main le sacrement de confirmation, lequel ayant été instituéparIS'otre-Seigneur Jésus-Christ et continuellement pratiqué dans l'Église catholique depuis le siècle des apôtres jusqu'au nôtre, nul ne peut négliger sans offense. Et afin que vous sachiez mieux le temps auquel vous devez vous préparer à ce que nous désirons de vous pour votre bien, nous vous avertissons que nous voulons et ordonnons que le présent mandement soit lu et publié au prône de toute les Églises paroissiales et copie affichée aux portes d'icelles.
« Donné à Luçon le huitième jour d'avril mil six cent dix (1). »
D'ailleurs rien ne prouve mieux le zèle et la conscience qu'aporta Richelieu dans l'accomplissement de ses devoirs que la manière dont il nommait aux bénéfices. C'était assurément la plus lourde et en même temps la plus délicate de ses responsabilités. On sait en effet qu'au XVIP siècle l'évèque ne disposait pas seul des bénéfices de son diocèse, le Pape, le Roi, le chapitre partageaient avec lui ce privilège. Il existait même beaucoup de laïques, particulièrement des seigneurs, qui, en vertu de services rendus autrefois par
(1) Bibliothèque nationale, fonds français, n" 22881, f" 55.
RICHELIEU A LIÇON.
leurs ancêtres, jouissaient du droit de présentation. Ce droit, légitime à Torigine ou tout au moins très justifiable, donnait lieu trop souvent aux plus graves abus. Les seigneurs trafiquaient ouvertement des charges et des revenus ecclésiastiques. Peu leur importait que le sujet qu'ils présentaient fût capable ou indigne; l'essentiel pour eux était de toucher la somme promise ou, dans certains cas d'avoir dans la main un homme dévoué à leurs intérêts, parfaitement docile et incapable de s'opposer à leurs caprices. Quand le seigneur ou le patron appartenait à la grande noblesse, on devine l'embarras de l'évèque : il avait à choisir entre sa conscience et l'inimitié d'un grand, et tous les évêques d'alors n'avaient pas le courage apostolique de dire : non jmssumus.
Richelieu, sans se brouiller avec personne, sut très habilement concilier les intérêts religieux de son diocèse avec les ménagements qu'il devait aux grandes familles qui avaient le droit de présentation. Ainsi, il écrivait à M"^ de Sainte-Croix, à propos d'une nomination à un bénéfice pour lequel cette dame avait le droit de proposer un candidat : « Madame, un nommé André s'étant présenté, je prends la plume pour vous avertir de son incapacité, et vous supplier, sachant le respect que je vous dois, d'avoir pour agréable qu'en faisant ma charge, je le refuse pour conduire un troupeau si cher à Jésus-Christ, comme est celui des âmes qu'il a rachetées par son sang. S'il vous plaisait révoquer la présentation dudit André, et trouver bon que cette cure fût mise au concours comme sont celles purement en ma collation, vous feriez une action digne de vous et rendriez un service signalé à celui que vous servez si religieusement,
ADMINISTRATION LPISCOPALE. 111
attendu qu'outre le bien que vous procureriez par ce moyen à ceux de cette paroisse dont vous êtes présentatrice, mon diocèse en recevrait un bien jçénéral, ne faisant point de doute que ceux qui ont des présentations comme vous ne suivent votre exemple (1). » D'ailleurs il charge cette dame de prévenir son protégé « qu'il sera reçu au concours s'il estime sa capacité être assez grande pour disputer par mérite ce bénéfice ».
Dans une autre circonstance, pour la cure duJard, cette même dame de Sainte-Croix avait envoyé la feuille de présentation en blanc pour laisser plus de liberté àlévêque; mais en même temps elle lui avait fait exprimer le désir de voir accorder ce bénéfice à un de ses chapelains. Richelieu lui répondit : « N'ayant d'autre intention que de conférer ce bénéfice à quelqu'un qui en serait capable, si celui que vous avez la volonté d'en pourvoir vient ici, ne doutant point de sa capacité si vous en faites choix, je serai très aise de l'en pourvoir sur votre présentation, désirant, non seulement en cette occasion, mais en toute autre, faire paraître l'estime que je fais de votre vertu (2). » Grâce à ce mélange de compliment, de fine ironie et de fermeté, Richelieu sut éviter tous les conflits et put ne faire que des nominations conformes à sa conscience. Plus tard, sans doute, il se relâchera de ce beau zèle et usera des bénéfices ecclésiastiques comme des charges administratives, les distribuant à ses créatures et à ses amis sans se rendre compte de leurs vertus et de leurs mérites; mais la justice nous oblige
(1) AVF.NEL, Lettres de Richelieu, t. I", p. 20. (i) Ibidem, l. I", p. 30.
à reconnaître que tant qu'il fut évêque de Luçon, il n'eut d'autre souci que le bien des âmes dont il était le pasteur. Les huit années de résidence à peu près continue quil fit dans son diocèse lui donnent le droit d'être rangé parmi les prélats les plus actifs, les plus zélés et les plus réguliers de cette époque.