‹ Richelieu à Luçon, sa jeunesse, son épiscopatChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sommaire. — Richelieu défenseur de la liberté religieuse. — Ses déclarations à cet égard. — Il règle à l'amiable les conflits avec les protestants de Luçon. — Son jugement sur l'assemblée de Saumur et l'affaire de Saint-Jean-d'Angélj'. — Ses prédications et ses livres pour convertir les protestants.

< On n'aurait qu'une idée très insuffisante de l'administration épiscopale de Richelieu, si l'on ne connaissait pas ses rapports avec les protestants. Nous l'avons dit, les réformés étaient très nombreux et très influents dans le diocèse (1). Obligé de vivre avec eux, le jeune évêque eut l'habileté de résister à tous leurs empiétements sans mettre les torts de son côté. Il fit tout ce que lui suggéraient sa piété et son zèle pour les ramener au catholicisme ; mais il ne les traita jamais en ennemis. Il se comporta même à leur égard avec une mansuétude et un désir manifeste de conciliation qui font le plus grand honneur à sa largeur de vues et à sa sagacité politique.

Certes, il peut paraître difficile et même téméraire

(I) Sous Louis XIV ils avaient 20 temples dans le diocèse. Dcgast- Matifelx, Étal du Poitou, p. 88.

de faire du vainqueur de la Rochelle le champion de la liberté de conscience. On se figure volontiers que Richelieu devait à ses fonctions d'évèque et à son titre de cardinal de combattre toute religion opposée au catholicisme, et en particulier la religion protestante ; aussi est-on disposé à croire qu'il poursuivit avec un acharnement également implacable les dissidents religieux et les rebelles politiques. Je n'ai pas à défendre sa politique de ministre, bien que, sur ce point, il ait été plus fidèle que sur tout autre aux convictions de sa jeunesse. Mais puisque Tévèque de Luçon est ici seul en cause, je puis dire, après un examen attentif de ses déclarations et de sa conduite, que Richelieu fut supérieur àtous les hommes de son temps par ses idées de tolérance religieuse, et qu'il respecta la liberté du culte chez les réformés de son diocèse, comme il devait le faire plus tard à l'égard de tous les protestants de France.

Quand il s'agit d'une doctrine religieuse ou politique, on ne juge bien de son originalité qu'en la replaçant dans le milieu où elle s'est produite, et en la comparant avec les opinions des contemporains. Or, comment, au début du XVIF siècle, comprenait-on la tolérance religieuse? « Le droit commun dans le monde entier, dit M. d'Avenel, c'était l'intolérance. Tout autour de nous, dans les États les plus civilisés, la foi du plus grand nombre proscrivait impitoyablement les opinions dissidentes. Les catholiques demeuraient à Genève par souffrance^ mais n'avaient pas le droit de s'y marier. L'exercice de la religion romaine était défendu dans toute l'étendue de la Hollande. En Allemagne, depuis la paix d'Augsbourg, tout membre séculier de l'Empire pouvait déclarer

unique, sur son territoire, la religion qu'il professait et interdire l'exercice du culte de la communion rivale. 11 n'y manquait pas; les seigneurs catholiques de Bohème contraignaient leurs vassaux à aller à la messe, et, s'il faut en croire Schiller, des chiens dressés à cet usage les y faisaient aller de force. Ajoutons que les Luthériens, là où ils étaient les maîtres, opprimaient, non seulement les catholiques, mais aussi les Calvinistes. Deux fois en soixante ans, le Palatinat fut contraint d'embrasser les doctrines de Luther, et

deux fois de les abandonner pour celles de Calvin

L'Angleterre était plus dure encore que la Moscovie ou la Turquie. La loi prescrivait le bannissement, et, en cas de récidive, la condamnation à mort de tous les prêtres officiant dans le royaume ; un lourd tribut était imposé nux papistes comme à des esclaves (1). » Par toute l'Europe, on pratiquait dans toute sa rigueur le célèbre axiome, si contraire à l'idée de tolérance : Cujus regio, ejus religio.

La liberté de conscience fit sa première apparition dans l'Édit de Nantes, et encore n'y figurait-elle que d'unejnanière restreinte et incomplète. On promettait bien aux protestants de ne pas les inquiéter pour leur religion ; on leur accordait même l'admissibilité aux emplois civils et militaires. Mais le libre exercice de leur culte n'était autorisé que dans les lieux où il existait au mois d'août 1597, et dans deux localités par bailliage ou sénéchaussée. En revanche, les places de sûreté qui leur étaient abandonnées n'avaient rien à voir avec la liberté de conscience ; c'était au contraire une concession exagérée et très

(1) D'AvESEL, Richelieu et la monarchie absolue, t. III, p. 383.

imprudente, qui, dans la pensée de Henri IV, ne devait durer que huit ans. L'Édit de Nantes, pris dans son ensemble était donc une œuvre d'union et de paix inspirée par les circonstances ; mais les considérants de cet édit ne consacraient ni ne proclamaient le principe de la liberté. Du reste, il suffit de se rappeler l'opposition du Parlement pour se convaincre que les esprits n'étaient pas encore mûrs pour cette idée.

Pourtant, à la mort de Henri IV, quand le gouvernement de la régente confirma l'Édit de Nantes, on fit un pas dans cette voie, et le principe de tolérance fut formulé avec plus de netteté. « L'expérience ayant appris à nos prédécesseurs rois que la fureur et la violence des armes n'avaient pas seulement été inutiles pour faire retourner à l'Église leurs sujets qui s'en étaient séparés, mais plutôt dommageables, ils eurent recours, par un conseil plus heureux, à la douceur, en leur accordant l'exercice de la religion prétendue réformée, à l'imitation desquels le défunt Roi, notre père, avait fait l'Édit de Nantes, pour réconcilier tous ses sujets ensemble, ce qui avait duré depuis sans interruption. Et encore, bien que cet édit soit perpétuel et irrévocable, et par ce moyen n'ait pas besoin d'être confirmé, néanmoins, afin que nosdits sujets soient assurés de notre bienveillance, nous avons voulu vous faire connaître davantage notre intention et volonté de garder inviolablement ledit édit pour le bien et repos de tous nos sujets. »

Ce texte, qui est un désaveu formel des mesures violentes, prouve que l'on avait enfin compris la nécessité, et même les avantages de la tolérance. Ce n'était pas encore la liberté de conscience telle que nous l'entendons de nos jours; mais il faut dire que

les intéressés eux-mêmes ne la demandaient pas. 11 leur suffisait de n'être pas inquiétés et de pouvoir pratiquer leur culte comme bon leur semblait. Richelieu est le premier qui se s^it nettement prononcé pour la tolérance relijjieuse. Ses déclarations sur cette grave question sont aussi nombreuses que décisives.

Il est curieux tout d'abord de connaître son jugement sur la Saint-Barthélémy. Parlant de la reine Marguerite de Valois, qui mourut en 1015, il dit dans ses Mémoires : « Ses noces, qui semblaient apporter une réjouissance publique et être la cause de la réunion des deux partis qui divisaient le royaume, furent au contraire l'occasion d'un deuil général et du renouvellement d'une guerre plus cruelle que celle qui avait été auparavant; la fête en fut la Saint-Barlhélemy, les cris et les gémissements de laquelle retentirent par toute l'Europe ; le vin du festin, le sang des massacres ; la viande, les corps meurtris des innocents pèle-mèle avec les coupables; toute cette solennité n'ayant été chômée avec joie que par la seule maison de Guise, qui y immola pour victimes a sa vengeance et à sa gloire, sous couleur de piété, ceux dont ils ne pouvaient espérer avoir raison par la force des armes (1). »

Le développement est un peu déclamatoire, mais très caractéristique ; on y voit que Richelieu blâmait la Saint-Barthélémy comme un crime, et qu'il en rejetait l'odieux sur l'ambition des princes Lorrains.

Dans une autre partie de ses Mémoires, il raconte, avec une émotion profonde, les scènes de barbarie

(1) RicuELiEC, Mémoires, t. l", p. 218.

qui se produisirent, lorsque les Maures vinrent chercher un asile en France (1609), et il ne craint pas d'appeler leur expulsion d'Espagne « le plus barbare conseil dont l'histoire de tous les siècles fasse mention (1) ».

Dans son admirable instruction à Schonberg, qu'il rédigea en IGIG, dès son arrivée au pouvoir, et oîi l'on retrouve la confidence des idées politiques qu'il avait mûries pendant son épiscopat, il fait cette distinction capitale qu'il a maintenue toute sa vie : « Autres sont les intérêts d'État qui lient les princes, et autres les intérêts du salut de nos âmes, qui nous obligent pour nous-même à vivre et à mourir en l'Église en laquelle nous sommes nés, ne nous astreignant au respect d'autrui qu'à les y désirer et non pas à les y amener par la force et les contraindre (2). »

Et, à propos des protestants français qui, à cette époque, se soulevaient contre le Roi, il ajoute : « Il n'est pas question de religion, mais de rébellion; le Roi veut traiter tous ses sujets, de quelque religion que ce soit, également, mais il veut aussi, comme la raison le requiert, que les uns et les autres se tiennent en leur devoir. » C'est en vertu de ce principe qu'il s'attaqua plus tard aux protestants révoltés, qui formaient un État dans l'État. Il leur enleva la Rochelle et leurs places de sûreté ; il supprfma leurs assemblées générales, qui les rendaient dangereux pour l'autorité royale ; mais il leur accorda sans hésiter la liberté de conscience etla liberté du culte, et mérita d'être appelé, par certains catholiques intransigeants, le Pape des Huguenots.

(1) Richelieu, Mémoires, t. vn, p. 3i.

(:2) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. r-"', p. 2-25,

En prenant possession de son siège, l'évèque de Luçon était donc animé des plus pacifiques intentions à l'égard des protestants. Dans sa harangue d'arrivée, il avait dit au peuple :«Je sais qu'en cette compagnie, il y en a qui sont désunis d'avec nous quant à la croyance; je souhaite en revanche que nous soyons tous unis d'affection. Je ferai tout ce qui me sera possible pour vous convier à avoir ce dessein, qui leur sera utile aussi bien qu'à nous, et agréable au Roi à qui nous devons tous complaire (1). »

Malgré ces paroles conciliantes, il s'éleva plusieurs démêlés entre lévêque et les protestants de Luçon. Ceux-ci voulaient bâtir leur temple à une distance de la cathédrale que l'évèque jugeait trop rapprochée. Les travaux étaient déjà commencés quand Richelieu arriva. Pour prévenir toute collision avec les catholiques, et Ton sait qu'à cette époque, des querelles, souvent sanglantes, éclataient sous le moindre prétexte, il les engagea à construire ailleurs leur temple, et leur offrit un terrain et une indemnité de 700 livres. Mais le consistoire de Luçon ne voulut pas y consentir. L'affaire fut portée devant Sully, et chacune des deux parties agit de son côté pour obtenir du ministre une décision favorable. Le consistoire écrivit aux délégués des églises réformées à Paris, MM. de Yillarnoul et Mirande, pour leur confier la défense de ses intérêts. Au ton de cette lettre, signée Bonnaud, pasteur de l'Église de Luçon, on devine que l'animosité était assez vive entre l'évèque et les protestants. Ils se plaignent d'être inquiétés pour leur prêche. C'est à tort, disent-ils, que l'évèque prétend qu'on ne la pas

(1) AVENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1", p. 13. ■ ' " — =J

salué quand il passait en procession devant leur porte. De plus, il a privé un bon vieillard de l'office de sergent de sa terre de Luçon pour aucune raison, sinon qu il est de religion réformée. Enfin il a rebaptisé plusieurs personnes qui avaient déjà reçu le baptême en l'église protestante. Et le pasteur ajoute « qu'ils sont résolus de tenir raide si l'on continue à les incommoder (1) ». Nous ignorons quel accueil Sully fît à ces différents griefs. Il est probable qu'il engagea les plaignants à montrer une humeur moins chagrine et à accepter les propositions de l'évêque; car, après avoir pris les 700 livres qu'il leur offrait, ils se résignèrent à établir lem' proche dans un autre endroit où ils ne poui'raient ni troubleiî, ni provoquer les catholiques (2).

Il s'en fallait beaucoup que toutes les réclamations des protestants fussent fondées : dans la plupart des cas, ils donnaient les premiers à Richelieu des sujets de mécontentement. Ils avaient conservé, des guerres religieuses, une ardeur belliqueuse, un esprit d'opposition et même de provocation que dix années de tranquillité n'avaient pu calmer. Un mémoire, rédigé, vers la fin de 1608, par un agent secret de la cour, renferme les plus curieux détails sur l'état des protestants dans le Poitou. « Toutes les villes duditpays, fors Poitiers et Parthenay, sont entre les mains de ceux de la religion prétendue réformée, en qualité de villes de sûreté, encore que dans icelles les catholiques soient en plus grand nombre. Ils ont néanmoins beaucoup de peine à s'y conserver en la liberté et

(1) La Fontenelle de Vaudoré, Hist. du monastère et des cvêques de Luçon, t. I", p. 367.

(2) Lièvre, Hist. du Protestantisme dans le Poitou, 1. 1", p. 273.

l'exercice de leur religion, et reçoivent tous les jours quelques outrages des huguenots, les gouverneurs desdites villes ayant peine à parer aux violences des ministres et du consistoire. De trois évèchés qu'il y a audit pays, celui de Maillezais est tenu par ceux de la religion, et l'église leur sert de fort.

« Trois des principales abbayes sont possédées par M. de Sully... Les cures sont possédées par gentilshommes et autres, tant catholiques que huguenots, et y a tels, comme M. de Biron et le sieur de la Forge- Nocey, qui en tiennent une douzaine qu'ils font desservir tellement quellement par vicaires qui leur sont domestiques, et qui leur servent jusqu'aux plus basses fonctions.

« Les seigneurs de la religion prétendue réformée contraignent leurs sujets daller au prêche, la plupart à coups de bâton, et les plus modérés empêchent qu'ils n'aient ni office en leur seigneurie, ni leurs fermes, ni celles des habitants de ville qui possèdent quelque chose sous eux. Aussitôt qu'un de ladite religion est accusé de quelque crime, le corps d'icelle intervient au procès, comme étant ladite accusation faite en haine de la religion de laquelle l'accusé fait profession (1). »

On comprend que, pour combattre de tels abus et résister à de pareils empiétements, l'évèque de Luçon ail dû souvent user d'énergie et de sévérité. La courtoisie des procédés ne suffisant plus, il fallut recourir à l'autorité du Roi. Ainsi, on lit dans la Fontenelle de Vaudoré que l'évèque et le clergé de Luçon adressèrent au Roi une série d'articles énumérant toutes

1(1) Lièvre, Uist. du Protestantisme dans le Poitou..

les dégradations commises par les huguenots dans les églises et les édifices religieux, en demandant que leurs biens fussent confisqués pour relever toutes ces ruines. C'était, en effet, le seul moyen de diminuer le nombre des actes de représailles et de violences. Des revendications de ce genre n'auraient pas été comprises longtemps après la guerre ; mais elles s'expliquent en un moment oii les auteurs de ces dégâts étaient encore vivants et cherchaient les occasions d'en commettre d'autres.

Les protestants prétendaient aussi se soustraire à certaines taxes, telles que le droit de boisselage (1), qui constituaient en partie la dotation des curés du diocèse. Richelieu n'était pas homme à négliger les intérêts de son clergé. 11 fît appel au Roi, et Henri IV, par un édit du 18 avril 1609, contraignit les réformés à payer les mêmes dîmes que les catholiques (2).

Néanmoins, tous ces démêlés lui étaient fort pénibles. Il avait espéré qu'à force de bienveillance de sa part et de concessions mutuelles, l'entente serait parfaite, et il lui répugnait d'avoir ù lutter contre une portion de ses diocésains. On trouve la preuve manifeste de sa tristesse dans une lettre qu'il écrivait en 1609 à un seigneur protestant. « Je vous tiens si plein d'honneur et d'équité que je m'assure que vous n'approuverez pas le peu de courtoisie dont on a usé à mon endroit qui me suis proposé, en faisant ce qui est de ma charge, de vivre paisiblement avec Messieurs de votre religion comme si nous n'avions qu'une même créance, faisantétat d'honorer et de ser-

(1) Le droit de boisselage était une la\e sur le blé à tant par boisseau.

(2) La Fontexelle de Vaudoré, Hisl. du monastère et des évêques de Luçon, t. 1«% p. 307.

vir plus particulièrement ceux en qui je reconnais plus (le mérite et qui me font Ihonneur de me vouloir du bien (1). »

Rien ne montre mieux combien les passions religieuses étaient encore vives, après dix années de paix officielle, que le fait suivant qui se passa à Boufféré, et dont le récit authentique se trouve dans les Papiers d'Aquitaine. Mathieu Bureau, seigneur de la BulTetière, gentilhomme protestant, était mort le 23 mai 1G13. Le clergé de la paroisse de Boufîéré avait été averti que les réformés du pays avaient le dessein d'inhumer ce seigneur dans l'Église. Dans cette prévision, les portes furent fermées avec soin. Mais, le 23, une foule considérable de protestants, accompagnant la dépouille mortelle de leur coreligionnaire, se présentèrent aux portes de l'église. Les trouvant fermées, ils les enfoncèrent à coups de hache et enterrèrent le seigneur de la BufTetière sous une dalle. C'est en vain que le clergé et les catholiques voulurent s'opposera cette violation. Les huguenots ne se retirèrent qu'après avoir terminé la cérémonie et après avoir sonné les cloches. Richelieu ne pouvait pas tolérer un pareil abus ; il se plaignit, et, à sa requête, le procureur du Roi commença une information (2).

Ce fait n'était malheureusement pas nouveau; de pareilles scènes de scandale avaient déjà dû se produire dans d'autres localités ; car, le 2G novembre 1011, Richelieu écrivait à Méry de Vie, alors délégué

(4) AvEXEL, Lettres de Richelieu , 1. 1"', p. M.

(2) D. FoxTESEAC, Papiers d'Aquitaine, l. XIV, p. 193. Bibl. XaL, fonds lat. 10389, f» 8-2. — Par un édit du 8 nov. 1G."iO, le roi ordonne l'exhumation d'un gentilhomme protestant qui avait été enterré dans l'Église de Saint-Denis-laChevasse. {Papiers d'Aquit., t. XIV, f» 81o.)

en Poitou : w On m'a donné avis que Sa Majesté vous avait député en ce pays pour mettre ordre aux diflérends qui sont entre ceux de la religion prétendue réformée et nous; je vous supplie me tant obliger de me mander si cela est, afin qu'en ce cas nous nous pourvoyions vers vous, Monsieur, pour faire qu'à l'avenir nos églises ne soient plus violées par l'enterrement de ceux qui n'ont point de droits et que nous puissions faire notre service en plusieurs cures dont on retient, non seulement la jouissance, mais l'usage des églises, ce qui nous est de telle conséquence que, s'il vous plait y mettre ordre, outre le signalé service que vous rendrez à Dieu, nous vous en aurons une obligation indicible (1). »

Les protestants, en effet, ne se faisaient aucun scrupule de violer FÉdit de Nantes. Au lieu de se contenter des avantages obtenus de Henri IV, c'està-dire la liberté de conscience, la liberté du culte dans un assez grand nombre de villes, 150 places de . sûreté, l'admissibilité à tous les emplois, des chambres mi-partie protestantes et des délégués à la cour^ ils cherchaient à augmenter le nombre de leurs privilèges. Ainsi, à l'assemblée de Sainte-Foy, ils avaient demandé le rétablissement des conseils provinciaux qui avaient été supprimés par l'Édit de Nantes. Ils réclamaient aussi chaque année le droit de tenir des assemblées générales, au risque d'introduire le régime représentatif dans une partie de la France et de le refuser à l'autre. Enfin, ils prétendaient exclure de leurs réunions un commissaire royal : c'était méconnaître absolument l'autorité du

(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. I", p. 'i.

roi; mais celte préoccupation ne les embarrassait guère, puisque, sans la défense formelle de Henri IV, ils se seraient donné comme protecteur général de leur religion le duc de Bouillon et peut-être môme un étranger (1).

L'assemblée de Saumur est surtout restée fameuse par les empiétements des protestants sur le pouvoir royal. « La situation des protestants, dit M. le duc d'Aumale, justifiait les privilèges destinés à compenser ce qu'il y avait de précaire dans leur existence comme société religieuse ; mais beaucoup de catholiques, privés d'organes pour exprimer leurs doléances, ressentaient comme une sorte d'offense le droit supérieur concédé aux Français de l'autre communion, et la tendance chaque jour plus marquée des réformés à devenir un État dans l'État alarmait les esprits éclairés; aussi les réunions préparatoires à l'assemblée de Saumur causèrent-elles dans tout le royaume une certaine effervescence (2). «

Il n'entre pas dans notre sujet de raconter en détail les actes de cette assemblée. Nous voulons seulement indiquer les impressions qu'éprouva Richelieu en assistant de si près à toutes ces intrigues, à ces délibérations séditieuses qu'il devait suivre avec l'attention d'un futur homme d'État.

L'assemblée se réunit le 14 mai 1611. Dès le début, il se manifesta de profondes divisions (3). A l'exception de Duplessis-Mornay, qui demandait le maintien des édits et leur exécution, tous les chefs agissaient et intriguaient dans des vues particulières.

(1) A>QtEZ, Hist. des Assemblées politiques, p. -2-20.

(2) Duc d'Aumale, Hist. des Princes de Condé, t. UI, p. 15.

(3) Anqiez, Hist. des Assemblées politiques, p. 229.

Le duc de Bouillon voulait perdre Sully qu'il considérait comme l'auteur de sa disgrâce. Sully, dont le désintéressement et la hauteur de caractère n'étaient pas en rapport avec les services qu'il avait rendus, se proposait de faire imposer à la cour, par les provinces, son rétablissement dans ses charges, comme une condition de paix. Lesdiguières cherchait, en ménageant tout le monde, à se faire considérer comme l'arbitre des querelles entre huguenots. Enfin, Rohan et Soubise suivaient le parti de Sully, en attendant qu'ils fussent assez forts eux-mêmes pour en former un.

Duplessis-Mornay fut élu président à une grande majorité. « On lui donna pour adjoint, dit Richelieu, le ministre Chamier et pour scribe Desbordes-Mercier, deux des plus séditieux qui fussent en France, comme ils témoignèrent pendant tout le cours de l'assemblée, où celui-là ne fit que prêcher feu et sang et celui-ci porter les esprits autant qu'il lui fut possible à des résolutions extrêmes (1). »

La régente avait en\oyé à Saumur deux commissaires, Boissise et Bullion. Ils ne réussirent pas à faire entendre raison. Ils demandèrent aux protestants de nommer les six députés chargés de défendre le parti à la cour et ensuite de se séparer. Mais l'assemblée se déclara en permanence et désigna cinq de ses membres pour porter à la Reine leurs cahiers de doléances. La Reine répondit qu'on ferait droit à leurs plaintes quand ils auraient nommé leurs députés et qu'ils se seraient dissous. Une seconde députation fut envoyée, mais sans plus de succès.

(1) Richelieu, Mémoires, t. XXI bis, p. 50:;.

Du reslG, comme le remarque Richelieu, les caiiiers étaieut rédigés de telle sorte ({ue, quand le conseil même eût été huguenot, il n'eût su leur donner contentement (l).

Ces pourparlers, où le prestige de l'autorité royale ne pouvait qu'être compromis, durèrent quatre mois. A la fin, le gouvernement, lassé de toutes ces réclamations, exigea la nomination immédiate des députés. L'ordre était catégorique : il fallut obéir, mais on le fît de fort mauvaise grâce. Avant de se séparer, les membres de l'assemblée, à l'instigation du duc de Rohan, rédigèrent un règlement qui réorganisait les anciens conseils provinciaux supprimés par l'Édit de Nantes, et établissait entre l'assemblée provinciale et l'assemblée générale un degré intermédiaire appelé cercle, à l'imitation des cercles de l'Empire. « Dangereuse voie 1 dit M. Henri Martin. Ce n'était pas aux réformés à donner l'exemple d'enfreindre l'Édit de Nantes (2). »

L'assemblée de Saumur n'eut pas d'autre résultat que d'aigrir davantage les esprits. « Les députés, dit Richelieu, se séparèrent avec un tel mal de cœur qu'ils résolurent ensemble que chaque député de ceux qui étaient à leur dévotion s'en irait en sa province et y ferait trouver mauvais, autant qu'il lui serait possible, le procédé du parti contraire et celui de la cour, afin qu'on renouât une assemblée ou qu'on cherchât, par le moyen des cercles qu'ils avaient introduits, quelque nouveau moyen pour troubler le repos de l'État et tâcher de pécher en eau trouble (3).»

(1) RicnF.LiEr, Mémoires, t. XXI bis, p. 103.

(2) Hexri Mautin, IHst. de France, t. XI, p. 30.

(3) Richelieu, Mémoires, t. XXI bis, p. 107.

Il blâme particulièrement la conduite du ministre Charnier, qui avait osé dire au chancelier que si on n'accordait pas aux huguenots la permission qu'ils demandaient, ils sauraient bien la prendre. « Le chancelier, dit Richelieu, eut la bassesse de ne pas punir l'insolence de ce mauvais Français. Il fallait arrêter et prendre la personne de cet insolent. L'on eût pu ensuite l'élargir pour témoigner la bonté du Roi, après avoir fait paraître sa puissance et son autorité (1). » Le sévère et impitoyable ministre de Louis XIII est déjà tout entier dans ces paroles. Pour lui, la justice a des nécessités qui priment tout. A la place du chancelier, il n'aurait pas souffert que les audaces du pasteur Chamier restassent impunies.

On le voit, il n'était pas sans profit pour son éducation politique de se trouver ainsi en plein pays protestant. La question religieuse se présentait à lui sous une forme pratique, et rien n'était capable d'augmenter son expérience et de lui inspirer de sages maximes de gouvernement, comme le contact journalier des réformés et le spectacle de leurs menées, de leurs prétentions et de leurs révoltes.

La rébellion du duc de Rohan dans Saint-Jean-d'Angély fournit, peu de temps après, ù l'ambitieux évèque l'occasion de montrer son zèle pour la religion et pour l'État. Ce seigneur, que son rôle à l'assemblée de Saumur avait rendu fort suspect, aurait voulu être seul maître à Saint-Jean-d'Angély, dont il était le gouverneur. Mais la Reine avait mis dans la place un lieutenant, M. de Brassac, qui lui était très dévoué. Les deux adversaires restèrent en pré-

(I) UiciiELiEU, Mémoires, t. XXI bis, p. 107.

sencc pendant huit mois, l'un cherchant ù se débarrasser du lieutenant royal, l'autre faisant bonne garde et déjouant toutes les intrigues du gouverneur. Sur ces entrefaites, tous les deux furent mandés ù la cour. Ils s'y rendirent ensemble. Mais, quelques jours après, le duc de Rohan publie partout que son frère, le duc de Soubise, est gravement malade, et il demande à la Reine la permission d'aller le voir. Il feint de partir pour la Bretagne, puis il arrive à l'improviste à Saint-Jean-d'Angély et s'empare de la place. On comprend le mécontentement de la Reine en apprenant ce coup de main. Elle usa immédiatement de représailles : elle fit jeter à la Bastille les deux secrétaires du duc révolté et retenir à Paris sa mère, sa femme et ses sœurs. Elle déclara même qu'elle irait, ù la tète dune armée, en Poitou pour reprendre Saint-Jean-d'Angély. Mais la réflexion lui suggéra des mesures moins extrêmes. Elle crut qu'il serait plus sage d'envoyer trois commissaires auprès du duc pour essayer de le ramener au devoir par la persuasion. Ces trois commissaires étaient MM. de Thémines, de Vie et de Saint-Germain-le-Seau. Ils obtinrent la soumission du duc de Rohan. Mais il se fit accorder en échange : 1° la supression officielle des n\o{?, prétendue réformée, les trouvant injurieux pour la religion protestante; 2° la tolérance des conseils provinciaux. On le voit, c'était un grave échec pour l'amour-propre et pour l'autorité de Marie de Médicis.

Richelieu suivit cette affaire avec une attention toute particulière. Il était sur les lieux ; il pouvait donc juger de l'état des esprits en connaissance de cause. D'autre part, la Reine l'avait chargé de l'a-

vertir de ce qui se passerait dans le Poitou, et l'on devine que cette première marque de confiance, qui lui faisait entrevoir la possibilité de jouer un rôle dans les affaires publiques, ne pouvait qu'exciter son zèle et sa vigilance.

A la lin de mars lOH, il écrivait ù Phélypeauxde Pontchar train (1) que les protestants du Poitou n étaient pas disposés à seconder les tentatives belliqueuses du duc de Rohan, « et ce d'autant qu'ils voient clairement que c'est cracher contre le ciel que de vouloir heurter l'autorité du Roi et de la Reine; ils protestent de ne se départir jamais de l'obéissance qui leur est due et, blâmant M. de Rohan..., ils admirent le courage de la Reine et la résolution qu'elle a prise de s'acheminer avec une armée, s'il en est besoin, après le retour de M. Thémines (:2), »

L'évèque raconte ensuite une entrevue qu'il a eue récemment avec Duplessis-Mornay. Celui-ci, qui a conservé « grand crédit et autorité parmi les huguenots », désapprouve également l'entreprise du duc de Rohan ; il lui a même expédié un courrier pour le conjurer de donner satisfaction à la Reine. — Richelieu en aurait long à dire sur cet entretien oîi Duplessis-Mornay s'est montré plus ouvert et plus expansif qu'à l'ordinaire; mais, en vrai diplomate qui tient à faire apprécier ses confidences, il se réserve de les continuer de vive voix lorsqu'il aura l'honneur de voir son correspondant, à moins que la Reine ne lui demande de plus amples renseigne-

(1) Paul Phclypeaux, seigneur de Pontchartrain, élait exclusivement chargé des affaires des réformés. II luit uue part considérable aux conférences de Louduu.

(2) AvESEL, Lettres de Richelieu, t. V, p. 82.

menls. Ce qui domine en ellVt, dans celle lettre, c'est le désir manifeste dallirer l'altenlion de la Reine sur sa personne. On sent qu'il en a calculé tous les termes pour mettre en lumière son dévouement, sa perspicacité et les services qu'il pourrait rendre, si l'on se décidait à faire appel à son concours.

Dans son discours aux Étals généraux de 1614, Richelieu trouva l'occasion de dire nettement sa pensée sur la conduite à tenir envers les protestants. Il fit, comme toujours, la distinction entre les protestants rebelles et les protestants tranquilles. Il demanda les répressions les plus sévères contre ceux qui profanaient les églises catholiques j3ar la s^ujture de l'un des leurs. « Quant aux autres, dit-il au Roi, qui, aveuglés par l'erreur, vivent paisiblement sous votre autorité^jious ne pensons à jux quejîour désirer leur conversion et l'avancer par nos exemples, nos instructions et nos prières, qui sont les seules armes avec lesquelles nous les voulons combattre. »

En effet, sa conscience d'évéque exigeait quelque chose de plus que cette largeur d'idées et cette tolérance à la fois politique et chrétienne que l'on retrouve à toutes les époques chez les esprits d'élite : il se sentait obligé par ses f9nctiana dë travailler au salut des protestants.

Dans ce but, nous l'avons dit, il appela dans son diocèse les Oratoriens et les Capucins et les chargea de donner des missions dans toutes les paroisses. Nous l'avons vu, les travaux apostoliques de ces saints religieux eurent les résultats les plus consolants. Beaucoup de réformés se convertirent et Ihé-

résie perdit chaque jour du terrain dans le diocèse de Luçon.

Richelieu apporta son concours personnel dans cette œuvre d'évangélisation. Quand il fut renversé du pouvoir avec Concini, il écrivit contre les protestants un ouvrage de polémique religieuse, qui eut le plus grand retentissement.

Nous trouverons plus loin Foccasion de parler en détail de ce livre dans lequel l'évèque de Luçon réfutait la lettre adressée au Roi par les ministres de Charenton, et d'en indiquer la valeur théologique et littéraire. Nous voulons seulement signaler ici, comme un témoignage indéniable de son esprit de tolérance, les graves et solennelles paroles qu'il fait entendre au Roi dans son épître dédicatoire :

« J'userai, dit-il, de la plus grande modération qu'il me sera possible, désirant qu'ainsi que notre créance et celle de ceux avec qui je traite sont contraires, notre procédé le soit aussi; et, au lieu de l'aigreur avec laquelle ils nous imposent plusieurs calomnies, leur dire leurs vérités avec tant de douceur, que s'ils se dépouillent de leurs passions, ils auront sujets d'en être contents...

« Nous les aimons. Sire, avec tant de charité qu'au lieu de leur désirer du mal, nous supplions très humblement V. M. de leur faire du bien, travaillant de tout son pouvoir à déraciner l'erreur qui a pris pied en leurs âmes, et à procurer leur conversion.

« Et afin qu'ils ne pensent pas que, sous prétexte de leur bien, ce soit leur mal que je recherche, et que, parlant de leur conversion, je veuille inciter V. M. à les y porter par force, je lui dirai que les voies les plus douces sont celles que j'estime les plus

convenables pour retirer les âmes de l'erreur : l'expérience nous faisant connaître que souvent aux maladies les remèdes violents ne servent qu'à les aigrir davantage (1). »

On s'est donc étrangement trompé quand on a reproché à Richelieu d'avoir rempli ce livre de duretés à l'adresse des protestants. Il suffit de lire la page éloquente que nous venons de citer, pour se rendre compte de ses sentiments de charité et de son extrême modération à leur égard. Sans doute, il combat leur doctrine avec l'ardeur et la vivacité d'expression d'un jeune homme qui a la conviction de défendre la vérité; mais, en attaquant l'hérésie, il garde les plus grands ménagements pour les hérétiques. Sa discussion est parfois véhémente, mais elle n'est jamais agressive pour les personnes. Il respecte le caractère et le talent de ses adversaires, et Bossuet n'a point parlé de Mélanchton avec plus d'estime et d'esprit de justice, que n'en a montré Richelieu [)0ur le pasteur Chamier (2\ qui était à cette époque le plus batailleur de tous les huguenots.

Richelieu condamnait la violence de quelque côté qu'il la rencontrât; il estimait que les croyances re-

(1) RicuELiEL', Les principaux points de la foi catholique défendus contre l'écrit adressé au Roi par les quatre ministres de Cbarenton. Paris, ltil8.

(•2) « Quant au sieur Charnier, il mérite certes d'être estimé comme un des |)lus gentils esprits de ceux qui sont iniijus de ces nouvelles erreurs; et si, outre sa créance, l'on peut reprendre quelque cliose en lui, il me semble que ce doit être un zèle trop ardent et que d'autres appelleraient peut-être indiscret. Je ne le dis pas pour l'offenser, car la volonté de Leurs Majestés étant que nous vivions tous en bonne intelligence, j'en serais très marri. Je voudrais plutôt le servir, mais non pas aux dépens de ma conscience et de la vérité.

134 RICHELIEU A LUi ON.

ligieuses doivent être à Tabri de toute contrainte, et que la conscience est un asile où nulle puissance politique n"a le droit de pénétrer. Il voulait la liberté pour tous; et cette déclaration de principe une fois faite, il pouvait se retourner vers les protestants et leur demander comment ils entendaient la liberté de conscience, et surtout comment ils la pratiquaient à l'égard des catholiques : « Je vous demande en votre conscience si tous les Princes qui professent votre créance nous traitent ainsi en leurs États... Je ne vous demande pas si les nôtres reçoivent des bienfaits, s'ils sont élevés aux charges, c'est trop : je me réduis à demander si on leur donne la liberté de professer notre religion, non ouvertement, mais en cachette, avec sûreté de leur vie? Après avoir bien pensé à la question que je vous fais, vous ne me pouvez répondre autre chose, sinon que s'ils reçoivent quelque grâce en tels États, c'est celle du martyre que nous estimons le plus. Aussi, vos auteurs enseignentils qu'il faut bannir et punir les hérétiques et que la liberté de conscience est diabolique; ce qui fait que A'ous l'interdisez partout où vous êtes les maîtres (1). »

On le reconnaîtra, l'état de l'Europe donnait une force irrésistible à cet argument. La France, au début du XVIP siècle, était en effet à la tête des nations civilisées pour la pratique de la liberté religieuse. C'était Henri IV qui l'avait fait entrer dans cette voie ; mais Richelieu contribua plus que personne à l'y maintenir. Sans doute, sa foi lui faisait un devoir de souhaiter que toua ,Ie^ Fraiiçais Jijssent enfants de

(I) Les principaux points de la foi catholique, p. 2i.

RICHELIEU ET LES PROTESTANTS. 13 j

rËglise catholique; mais puisque ce rêve était ii-réalisabje^et qu'il fallait tenPr compte des faits èt"atTmèlIfê "Inexistence d'imc communion dissidente, avec son ÏÏôîT sens jiraJiquû-iLiLlbésilait pas h jn-oclamer que le f (TgTme (le. lîl liberté est celui qui conviont Lemjgux V aux^^aïs où les croyances sont divi^i -.

Il ne se contentait pas, nous venons de le voir, de formuler ce principe : il y conforma tous ses actes. Tant qu'il fut évèque de Luçon, il fît les avances les plus aimables et les plus conciliantes aux protestants de son diocèse, tout en travaillant avec un zèle admirable à les éclairer et à les ramener au catholicisme (1). Lorsque cela fut nécessaire, il repmi&sa leurs prétentions et résista à leurs (empiétements ;N mais il ne porta jamais atteinte à leur iiiDertê.

Quand, plus tard, devenu ministre, il faisait une sii rude guerre aux huguenots et qu'il les affamait dan^ la Rochelle, il restait encore fidèle à ses idées de tolérance. Il poursuivait non pas des hérétiques, mais des révoltés; et il était impitoyable dans la répres-j sion parce qu'il s'agissait de sauvegarder deux choses| qui étaient sacrées à ses yeux : l'autorité du Roi et l'unité de la France. -.J

(1) On sait par la correspondance de Richelieu que, jiendant son ministère, il fit des libéralités dans toutes les provinces du Royaume pour l'avancement de la relitjion et pour la conversion des liérétiques... Pendant le siège de la Rochelle, il travailla ;\ l'instruction du duc delà Trémouille qu'il ramena à l'Église après trois jours de discussion, • parce que, dit son historien Aul)ery,il savait prendre les cœurs aussi bien que les villes. ■ — Encyclopédie des sciences religieuses. Paris, 1882. t. XI, p. iH.

CHAPITUE V

Sommaire. — Ses efforts pour sortir de la pauvreté. — Richelieu homme de cœur; il aime à rendre service. — Ses rapports avec sa famille. — Richelieu directeur des âmes; sa piété et ses superstitions.

Il ne nous suffit pas de savoir que Richelieu a déployé une activité surprenante dans l'administration de son diocèse; il ne nous suffit pas non plus de le voir témoigner aux réformés des égards courtois et des sentiments de bienveillance. Notre curiosité réclame quelque chose de plus que le récit de sa vie officielle et publique. Nous voudrions pénétrer dans sa vie intime, étudier ses pensées secrètes, ses goûts, ses occupations, ses désirs ambitieux, et reconstituer pour ainsi dire le détail de cette existence obscure mais féconde, qu'il mena pendant huit ans au fond de son évêché, et durant laquelle il trempa son caractère, se forma à l'art si difficile de gouverner les hommes et mûrit les grands desseins qu'il devait réaliser dans la suite.

Pour esquisser cette vie intime et faire cette étude psychologique, qui pourrait jeter un jour si nouveau

VIE INTIME DE HICIIELIEL' A LLTO.V 137

sur la vie publique de Riclieliou, nous n'avons guère qu'une source dinformalions, sa correspondance. 11 faut dire, du reste, que c'est la meilleure. Les grands hommes ne se connaissent bien que par leurs lettres; c'est là qu'ils se livrent tels qu'ils sont, sans masque et sans artifice. Grâce à ce qu'ils ont écrit sous le feu de l'action, nous surprenons leurs passions, leurs projets, les mobiles cachés qui les ont fait agir; leur âme se dévoile à nu, et ainsi, avec ces mille confidences que nous recevons d'eux-mêmes sur chaque chose, nous arrivons à nous former une idée très exacte et très complète de leur physionomie.

En éditant la correspondance du cardinal de Richelieu, M. Avenel avait prévu les révélations qui s'en dégageraient pour l'intelligence de la vie et du caractère du grand Minisire. « Nous nous trompons, ou l'on trouvera, dans tous ces détails et dans une foule d'autres particularités éparses dans cette collection, la matière d'une étude curieuse et assez nouvelle du caractère de Richelieu (1). » En effet, toutes ces lettres que nous verrons passer sous nos yeux, ces billets donnant des ordres ou demandant des services, ces offres d'amitié ou ces expressions de reconnaissance, ces conseils de direction pour la conscience ou ces instructions minutieuses destinées à un diplomate, toutes ces pages où l'on ne trouve aucun apprêt et où l'on sent un accent irrésistible de sincérité, nous donnent une connaissance plus profonde et plus ^Taie de l'homme ; elles nous le présentent sous des aspects qui étonnent parfois, mais qui ne sont pas sans charme ; et peut-être quelques

(I) AvEXEL, Introduction p. lOO.

138 RICHELIEU A LLTON.

nuances nouvelles, des traits de physionomie encore inaperçus ajouteront à la ressemblance de cette étrange figure qui désespère toujours les historiens par sa mobilité et son impénétrable profondeur.

Ce qui frappe tout d'abord dans la correspondance de Richelieu, ce sont ses efforts pour sortir de la pauvreté. Les 18.000 livres que lui rapportait son évêché (1) étaient un revenu bien modeste pour un cadet de grande famille, qui était sans patrimoine, qui avait des goûts fastueux, et qui, avant de pouvoir les satisfaire, était obligé de pourvoir aux dépenses plus urgentes que nécessitait la restauration de la cathédrale et du palais épiscopal. D'autre part, son train de maison, son personnel, ses aumônes et ses voyages absorbaient une portion, considérable de ses ressources. Il devait donc accomplir de véritables prodiges d'économie pour pouvoir faire face à toutes les charges qui pesaient sur lui. Mais il est manifeste que sa pauvreté lui était pénible. « Nous sommes tous gueux dans ce pays, disait-il, et moi tout le premier, ce dont je suis bien fâché; mais il y faut apporter remède si on peut (2). » Pendant plusieurs années, et même jusqu'à la mort de son frère, ce sera en effet sa préoccupation constante ; il travaillera sans relâche à accroître ses ressources , non pas par cupidité, mais pour faire honneur à son rang d'évèque et à la noblesse de sa maison (3).

(1) Fouillé général de l'arclievoclic de Bordeaux. Paris, lGi8, Diocèse de Luçon, p. i.

(2) AvENEi., Lettres (Je Rie/ielieu, t. I, p. 28.

(3) n se souvenait sans doute de ses propres débuts lorsque, dans son Testament politique, il écrivait cette page si curieuse : • H arrive souvent qu'un évèque riche en toutes les qualités que lui donnent les canons, et que la piété des gens de bien lui peut désirer, mais

Il avait pris pour confidonlo de ses embarras une certaine M"^ de Bourges, qui habitait Paris et qui était pour lui une amie sûre et dévouée. Le jeune évèquc s'adressait à elle comme à une mère, et les lettres qu'il lui écrivit lorment certainement la partie la plus curieuse et la plus piquante de toute sa correspondance.

Cette dame voulait bien s'occuper des affaires de Richelieu et lui acheter tout ce qui lui était nécessaire pour meubler le pauvre évèché de Luoon. Il lui avait tout d'abord demandé des chapes et des dalmatiques pour célébrer la fête de Pâques, et M"" de Bourges lui en avait envoyé de fort belles, à la grande joie de l'évéque et du chapitre. « Je vous ai, lui disait-il en la remerciant, un million d'obligations, non pas pour cela seulement, comme vous pouvez penser, mais pour tant de bons offices que ce papier ne peut en porter le nombre (1) « ; ce qui fait croire que les relations étaient déjà anciennes et que depuis longtemps elle avait l'habitude de veiller à ses intérêts.

« Je suis maintenant en ma baronnie, ajoute-t-il, aimé, ce me veut-on faire croire, de tout le monde,

pauvre par sa naissance, demeure des deux ou trois ans dans l'impuissance de faire sa cliarge, tant par le payement des bulles auquel les concordats l'ont obligé, qui emporte souvent une année entière de son revenu, qu'à cause que ce nouveau droit lui en soustrait une autre. De sorte que si l'on joint à ces deux dépenses celle qu'il laul qu'il fasse pour aciieter des ornements dont il a besoin, et se meubler selon sa dignité, il se trouvera souvent que trois ans se passent avant qu'il puisse rien tirer pour sa nourriture, ce qui fait <|ue beaucoup ne vont pas à leur êvêché, s'excusant sur la nécessité; ou (juittent le ménage (résidence) qu'ils sont contraints d'y faire, et se privent de la réputation qu'ils doivent avoir pour paître leur troupeau, aussi l)ien par l'exemple de plusieurs actions de charité, (lue par leurs paroles. » Testament, t. I", p. 138. (1) AvESEL, Lettres de Richelieu, t. I", p. 23.

liO RICHELIEU A LUÇON.

mais je ne puis que vous en dire encore, car tous les commencements sont beaux comme vous savez. Je ne manquerai pas d'occupation ici, je vous assure. Je suis extrêmement mal logé, car je n'ai aucun lieu oîije puisse faire du feu à cause de la fumée; vous jugerez bien que je n"ai pas besoin de grand hiver, mais il n'y a remède que la patience. Je vous puis assurer que jai le plus vilain évèché de France, le plus crotté et le plus désagréable ; mais je vous laisse à penser quel est Tévèque. Il n'y a ici aucun lieu pour se promener, ni jardin, ni allée, ni quoi que ce soit, de façon que j'ai ma maison pour prison (1).

Toute prison quelle était, il fallait cependant l'aménager d'une manière décente, et ce n'était pas chose facile. Le dernier évèque qui avait résidé avait laissé un certain nombre d'objets, ornements et meubles, que le défaut d'entretien avait beaucoup détériorés. Richelieu tire parti de tout. Il fait réparer ce qui en avait besoin, remplace ce qui avait disparu, fait des échanges de tapisseries et troque les vieux meubles que lui a laissés une de ses tantes, M""^ de Marconnay, contre d'autres qui lui sont plus utiles. M"*' de Bourges lui est d'un grand secours pour toutes ces opérations : « Vous voyez, lui dit-il, comme je vous écris de mon ménage qui n'est pas encore bien garni, mais le temps fera tout. »

Il lui annonce en même temps qu'il a pris pour

(1) Ce qui prouve que l'cvcque n'exagérait pas les incommodités de son séjour à Luçon, c'est ce proverbe en vers macaroniqucs, qui était fort usité à cette époque:

Beati qui habitant urbes,

Exceptis Luçon, Séez et MaiUezais.

(Dugast-Hatiffxx, État du Poitou, p. 85.)

maître criiôtel un gentilhomme nommé de La Brosse, qui le sert extrêmement bien. « Sans lui, j'étais mal; mais je n'ai que le soin de voir mes comptes, car quelque compagnie qui vienne me voir, il sait fort bien ce qu'il faut faire. » Ce maître d'hùtel fait merveille; tout le monde est surpris de ses talents; aussi veut-on faire croire à son maître « qu'il est un grand Monsieur dans le pays (1) ».

Mais un bon maître d'hôtel ne suffit pas ; il faut encore avoir de la vaisselle d'argent. Aussi, Richelieu s'informe-t-il de « ce que coûteront deux douzaines de plats d'argent de belle grandeur comme on les fait ». Il serait ravi que M"" de Bourges pût lui en procurer au prix de trois cents écus. Il ajouterait à la rigueur cent autres écus « pour n'avoir pas quelque chose de chétif. Je suis gueux, comme vous le savez, de façon que je ne puis faire fort l'opulent; mais toutefois, lorsque j'aurai plats d'argent, ma noblesse sera fort relevée (2) ». Et il compte que M""^ de Bourges voudra bien achever de le mettre en ménage, puisqu'elle a commencé. D'ailleurs il ne sera pas ingrat; il tâchera de trouver un mari pour la fille de son obligeante commissionnaire. Mais ce n'est pas chose commode; les bons partis sont rares dans le bas Poitou. « Je songe, sur ma foi, tous les jours à marier Madeleine ; mais il ne se trouve ni gentilhomme ni autres qui aient de l'argent ni du drap. » Tout le monde est gueux dans le pays, même l'évèque.

(l) Dans un état des gages des domestiques de Riclielieu, en lG-2ii, il n'est plus question de La Brosse : il était sans doute mort peu de temps après l'arrivée du Cardinal au ministère.

(1) AvEXEL, Lettres de Richelieu, t. I*'', p. 2G.

L'année suivante (IGIO), Richelieu pense à faire le voyage de Paris, et à ce sujet encore il demande les conseils et les bons offices de M™^ de Bourges. « Pour un logis, lui écrit-il, je ne sais que faire, n'ayant point de meubles à Paris, et les logis étant si chers; si j'en trouve un à bon compte, je le prendrai toutefois, l'incommodité des chambres garnies étant grande, aussi que tous les ans j'espère faire un tour à Paris dorénavant, et que, cela étant, il faudra que je fasse mes provisions en temps et lieu. Mandez-moi votre avis, car il faut que j'avoue que je m'en trouve bien (1). »

En attendant, il demande ce que vaut le vin à Paris ; s'il en envoyait de Lucon, il reviendrait à 17 écus la pipe ; mais il ne s'approvisionnera de la sorte qu'au cas où il y aurait profit. Du reste, ce qui le préoccupe le plus pour le moment, c'est le logement et la grande quantité de meubles qu'il lui faudra pour s'y installer, (( D'autre côté, tenant de votre humeur, c'est-à-dire étant un peu glorieux, je voudrais bien, étant plus à mon aise, paraître davantage, ce que je ferais plus commodément, ayant un logis à moi. C'est grande pitié que d'être de pauvre noblesse, mais il n'y a remède contre fortune que bon cœur (2). »

Il est à croire que cette dame lui conseilla de prendre un pied-à-terre, car dans une lettre du mois de mai 1615 il lui envoie « un mémoire des réparations qui sont plus nécessaires d'être faites dans ma maison de Paris ». C'était en effet ce qui convenait le mieux à sa dignité d'évôque, et d'ailleurs, les dépenses de l'installation une fois faites, il lui était plus facile

(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. P"', p. 55 (■2) ID., ibid., p. 50.

VIE INTIME DE RICHELIEU A LUrON. 143

de venir, comme il en avait l'intention, passer quelques mois à Paris, pour s'y faire connaître de la cour et des grands et servir les intérêts de son ambition, 11 acheta un petit liùlel rue des Maucaiscs Paroles (1) et y resta jusqu'en 1024.

L'évèque de Luçon garda toujours à M""^ de Bourges une profonde reconnaissance pour tous les bons offices qu'elle lui avait témoignés. Ayant appris en 1612 qu'elle avait des difiicultés d'argent, il lui écrivit aussitôt pour lui offrir ses services. « J'espère que vous serez bientôt hors de l'ennui dont on trouble votre repos. Je voudrais avoir moyen de contribuer quelque chose pour vous en tirer, je m'y emploierais très volontiers. Et bien que ma bourse ne soit pas garnie comme il faut, si est-ce que la vous offrant avec ce peu que je puis, je vous prierai de disposer de tout ce qui est mien (2). »

Ce qui ressort le plus clairement de cette correspondance d'un caractère si intime, c'est l'esprit d'ordre de Richelieu. Il apportait dans la gestion de ses affaires la même exactitude rigoureuse avec laquelle il veillait aux intérêts de son diocèse. Personne mieux que lui n'a su concilier le gouvernement des grandes choses et le soin minutieux des petites. On le voit, il examine tout, il demande le prix de tout, il ne néglige aucune précaution pour faire un petit gain ou pour n'être pas trompé sur les achats que d'autres font pour lui. Il devait garder ces habitudes de contrôle dans sa carrière politique (3). Toute sa vie il

(\) La me des Mauvaises Paroles était sur rem|)lacement de la rue de Rivoli, entre la rue des Bourdonnais et celle des Lavandières.

(i) K\Ey EL, Lettres de Richelieu, t. 1", p. 81).

(3) Presque tous les comptes et budgets annuels, (jui sont conservés aux Affaires Étrangères, sont annotés de sa main.

donna cette attention assidue à ses affaires et travailla à raccroissement de sa fortune avec celte persistance et active surveillance dont nous venons de constater les effets pendant son épiscopat.

Les préoccupations d'ordre matériel n'empêchaient pas l'évèque de Lucon d'être aussi un homme de cœur. D'ordinaire les historiens représentent le Ministre de Louis XIII comme un homme impassible, à qui les sentiments délicats, les épanchements intimes et les nobles émotions auraient été inconnus. Que l'homme d'État, dont la vie était sans cesse menacée par des intrigues et des complots, ait contracté, dans celte nécessité de se défendre, une certaine dureté et même une attitude terrible et impitoyable pour ses adversaires, nul ne saurait le contester. Cependant, chez lui , le cœur n'était pas aussi complètement absent que le prétend Michelet. Dans sa correspondance privée, et surtout dans ses lettres de jeunesse, on constate une réelle ouverture de cœur. On y découvre une bonté franche et facile, un désir sincère de rendre service, un besoin d'amitié qui contraste singulièrement avec les mesures implacables qu'il prendra plus tard. L'expérience des hommes et des choses, le maniement des affaires et l'exercice du pouvoir développeront à un degré incroyable ses facultés intellectuelles, mais ce sera au détriment du cœur, et de ces qualités de bonté, de bienveillance et d'affabilité qui, à l'époque de sa jeunesse, donnaient un charme si particulier à sa physionomie.

Dès son arrivée à Luçon, il cherche à se créer des relations de bon voisinage avec les gentilshommes du pays. « Monsieur, écrivait-il à quelque abbé commendataire, dont le nom ne nous est pasparvenu, étant

arrivé en mon évèché, je n'ai pas voulu laisser passer plus de temps sans mettre la main à la plume pour vous témoigner le contentement que je rerois de me voir si proche de vous; je me réjouis extrêmement d'un si heureux voisinage et voudrais avoir autant de moyen de l'entretenir par la conversation, que je rechercherai les occasions de me rendre digne de la vôtre. En attendant que j'aie l'honneur de vous voir pour vous confirmer de bouche ce que je ne vous puis dire par écrit, je vous supplierai me faire la faveur de croire qu'il n'y a rien au monde que je souhaite avec plus de passion que de vous pouvoir faire paraître par quelque agréable service l'affection qui me lie à une si sainte société (1). »

Ce sentiment de bienveillance et ces offres d'amitié sont très fréquents dans la correspondance de Richelieu. « Monsieur, écrivait-il à un autre gentilhomme, je chéris tant vos bonnes grâces que je ne saurais laisser passer plus de temps sans vous faire de nouvelles offres de mon affection à votre service, et crois que si je suivais mes souhaits et mes désirs, vous seriez tous les jours importuné de mes lettres; mais je sais que mes discours vous sont aussi importuns comme ma personne vous est inutile et fâcheuse; néanmoins, j'oserai bien vous assurer qu'en quelque façon que je puisse être, je ne manquerai jamais à vous honorer et estimer, vous reconnaissant si obligeant que je croirais commettre un crime de lèsemajesté si je manquais à vous rendre ces devoirs. Je souhaiterais avec passion que ce fût plutôt par les effets que par les paroles; vous croiriez que vous

(1) AvESEL, Lettres de Richelieu, t. l", p. 16.

navez personne au monde qui vous soit plus fidèle et plus affectionné que moi (1). »

Tant qu'il resta dans son diocèse, Richelieu se montra ainsi doux, prévenant et liant. Il prodiguait à tous de bonnes paroles et multipliait les chaudes protestations d'amitié et de reconnaissance. Cette politesse, peut-être un peu trop obséquieuse, n'était pas chez lui de pure forme : comme il l'assure dans presque toutes ses lettres, il aimait ù joindre « les effets aux paroles », et ne manquait jamais de rendre les services qui lui étaient demandés. Était-ce besoin d'agir et de brasser des affaires, ou bien un mouvement spontané du cœur? Il était et se montrait fort serviable. Sa volumineuse correspondance est toute remplie de lettres de recommandations ou de sollicitations, et, au ton dont il parle des intérêts qui lui ont été confiés, on sent qu'il y attache du prix et qu'il ne négligera rien pour assurer le succès de ses démarches. Aussi, personne n'était plus actif à solliciter, ni plus ingénieux à obtenir. Pour une même affaire, il écrivait aux rapporteurs, aux juges et aux amis des juges. Il avait pour maxime « qu'un bon importun ne se tient pas pour éconduit du premier ou du second coup ». Avait-il besoin de l'appui d'un grand? une lettre ne lui suffisait pas : il s'adressait également à . la femme de ce seigneur, à ses enfants, et même à leur gouvernante, s'il lui supposait quelque influence; il voulait que toute la famille fût mise dans ses intérêts et parlât pour lui.

Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'il usait de son crédit, uniquement pour être utile à ses diocésains et

(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. I"', p. 53.

ù ses amis, et qu'il n'y apportait aucune ostenlatiou* Au lieu d'aflecter ce ton protecteur qui blesse souvent le protégé et glace la reconnaissance, il savait s'effacer et parlait de son concours avec une simplicité pleine de bon goût. Quand une aflaire avait réussi, il en annonçait le résultat avec une visible satisfaction ; mais il se gardait bien de s'en attribuer le mérite. Cette discrétion a son prix chez un homme qui comprit de bonne heure sa supériorité et qui, plus tard, devait mettre si peu de réserve dans l'exercice du souverain pouvoir.

Les contradictions entre l'évêque et le ministre ne sont pas rares chez Richelieu. L'une des plus curieuses à signaler, c'est assurément de voir le jeune prélat s'émouvoir de la lourdeur des impôts et demander la diminution des tailles pour ce peuple qu'il comparait plus tard « à des mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail ». Comment expliquer aussi la sollicitude de l'Évéque quand on se rappelle cette phrase écrite par le ministre? « Tous les politiques sont d'accord que, si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles du devoir (1). »

Dès son arrivée à Luçon, il fut frappé de la misère de son diocèse, l'un des plus pauvres de France, et ne se donna ni trêve ni repos, qu'il n'eût obtenu pour ses diocésains des obligations fiscales moins rigoureuses.

Comme dans tous les pays d'élections (2), lespopu-

(t) Richelieu, Testament politique, 1. 1, p. 225.

(2; On sait qu'au point de vue adminislralif, rancienne France était divisée en pays A'Élats et pays d'Élections. Les premiers établissaient eux-mêmes l'assiette des impôts et en réglaient la perception;

lations du bas Poitou étaient à la merci des traitants ou partisans, qui les rançonnaient sans pitié. Il n'y avait pour elles aucun recours possible : ces riches banquiers, qui affermaient les taxes à leurs risques et périls, n'étaient pas hommes à se laisser toucher par les plaintes et par les larmes. Leur unique souci était de recouvrer l'argent qu'ils avaient avancé à l'État, et de tirer, en outre, des provinces tout ce qu'elles pouvaient donner. La force armée étant à leur disposition, ils en usaient parfois avec une incroyable rigueur.

C'est pourtant à de tels hommes que s'adressa Richelieu, et le langage ferme et digne qu'il leur fit entendre finit par leur arracher plus d'une concession (1). La lettre qu'il leur écrivit à ce sujet mérite d'être citée. « Monsieur, étant arrivé en ce lieu, et ayant reconnu la misère du bourg, la pauvreté des habitants, et l'excessive taxe des tailles, laquelle ils ont payée jusqu'ici, j'ai cru vous devoir faire la présente, pour vous prier tous en général et chacun de vous en particulier, comme je le fais avec beaucoup d'affection, de vouloir modérer la charge, laquelle ils ontété contraints déporter à leur grande incommodité.

tandis que dans les pays d'élections, comme était le Poitou, les revenus publics étaient répartis jjardes ofliciers royaux et perçus parles commissaires des partisans qui les avaient affermés.

(1) « Tributa et vectigalia egregià ac paternà pastoris cura minuta ut supra speni, ita et contra raorem. » Adbé de Pure, Vita em. eard. Richetii, p. 47.

Le même auteur ajoute qu'à cause des services de tout genre qu'il leur avait rendus, Riclielieu était très aimé de ses diocésains :

« Namque sicgregis sui sibidevinxerat animes et corda, utcunctaad libitum gereret... Cunctadenique ad arbitrium episcopiet agebantur vagâpassim famâ accessisse prœsulem vere patrem ijui, temporalibus spiritualia injungens, vitam simul et cœlum curaret. » Op. cit., p. 49.

Je me persuade que vous ne trouverez point ma requête incivile, principalement si vous considérez que votre ville, en comparaison de laquelle ce malheureux bourg n'est rien, paie beaucoup moins qu'il ne fait. » Après cet exposé de la situation, il ne craint pas d'en venir aux menaces de procès. « Je désire obtenir de vous volontairement le soulagement que je sais que les voies de la justice ne me peuvent dénier; je n'eslime pas que vous veuillez me donner sujet d'en venir à cette extrémité, qui me fait vous prier derechef de vouloir décharger ceux pour qui je vous écris, d'une partie du faix qui les accable (1). » Sainte- Beuve nous semble beaucoup trop exigeant quand il se plaint qu'on ne sente pas assez dans cette lettre les entrailles d'un pasteur (2). Sans doute, Richelieu aurait pu formuler sa demande sous une forme plus émue. Mais je doute que l'éloquence eût été à sa place dans une lettre d'affaires; en tout cas, il est probable qu'elle eût été parfaitement inutile au succès de la démarche.

Cette lettre, et une autre à peu près semblable adressée aux fermiers de l'impôt, ne lui suffisent pas. A l'exemple du cardinal du Perron, qui avait sollicité pour le diocèse d'Évreux, il s'adressa à Sully, contrôleur général des finances, et chargea son frère de lui présenter sa requête. On remarquera les formules de respect qui remplissent cette lettre ; elles trahissent chez le jeune évèque une très haute estime pour ceux

(1) AvEKEL. Lettres de Riclieliev, t. I", p. iS .Ces lettres élaient adressées à Hilaire Cailler, procureur du Roi en l'élection de Kontenay. Collection Uobuchon, Paysages et monuments du Poitou, notice sur Lucon, par le P. Ingold.

(2) SAiNTE-BECvE,Crt«senes du Lundi, t. VII, art. lUchelicu.

que le Roi honore de sa confiance et pour les fonctions qu'ils remplissent. « Monsieur, bien que je sache que la faveur de ceux qui portent le faix des plus grandes charges d'un royaume se doit plutôt mériter par très humbles services que mendier par supplications, la connaissance toutefois que j'ai du contentement que vous prenez à vous employer pour le public me met la plume en main pour vous supplier très humblement. Monsieur , de vouloir témoigner votre bonne volonté à tout ce pauvre bourg, en une affaire que mon frère vous présentera particulièrement si vous lavez agréable (1). »

Il est à croire que le surintendant des finances n'attacha point à cette lettre l'importance qu'elle méritait. Peut-être ne soupçonna-t-il pas la valeur de celui qui l'avait écrite. Trompé sans doute par les compliments et les flatteries un peu vulgaires qu'elle contenait, il ne sut pas discerner le zèle épiscopal ni les qualités de Richelieu. Deux ans plus tard, celui-ci sollicitait encore auprès des traitants; mais il garda certainement le souvenir du mauvais accueil que Sully avait fait à sa requête, et il ne serait pas téméraire de penser que cet échec contribua plus tard pour beaucoup à la froideur de leurs rapports.

Si Richelieu témoignait à ses voisins tant d'amitié et d'obligeance, s'il s'employait avec tant de zèle et d'empressement pour diminuer les charges de ses diocésains, on ne sera pas surpris qu'il ait été bon parent et qu'il ait eu pour tous les membres de sa famille une sincère aff"ection et un absolu dévouement.

(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1'', p. 20.

Sur ce point encore, on s'est mépris, et l'on n';i pas craint de reprocher à Tévèquede Luçon une profonde IndifTérence à l'endroit de sa mère, de ses frères et de ses sœurs (IV Nous espérons faire bonne justice de ce reproche, qui du reste n'a d'autre fondement que l'absence de lettres de famille dans la correspondance de Richelieu, publiée par M. Avenel.

Nous reconnaissons, en effet, que cette correspondance ne contient qu'une seule lettre de Richelieu à sa sœur. M"* du Pont-Courlay, et qu'on y chercherait vainement d'autres lettres adressées soit ù sa mère, soit à quelque autre membre de sa famille. Mais cette lacune ne donne pas le droit de conclure que l'évèque, absorbé par les soucis de sa charge ou de son ambition, soit resté étranger aux sentiments nobles et délicats, aux échanges pleins d'intimité et de tendresse que font naître d'ordinaire les liens du sang. L'absence de lettres de famille ne prouve rien, sinon que ces papiers, d'un caractère privé, ont été conservés avec un soin moins jaloux que les lettres d'affaires et les instructions diplomatiques. Et, d'ailleurs, lors même que Richelieu — ce qui est peu probable — n'aurait entretenu avec les siens que de très rares correspondances, il ne faudrait pas encore imputer ce fait à l'insensibilité de son cœur. Il lui était facile, en effet, sans recourir à l'intermédiaire de la poste, d'entretenir des rapports fréquents avec sa mère et plusieurs autres de ses parents. On s'envoyait très souvent des porteurs ou des messagers qui étaient chargés de commissions verbales, et transmettaient les nouvelles avec plus de détails qu'on aurait pu le faire par lettres. Enfin, la distance était assez rap-

ii] Martiseau, Le cardinal de Richelieu, p. 158.

prochée entre Luçon et Richelieu et, par conséquent, l'évêque pouvait sans trop de difficultés rendre de fréquentes visites à sa mère. La terre de la Meilleraye qu'habitait son oncle, et le prieuré de Coussay, qui était sa résidence de prédilection, formaient deux étapes où il pouvait se reposer des fatigues de la route. On comprend donc que les occasions de voir sa famille étant plus nombreuses, celles de lui écrire aient été moins fréquentes.

Cependant, il n'est pas impossible de déterminer avec une certaine précision les rapports afîectueux qu'entretenait Richelieu avec les siens. A défaut des lettres qu'il a écrites, nous avons une partie de celles qu'il a reçues, et l'on verra combien ces pages, dont plusieurs paraissent ici pour la première fois, font honneur à la noblesse de ses sentiments et à la délicatesse de son cœur.

Sa mère vivait au château de Richelieu. Elle avait mené à bien l'éducation de ses enfants; elle les avait tous établis et avait reconstitué peu à peu la fortune très compromise que lui avait laissée son mari. Malheureusement, les dépenses folles de son fils Henri détruisirent l'effet de sa laborieuse et patiente économie. Les tracas et la gêne recommencèrent pour elle, et les choses en vinrent même à ce point que l'évoque de Luçon se vit obligé de lui offrir un asile, ou tout au moins une pension. Dans cette circonstance, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer ou la générosité du fils, ou les scrupules de la mère. Les deux lettres suivantes, extraites des archives de la famille de Richelieu, feront comprendre tout ce qu'il y avait de désintéressement et de piété filiale dans l'âme du jeune évéque.

« Mon fils, je ne puis assez vous remercier du soin que vous avez de moi, ni vous dire le déplaisir que jai de demeurer au monde pour y donner tant de charge et de peine à ceux que j'y ai mis. Je vous dis franchement que j'en suis au désespoir, et vous dirai néanmoins, puisque vous avez agréable de me retirer chez vous, que c'est bien toujours ma résolution et que je le désire fort, jugeant bien que vous faites cela de bon cœur. L'on avait advisé que si, demeurant ici, vous eussiez voulu me donner deux mille livres par an, vous n'eussiez pas été chargé de moi. Je vous prie ici librement et de cœur d'adviser lequel vous serait à moins d'incommodité, car je vous dis que la chose que je désire le plus est de vous soulager tous autant qu'il me sera possible. Je supplie Dieu qu'il vous donne sa grâce et qu'il me prenne bientôt en la sienne, et vous encore une fois de ne vous incommoder et travailler point trop pour moi qui vous souhaite tout le bonheur que vous pouvez désirer. » S. P. S. (1).

L'évêque comprit sans doute que sa mère ne pouvait pas, à son âge, s'exposer aux ennuis et aux inconvénients d'un déplacement et d'une nouvelle installation qui bouleverserait toutes ses habitudes. Aussi préféra-t-il lui assurer une pension qui lui permettrait de rester au château de Richelieu. C'était, en effet, le parti le plus sage et le plus honorable pour sa mère. Elle lui exprima sa reconnaissance dans des termes qui, après plus de deux siècles, n'ont rien perdu de leur émotion. « Mon fils, la façon dont vous m'obligez m'oblige doublement, et je vous puis jurer

(1) Archives de la famille de Richelieu.

avec vérité que le ressentiment que j'en ai est tel que je ne saurais le vous dire, non plus que les troubles et les irrésolutions ofi je suis. Cette inquiétude-là me tue, et vois bien que je n'aurai jamais joie que lorsque, vous sachant tous heureux, je serai en paradis. Je supplie Dieu que ce bien m'arrive bientôt et qu'il vous donne ici et au ciel la récompense de la bonne volonté que vous témoignez. Je vous écris cette lettre sans savoir encore ce que je dois dire et ce que je dois faire; mais néanmoins je vois que tout s'oppose à ma retraite, de sorte qu'il faudra que j'accepte la dernière offre que vous me faites en demeurant ici, et cela avec le déplaisir que j'ai de vous causer une telle incommodité. Je vous dis encore une fois que cette peine-là m'en fait plus souffrir que vous le supposez, et supplie Dieu qu'il vous donne sa sainte bénédiction, et vous de m'aimer toujours (1). »

La seconde révolte du prince de Condé et des autres seigneurs ses partisans causa les plus vives alarmes à la marquise de Richelieu. Elle fut obligée de loger des troupes et les excès qu'elles commirent la remplirent d'inquiétude. « Ma fille, écrivait-elle à la femme de son fils Henri, je vous faisais réponse, mais ma lettre demeura au croc, nos messagers ne marchant plus à cause de ces fâcheuses troupes qui nous ont très maltraités en trois de nos paroisses. Il y a 40 ans que je suis en cette maison où j'ai vu passer toutes les armées, mais je n'ai jamais ouï parler de telles gens ni de telles ruines qu'ils font. A la vérité, j'ai trouvé cela fort rude, car ils n'en avaient jamais logé en ce qui m'appartenait. Encore quand

(1) Archives de la famille de Richelieu.

ils n'eussent fait que vivre honnêtement, Ton ne s'en fût presque pas plaint; mais ils rançonnent chacun son hùte et veulent prendre femmes par force... Je crois bien que la plupart de cette armée-là pensent qu'il est un Dieu comme font les diables. J'espère en sa bonté qu'il ne tardera guère à les punir, car il est juste (1). »

En attendant ce châtiment céleste, Armand multiplia les démarches pour épargner à sa mère le renouvellement de pareilles scènes. Il s'adressa au duc de Nevers et au duc de Bouillon, leur demandant de ne pas imposer de troupes au château de Richelieu (2) ; il écrivit même au prince de Condé dans ce sens : « Monseigneur, la confiance que j'ai eue que personnes qui n'ont point de bras en guerre, mais bien une langue et un cœur pour demander la paix à Dieu ne recevraient aucun mal de vos armes, m'a porté à conseiller à ma mère de ne point quitter sa maison, et m'a retenu en la mienne, et, qui plus est, me met la plume en main pour vous supplier. Monseigneur, de daigner faire voir qu'en cette occasion je ne me suis point trompé en mon jugement, et que vous savez au fort de la guerre empêcher que les vôtres ne troublent la paix de ceux qui, n'ayant que des prières pour armes, n'ont que des armes de paix, desquelles je me servirai sans cesse, en mon particulier, envers Dieu pour lui demander repos pour la France (3). »

Au printemps de la même année (1616), l'évêque de Luçon fit à la marquise de Richelieu une visite

(1) Archives de la famille de Richelieu.

(2) AvEXEL, Lettres de Richelieu, 1. 1°^ p. 168.

(3) AvESEL, Lettres de Richelieu.

qui devait être la dernière. Il était déjà secrétaire de la Reine-mère et conseiller du Roi; les honneurs et les charges qui lui étaient accordés faisaient pressentir sa prochaine arrivée au ministère. Malade et miné par la fièvre depuis plusieurs mois, il résolut d'aller se rétablir auprès de sa mère, et se fit porter en litière au château de Richelieu. A son arrivée dans la cour du château, il trouva sa mère tenant par la main les deux enfants de Françoise de Richelieu qui venait de mourir. L'évèque, ému de ce spectacle, embrassa sa mère et les enfants, les bénit et jura de prendre soin de leur éducation. On sait comment il tint parole.

Son frère Henri et son beau-frère, M. du Pont- Courlay, ne tardèrent pas à venir. Pendant quelques jours la famille fut au complet. La mère était heureuse et fîère de ces réunions qui se renouvelaient chaque année et qui lui causaient toujours une si profonde joie. Mais bientôt l'évèque de Luçon, rétabli par le séjour de la campagne, fut rappelé à Paris parles exigences de la politique. Sesadieux à sa mère furent plus pénibles que de coutume; il pressentait peut-être qu'ils étaient définitifs. La marquise de Richelieu mourut en effet peu de mois après (14 nov. 1616), et son fils Armand n'eut pas la consolation de venir lui rendre les derniers devoirs. Mais cette mort lui apporta une profonde tristesse, et jusque dans la plus haute fortune il resta fidèle à la mémoire de celle qui l'avait élevé et si tendrement aimé.

Il portait à ses frères et à ses sœurs un amour qui n'était pas moins ardent. Il était le conseiller et souvent le protecteur des uns et des autres : de

bonne heure il fut considéré par eux comme le clief de la famille, bien qu'il fût le plus jeune des lils, et jamais il ne chercha à se soustraire aux obligations et aux sacrifices de toutes sortes que cette charge lui imposait.

Son frère aîné, Henri, était la vivante image de son père le Grand Prévôt. Il avait de grands succès à la cour de Henri IV (1). Sous Louis XIII, il fit partie de ce groupe des dix-tppt seigneurs qui se signalaient par leurs dépenses et par le luxe de leurs habits et de leur train de vie. Il eut bien vite dévoré sa fortune en folies ruineuses. Les emprunts qu'il contracta achevèrent de compromettre sa situation et son patrimoine. Un riche mariage le remit à flot, mais ce ne fut pas pour longtemps. Sa femme, Marguerite Guyot des Charmeaux, lui apporta, avec une grosse dot, un goût très vif pour les fêtes et les plaisirs (2). Le jeune marquis reprit ses anciennes habitudes et en peu de temps ses ressources furent* de nouveau épuisées. L'évêque de Luçon déplorait un genre d'existence qui contrastait singulièrement avec ses goûts d'ordre et d'économie, mais ces conseils n'étaient pas toujours écoutés. Un moment, la désunion se mit dans la famille. M'"^ de Richelieu ré-

(1) Le marquis Henri de Riclielieu reçut de Henri IV une pension de 1.200 écus. Il était si bien en crédit auprès du Roi qu'il inspirait presque de l'ombrage à Sully. Marie de Médicis le traita avec la même faveur. Il Dgurait parmi ces quelques seigneurs privilégiés qui chaque soir restaient auprès de la Régente après que la cour s'était retirée. (Fontesay-Mareuil, Mémoires, année 1610, p. 72 et Hl.) Voir aussi Tallemast des Réaux, t. II, p. 1.

(2) . On dit que sa femme, comme un tailleur lui demandait de quelle façon il lui ferait une robe : • Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d'un des dix-sept seigneurs. • Tallemant, Historiette de Richelieu, t. II, p. 2.

sista aux réclamations de son fils aîné et montra la résolution où elle était de défendre les intérêts de ses autres enfants contre ses sollicitations et même contre ses menaces de procès. L'évèque s'interposa, et grâce à ses bons offices la paix et la concorde furent rétablies.

Alphonse le chartreux (1) lui donna moins d'inquiétudes. L'évèque de Luçon lui conserva toujours un très grand attachement. A sa demande, il usa de son crédit en faveur de l'ordre des Chartreux qui se trouvait engagé dans un procès considérable, et le fit réussir par l'intervention de M. d'Alincourt. son protecteur. Nous avons trouvé aux archives des Affaires étrangères une lettre inédite d'Alphonse qui nous fait saisir les sentiments de cordialité dont les deux frères étaient animés l'un pour 1 autre.

Après avoir dit à l'évêque combien il était désolé de le savoir malade et incapable de faire le voyage de la Grande Chartreuse, Alphonse ajoute : « Un de mes amis m'a fait voir la harangue que vous avez faite de la clôture des États. Je loue Notre Seigneur qu'elle vous ait réussi à votre contentement, ayant été assuré qu'elle avait été fort agréée d'un chacun. Je m'imaginais que vous me feriez cette faveur que de m'en donner une. Je vous demande cette grâce

(1) Alphonse de Richelieu fit profession à la Grande Charlreuse en 1G06, et y vécut plus de vingt ans sans manifester le désir de rentrer dans le monde. Il résida successivement dans la Chartreuse du Liget, près de Tours, à la Grande Charlreuse, et, en 1G18, il fut nommé prieur de la Charlreuse voisine d'Avignon. Plus tard, quand il quitta le cloître pour devenir archevêque d'Aix, il ne fit que céder à la volonté impérieuse de son frère. Par goût, il serait resté dans l'humilité et l'obscurité de la vie religieuse — (Micuel de Plue, Vita Al]/ho7isi Ludovici Plessœi Richelii... Parisiis, lfô3, in-12.)

Vlli INTIME DE RICHELIEU A LLTON. 150

et celle de la continuation de votre amitié (1). » C'est à tort qu'on a représenté Alphonse de Richelieu comme un caractère triste et morose. Le cloître ne lempèchait pas de rendre de loin en loin des visites à sa famille et même d'être très recherché pour son esprit dans les salons des châteaux de Touraine. Une lettre qu'il écrivit à sa belle-sœur, la marquise de Richelieu, nous a étonné par son tour vif et enjoué, où l'on pourrait même relever une petite pointe de galanterie (2). En 1G18, il devint supérieur de la Chartreuse d'Avignon, et put ainsi adoucir pour son frère les amertumes de l'exil. Celui-ci se souvint de ses bons offices, et quelques années plus tard il le fit sortir de son monastère et le plaça sur le siège archiépiscopal d'Aix.

Richelieu se montra particulièrement dévoué pour ses sœurs. Il aimait tendrement Françoise, l'aînée, mariée à M. du Pont-Courlay. Elle était timide, mais pleine de sens et d'un naturel très grave et très sérieux. Quand elle mourut, en 1616, l'évêque de Luçon adopta ses deux enfants; l'aînée devint la célèbre duchesse d'Aiguillon ; le second, François de Vignerod, fut élevé plus tard, grâce à son oncle, au grade de général des galères du Roi.

Sa seconde sœur, Nicole, eut une part peut-être plus grande encore dans ses faveurs. C'est lui qui la maria en 1617 avec le marquis de Brézé. Ce mariage déjà très brillant fut encore rehaussé par les dons que fît Marie de Médicis aux jeunes époux, en considération de l'évêque de Luçon; malheureusement Nicole avait un esprit fantasque ; ses facultés perdi-

(1) Archives des A/fairesélrangères. Frzncc, t. 7"0, f" 41.

(2) Archives de la famille de Richelieu.

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cilement se plier à ce recueillement constant, à celte vigilance, à cette attention à sa propre conscience, enfin à ces conseils toujours calmes et mesurés que demande la direction des âmes. François de Sales et le P. de Bérulle étaient les deux directeurs les plus renommés de l'époque, Richelieu qui cherchait toutes les occasions de se former et d'acquérir du crédit, s'essaya à ce rôle. Mais pour y réussir, il lui manquait, outre l'expérience des âmes, cette délicatesse et cette cordialité de parole qui s'appelle l'onction. Aussi, dans les conseils qu'il donne aux personnes qui ont recours à ses lumières, c'est toujours l'esprit qui parle. Les considérations qu'il développe sont fortes et lumineuses; mais on n'y rencontre jamais une parole qui émeuve et qui aille droit à l'àme.

A cet égard, rien n'indique mieux sa méthode que la lettre suivante qu'il écrivit à une dame, et qui est un véritable traité de spiritualité. « Madame, je vois par la lettre que vous m'avez écrite que vous êtes recherchée de deux esprits contraires dont l'un vous représente la croix et l'autre la douceur; l'un vous appelle au ciel, l'autre vous attire à la terre; en cette recherche vous ne pouvez faire élection de l'un qu'en abandonnant l'autre. »

Pour l'aider dans son choix, l'évéque lui montre les grandeurs de Dieu dans un langage qui ne manque pas d'élévation : « Consultez la foi, lui dit-il, et elle vous dira que Dieu est un bien si grand qu'il mérite bien d'être cherché avec attente, peine et travail; que devant le posséder un jour au repos éternel, sans divertissement et sans peine , il est bien tolérable souffrir ici-bas quelque traverse en cette attente ; que ce même Dieu est la source et origine de tous les

162 RICHELIEU A LUfON.

biens que vous trouverez es choses du monde et qui vous contentent si fort que vous avez peine de vous en séparer; que ce qu'il a daigné communiquer à ses créatures ne manque point en lui ; que ce qu'il départ à icelles est en lui réuni, et ce qui est en elles de peu

de durée est en lui éternel L'esprit acquiesce ti

ces vérités, le sens y contredit; mais autorisez l'esprit

par dessus les sens et Dieu par dessus l'esprit

Souvenez-vous qu'il est toujours en vous de vaincre si vous voulez. L'issue de ces combats dépend entièrement de vos volontés. Ne méconnaissez pas la force de cette liberté que Dieu vous a donnée ; usez de cette prérogative à sa gloire et à votre salut. La tempête cessera, le calme arrivera, et dès lors vous serez très contente d'avoir été fidèle à celui qui vous y a tant obligée (1). »

Cette personne se plaignait d'éprouver des maux de tète en méditant. Richelieu lui conseille de se servir du livre de M. de Beaulieu, pour s'éviter la peine de chercher les idées sur lesquelles elle veut méditer. A son avis la méditation comprend deux choses : les pensées et les affections. Les pensées doivent être simples et sans recherche ; les affections au contraire doivent être vives, fortes et jaillir du cœur.

Il convient de faire la méditation le matin et l'examen de conscience le soir. Pour ce second exercice, il faut s'appliquer à considérer la justice de Dieu et sa bonté. La pensée de la justice de Dieu nous aidera à corriger nos actions dépravées. Il sera de même impossible de songer à sa bonté , sans provoquer dans notre âme le désir de tendre à la perfection.

(1) AvENEL, Lettres deRiclielieu, t. K% p. 38.

Toutes ces considérations sont assurément fort justes, et surtout d'un caractère très pratique. Mais, ainsi que nous le disions, l'onction y fait trop défaut. On n'y sent pas assez l'accent d'un pasteur, d'un apôtre qui aime les âmes, et qui sait combien elles ont besoin d'être doucement encouragées pour s'afTranclîir de toutes leurs misères et marcher dans la voie de la perfection.

Richelieu n'est pas plus heureux dans le rôle de consolateur. Depuis un demi-siècle, l'étude de l'antiquité avait mis fort à la mode les lettres de consolation. Elles étaient devenues pour ainsi dire un genre de littérature à part, dans lequel aucun des beaux esprits de cette époque n'a manqué de s'essayer.

Saint François de Sales, du Perron, le P. de Bérulle, et d'autres moins illustres, ont sacrifié à ce goût et ont écrit des lettres philosophiques, destinées à consoler quelque infortune. L'évèque de Luçon suivit leur exemple, et sa correspondance comprend un certain nombre de lettres, dont quelques-unes assez longues, qu'il adressa à des familles en deuil. Mais il ne faut y chercher ni cette émotion profonde, ni ces cris du cœur qui jaillissent d'une âme compatissante. Pour panser des douleurs, il n'a que des considérations abstraites, métaphysiques, qui rappellent un peu la consolafio ad Marciam de Sénèque.

Ainsi il écrit à un fils qui a perdu son père : « Si les âmes fortes trouvent ordinairement en ellesmêmes le remède de leurs afflictions, que les plus faibles ne peuvent recevoir que par l'adoucissement que le temps leur apprête, ou par le secours d'une consolation empruntée, je ne doute point que votre

164 RICHELIEU A LUÇO.X.

constance n'arrête le cours de vos larmes; mais d'autant que la grâce ne détruit pas tout à fait la nature, je sais bien que vous ne sauriez perdre, sans ressentir mille pointes d'une douleur extrême, celui que vous aimiez si chèrement... Toutefois, s'il vous plaît, après avoir essuyé vos yeux, de les jeter sur la nécessité de mourir qui nous est à tous imposée dès notre naissance, de considérer que tout est périssable, que le monde même (ce bel ouvrage de Dieu) sera réduit à néant, et enfin que la mort nous ravit chaque jour le temps que nous avons vécu, vous cesserez de regretter monsieur votre père, et ce d'autant plus que sa fin très chrétienne, conforme à sa vie, nous est une créance infaillible de sa félicité... (1). »

La mort de sa nièce, fille de M"*" du Pont-Courlay, ne lui inspire que des considérations du même genre, qui semblent empruntées aussi bien à la philosophie stoïcienne qu'à l'Évangile. « Si je ne savais, écrit-il à sa sœur, que la consolation qui remet devant les yeux le sujet de l'affliction est mauvaise, je ne lasserais point de vous entretenir sur ce sujet et vous témoigner la part que je prends à votre mal; mais sachant que le divertissement est le vrai remède des douleurs, je change de discours pour vous convier, mon frère et vous, à ne penser plus à cet accident qui vous est arrivé, si ce n'est pour vous réjouir du bonheur de cette petite âme que vous regrettez, et non vous affliger de ce que Dieu vous en a privés pour la posséder en son paradis (2). »

Il écrivait à un père dont le fils était malade : « Qui ferait état de passer cette vie sans traverse se mé-

(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. P', p. 4*.

(2) AvESEL, Lettres de Richelieu, t. l", p. 47.

VIE I.NTIME DE RICHELIEU A LLTOX. 165

compterait bien fort; quelque prudence que Ihomme puisse avoir, il doit se souvenir qu'on se trompe souvent aux choses mêmes auxquelles il semble qu'on est le mieux pourvu; c'est pourquoi il faut s'armer de constance aux accidents qui arrivent tous les jours [i). » On croirait presque lire une traduction de Sénèque.

Ce n'est pourtant pas que la piété lui fit défaut. Sans doute il n'avait pas les élans mystiques de saint François de Sales; mais tant qu'il fut évèque de Luçon, il fut un modèle de régularité et d'application aux choses de Dieu. Nous avons vu avec quel soin scrupuleux il s'acquittait de tous les devoirs de sa charge. Il aimait à entretenir des relations pieuses avec les religieux et les religieuses de son diocèse, et il ne manquait pas, dans toutes ses lettres, de se recommander à leurs prières. Enfin il contribua de tout son pouvoir à la réforme de plusieurs monastères, particulièrement de l'abbaye de Fontevrault; et s'il fut choisi par Antoinette d'Orléans pour être le confident de ses projets et le collaborateur de ses bonnes œuvres, c'est que cette princesse le tenait pour un prélat régulier, pieux et soucieux du salut des âmes.

Il était très dévot à Notre-Dame des Ardilliers. C'était un sanctuaire célèbre de Saumur. Le culte de la sainte Vierge y datait du XV^ siècle ; il y avait une fontaine miraculeuse. Richelieu y venait souvent en pèlerinage. Plus tard il y conduisit le Roi et les deux Reines. C'est dans ce sanctuaire, dont une chapelle avait été construite aux frais du cardinal, que

(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1^'', p. 34.

Louis XIII vint remercier la sainte Vierge après la prise de la Rochelle.

Cependant, malgré rélévalion de son génie, Richelieu n'était pas exempt de quelque penchant aux superstitions vulgaires. Les pressentiments, les pronostics et les présages l'occupent. Il ne laisse pas de prêter quelque attention à l'accomplissement de certaines prédictions, au sens de certains songes; il ne s'étonne pas de la foi dans l'influence des planètes, des jours heureux ou malheureux, et même il admettrait, s'il faut en croire divers passages de ses écrits, la puissance de la magie et l'efTet des sortilèges (1). Ainsi, dans ses Mémoires, il raconte gravement qu'un partisan enrichi, nommé Moysset, proposa au duc de Bellegarde de mettre à sa disposition des gens qui, à l'aide d'un miroir enchanté, lui feraient voir jusqu'oi^i allait la faveur du maréchal d'Ancre et de la maréchale auprès de Marie de Médicis et lui procureraient le moyen d"avoir une part toute semblable dans la bienveillance de la Reine.

A propos de la mort de Henri W, il expose longuement, et avec les détails les plus minutieux, les prodiges les plus étranges qui accompagnèrent ou

(I) AvENEL, Lettres de Richelieu, Introduction, p. 98. Marie de Médicis n'était pas moins superstitieuse. « Elle réglait toutes les affaires de l'État par les prédictions des astrologues, et les avis des plus sages politiques ne l'emportaient pas sur les observations de Fabroni, qui dressait des figures de l'état du ciel sur toutes les choses de quelque importance qui regardaient cette princesse. Il est certain que, par Iiazard ou autrement, il réussit en diverses prédictions telles que la maladie du Roi; en sorte que la Ueine déférait à ces |)rédictions autant qu'elle aurait pu faire à de véritables oracles. » Bexon, Hist. de l'Edil de Nantes, t. II, p. .S3. Les observations de Fabroni se faisaient sur la colonne que Catherine de Médicis avait fait construire et qui se voit encore près de la Halle aux blés à Paris.

suivirent cette catastrophe. Il est visible que ces faits merveilleux, dont il ne donne que de vagues explications, l'ont fortement ébranlé.

Mais il était surtout superstitieux quand il s'agissait de sa santé. Elle fut compromise de bonne heure ; ses historiens font remonter l'origine et la cause do ses premières douleurs au travail intense auquel il se livra pendant ses études théologiques. La fièvre le minait presque constamment; dans ses Mémoires et dans sa correspondance il se plaint sans cesse de maux de tète qui l'accablent, lui enlèvent tout repos et lui interdisent toute application (1). Il confesse qu'il a la plus mauvaise tète du monde et « plusieurs le croiront aisément, ajoute-t-il en plaisantant, mais peut-être en un autre sens que celui auquel je l'entends (2) ». Parfois ses migraines sont tellement violentes, « qu'il n'ose pas prendre la hardiesse d'écrire à la Reine, ayant l'esprit si mal fait. » Or. pour obtenir un peu de soulagement, il employait .souvent d'autres remèdes que ceux que lui prescrivait son médecin Citoys (3). Les drogues les plus équivoques ne le trouvaient jamais incrédule. Il portait, dans ses jours de crise, un sachet, venu de Perse, dans lequel était contenue une poudre d'os-

(1) Il fut malade à Paris eu HK)8. En loil. la Gevre le retint plusieurs mois dans son prieuré des Roclics, près de Fonlevraull. En 1012, nouvelles souffrances et douleurs de têle insupportables. En somme, la maladie fut la grande épreuve de toute sa vie. Sa santé ne fut jamais complètement rétablie.

(2) AVENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1", p. 80.

(3) Ce médecin était de Poitiers et ami de la famille de Riclielieu. 11 soigna l'évêque de Luçon à partir de 1009: plus lard, Richelieu l'attacha si complètement à son service qu'il finit par devenir son secrétaire intime, comme Charpentier. Il avait pour frère un avocat de Poitiers, chez qui descendait Richelieu quand il passait par celte ville.

sements humains. Le général des Chartreux lui ayant envoyé en 1612 un crucifix et un bézoard (1), il s'empresse de le remercier. « Je vous rends mille grâces de la croix que vous m'avez envoyée ; je la conserverai chèrement, et m'en servirai pour me mettre devant les yeux celui qu'elle a porté. Je vous remercie aussi de votre bon bézoard qui m'est venu fort à propos pour m'aider à me tirer d'une assez fâcheuse maladie. Vous avez voulu marier les remèdes spirituels et corporels, afin de procurer la santé de mon âme et tâcher de rendre à mon corps celle dont il y a plus d'un an qu'il est destitué. Je désire de bon cœur que vos remèdes produisent leur effet en moi. Et, en cette considération, je mendie vos prières, estimant qu'elles auront tant de force sur celui qui la donne à tous les médicaments du monde, qu'il permettra que son bois et vos prières me rendent tel que je dois et je souhaite être (2). »

Ce souhait, oîi une piété assurément sincère s'unissait à tant de crédulité, ne devait pas être réalisé. Richelieu souffrit toute sa vie des infirmités précoces dont il se plaignait à 22 ans, et toute sa vie également il fut la dupe et la victime des charlatans et des empiriques (3).

Quand ceux-ci s'avouaient impuissants et que le

(1) Le bézoard était un composé de calculs ou de sécrétions animales, auquel on attachait des vertus curatives presque miraculeuses. Donner un bézoard, c'était faire un présent de prince. Richelieu en reçut un de Marie de Médicis pendant le siège de la Rochelle.

{a) AvEXEL, Lettres de Richelieu, t. I<=^ p. 99.

(3) Gui Patin raconte que, le jour même de la mort du Cardinal, on introduisit dans sa chambre un charlatan de bas étage qui fit prendre au malade de la fiente de clieval. Richelieu succomba quelques instants après ce singulier remède. Lettres à Charles Sjjon., 1. 1", p. 47 et 48.

mal persistait, il s'adressait directement à Dieu. On a trouvé parmi ses papiers la pièce suivante qui, au dire de M. Avenel, doit être rapportée à l'année 10:21, ([uand il était si cruellement éprouvé par ses douleurs de tête :

« S'il plaît à la divine bonté, par l'intercession du bienheureux apôtre et bien aimé S. Jean mon patron, me renvoyer ma santé et me délivrer dans huit jours d'un mal de tête extraordinaire qui me tourmente, je promets de fonder en ma maison de Richelieu une messe qui se célébrera tous les dimanches de l'année, et pour cet effet donnerai à un chapelain de revenu annuel 3G livres pour les messes qui seront célébrées en actions de grâce (1). »

Ce document prouve que chez Richelieu les croyances ne se bornaient pas aux grandes et fondamentales vérités du christianisme. Elles s'étendaient jusqu'aux pratiques de dévotion les plus confiantes et les plus naïves. Mais le caractère de l'impérieux ministre se retrouve même dans ses prières. Il ne donne à Dieu que huit jours pour le guérir de ses maux de tête. Passé ce délai, s'il n'éprouve aucun soulagement, il se regardera comme libre de tout engagement. Plus tard il n'agira pas autrement avec les princes de l'Europe. Dans ses négociations diplomatiques et dans ses traités d'alliance, il ne donnera jamais rien pour rien. Il ne se piquera ni de désintéressement ni d'esprit chevaleresque. Mais de la part d'un évêque, la générosité, du moins vis-à-vis de Dieu, eût été plus séante.

(I) Avenel, Lettres de Ric/telieu, Inlrod., p. W.

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