CHAPITRE VI
Sommaire. — Rapports de Richelieu avec l'abbé de laCochère, le P. Joseph, le cardinal de Sourdis, du Vergier de Hauranne et Sully. — Opinion des évêques contemporains sur Richelieu.
Quand il s'agit d'un personnage aussi considérable que Richelieu, on n'arrive jamais à le bien comprendre, si on ne le replace pas dans le milieu où il a vécu. Il est particulièrement nécessaire de savoir quels ont été ses amis au temps de sa jeunesse, et de rechercher l'action qu'ils ont pu avoir sur le reste de sa vie.
Nous l'avons déjà dit, Richelieu avait à cette époque une réelle ouverture de cœur, une cordialité dans ses relations qui le rendait fort accessible au sentiment de l'amitié. Il ne faut pas oublier qu'il était dans tout l'épanouissement de sa jeunesse, et que les conspirations et les haines politiques n'avaient pas encore étouffé en lui les instincts généreux de sa nature. De plus, il était ambitieux, et il savait sans aucun doute que rien ne pouvait mieux servir ses rêves de grandeur que des amis influents. Il est donc
intéressant de rechercher dans sa correspondance quels sont les personnages dont il gagna les bonnes grâces, qu'il séduisit par son esprit et qui s'associèrent plus lard à sa fortune. Relégué, comme il Tétait, dans un modeste évèché de province, il eut le grand art de se lier avec des hommes de valeur ; il éludia H son aise leur caractère, leurs qualités et leurs aptitudes, et après les avoir pour ainsi dire préparés de longue main, devenu premier ministre, il en fit les collaborateurs et les instruments dociles de sa politique.
Nous ne savons pas comment il composa sa maison épiscopale. Sa correspondance contient une lettre à M. de Coussaye, grand vicaire de Luçon; mais l'évéque le malmène de si rude façon qu'il est peu probable qu'il s'en soit fait un ami.
Toutes ses prédilections étaient pour un chanoine de son chapitre, Sébastien Bouthillier, abbé de la Cochère, qu'il avait amené avec lui à Luçon et qu'il traitait comme un ami d'enfance.
Les relations de la famille de Richelieu avec les Bouthillier étaient fort anciennes (1). Le grand-père maternel de l'évèque de Luçon, AmadordeLa Porte, avocat au Parlement de Paris, avait eu pour principal clerc Denis Bouthillier et lui avait laissé son étude et sa clientèle. Celui-ci, qui appartenait à une bonne famille d'Angoulème, devint dans la suite un personnage assez considérable, grâce à ses talents et à sa fortune, mais il resta toujours l'ami de son ancien
(I) Le père du Cardinal, François du Plessis, avait souvent consulté l'avocal Denis, et Françoise du Plessis sa lille avait été la marraine de Viclor Bouthillier à l'Église de Saint-Cosme. Dibois, Vie de l'abbé 'le Ranci; p. 3.
patron. Avant de mourir, La Porte lui recommanda instamment ses petits-fils que la mort du grand prévôt avait laissés orphelins et sans ressources. Denis Bouthillier accepta cette sorte de legs et l'exécuta avec un véritable sentiment de reconnaissance pour l'homme auquel il devait en partie sa situation. Il reçut dans sa maison les fils du marquis de Richelieu et s'occupa d'eux avec une sollicitude toute paternelle. Tant qu'il fut élève du collège de Navarre ou du collège de Lisieux, Armand vécut dans la famille de Denis Bouthillier et devint l'ami des quatre fils de son protecteur (1). On comprend donc que, nommé évêque de Luçon, il se soit attaché Sébastien, abbé de la Cochère, et lait pourvu d'un canonicat dans son chapitre.
Ils vivaient tous les deux dans une parfaite intimité. Le chanoine était un homme habile, rompu aux affaires et qui, par le charme de sa conversation et par ses nombreuses relations de famille, se trouvait on mesure de rendre les plus grands services àFévêque. Aussi Richelieu prit-il de bonne heure l'habitude de lui confier les missions les plus délicates.
En 1610, il le chargea d'aller régler à Paris des questions d'intérêt; peut-être même lui demanda-t-il
(1) M"'^ d'ARCONviLLE, Vie de Marie de MédiciSf Kppeaâice.RicheUeu fut utile à toute la famille deDenis Boutliillier. Claude, l'aîné de ses fils, fut nommé surintendant des finances. — Il était le père de Cliavigny, qui à son tour devint aussi ministre. — Sébastien fut promu évéque d'Aire en 16-23. — Viclor, d'al)Ord évêque de Boulogne, futélevé dans la suite sur le siège archiépiscopal de Tours. Enfin, Denis, qui était tout dévoué à Riclielieu, fut placé auprès de la Reine mère, en <|ualité de secrétaire des commandements. Il eut pour fils l'abbé de Rancé, le célèbre réformateur de la Tra|)pe, dont Richelieu lui-même lut le parrain.
en outre de sonder le terrain et de voir si le jeune évèque, qui se fatiguait de la solitude de son évèché, avait quelque chance d'être reçu avec faveur à la cour. Le chanoine s'acquitta de cette double commission avec le plus grand zèle, comme en témoignent quatre lettres qu'il écrivit à Richelieu pendant son séjour à Paris et qui sont aux Archives des Affaires étrangères. Ces lettres, qui furent expédiées à Luçon au moment de la mort du Roi, donnent les détails les plus intéressants sur cet événement qui produisit une si douloureuse impression dans tout le royaume.
La première, qui est du 16 mai IGIO, présente un récit complet, et pour ainsi dire par un témoin oculaire, du meurtre de Henri IV. L'abbé de la Cochère fait le tableau de la douleur si spontanée et si profonde qui éclata dans Paris à la nouvelle de cette catastrophe. Il n'omet aucun détail; il sait que son évêque veut être mis au courant des moindres circonstances, et que ses lettres seront lues avec assiduité à Luçon. Que de rêves vont s'écrouler en apprenant cette catastrophe !
Il raconte avec la plus grande exactitude la séance du Parlement, dans laquelle Marie de Médicis se fit donner la Régence avec pleins pouvoirs pour l'éducation du Roi et l'administration du royaume.
Ce même jour, il a eu occasion de voir le cardinal du Perron. L'illustre polémiste, qui connaît l'évêque de Luçon et qui a dirigé ses débuts dans la chaire, parle sans cesse de lui dans les termes les plus flatteurs. « J'ai su, dit le chanoine, que comme on parlait, il y a quelques mois en sa présence, des jeunes prélats de France, et que quelqu'un vint à vous nom-
mer, et à vous louer selon la réputation que vous avez acquise, Monsieur le Cardinal dit alors qu'il ne fallait point vous mettre parmi les jeunes prélats, que les plus vieux vous devaient céder et que, pour lui, il en désirait montrer l'exemple aux autres. M. de Richelieu, à qui on le dit, me Ta rapporté en ces propres termes.
« Voilà, Monsieur, tout ce que je puis vous faire savoir. Excusez-moi, s'il vous plaît, si c'est en mauvais ordre et en mauvais termes ; car je n'ai pu encore me bien remettre de l'accident qui est advenu » (la mort du roi). — Et il ajoute cette réflexion qu'on retrouve presque mot pour mot dans les Mémoires de Richelieu : « J'oserai vous dire que je n'eusse jamais pensé qu'une perte commune m'eût pu tant affliger en mon particulier (1). »
Six jours après, 22 mai, nouvelle lettre sur la situation de Paris. « Je me contenterai de vous dire que tout est fort paisible en cette ville, et qu'au lieu des malheurs qu'on avait occasion de craindre, il y a grand sujet d'espérer que toutes choses iront bien. L'autorité de la Reine est très grande et chacun se promet qu'elle en usera selon la grande prudence et la piété qu'on reconnaît en elle. »
L'abbé de la Cochère, qui est de bonne maison et qui a ses entrées chez les plus grands seigneurs, ne reste pas inactif à Paris. Il voit le P. Gotton, si influent sous le dernier règne, et lui remet une lettre de Richelieu; il rend aussi une visite à M. de Souvré, gouverneur du jeune Roi, ainsi qu'à Concini, le futur maréchal d'Ancre, et au cardinal de Sourdis, arche-
(1) Archives des A/fairesétrcmgères. France, t. "G", f" 173.
vèqiie de Bordeaux; il constate partout que l'évèque de Luron est tenu en très liante estime.
Il ne néglif^e pas les nouvelles politiques. « Les protestants ont fait mine de remuer, mais la Reine a déclaré qu'elle les voulait maintenir en liberté des édits; de quoi je m'assure qu'ils se contenteront, car autrement ils se perdraient. »
Il raconte aussi par le menu les intrignes de la cour et les actes de faiblesse de la Reine. « Quant à ce qui se passe ici, l'état des aft'aires n'est pas encore permanent. La reine a accordé à M. le comte de Soissons le gouvernement de Normandie; M. le prince de Conti s'en est fort offensé et pressait instamment pour avoir le gouvernement du Dauphiné qu'elle avait donné à M. le comte en faveur de son mariage. Mais la Reine l'a contenté en lui donnant le gouvernement du Lyonnais, Forez et Baujolais. On tient pour assuré que M. le prince de Condé sera dans trois semaines à Paris. Je vous envoie copie de la lettre qu'il a écrite à Madame sa mère.
« Au reste. Monsieur, on tient que les obsèques du feu Roi se feront bientôt. Il y a deux évêques qui feront deux oraisons funèbres : M. d'Angers à Notre- Dame, et à Saint-Denis M. d'Aire, après lequel on envoya, étant déjà parti pour retourner à son évêché. Ç'eussent été des actions dignes de vous si vous vous fussiez trouvé ici. C'est beaucoup d'honneur à ces Me.ssieurs d'être employés. Je ne crois pas toutefois que cela leur apporte de grands avantages (1). »
Le bon chanoine avait évidemment une excellente opinion de l'éloquence de son évêque. Mais, on le voit,
(1) Archives des A/Taires itrangères. France, t. "G7, f» 205 et suiv.
176 RICHELIEU A LUrON.
il lui dit, pour le consoler, que ses rivaux retireront de leurs discours plus d'honneur que de profit. Il faut croire qu'à cette époque le désintéressement n'était pas la première vertu des prélats de cour.
L'émotion causée par la mort du Roi n'est pas encore calmée. « On a eu nouvelles que Sa Sainteté a fait faire fort solennellement les obsèques et l'oraison funèbre du feu Roi. On a fait de même à Lyon ; mais j'ai su qu'en la plupart des évèchés de France on ne fera qu'un service solennel oii assistera tout le peuple. »
L'abbé de la Cochère, après avoir donné une foule d'autres renseignements sur l'assemblée du clergé qui devait se tenir au mois d'août, sur les compétitions de M. de Souvré et du « seigneur Conchine », pour avoir les abbayes de Marmoutiers et Saint-Florent, et sur l'armée du maréchal de la Châtre, qui allait être envoyée au pays de Clèves, termine par ces mots oii percent la vivacité de son affection et l'ardeur de son dévouement pour Richelieu : « Je ne puis m'empêcher de vous faire de longs discours. Je vous en demande pardon. Je serais encore plus long si je me mettais à vous dire l'extrême regret que je ressens d'être éloigné de vous (1). » — Dans une autre lettre du 25 juin il lui dit : « J'ai pris la plume pour le désir que j'ai de ne laisser échapper aucune occasion de vous écrire; car encore que j'appréhende que mes lettres ne vous soient importunes, je ne puis toutefois me priver de la seule consolation qui me reste, étant éloigné de vous. »
L'abbé de la Cochère s'intéressait particulièrement
(I) Archives des Affaires étrangères, \. 'Gl, f'':2ll.
k l'éloquence et il savait que les nouvelles religieuses ne piqueraient pas moins la curiosité de Richelieu que les nouvelles politiques. « Depuis ma dernière, on a fait en cette ville plusieurs oraisons funèbres sur la mort du feu Roi. J'en ai ouï deux du Père Portugais et du sieur CoëfTetcau. Celui-là fit à Saint-Jacques etcestuy-ci à Saint-Benoit. Le premier ne répondit pas à sa réputation, elle second la surmonta; car il n'est pas des plus heureux à parler en public, n'ayant pu acquérir ensemble la grâce de bien écrire et celle de bien prêcher. L'un a comparé notre Roi avec David; l'autre, n'estimant pas qu'un seul Roi fût digne d'être comparé avec un si grand prince, compara le commencement, le progrès et la fin de sa vie avec celle de David, de Salomon et de Josias. Ce serait folie de vous en vouloir dire davantage, car j'espère vous faire voir les pièces entières qui vous seront plus agréables que tous les échantillons que je vous en ferais voir.
« On a fait dans toutes les églises de cette ville trois services par trois jours consécutifs, les églises étant fort bien tendues de drap et même de velours noir, et à cette Saint-Jean il ne s'est fait aucune réjouissance, étant du tout ensevelie dans le deuil commun de toute la France...
« On amena mardi à Saint-Denis le corps du feu Roi Henri III, qui était à Compiègne. M. d'Épernonet le grand écuyer le furent quérir et l'accompagnèrent, M*^'' Févêque de Séez fut au-devant. Il m'apprit l'autre jour une nouvelle qui mérite d'être remarquée. A Dùle, qui est la ville capitale de la Franche-Comté, on a condamné au fouet un de la ville qui, étant en une taverne, louait le détestable parricide qui avait été
commis en France, et bénissait celui qui en avait été l'auteur. Le Saint-Père a témoigné des regrets indicibles de notre perte et voulut assister à l'oraison funèbre que Séguier fit à Rome, aux obsèques du feu Roi (1). »
Il est regrettable que les Archives du ministère des Affaires Étrangères ne possèdent pas d'autre lettre de Bouthillier. Nous aurions aimé à savoir par lui comment se firent les funérailles du Roi, et surtout à connaître son opinion sur les oraisons funèbres qui furent prononcées à Notre-Dame et à Saint-Denis, car il était bon juge en matière d'éloquence.
A la suite de ce voyage à Paris, où Richelieu vint le trouver, l'abbé de la Cochère fut envoyé comme député à l'assemblée du clergé qui se tint à Bordeaux en 1612. L'évéque avait songé un instant à s'y rendre lui-même, puis il jugea qu'il pouvait se faire remplacer par son fidèle chanoine et il lui donna procuration pour régler toutes les affaires du diocèse. En écrivant au cardinal de Sourdis, il lui dit que fabbé de la Cochère « est homme à s'acquitter dignement de cette charge ». Dans ses Mémoires, il lui rend un témoignage qui n'est pas moins flatteur : il dit qu'il était homme de cœur et desprit tout ensemble, et vante « son adresse et sa fidélité » dans toutes les affaires qui lui furent confiées.
Richelieu s'attacha de plus en plus à l'abbé de la Cochère. En 1614 il le fit nommer doyen de Luoon, charge qu'il conserva jusqu'en 1619 (2). Déjà, depuis
(1) Archives des Affaires étrangères, t. 767, C^^l't.
(2) Cf. Lettre de Boutliillier à Duvergier de Hauranne, 3 fév. IGltt. Institut, fonds Godefroy, n" 208, f" 230.
l'année précédente, il avait le titre daumùnicr de la Reine, et il est probable que Richelieu ne lui avait pas été inutile pour obtenir cette dignité.
L'abbé de la Cochère ne se montra pas ingrat; car, lorsque la Reine mère se fut échappée de Blois, il décida par ses instances le duc de Luynes à rappeler l'évéque de Luçon d'Avignon. Trois ans plus tard, il fut chargé de solliciter à Rome le cliapeau de cardinal pour son chef, et il s'acquitta de cette mission avec le plus grand succès. Aussi Richelieu, pour le récompenser de ses bons offices, lui fit-il donner lévèché d'Aire.
La lettre suivante qu'il écrivit au Cardinal au moment de son entrée au ministère prouvera la vivacité et la cordialité de ses sentiments pour son illustre ami (1) :
Monseigneur,
J'ai appris que le Roi vous avait établi chef de son conseil, à mon retour d'un voyage que j'ai fait à une chapelle de la Vierge qui est au pied des monts Pyrénées. J'ai reçu cette nouvelle comme un effet des prières publiques qui ont été faites depuis longtemps pour le bien de ce royaume. Je ne doule point que toute la France ne s'en soit grandement réjouie, puisqu'en ces quartiers qui en sont des plus éloignés, tout ce que j'y connais d'honnêtes gens en a parlé comme d'une très grande bénédiction que Dieu avait envoyée à cet État. C'est à celle heure, Monseigneur, que vous ferez voir en vous-même l'expérience de ce que vous avez montré par de si hautes raisons, portant la parole en pleins États pour le clergé de France, que les bons ecclésiastiques étaient plus propres que tous les autres à servir utilement le Roi dans ses conseils.
(1) Bibl, de Hnslilut, fonds Godefroy, n" -269, f" ùOd.
Vous ayant dit, il y a longtemps, que j'avais dessein d'écrire votre vie, ce m'est encore un contentement tout particulier que cette grande charge vous donne sujet de faire les excellentes actions auxquelles vos inclinations vous portent, et qu'elle vous mette en un théâtre si élevé qu'ayant tous les Français et tous les étrangers pour spectateurs, j'espère les avoir tous pour témoins irréprochables de ce que je dirai de vous à la postérité. Je sais que cet ouvrage mériterait une beaucoup meilleure plume que la mienne, mais il arrive souvent que l'affection et la diligence nous font égaler ceux qui nous surpassent. Au moins j'espère, de la bonté de Dieu, qu'il me fera la grâce de vivre en sorte qu'on ne croira pas que les obligations que je vous ai m'aient rien fait dire qui ne fût très véritable, vu même que vous avez toujours trouvé bon que, sans jamais user de flatterie, je suis demeuré, Monseigneur, votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur,
Sébast. E. d'Ayre.
Du Mont-de-Marsan, le 26 mai 1624.
P. S. — Vous me permettrez, Monseigneur, de vous dire qu'en cette octave de la Pentecôte, en laquelle je vous écris, je n'ai pas demandé à Dieu qu'il vous donnât Spiritum consilii, Spiritum fortitudinis, Spiritum scientiœ dont vous êtes par sa grâce assez bien pourvu, mais bien Spiritum gaudii, . afin que le chagrin qui se trouve souvent parmi les plus grandes prospérités ne trouve point de place en votre esprit pour altérer votre santé qui vous est plus nécessaire que jamais pour les grands effets que tout le monde attend de vous. Si vous me le commandez, je vous enverrai quelque petite relation de ce pays, dont je vous dirai par avance que le Roi y a un excellent serviteur en Monsieur de Poyane, gouverneur de Navarreins ; étant de l'humeur dont vous êtes de haïr les Picoreurs, je m'assure que vous aimerez l'homme
du monde qui l'est le moins, quoique très courageux et vaillant.
L'évèque dAire n'eut pas le temps d'écrire cette vie de Richelieu qu'il avait projetée : perte irréparable pour l'histoire, car personne n'eût été plus en mesure que lui, à raison de sa vieille amitié, de nous fournir des renseignements précieux sur la jeunesse du grand homme d'État. Il mourut en 10:25, à Tàgc de 44 ans.
S'il avait vécu quelques années de plus, au moment de la toute-puissance du Cardinal, il est probable qu'il serait devenu l'un de ces évèques généraux, amiraux ou diplomates dont le Cardinal aimait à s'entourer, et chez lesquels il trouvait souvent plus de finesse et toujours une obéi.ssance plus aveugle que chez les laïques. Qui sait même si ce Sébastien Bouthillier, qui avait été pour lui un ami d'enfance et de jeunesse et à qui il avait déjà confié tant d'afFaires délicates, n'aurait pas joué auprès de lui ce rôle de conseiller intime qui devait appartenir au Père Joseph?
Celui-ci est sans contredit le plus illustre des amis de l'évèque de Luçon. La première rencontre de ces deux grands esprits se fit au monastère de Fontevrault en 1611.
Le Père Joseph, dans le monde François Le Clerc du Tremblay, après une éducation très soignée et de brillants faits d'armes en qualité d'officier, était entré dans l'ordre des capucins à l'âge de vingt-deux ans (1). C'était une nature ardente, généreuse, qui
(1) Il n'est peut-être pas inutile de signaler ici certains traits de ressemblance assez frappants entre la vie du P. Josepli et celle de
lUCHEUEU A LCÇOS- 11
savait allier aux élans les plus mystiques une rectitude de raison, une dextérité dans les afîaires et une ténacité de volonté qui eussent bien mieux convenu à un homme d'État qu'à un moine. Il se livra avec le plus grand zèle aux travaux apostoliques et devint bientôt le plus célèbre prédicateur de son ordre. C'est à Paris, au couvent de la rue Saint-IIonoré, qu'il avait fait son noviciat et qu'il avait débuté dans la prédication; mais, sur les instances du cardinal de Joyeuse, ses supérieurs l'envoyèrent dans la province de Touraine, et c'est à cette province, au couvent de Saumur, qu'il resta attaché jusqu'à la fin de sa vie.
De bonne heure, il s'était préoccupé de la réforme des couvents. Il aurait voulu faire cesser cette vie large et facile que menaient les religieux et les religieuses dans un trop grand nombre de monastères, et il travaillait à réprimer ces abus avec un zèle vraiment apostolique. En 1611, il fut chargé de prêcher le carême à labbaye de Fontevrault : il ne pouvait pas trouver une meilleure occasion de déployer toutes
Richelieu. Le P. Joseph, né en 1577, avait huit ans de plus que le futur ministre de Louis XIII. Mais tous deux étaient de bonne noblesse. Comme Richelieu, le P. Joseph perdit de bonne lieure son père; comme lui, il vit sa famille ruinée; comme lui, il passa par les troubles de la Ligue, non pas à Paris, mais sous les ombrages du Tremblay où ses rêveries solitaires ne purent que donner un tour plus mélancolique et plus austère à ses pensées: comme Riciielieu, il fit de solides études; comme lui, il embrassa d'abord le métier des armes, comme lui enfin, devenu liomme d'Église et même religieux, il alla à Rome pour aciiever de se former et s'initier aux halj^letés politiques de la Cour Romaine. Une des raisons ])our lesquelles Richelieu se l'attacha d'une manière si étroite, c'est qu'il parlait toutes les langues de l'Europe et même l'hébreu. On sait enfin que comme Riciielieu il se piquait de poésie. Il a fait la Turciade retrouvée au Vatican par M. Fagniez.
lUCHELIEU ET SES AMIS. 183
les ressources de sa charité et de son éloquence. Cette abbaye jouissait dimmenses revenus; aussi, les religieuses y avaient-elles introduit tous les divertissements de la vie mondaine. Elles n'observaient plus le vœu de pauvreté, et comme ce monastère en avait beaucoup d'autres sous sa dépendance, il en résultait un grand scandale et un véritable afTaiblissement de la vie religieuse en France.
Labbesse, Éléonore de Bourbon, tante de Henri IV, était animée des meilleures intentions, mais elle ne se sentait ni le courage ni les forces nécessaires pour mener à bien la réforme de son abbaye. Sur le conseil du Père Joseph, elle avait demandé et obtenu comme coadjutrice sa nièce, Antoinette d'Orléans, veuve à 28 ans de Charles de Gondy, marquis de Bellelie. Celle-ci, qui était une fervente religieuse, ne s'était résignée qu'à contre-cœur à quitter le couvent des Feuillantines, à Toulouse, où elle vivait humble et obscure depuis 1599, pour accepter la charge de coadjutrice auprès de sa tante. Il ne fallut rien moins qu'un ordre formel du Pape et du Roi pour la décider à obéir.
Elle vint donc à Fontevrault, mais elle ne cacha pas sa répugnance pour les honneurs et pour l'autorité. Elle donna à toutes les religieuses l'exemple de la régularité et de l'austérité ; mais sa présence ne suffît pas pour faire cesser toutes les intrigues et pour supprimer les abus. Cependant, la parole du P. Joseph, pendant ses prédications de carême, avait produit une très vive impression sur les religieuses, et plusieurs semblaient disposées à rentrer dans l'observance de leurs vœux et de leur règle. Le terrain était donc admirablement préparé lorsque, tout à coup, à
la fin du carême, le 20 mars 1011, Fabbesse Éléonore de Bourbon mourut.
Le Père Joseph n'était pas homme à ne pas tirer parti de cet événement qui servait si bien ses projets. Il pressa aussitôt Antoinette d"Orléans de prendre la direction de la communauté. Mais la coadjutrice s'y refusa, déclarant qu'elle avait toutes les supériorités en horreur, principalement dans ces grandes maisons où il y a beaucoup d'éclat (1). D'ailleurs, depuis qu'elle était à Fontevrault, elle avait perdu tout espoir d'y faire prendre l'esprit qu'elle désirait, et elle ne voulait pas assumer la responsabilité des désordres que sa conscience condamnait, sans pouvoir y porter remède. Le Père Joseph multiplia inutilement ses efforts pour la faire changer de résolution. Il ne réussit ni à la convaincre ni à l'ébranler dans ses desseins.
Dans son embarras, il recourut à l'évêque de Luçon et lui demanda de venir joindre ses instances aux siennes pour essayer de fléchir cette résistance imprévue. Richelieu résidait tout près de là, dans son prieuré des Roches. Depuis plusieurs années il était en relations avec la coadjutrice de Fontevrault; il recevait ses confidences et lui donnait des avis pour la direction de sa conscience. Dans une lettre quil lui adressait en 1009, après s'être félicité de recevoir des témoignages de souvenir « d'une personne si étroitement liée à Jésus-Christ », il lui faisait les offres de services les plus empressées : « Vos commandements, lui dit-il, m'éprouveront en toute occasion, vous assurant qu'ils seront bien difficiles s'ils ne me
(1) Le Pré Balmn, Vie manuscrite du P. Joseph. — Copie du couvent de la rue de la Santé. Paris.
sont pas aisés, avouant n'en pouvoir recevoir de votre part que je n'exécute volontiers, en votre considération et en celle de Dieu qui est la seule fin que vous regardiez (1 *. »
Le P. Joseph, qui sans doute connaissait ces relations, crut faire un coup de maître en appelant Richelieu à son secours. « On l'envoya supplier, dit le Pré Balain, de venir consoler ces religieuses et de tâcher, avec son éloquence, de persuader à M™* d'Orléans d'accepter la charge d'abbesse. Il y arriva et ne put rien gagner. Ce que voyant, lui et le Révérend Père résolurent d'aller à Fontainebleau, où était la Cour, afin d'obtenir que M"^ d'Orléans ou M"« de Lavedan, aussi nièce de la défunte, fussent nommées, l'une ou l'autre, en cette charge comme seules capables de l'exercer utilement. » Et Le Pré Balain ajoute dans un style d'une emphase si pittoresque : « Où vous remarquerez que ce fut la première entrevue de ces deux grands esprits, la première affaire qu'ils ont traitée ensemble, et dès lors ces deux puissants génies iÇnjvstèrent si bien qu'aussitôt qu'il eut reçu l'ordre du gouvernail de cette monarchie et qu'il se reconnut être l'Atlas de la France, il demanda au Pape et au Roi le Père Joseph pour le soulager d'un si grand faix (2). »
Ce voyage à Fontainebleau fut d'une importance capitale pour Richelieu. Dans sa pensée, l'affaire de Fontevrault n'était que secondaire ; elle était un excellent prétexte pour voir la Reine, se faire connaître d'elle, se faire apprécier et peut-être obtenir quelque dignité, ou tout au moins une marque d'estime
(4) AvENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1", p. 42. (î) Le PnÉ Balaix, Vie du P. Joseph.
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et de confiance. Il comptait bien du reste, sur la bonne amitié du P. Joseph pour servir ses desseins. Il lui était si facile, à lui qui avait renoncé au monde et qui n'était qu'un pauvre religieux sans ambition et sans vues intéressées, de louer son ami et de mettre en lumière ses qualités et ses mérites!
Les prévisions de Tévèque de Luçon se réalisèrent en partie. La Reine lui fit bon accueil, et s'occupa avec bienveillance de l'affaire que les deux amis venaient lui soumettre. Sur leur conseil, elle laissa Antoinette d'Orléans libre de satisfaire son goût pour la solitude, et par un arrêt, elle permit aux religieuses de Fontevrault de se choisir une supérieure.
Ce point réglé, le Père Joseph crut le moment opportun de parler à Marie de Médicis de son compagnon de voyage. Il lui raconta le rôle important qu'il avait joué dans la réforme de Fontevrault, il vanta son éloquence, son habileté, la sagesse de ses conseils, son expérience des affaires, enfin son dévouement au Roi et à la Reine.
Ce chaleureux plaidoyer n'eut cependant pas un résultat immédiat. Car, soit qu'elle se défiât de ces éloges et les jugeât excessifs, soit qu'elle crût plus sage d'attendre avant d'accorder quelque faveur à l'évèque de Luçon, la Reine le laissa repartir sans avoir rien fait pour lui. Néanmoins, on peut être certain qu'elle avait été frappée de l'intelligence et de la finesse de ce prélat qui avait si grand air sous ses habits épiscopaux, et qui ajoutait aux charmes de la jeunesse une parole si persuasive et une si remarquable maturité d'esprit. S'il est vrai, comme on le dit, que les premières impressions soient les plus décisives et les plus durables, il est permis de penser que celle que
garda la Reine de cette entrevue fut tout à l'avantage de Richelieu.
A peine de retour dans le Poitou, l'évèque de Luçon se hâla de terminer l'affaire de Fontevrault. Antoinette d'Orléans se retira au monastère de l'Encloître, où elle fonda l'ordre des filles du Calvaire. Quant aux religieuses de P'ontevrault, elles se réunii*ent et élurent pour abbesse M""" de Lavedan. Richelieu obtint pour elle les bulles de la cour de Rome et procéda lui-même à son intronisation. Il avait lieu d'être satisfait de ses démarches et de ses efforts; car M'"® de Lavedan dirigea ce grand monastère avec une remarquable supériorité.
Richelieu, qui, dans cette circonstance, avait travaillé avec le zèle le plus louable à la réforme de la célèbre abbaye, et qui dans la suite devait donner une si vive impulsion à la restauration religieuse en France, aura le droit de se rendre ce témoignage dans son Testament politique : « Quand je considère qu'en mes premières années la licence était si grande dans les monastères d'hommes et de femmes qu'on ne trouvait en ce temps-là que des scandales et des mauvais exemples là où l'on doit chercher de l'édification, j'avoue que je ne reçois pas peu de consolation de voir que ces désordres ont été si absolument bannis sous votre règne, que maintenant les confidences et le dérèglement des monastères soient plus rares que les légitimes possessions et que les religions bien vivantes ne l'étaient en ce temps-là (1). »
Le père Joseph résidait au couvent de Chinon. Richelieu ne passait jamais par son prieuré des Ro-
(i) RiciiELiEf, Testament poUiique, t. V', \>. lOi.
chessans inviter son ami avenir l'yvoir. Il ne craignait même pas de lui demander des services. Ainsi, dans une lettre de IGll, il le priait d'intéresser le lieutenant criminel, qui était de ses parents ou de ses amis, à une affaire importante qui lui était fort à cœur. « Vous pouvez croire, lui dit-il, que si elle n'était pas juste je ne m'en voudrais pas mêler, et moins encore y demander votre assistance. Mais sachant véritablement comme elle s'est passée, et ayant grande connaissance de votre charité, je ne crains pas que vous soyez importuné de la démarche que je vous fais, et vous conjure encore d'apporter ce que vous pourrez pour la conservation du bon droit de celui à qui elle touche (1). »
Nous avons dit ailleurs le concours que prêta le P. Joseph à Richelieu pour l'installation des capucins à Luçon et aux Sables-d'Olonne. Il est à croire qu'il lui rendit d'autres bons offices (2); car à peine arrivé au ministère, en 1624, Richelieu lui écrivait cette lettre significative , qui est la preuve la plus irrécusable de sa reconnaissance et de son affection pour l'humble religieux : « Comme vous êtes le principal agent dont Dieu s'est servi pour me conduire dans tous les honneurs où je me vois élevé, je me sens obligé de vous en mander les premières nouvelles, et de vous apprendre qu'il a plu au Roi me donner la charge de son premier ministre à la prière de la Reine ; mais en même temps je vous prie d'avancer votre voyage et de venir au plutôt partager avec moi le maniement
(I) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. I'', p. 6i.
(-2) 11 est bon de rappeler que le P. Joseph était le confesseur de l'évoque de Luçon, et cela prouve jusiju'où allait leur intimité et leur mutuelle confiance.
des affaires. Il y en a do pressantes que je ne veux confier à personne, ni résoudre sans votre avis. Venez donc promptement recevoir les témoignages de toute l'estime qu'a pour vous Le Gard, de Richelieu (1). >>
L'évèque de Lucon avait pour métropolitain le cardinal François de Sourdis, archevêque de Bordeaux. Élevé fort jeune à cette haute dignité ecclésiastique par la faveur de sa cousine germaine, Gabrielle d'Estrées, il alliait à un grand zèle pour ses devoirs d'évêque une humeur turbulente et une fierté de caractère qui lui faisaient beaucoup d'ennemis. « Il le portait haut, dit Tallemant des Réaux, mais il réglait fort bien son diocèse. » C'est lui qui osa dire un jour au prince de Condé, qui lui avait reproché d'avoir la tète bien légère : « Ce n'est pas dans la votre que j'irai chercher du plomb. »
Sa famille était originaire de Chàtillon-sur-Sèvres dans le bas Poitou. Il avait commencé ses études au collège de Navarre, mais les troubles de la Ligue étaient survenus et le bouillant écolier s'était empressé de quitter les livres pour prendre les armes. Il assista avec son père au siège de Chartres; puis, lorsque sa cousine eut gagné les bonnes grâces du Roi, il se laissa pousser dans les ordres; seulement,
(1) AvENEL, t. n, p. 3. Cette estime et cette alTection durèrent jusqu'à la mort du P. Joseph. Quand le saint religieux tomba malade, Richelieu • le visita plusieurs fois chaciue jour do sa maladie et y. demeurait fort longtemps, témoignant les regrets qu'il avait de voir éteindre ce grand flambeau (ju'il avait eu si longtemps proche de soi ». — Au dernier moment l'afliction du Cardinal fut telle qu'il se trouva malade. On l'entendait répéter avec des sanglots : « Où est mon appui ? Je n'ai plus d'appui! — {Le testament et les dernières paroles du P. Joseph par une fille du Calvaire, Bibl. Poitiers, n" 281, f« 2-2 et 23).
190 RICHliLIEU A LUÇON.
avec la ténacité indomptable de son caractère, il voulait se rendre capable de remplir les fonctions qu"on lui destinait, A vingt ans passés il eut le courage de revenir sur les bancs et de se faire l'élève des Franciscains. Lui qui venait de manier le mousquet, il reprit le vieux Despautères et se mit à apprendre par cœur le rudiment. Ses progrès furent très rapides; après les belles lettres, il aborda la théologie et étudia successivement le dogme, la morale, le droit canon et la liturgie. Il suffit de parcourir les ordonnances synodales de son épiscopat pour se convaincre de la compétence qu'il avait acquise dans chacune de ces sciences.
Onle voit, il y avait plus dun trait de ressemblance entre le suffragant et le métropolitain; tous deux, après avoir été à Navarre, avaient commencé le métier des armes ; tous deux aussi avaient été faits hommes d'Église, plutôt par les circonstances que par une vocation supérieure ; tous deux enfin étaient devenus de savants prélats et avaient apporté dans le gouvernement de leur diocèse une fermeté et un zèle dignes de louanges. Faut-il ajouter qu'ils étaient doués d'une ambition peu commune et que le souci de leur charge pastorale ne les empêchait nullement de se pousser sur le chemin des honneurs?
Seulement Tarchevêque de Bordeaux, par le bénéfice de son âge et de sa dignité, était de beaucoup en avance sur le jeune évèque de Luçon. Aussi, dès son arrivée dans son diocèse, Richelieu chercha-t-il à entrer en relation avec son tout-puissant métropolitain. Il lui écrit plusieurs lettres qui restent sans réponse, mais cela ne le décourage pas. Il lui envoie un laquais pour prendre de ses nouvelles et lui remettre
une autre lettre dans laquelle il lui dit : « Je ne puis vous dire le déplaisir que je reçois de voir que léloignement des lieux et lincomniodité de la saison me privent de vous aller visiter à Bordeaux ; car, outre le contentement que je recevrais d'avoir l'honneur de vous voir, ce me serait une très grande consolation de vous communiquer les affaires de ce pauvre diocèse, les moyens que j'estime propres à avancer la gloire de Dieu et les difficultés qui s'y opposent. Je vous en entretiendrai franchement, ayant la connaissance que j'ai de votre zèle (1). » Cette lettre fait également honneur aux deux prélats; elle montre qu'ils se préoccupaient des intérêts spirituels de leur diocèse et que le plus jeune recherchait les conseils de son collègue plus âgé et plus expérimenté pour apprendre à gouverner son troupeau.
Quelques mois plus tard Richelieu s'adressait encore au cardinal de Sourdis, mais cette fois dans un but moins désintéressé. L'assemblée générale du clergé allait se tenir l'année suivante à Paris (161:2). On sait que dans ces réunions, qui avaient lieu tous les deux ans, les députés votaient le subside destiné au Roi, et lui présentaient d'humbles remontrances, soit sur les afTaires religieuses, soit sur les affaires politiques. Richelieu, avec la sagacité merveilleuse de son esprit, avait compris qu'il pourrait jouer un rôle éclatant dans ces assemblées ^où l'éloquence était une cause certaine de succès. C'était aussi pour lui une occasion de se présenter de nouveau à la Reine, et de faire la connaissance des membres les plus influents de Tépiscopat. On conçoit donc qu'il
(1) AvE.NEL, Lettres de Richelieu, l. 1". p. Ci.
ait songé à poser sa candidature. Mais comme il sentait que sa jeunesse était un obstacle à la réalisation de son projet, il crut sage de solliciter l'appui du cardinal, convaincu que les suffrages de ses collègues ne lui feraient pas défaut s'il était soutenu par son métropolitain. Il lui écrivit donc le 25 novembre 1611 : w Monseigneur (1), quelques-uns des diocèses circonvoisins m'ayant témoigné qu'ils désiraient me nommer pour être député en l'assemblée prochaine du clergé qui se doit tenir à Paris, j'ai cru vous devoir supplier de me faire savoir quelle serait votre volonté en cela, et si vous jugez que je puisse rendre quelque service au clergé, non seulement d'avoir agréable ce dessein, mais encore de le favoriser et de le faire réussir par votre autorité. Bien que vous ne puissiez employer personne en cette charge qui n'ait autant ou plus de capacité que moi, je puis dire avec vérité que pas un n'aura autant d'affection d'obéir à vos commandements (2). »
Il ajoute que, s'il n'était pas malade, il ferait le voyage de Bordeaux pour aller assurer le Cardinal de ses sentiments.
Mais il préfère ajourner cette démarche pour que l'intérêt seul de sa candidature ne paraisse pas l'avoir inspirée. Malgré sa jeunesse, Richelieu s'entendait déjà à merveille à flatter ceux dont il avait besoin. Mais, dans le cas présent, toutes ses habiletés furent inutiles, car il ne fut pas élu député et son nom ne
(1) L'étiquette voulait qu'on ne donnât ce titre de Monseigneur qu'aux cardinaux. Pour les simples évoques, on disait « Monsieur ». Ce n'est que plus tard, sous le ministère de Uiclielieu, qu'on les appela tous Monseigneur.
(2) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. V, p. "1.
figure pas sur hi lislc des prélats qui prirent part aux délibérations de l'assemblée de 101:2. Il dut attendre encore deux ans, cest-à-dire la convocation des États généraux, pour trouver loccasion qu'il cherchait de se produire.
Nous n'avons qu'un très petit nombre de lettres de l'évêque de Luçon à l'archevêque de Bordeaux. Mais il est permis de croire que leurs relations durent être fréquentes. En dehors des rapports hiérarchiques, une sympathie réciproque, et peut-être aussi cette vivacité d'allures qui leur était commune, devaient rapprocher ces deux prélats. Au début, Richelieu se montrait plein de déférence et de respect envers son supérieur. Il n'ignorait sans doute pas les démêlés qu'avait eus l'archevêque de Bordeaux avec son chapitre et le Parlement ; mais il se garde d'y faire la moindre allusion. En toute circonstance il le félicite de son zèle, de sa charité, et de ses rares vertus qui le font admirer d'un chacun. « J'en ai, dit-il, une telle connaissance que je ne puis que je ne publie ce que toute la France publie avec moi; mais votre modestie, imposant silence à mes paroles, fait que je me contenterai de vous supplier de croire que je suis véritable (1). »
Dans une autre lettre il lui dit : « J'ai été infiniment édifié d'entendre le bon ordre que vous avez mis en votre diocèse et la grande dévotion que vous apportez à Bordeaux, de quoi j'ai loué Dieu de tout mon cœur; ce sont des effets du zèle que vous avez à la gloire de Dieu (2). » Assurément il y a dans tous ces compliments une part d'exagération, et le désir de se
(1) AvESEL, Lettres de Richelieu, t, I", p. 100.
(2) Ibid., p. 101.
194 RICIltLIEU A LUÇON.
concilier les bonnes grâces du Cardinal y est trop manifeste. Mais ce qu'il y a d'excessif dans ces louanges disparaîtra avec les ardeurs et Tinexpérience de la jeunesse, et fera place à une appéciation plus \saine des qualités du Cardinal et de sa famille. Dans la suite (en 1620), Richelieu fera appel à ses conseils et à son influence pour Taider à réconcilier Louis XIII avec sa mère ; et, devenu ministre, il prendra l'évéque de Maillezais (1), Henri de Sourdis, frère de Tarclievèque de Bordeaux, le mettra à la tête de la marine et en fera un brillant amiral, inspiration vraiment heureuse qui atteste une fois de plus que Richelieu choisissait de préférence ses collaborateurs parmi les hommes qu'il avait pu connaître et étudier à loisir pendant son épiscopat^
Mais tous ceux qu'il s'était attachés durant cette période de sa vie ne conservèrent pas dans la suite son amitié ; quelques-uns même devinrent ses adversaires les plus déclarés. De ce nombre il faut citer du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran.
On lit dans les Mémoires de Lancelot (2) : « La liaison du cardinal de Richelieu avec M. de Saint- Cyran avait commencé dès qu'il était évèque de Luçon et que M. de Saint-Cyran demeurait chez M. de Poitiers, de la maison de la Rochepozay, car ce prélat venait souvent s'y divertir. » Du Vergier de Hauranne était vicaire général de l'évéque de Poitiers.
(1) L'évêché lie Maillezais était dans la famille des Sourdis, comme celui de Luçon dans celle des Richelieu. Trois prélats de ce nom occupèrent le siège de Maillezais en moins de cinquante ans : Jacques de Sourdis, François de Sourdis et Henri de Sourdis.
(2) Mthnoires louchant la vie de M. de Saint-Cyran, pour servir d'é claircissement à l'histoire de Port-Royal. Cologne, 1701, 2 vol. in-12, p. 90.
11 passait pour un homme instruit, spii-iluol et de grande piété. Il était en outre distingué de manières, et sa parole avait quelque chose de particulièrement doux et insinuant, qui captivait tous ceux qui l'approchaient. L'évéque de Luçon, qui faisait de fréquents séjours à Poitiers, comme l'attestent les nombreuses lettres qu'il s'y faisait adresser, subit comme les autres le charme de Du Vergier de Hauranne, et dès lors il s'établit entre eux les relations de la plus cordiale amitié (1).
Nous n'avons que deux lettres de Richelieu ù du Vergier de Hauranne; elles sont écrites dans ce style subtil et maniéré dont il ne se débarrassa que plus tard, quand la nécessité d'expédier un grand nombre d'affaires l'obligea à être clair, simple et concis. Dans l'une de ces lettres, il lui dit celle phrase caractéristique : « Je vous supplie de vous assurer que je vous honore avec la même ardeur que vous pûtes remarquer en moi lorsque nous nous ouvrîmes l'un à
(1) Malgré sa douceur habituelle, le vicaire général de Poitiers savait au besoin manifester des ardeurs belliqueuses. En 1614, lorsque le prince de Condé, révolté contre la Cour, tenta de s'emparer de Poitiers, il se heurta à une résistance à laquelle il ne s'attendait guère. L'évoque fit fermer les portes, tendre les chaînes, et attendit le Prince les armes à la main, ;i la tète des habitants. Devant cette attitude résolue, Condé dut renoncer à son dessein, mais, en se retirani, il se jura d'obtenir justice de l'olîense que lui avait laite l'évéque de Poitiers. En attendant l'effet de sa vengeance, et pour éclairer l'opinion publique sur le rôle de son chef, Du Vergier écrivit un savant ouvrage intitulé: Apologie pour Ilenri-Louis Chdleigner de la Rochepozay, cvcque de Poiliers, contre ceux qui disent qu'il n'est pas permis aux ecclésiastiques d'avoir recours aux armes en cas de nécessité. Comme le dit fort bien M. \venel, cette thèse ne devait pas déplaire à l'évéque de Luçon qui eut toujours des inclinations belliqueuses et qui devait fonder en grande partie sur la guerre sa fortune et sa renommée.
196 RICHELIEU A LLTON.
l'autre jusques au fond du cœur (1). » Il faut croire ù la vivacité de ces sentiments, car dans une autre lettre il lui dit encore quelle estime il a pour ses mérites et quelle affection pour sa personne : « Au reste, je ne veux pas oublier à vous faire savoir que me sentant grandement votre obligé de la franchise avec laquelle vous vous portez à me vouloir du bien, je ne laisse de me plaindre de vous, mais à moi seul, de ce que vous me dépeignez avec des couleurs trop vives. A cela, je n"ai rien à dire, sinon que vous êtes volontiers comme quelques peintres qui ont l'imagination si bonne et si forte qu'il leur est impossible de s'empêcher de représenter avec avantage ce qui n'est pas parfait, et de plus si j'ai quelques parties des bonnes qualités que vous me donnez, ce sont celles qui me font connaître et estimer les vôtres, et qui me portent à vous aimer chèrement (2). »
De son côté, du Vergier de ITauranne ne demeurait pas en reste avec l'évèque de Luçon. Il lui adressait les assurances d'amitié et les offres de service les plus chaleureuses. A l'occasion même il s'occupait de ses affaires ou de celles de son diocèse et s'y employait avec tout le zèle dont il était capable (3). La lettre suivante, qui date de novembre 1615 et que nous avons trouvée dans les archives de la famille de Richelieu, fera connaître la cordialité de leurs rapports. Elle a de plus l'avantage de présenter quelques détails curieux et inédits sur le mariage espagnol. On sait que le Roi avait dû se faire accompagner d'une armée pour aller au-devant de la princesse es-
(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. V, p. 133.
(2) Ibid., p. 134.
(3) Arch. des Affaires étrangères. France, t. "70, f" 19.
pagnolo qui lui était liancée. Toute la cour s'était arrêtée à Bordeaux, pendant que la sœur du Roi, Elisabeth, poursuivait sa route jusqu'à la frontière, où devait avoir lieu l'échange des princesses. Du Vergier de Hauranne s'était joint au cortège et c'est de Bayonne, son pays natal, qu'il écrivit à Richelieu, qui probablement était à Bordeaux avec la cour : M Monsieur, si j'avais les yeux si bons que la volonté et la main, je ne vous donnerais point tant de peine à lire ma mauvaise lettre, et vous auriez plus de plaisir à lire par là même ce qui est arrivé à Madame par les Landes. Mais j'ai une défluxion sur les yeux qui m'empêche de regarder; mais elle n'a su m'empêcher d'écrire, parce que je sais ce que je vous dois, ou plutôt ce que je veux vous devoir... Toutes les appréhensions, Monsieur, qui pour être grandes jusqu'au Mont-de-Marsan, durant le voyage de Madame, se sont évanouies à son arrivée à Bayonne, oîi elle est depuis deux jours, et croit-on qu'elle n'en bougera que le o^ de ce mois, et que les échanges ne se feront que le 7^, qu'on retournera le plus tût à Bordeaux, et qu'on n'y séjournera, à ce que j'ai ouï dire de la bouche des principaux, que deux jours...
« Le roi d'Espagne ayant fait ses adieux, à Burgos, avec une incroyable tristesse, a continué néanmoins son chemin jusqu'à Victoria, marchant en homme inconnu (1); et croit-on qu'il viendra jusqu'à la frontière de la France. M. de Bayonne (2) fait ici une
(I) Arxauld d'Axdilly (clans son Journal, p. 127) dit également que le roi d'Espagne s'est travesti pour accompagner sa lille jusqu'à la frontière.
(-2) Bertrand Descliaux, de la famille des vicomtes de Baigorry en Navarre, fut sacré évêque de Bayonne en 1598. En KJll, il devint
198 RICHELIEU A LLTOX.
chère extraordinaire à ses amis, et quoique le pays soit disetteux eu toutes choses, il le fait paraître riche. M. de Carcassonne et M. d'Alet y sont aussi... Il est arrivé en cette ville une chose étrange, huit jours avant l'arrivée de Madame : c'est que deux flamands, venant d'Espagne, et qui avaient autrefois étudié à Louvain, ayant conjuré contre la vie de notre Roi, l'un d'eux s'étant ravisé s'adressa à un cordelier et lui confessa le pernicieux dessein de son compagnon, et comme il avait rêvé de se cacher dans Bordeaux, le jour de l'entrée de la Reine, en un certain endroit proche du Roi pour le tuer, avec deux pistolets sur sa personne. La facilité du confesseur leur a donné moyen de s'échapper, et le remords de conscience qui l'a piqué quelques jours après de le découvrir à son supérieur, qui en a avisé les magistrats de la ville, qui en ont donné avis au Roi et lui ont envoyé le confesseur. Si cela est aussi public partout comme ici, on s'en prévaudra plus qu'il ne faut le désirer.
« J'ai des choses ù démêler en ce pays avant de me résoudre à le quitter. J'attendrai cependant vos commandements et vous prierai, Monsieur, de les adresser à Bordeaux, et je n'ai garde de manquer à les effectuer de la façon qu'il vous plaira de me les prescrire. »
Et il termine en vantant son génie qui surpasse en connaissance celui des législateurs et des princes.
Les relations de Richelieu avec l'abbé de Saint- Cyran restèrent longtemps excellentes. Ils se voyaient non seulement à Poitiers, mais encore au prieuré
l)remier aumônier du Roi sans quiUcr son siège épiscopal, et en lC-2-2, il fut promu à l'archevèclié de Tours.
des Roches et même au chùleau de Uichelieu, où révêque de Luçon donnait parfois l'hospitalité à son ami (1). Mais plus tard, quand l'abbé de Saint-Cyran propagea ses idées jansénistes, Richelieu, après avoir tout fait pour le retenir dans l'orthodoxie et l'obéissance à l'Ëglise, rompit avec lui et le fit mettre à la Bastille (2). Le Ministre crut qu'il était de son devoir d'oublier sa vieille amitié d'autrefois, pour ne songer qu'au péril que courait l'Église et pour prévenir les maux qui pourraient en résulter.
Du Vergier de Hauranne n'est pas le seul que Richelieu ait flatté au temps de son épiscopat et qu'il ait ensuite combattu à l'époque de son ministère. Parmi les personnages auxquels, simple évèque, il faisait des protestations empressées et même assez humbles de dévouement et de services, plusieurs sont devenus ses ennemis. Il a jugé les uns avec une sévérité excessive dans ses Mémoires et il a poursuivi les autres avec un incroyable acharnement; car personne n'a été plus tenace dans ses rancunes comme dans ses amitiés. Ce serait ici le lieu de faire l'histoire de ses rapports avec Le Coigneux, Claude de Vie, Phélypeaux de Pontchartrain, le Père de Bérulle et d'autres à qui il a témoigné au début tant de courtoisie et de bonne grâce et qui, dans la suite, ont été ses adversaires déclarés. Il faudrait citer encore le comte de Soissons, qu'il appelait un grand prince, « pour qui toute la France faisait des vœux »,
(1) Du Vergier de Hauranne fut nommé en 10-22 aumônier de Marie de Mcdicis; il dut sans doute celte faveur au crédit de Kiclielieu.
(2) Richelieu disait à M. le Prince : • Savez-vous bien de quel homme vous me iiarlez? H est plus dangereux que six armées I » (Sainte- Beuve, Port-Royal, t. II, p. 21.)
et que dans ses Mémoires il traite de « prince audessous du médiocre ». Mais ce trait de caractère, qui dénote à la fois tant de souplesse et d'habileté et une ambition si peu scrupuleuse, est surtout frappant dans ses rapports avec Sully. Ces deux grands hommes ne se sont nullement compris, et dans leurs Mémoires ils se sont mutuellement traités avec une étonnante sévérité.
« Admirable instrument d'un grand Roi, travailvailleur infatigable, conseiller plein de sens, d'honneur et de lumières (1). >> Sully avait dû se retirer ail commencement de la Régence ; mais il ne sut pas se résigner avec bonne grâce à cette retraite inévitable. Il se fit donner une indemnité de 300.000 livres pour sa charge de surintendant et garda, outre le titre de grand maître de l'artillerie, le gouvernement du Poitou. C'était partir sans dignité et sans désintéressement. Une fois hors des affaires, il fatigua les ministres de ses réclamations et même, comme à Saumur, fit appuyer ses prétentions par les protestants.
Il était encore surintendant, lorsque le jeune évoque de Luçon lui demanda une diminution de tailles pour son diocèse. La lettre qu'il lui écrivit à ce sujet est toute remplie de formules humbles, polies et même obséquieuses. On devine que Richelieu se sent un très petit personnage à côté du ministre du Roi, et il se reproche presque de solliciter sa bienveillance : « Ce que je n'eusse jamais osé, lui dit-il, si je n'eusse su que ceux qu'avec vérité on peut dire grands, plus encore pour les qualités qui sont
(1) Duc d'Almale, Hist. des princes de Condé, t. HI, p. 4.
en eux que pour leurs charges, sont bien aises d'avoir occasion d'obliger leurs inférieurs, pour faire paraître que , si leur pouvoir les rend recommandables, leur bonne volonté le fait encore davantage (1). »
Sa charge de gouverneur du Poitou permettait à Sully de rendre des services à Févèque de Luçon. Celui-ci ne se fait pas faute de recourir à lui dans tous ses besoins. Il s'adresse à lui pour l'établissement de son séminaire et pour la restauration de sa cathédrale et de son évêché, demandant qu'on lui alloue quelques subsides sur l'état des dépenses de la province. En retour de ces faveurs, il promet une reconnaissance éternelle : « Si je suis ingrat du bien que je recevrai de vous, ce ne sera jamais que d'une ingratitude nécessaire, qui procédera de la grandeur de vos obligations (2). »
Il est malheureusement regrettable que ces beaux sentiments n'aient pas duré ; car quelques années plus tard Richelieu, oubliant les bienfaits qu'il avait reçus, consignait dans ses Mémoires les plus perfides insinuations sur la probité etl'honorabilité de Sully (3).
(1) AvENEi-, Lettres de Richelieu, t. !'='■, p. 20.
(2) lOid., p. 92.
(3) Voici quelques textes des Mémoires de Richelieu qui se rapportent à Sully : « Ainsi il se vit contraint de se retirer au comnience- « ment de février, chargé de biens (jue le temi)s qu'il avait servi lui « avait acquis, mais d'envie par la grande autorité avec laquelle il « avait fait sa charge et de haine pour son humeur farouche. » (Mém., t. XXI, p. 95.) — « On peut dire avec vérité que les premières années « de ses services furent excellentes, et si quel(|u'un ajoute que les « dernières furent moins austères, il ne saurait soutenir qu'elles lui « aient été utiles sans l'être beaucoup à l'État. » {Id.) — Un peu plus loin, il dit que Sully, qui était entré aux affaires avec 6.000 livres de rentes, en était sorti avec plus de 150.000. — Enfin, il remarque
Il ne se débarassa pas moins vite des expressions si modestes et si pleines de déférence et de courtoisie dont il se servait à l'origine pour l'ami et le confident du feu Roi. Parvenu à son tour au ministère, il écrira encore à Sully ; mais ce ne sera plus qu'un billet froidement poli adressé à un vieux ministre oublié par un ministre nouveau, qui commence une carrière presque royale, et qui se lève environné déjà de tout l'éclat de la faveur et du pouvoir.
En revanche, il faut reconnaître que Sully n'a guère mieux traité Richelieu. Il existe aux archives des affaires étrangères (1) une lettre du gouverneur de Poitou annonçant à l'évèque de Luçon la convocation des États généraux. Mais cette lettre d'un caractère impersonnel et dont le ton indique une sorte de circulaire adressée à tous les évèques de la province, ne fournit aucun indice sur les sentiments de Sully à l'égard de Richelieu. C'est dans les Économies royales qu'il faut voir la véritable expression de sa pensée. Voici comment il parle des débuts politiques de l'évèque de Luçon : « Et qui doute, aussi que moi et tout bon Français qui a du jugement, lequel voit ces trois créatures (Conchine, sa femme et Mangot, le garde des sceaux) avec leur Barbin et Luçon, régir tout le royaume, présider aux Conseils d'État, disposer les dignités, armes et trésors de France, et tenir Vos Majestés en servitude et comme esclaves de leurs fantaisies , ne tienne cela pour un prodige et excrescence pestiférée en l'État ['2')... »
que la chute de ce colosse n'a entraîné personne dans sa ruine parce qu'il n'avait point d'amis.
(1) Archives des affaires élrangères. France, t. 769, f" 169.
(-2) Économies royales, p. 492, édit. Michaud et Poujoulat.
Et quant aux grandes choses que fit llichclieu pendant son second ministère, Sully les passe complètement sous silence. Il raconte en détail « les gestes de Louis le Juste, auxquels ne se peuvent égaler tout ce qu'ont jamais fait de plus signalé Charlemagne et Philippe-Auguste », et il trouve moyen de laisser ignorer l'action si prépondérante du grand ministre qui avait repris ses desseins et qui était en train de les réaliser avec tant d'éclat (1). Tant il est vrai que les ministres déchus ont toujours eu peu d'indulgence pour les continuateurs de leur œuvre, et que les ministres en charge, aussi bien les grands que les petits, ceux d'autrefois, comme ceux d'aujourd'hui , sont généralement sobres d'admiration pour leurs prédécesseurs.
En terminant ce chapitre, il ne sera peut-être pas sans intérêt de rechercher quelle a été l'opinion des évéques français sur Richelieu avant son arrivée au pouvoir. Les grands et les ministres ne semblent pas avoir deviné son génie. Les évèques, au contraire, qui le voyaient de plus près et qui pouvaient mieux juger de ses aptitudes et de ses talents, lui sont unanimement favorables.
Nous connaissons déjà le témoignage du cardinal (lu Perron : à ses yeux, l'évèque de Luçon est l'un des plus savants prélats de France, « à qui les plus vieux doivent céder ».
(1) Uiclielieu ne dut pasùtie surpris de celte injustice, si l'on en croit cette singulière remaniue sortie de sa plume : « Tout iiomme qui a « eu la faveur n'aime jamais ceux qui la possèdent après lui, quoi- « qu'il souffre un autre régner; la raison est (lu'ayant une fois épousé « la faveur, il croit que tous ceux qui la possèdent après lui en sont • adultères. • {Maximes d'Etal et fragments politiques, publiés par M. JUxoTAt'X, Documents inédits, mélanges, 2<^ série, t. lll, p. 783.
François de Soui'dis, archevêque de Bordeaux, le tient en très haute estime ; il encourage ses débuts et lui donne volontiers des conseils, il s'intéresse à ses travaux, demande souvent de ses nouvelles, et il déclare, en IGIO, à l'abbé de la Cochère qu'il voudrait voir son évèque à Paris pour être à portée de profiter des événements.
L'évèque de Nantes, Charles de Bourgneuf, après avoir raconté à Richelieu tout ce qui s'est passé à l'assemblée du clergé de 1G15 et lui avoir parlé de ses efforts pour faire promulguer les décrets du Concile de Trente, termine sa lettre par ce compliment : « Pour le présent, j'ajouterai que M. de Bourgueil et moi, qui sommes vos petits disciples, avons eu grande joie de voir par représentation notre maître en la personne de M. d'Orléans, auquel obéissant, nous estimons que vous ne le pouvez avoir moins agréable que si vous-même vous nous commandiez, puisque (vous) le tenez au même degré que nous vous faisons (1). »
L'évèque de Bayonne lui écrit le 30 juillet IGio : « Monsieur, si ma plume était aussi diserte pour vous extoller selon votre mérite que vous êtes puissant, par une trop profonde humilité et grande modestie, à vous rabattre vous-même jusqu'au centre de la plus grande inanition que l'on peut imaginer, l'ardeur de vos rares et singulières qualités serait plus répandue à tout le moins par notre France... Mais n'étant pas du nombre de ceux que le sort a voulu produire pour éloquents, il faut que je me contente d'exprimer la vérité toute pure et toute nue, en
(1) Archives des affaires étrangères, France, t. 770, f" 43.
termes fort courts et forts précis, que vous clos sans cajolerie quelconque autant aimable qu'estimable, et que les qualités que par quelque espèce d'attribution et seule opération d'entendement vous supposez en moi, seront sans intermission quelconque toutes employées aux efl'ets de votre amour et de votre estime tout ensemble (1). »
En 1612,révéque d'Orléans, Gabriel del'Aubespine, le complimente sur ses travaux de controverse (2) : « Monsieur, je reçus toutes vos lettres, et me plains que vous étant mis ù la controverse, vous ne m'en mandiez rien, et ayant amené deux Anglais pour vous y servir, vous ne m'en ayez parlé ni écrit. Il semble que ce soit à tromper son compagnon. Mais je vous veux faire le moyen d'en sortir que j'ai appris, qui est de bien apprendre leur opinion avant de se mettre à lire la nôtre. Je me réserve à la première vue de vous en faire reproche, et m'en venger par vingt arguments que je vous ferai en baroco. >>
« P. S. — Il court ici le bruit que la Reine vous <( envoie à la Rochelle pour haranguer les habitants. »
Un autre fois, ce même prélat qui, évidemment, était l'un des meilleurs amis de Richelieu, lui écrit : « Vous me faites écrire d'aller à la campagne et me « résous d'être à carême venant à Orléans, pour y « séjourner quelque temps et y étudier, un peu pour « vous imiter et comparer mes études et mes passe- « temps à vos entretiens. Vous faites bien de pren- « dre un peu d'exercice; étant sédentaire et solitaire, « ce divertissement est nécessaire. » Il termine en
(1) Archives des affaires étrangères. France, t. 770, f" 50.
(2) Ibid.,t. 768, f» 231.
lui disant qu'il tient beaucoup à son alTeclion et que ses collègues lui font un reproche de ne vouloir aimer que M. de Luçon (1).
Les laïques eux-mêmes font le plus grand éloge de son amour pour l'étude. M. d'Alincourt, qui le connaissait depuis son voyage à Rome, lui écrit en 1G12 ; « J'ai toujours fait grand état de votre courage aux « choses spirituelles et ecclésiastiques, et maintenant « que vous étudiez si àprement vous en augmentez « l'opinion, estimant que vous ne prenez pas tant M de peine sans quelque grand dessein et qui doive « être utile à l'Église, et combien que vous vous ca- « chiez de vos amis, ils ne laissent de s'en réjouir « et de vous souhaiter autant de force et de santé « qu'il est nécessaire pour servir à un dessein si gé- « néreux. Vous envoyez quérir force livres des hé- « rétiques, et si n'aviez vos facteurs et vos agents en « cette ville, je m'offrirais d'en être le marchand (2). »
Enfin Claude de Vie, qui sera plus tard l'un de ses ennemis ses plus passionnés, rend hommage à ses vertus épiscopales. Il lui écrit le 26 mars 1613 : « Monte sieur, je ne saurais assez louer à jnon gré l'affec- « tion et le soin que vous témoignez tous les jours « pour l'accroissement de la religion catholique, M apostolique et romaine en votre diocèse, puisque, - « outre ce qui touche à l'honneur de Dieu en cela, « le service du Roi et son autorité en reçoivent ac- « croissement avec fermeté (3) ». — Dans une seconde lettre du 21 avril de la même année, il lui annonce que les ministres auxquels il a parlé de sa
(1) Archives des affaires étrangères, France, t. 7C8, f" 208.
(2) Ibid., t. 768, f 213.
(3) Ibid., 1. 169, C 4.
requête (il s'agissait de rétablissement des capucins aux Sables-d'Olonne) ont vivement loué son dessein, « et ce d'autant plus que je leur représentai la qualité de votre diocèse, l'état où vous l'aviez trouvé, et combien, grâce ùDieu, il s'est amélioré par votre travail, industrie et résidence (1). »
De tous ces témoignages, il résulte que Richelieu avait la répuUition d'un évèque pieux, zélé, laborieux, tout entier à ses fonctions et à ses études théologiques ; qu'il était aimé et estimé de la plupart de ses collègues dans l'épiscopat, et que, dès cette époque, et malgré sa jeunesse, il jouissait d'une certaine célébrité qu'il devait, non pas à sa naissance ni à la situation de sa famille, mais à son seul mérite.
Dès lors aussi, il s'était attaché quelques amis qui, plus tard, devaient être ses collaborateurs ou ses adversaires : l'abbé de la Cochère, le P. Joseph et l'abbé de Saint-Cyran vivaient presque dans son intimité. Les cardinaux de Sourdis, du Perron et La Rochefoucauld lui témoignaient une bienveillance toute particulière. Sully, Claude de Vie et Pontchartrain tenaient à lui être agréables et à lui rendre des services. Faut-il s'étonner après cela qu'il soit arrivé si vite au pouvoir, et qu'une fois ministre, il se soit souvenu de tous ceux qui l'avaient servi dans sa jeunesse? Il écartera les indociles et les indépendants; mais les autres, ceux qui consentiront à abdiquer leur volonté devant la sienne, il les comblera de dignités et d'honneurs et les associera à sa gloire et à sa fortune.
(1) Archives de la famille de Richelieu.