CHAPITRE VII
Sommaire. — Avantages pour Richelieu d'être évêque de Luçon. — Premier éveil de son ambition ; il songe à paraître à la Cour. — Ses voyages à Paris, — Son rôle aux États généraux de 1614. — Ses premières négociations. — 11 e.st nommé secrétaire d'État.
On n'a peut-être pas assez remarqué combien il était important pour Richelieu de passer les années les plus fécondes de sa jeunesse dans un évêché du bas Poitou : rien ne pouvait favoriser davantage le développement de son génie politique. Il se trouve, en effet, que la théorie des milieux, souvent contestable, est pour lui d'une étonnante justesse.
Qu'on suppose qu'à l'âge de vingt-deux ans, il ait été envoyé comme évêque dans quelque petite ville de Normandie ou du Limousin. Assurément, là comme à Luoon, il eût été un prélat actif, intelligent, passionné pour les intérêts spirituels et temporels de son diocèse. Il se serait acquis une certaine réputation par son zèle, par son éloquence ou par ses travaux théologiques. Mais qu'eùt-il appris en poli-
tique? Rien ou presque rien. Il serait resté confiné dans son évéché, et peut-être la pensée ne lui seraii pas venue, au fond de sa solitude, de jouer un rôle dans les affaires publiques. Tandis qu'à Luron dans cet évèché le plus gueux et le plus crotté de France, comme il disait, il se trouvait placé dans un admirable poste d'observation pour étudier les grands événements qui se déroulaient sous ses yeux et faire ainsi son apprentissage politique.
Il y a longtemps qu'on en a fait la remarque : le Poitou est situé sur Tune des grandes routes historiques de la France. Aussi est-ce dans cette province qu'ont eu lieu presque tous les conflits de peuples et d'intérêts, et que se sont dénouées les principales crises de notre histoire. Sans remonter au temps de Clovis, de Charles Martel ou même du du roi Jean, on sait que les guerres de religion avaient sévi d'une manière toute particulière dans le Poitou. L'avènement de Henri IV et son édit de pacification n'avaient pas calmé toutes les haines, ni étouffé toutes les discordes. Les protestants étaient nombreux et remuants : nous avons raconté les démêlés qu'ils eurent avec l'évêque de Luron. La Rochelle était tout près de là, et il suffisait d'une protestation ou d'un mot d'ordre parti de cette Rome des huguenots pour provoquer une révolte dans toutes les provinces de l'Ouest. Richelieu était donc en mesure, par des rapports journaliers avec les protestants et par la nécessité où il était de défendre ses droits contre leurs prétentions, d'étudier sur place, pour ainsi dire, la question religieuse. Il était amené à se tracer une ligne de conduite, faite de tolérance et de fermeté, qu'il appliqua d'abord aux
dissidents de son diocèse, et qu'il appliquera plus tard à tous les protestants du royaume (1).
Le Poitou était aussi, sous la régence de Marie de Médicis, un foyer d'opposition à l'autorité royale. Avec l'appui des réformés, les Princes se soulevèrent plusieurs fois, tantôt pour demander la convocation des États généraux, tantôt pour protester contre les mariages espagnols. Or, Richelieu observa, avec la plus vive attention, ces prises d'armes séditieuses.;) Il fit plus que les observer, il éprouva par luimême combien elles étaient funestes aux populations : car sa correspondance nous le montre sans cesse préoccupé de défendre son diocèse, sa terre de Richelieu et ses prieurés, contre les pillages et les excès auxquels se livraient les troupes rebelles. Il n'est donc pas surprenant que, sous le coup de ses alarmes et des vexations qu'il subissait, il ait nettement formulé dans son esprit la résolution de s'opposer un jour à ces brigandages qui se commettaient au nom du bien public, et de faire rentrer dans l'ordre et dans l'obéissance au Roi tous- ces princes et ces grands qui mettaient sans cesse en péril le repos
(1) Pour qu'on ne m'accuse pas d'avoir prêté à Richelieu des vues qu'il n'avait pas, voici son propre témoignage :
■ 11 y a plus de trente ans qu'étant attaché aux fonctions de l'Épiscopatdaus le diocèse de Luçon près de laKochelle, je pensais souvent dans une profonde paix aux moyens de ranger cette place à l'obéissance du Roi. Ces pensées passaient alors en mon esprit comme des songes ou de vaines imaginations; mais Dieu ayant voulu depuis que l'on entreprit ce qui ne m'avait semble autrefois que des chimères, et que l'on attaquât cette place pour la réduire à son devoir, je pensais, durant ce siège, à retirer de l'Iiérésie par la raison ceux que le Roi retiraitde la rébellion par la force. » Méthode la plus facileet la plus assurée pour convertir ceux qui se sont séparés de l'Église, p^T le card. de Richelieu, Paris, ICïl, in-f , p. 1 et 2.
et la sécurité de la France. Ainsi, il n'y aura pas (le témérité à aflirmer que ces deux idées, qui ont été le pivot de sa politique intérieure, l'abaissement des grands et la ruine des protestants, c'est à Luçon, pendant son épiscopat, qu'elles germèrent dans la pensée de Richelieu.
Le Poitou lui rendit un autre service qui n'était pas moins précieux, ce fut de l'envoyer aux États généraux et de le produire ainsi sur cette scène politique où il aspirait depuis si longtemps à jouer un rôle. Mais avant de raconter son entrée éclatante aux affaires, qu'on me permette d'étudier les premiers indices de son ambition naissante. Quand il s'agit d'un homme tel que le cardinal de Richelieu, les moindres détails prennent de l'importance ; on s'intéresse à tout ce qui peut expliquer la genèse d'un si grand génie.
Lorsque Richelieu arriva à Luçon, eu décembre 1608, il semble qu'il n'ait pas eu d'autre désir que de travailler au bien de son diocèse, et ce que nous avons dit de son administration épiscopale prouve l'ardeur de son zèle et son souci de s'acquitter de tous ses devoirs.
Dès le début, les œuvres de toutes sortes qu'il avait entreprises, la visite des paroisses, la réforme du clergé, ses démêlés avec les protestants, enfin ses études théologiques qu'il poursuivait au milieu de tant de travaux, tout cela l'intéressait très vivement et paraissait suflîre à son activité. Mais il vint un moment où son diocèse lui apparut comme une sphère d'action bien étroite, et où il se demanda si les aptitudes de son esprit ne comportaient pas des charges plus élevées et plus éclatantes. Les senti-
ments pieux qui ranimaient lorsqu'il prit possession de son siège s'étaient sans doute un peu émoussés ; le désir de procurer la gloire de Dieu n'était plus aussi vif dans son cœur, et déjà il songeait à travailler à sa propre gloire et à sa fortune. Dans quelles circonstances s'opéra cette transformation intime? Quand ne suffit-il plus à Richelieu d'être un bon évêque, et dirigea-t-il ses vues du côté de la politique? Un précieux document, découvert il y a quelques années par M. Baschet, et qui fait le plus grand honneur à sa pénétrante sagacité, nous permettra de répondre à cette question.
Cette pièce curieuse a pour titre : Instructions et maximes que je me suis données pour me conduire à la Cour (1). Elle ne porte aucune date, mais M. Hanotaux a victorieusement démontré qu'elle avait dû être écrite au printemps de 1610. L'évêque de Luçon, qui venait de passer près de dix-huit mois dans son diocèse et qui sans doute se souvenait avec complaisance des bontés et de la bienveillance que lui avait témoignées le Roi, méditait de retourner à la Cour. Déjà il avait envoyé à Paris son ami l'abbé de la Cochère pour sonder les dispositions des ministres et veiller à tous les détails de sa prochaine installation dans la capitale. Mais, en attendant le départ, il réfléchissait au moyen de réussir dans cette Cour qu'il connaissait, et où il allait reparaître avec plus d'autorité, plus d'expérience et surtout avec des vues plus précises.
Quelle pouvait être sa pensée en projetant ce voyage? Ces pages ne nous le disent pas. Pourtant il
(1) Paris, Pion, 1880.
n'est pas difficile de supposer la nature de ses rêves. Il avait prêché à la Cour, il avait même plu à Henri IV qui l'appelait son évêque et le traitait avec une prédilection toute particulière. Cette fois il s'agissait d'aller plus avant dans les bonnes grâces du Roi, il fallait le séduire, et entrer autant que possible dans son intimité. Or, le titre qu'on donnait ordinairement à un évêque bien en Cour, c'était celui d'aumônier du Roi. II est donc très probable que cette aumùnerie royale était le but précis de ses convoitises; dans sa pensée, elle était la préparation toute naturelle à un rôle plus considérable, dont il ne se déterminait pas encore à lui-même le titre ni l'objet, mais qui certainement impliquait une participation aux affaires publiques. De là des règles de conduite méditées, des préceptes établis pour une manière d'être tout individuelle, des maximes composées pour un maintien politique; des recommandations faites à soi-même, consignées par écrit pour se les mieux imposer, pour y moins faillir, pour se mieux persuader par un bel air d'expressions qu'on est personne d'expérience, sachant son monde, soigneux de son chemin, qu'on a l'âme nourrie pour les affaires et qu'on a en soi, jusqu'aux moelles, les qualités propres au gouvernement des hommes, non moins qu'à la direction des choses (1).
Voici le résumé de ce formulaire, de ce règlement intime qui aurait pu être le code des courtisans et des hommes d'État au XVIP siècle. — Comme Richelieu veut faire sa cour au Roi sans négliger ses devoirs envers Dieu, il choisira un logis qui ne soit loin ni de celui de Dieu ni de celui du Roi : c'est le seul moyen
(i) Armand Baschet, Lislruclions et maximes. Introd., p. 10.
de pouvoir servir commodément ses deux maîtres. Dès les premiers jours de son arrivée à la Cour, il se présentera plusieurs fois sur le passage du Roi jusqu'à ce qu'il soit remarqué et qu'il ait compris que son assiduité ne déplaît pas. Il assistera à son dîner et se tiendra « en un lieu où il puisse jeter sa vue de ce côté, quand il est à table ». Comme il sait qu'Henri IV est grand buveur, il se gardera bien de lui parler quand il boira : on ne dérange pas un souverain en si grave occupation. La règle suivante indique une profonde connaissance du caractère de Henri IV : « Les mots les plus agréables au Roi sont ceux qui élèvent ses royales vertus. Il aime les pointes et les soudaines reparties. Il ne goûte point ceux qui ne lui parlent hardiment, mais il y faut respect. » Cependant avant de s'engager dans une conversation, il fera bien de « considérer quel vent tire » et de ne pas l'aborder quand il sera de mauvaise humeur, parce que dans ce moment-là il rabroue tout le monde.
Il visitera les grands seigneurs, surtout ceux qui sont en crédit et en faveur auprès du Maître, se souvenant « qu'il y a des sacrifices pour les dieux nuisibles et favorables; à ceux-ci afin qu'ils aident, à ceuxlà afin qu'ils ne fassent point de mal ». Il les verra le matin et au besoin les accompagnera dans leur promenade. Il n'imitera pas ceux qui les fatiguent de leurs assiduités et qui se font décrier par leur empressement à accepter toutes les invitations à dîner. Richelieu , qui n'est pas grand mangeur et qui est homme d'affaires avant tout, appelle cela une « étrange servitude ». Du reste, il a remarqué « qu'on y perd tout le jour, et qu'une heure qu'on donne au ventre tient, tout le jour, l'esprit en tourmente ».
Cependant, lorsqu'il sera invité à dincr, il parlera d'histoires, de descriptions de pays, d'astrologie, etc., en un mot, de choses indifférentes, « qui ne peuvent ennuyer les présents, ni intéresser les absents. » Mais il faut qu'elles soient traitées « galamment, sans pédanterie, et sans découvrir trop curieusement ce que l'on sait ». Si quelqu'un raconte un beau trait d'histoire, il le notera par écrit en rentrant chez lui et s'en servira à l'occasion. Pour Richelieu, les règles de la conversation à table se résument toutes en celle-ci qui est d'une profonde sagesse : « Parler peu, seulement de ce que l'on sait, et ù propos, avec ordre et discrétion. » Comme il n'importe pas moins de savoir écouter, il apportera une vive attention ainsi que beaucoup de grâce à ce qui se dira devant lui. S'il connaît les faits qu'on raconte, il gardera « la môme contenance » que s'il les ignorait.
D'ordinaire, quand on voit les grands, c'est pour leur demander des services, sinon pour soi, du moins pour ses amis. « Mais il prendra garde que ceux pour qui il intercédera ne soient des personnes odieuses et diffamées. » Il ne sollicitera pas non plus pour des choses manifestement injustes et contraires au bien public.
On devine que la correspondance devait avoir aussi une grande place dans les préoccupations de Richelieu, u Dans les lettres aux amis, dit-il, il faut prendre garde qu'il n'y ait rien qui puisse nuire à celui qui les écrit et à celui qui les reçoit. » Pour prévenir les erreurs de sa mémoire, il notera à l'avance les points qu'il doit traiter dans ses lettres. Si ce sont des lettres d'affaires, il procédera par alinéas. A ses amis, il écrira d'une seule traite sans se soucier des paragra-
plies. Pour éviter une perle de temps, il ne cachettera ses lettres qu'au dernier moment, afin de pouvoir toujours y ajouter quelque chose, et quand un même paquet contiendra plusieurs lettres adressées à une seule personne, il marquera chacune d'un chiffre, afin qu'elles soient lues dans l'ordre où elles auront été écrites. Richelieu est tout entier dans ces minutieuses prescriptions : c'est déjà l'homme ami de Tordre et jaloux de son temps, qui plus tard dans les affaires apportera tant de netteté et de précision et qui, avec une santé débile, trouvera le moyen de suffire à tout. — Du reste, il ne négligera aucun de ses correspondants. « Il n'y a personne, dit-il, fût-il chevalier de l'Ordre, qui soit dispensé de répondre aune lettre d'un beaucoup inférieur. » En prévision de l'avenir, il conservera une copie des lettres qu'il jugera importantes, pour s'en servir suivantles circonstances. Quant à celles qui lui paraîtront dangereuses, il les brûlera : « Le feu doit garder celles que la cassette ne peut garder qu'avec péril. » Enfin il cultivera la connaissance des commis de la poste : ces sortes de personnes lui seront fort utiles pour le service de sa correspondance.
Les trois dernières pages sont consacrées à la dissimulation. Comment doit-on la pratiquer, et dans quels cas est-elle permise? On comprend que cette question n'ait pas semblé oiseuse à un évéque qui se préparait au métier de courtisan. A son avis, « le meilleur moyen de dissimuler, qui est aussi le plus légitime, c'est le silence. Il faut en user pour ne pas divulguer les secrets qui nous ont été confiés et pour ne pas faire connaître que nous voyons les mauvaises volontés que l'on a envers nous, ou envers ceux que
nous aimons. » Dans ces conditions, la dissimulation est permise. Mais il est des cas où l'on se trouve entre deux écueils : « le bhnne de la menlerie et le péril de la vérité. Il faut dans ces occurrences faire des réponses semblables aux retraites qui sans fuir, sans désordre et sans combattre, sauvent les hommes et le bagage. » La réserve est pour lui la première qualité d'un courtisan. « Il faut être surtout fort retenu en paroles et en écritures, et si ce n'est chose extrêmement pressante, ne la dire ni ne la faire savoir par écrit. Quand ces coups sont échappés de la langue ou de la main, on ne peut plus les raccommoder. » Sage maxime dont pourraient faire leur profit les hommes politiques de tous les temps.
On en conviendra, ces pages toutes frémissantes d'ambition jettent une vive lumière sur le caractère de l'évèque de Luçon. Son âme s'y révèle à nu. Il se montre à nous, résolu à faire sa carrière, et pour cela décidé à plaire au Roi et aux grands ; mais on le voit aussi calculant à l'avance tous les périls et les obstacles qu'il rencontrera sur sa route, et se préparant à les éviter. Prudent, réservé, discret, toujours attentif à lui-même et à ce qui peut le servir, il est déjà de ceux « qui ne laissent rien à la fortune de ce qu'on peut lui ôterpar conseil et par prévoyance, et qui ne manquent jamais les occasions qu'elle leur a présentées ». Il va donc se rendre à la Cour; que le vent souffle un peu dans ses voiles, et bientôt, grâce à cette continuelle surveillance sur lui-même et sur ses actes, grâce aussi à la souplesse de son esprit et au charme de ses manières, il sera aumônier du Roi, et qui sait, ministre d'État.
La mort de Henri IV vint le surprendre au mo-
RICUELIEC A LUÇON. 13
ment où sa pensée complaisante dressait ses projets de grandeur. Le coup dut être rude pour lui, car il aimait ce prince dont il a tracé dans ses Mémoires un portrait si exact : « Il était d'un port vénérable, vaillant et hardi, fort et robuste, heureux dans ses entreprises, débonnaire, doux et agréable en sa conversation, prompt et vif en ses reparties, et clément même à l'égard de ses ennemis (1). »
La mort tragique de ce grand prince est celle qui a laissé dans l'histoire les plus profonds souvenirs, et cela ne tient pas seulement à l'importance réelle de sa personne, à la haute réputation qu'il s'est acquise en Europe, à ce vide immense que devait apporter dans les affaires la disparition soudaine d'un Roi expérimenté, grand homme de guerre, politique habile, administrateur intelligent et économe de son royaume. Mais les circonstances dans lesquelles ce prince venait de mourir rendaient le désarroi plus général et plus complet, puisque la France tombait aux mains d'une femme et d'un Roi de neuf ans.
On s'explique donc qu'un tel événement ait été pour Richelieu l'occasion d'un changement d'attitude et peut-être d'une hâte plus grande (2).
Marie de Médicis, la nouvelle régente, était beaucoup au-dessous de sa tâche. Elle avait été une épouse fidèle, et dans sa jalousie contre les maîtresses du Roi, elle s'était laissée aller à des éclats bruyants qui
(1) Richelieu, Mémoires, coll. Petitot, t. Wlbis, p. Tii.
(2) L'abbé de Pure dit qu'il fut touché jusqu'aux larmes delà mort flu Roi, et qu'il fit cclébrer un service pour le repos de son àme; — mais qu'aussitôt ce devoir rempli, il s'empressa d'écrire à la Reine. — Abbé de PunE, Vita em. card. Richelii, p. 5".
avaient fait scandale à la Cour, mais que Richelieu juge « pardonnables en tel cas à toute femme qui aime son mari fidèlement (1) ». Malheureusement, elle était inintelligente, irrésolue, faible de caractère; elle devait inévitablement être la proie des favoris. Le jeune évèque de Luçon avait donc le droit « de compter plus que jamais sur la séduction d'un esprit souple, délicat, plein de prévenance, d'attention et de finesse, sur les grâces d'un corps svelte et bien fait, sur la fascination qu'exerce une volonté inébranlable, et sur la confiance qu'inspire un grand caractère (2) ».
Il ne perd pas son temps dans des regrets stériles; il modifie aussitôt le plan qu'il s'était tracé et se met à l'œuvre pour l'exécuter. Dès le 2:2 mai, huit jours après la mort du Roi, il rédige son serment de fidélité au nouveau régime. Ce serment n'était nullement nécessaire et personne ne le lui demandait. Mais comme il voulait paraître à la Cour, il avait hâte de faire connaître ses sentiments et ceux de son clergé. Cette précipitation a même quelque chose d'inexpérimenté qui étonne de la part d'un homme tel que Richelieu. Voici, d'après M. Avenel, le texte de cette pièce (3) :
« Nous, Armand-Jean du Plessis de Richelieu, par la grâce de Dieu et du St-Siège apostolique, évèque et baron de Luçon, et les doyens, chanoines, chapitre et clergé dudit lieu, protestons, sur la foi que nous devons au premier auteur de toutes choses, de
(1) RrciiELiEi, Mémoires, l. XXI bis, {>. -i.
[ij Hanotaix, Lettre à M. Basclict, Inslruclionset maximes, p. 33,
(3) Avenel, Lettres de Ricliclieu, 1. 1", p. 53.
nous comporter tout le cours de notre vie envers le roi Louis treizième, à présent régnant, tout ainsi que de très humbles, très affectionnés et très fidèles sujets doivent faire envers leur légitime seigneur et Roi. En outre, nous certifions que bien qu'il semble qu'après le funeste malheur qu'une homicide main a répandu sur nous, nous ne puissions plus recevoir de joie, nous ressentons toutefois un contentement indicible de ce qu'il a plu à Dieu, nous donnant la Reine pour régente de cet État, nous départir ensuite de l'extrême mal qui nous est arrivé, le plus utile et nécessaire bien que nous eussions pu souhaiter en nos misères, espérant que la sagesse d'une si vertueuse princesse maintiendra toutes choses au point où la valeur et la prudence du plus grand Roi que le ciel ait jamais couvert les ont établies ; nous jurons sur la part qui nous est promise en l'héritage céleste, de lui porter toute obéissance, et supplions Dieu qu'il nous envoie plutôt la mort que de permettre que nous manquions à la fidélité que nous devons, et jurons maintenant au Roi son fils et à elle, que nous désirons avec dévotion être comblés des grâces du Père de bénédictions, afin que nous puissions vivre et mourir sous les lois de ceux qui, obéissant à la souveraine loi, gouverneront heureusement le premier État de l'univers, conduits par la main du Roi des rois du monde. — Fait le 22 mai 1610. »
On voit par les termes mêmes de ce serment qu'il avait été rédigé avec la pensée qu'il serait placé sous les yeux de la Régente ; car au fond il n'y est question que d'elle et c'est à son adresse que vont ces compliments un peu maniérés et où la juste me-
sure n'est pas peut-être suffisamment gardée. Richelieu chargea son frère Henri de remettre cette pièce à Marie de Médicis; mais celui-ci jugea la démarche inutile, car le 20 juin l'abbé de la Cochère écrivait à son évêque : « Je crois que M. de Richelieu vous aura averti qu'il n'a point présenté l'acte de fidélité que vous aviez envoyé, ayant su que cela n'avait été pratiqué par personne, comme de mon côté je lai particulièrement appris (1). »
Cette déconvenue dut être pénible pour l'amourpropre de l'ambitieux prélat, car il était forcé de reconnaître qu'il s'était trompé dans ses prévisions et que son zèle avait été intempestif. Mais ce qu'il ne trouvait pas le moyen de faire parvenir par écrit à la Reine régente, il se proposait d'aller le lui dire de vive voix, et aussitôt il prit la résolution de se rendre à Paris. Une courte apparition ne lui suffisait pas ; il était décidé, non pas à négliger tout à fait son diocèse, mais du moins à prendre moins à la lettre le devoir de la résidence. Il voyait tant de prélats s'en affranchir si volontiers, qu'il ne croyait pas commettre un grand crime en venant chaque année passer qU2lques mois à la Cour.
Nous avons raconté ailleurs ses efforts et ses négociations pour rendre son installation à Paris moins coûteuse; nous savons les services de tous genres que lui rendit sa vieille amie M""" de Bourges. Quand tout fut prêt, quand le logis fut meublé et pourvu de tout ce qui pouvait relever sa noblesse, il se mit en route et arriva à Paris dans les premiers jours de juillet. Le pied-à-terre que M'"'= de Bourges lui avait
(1) Archives des affaires étrangères, t. 7G', f> ill.
ni RICHELIEU A LUCON.
aménagé était situé en face des Blancs-Manteaux (1). Ce n'est pas sans raison que Richelieu avait choisi ce quartier; il était proche du « logis de Dieu », comme il se l'était prescrit dans son petit règlement intime, et de plus il n'était pas loin du « logis du Roi » ; en quelques minutes il pouvait être au Louvre. Ce quartier était du reste fort à la mode, comme sont toujours les choses nouvelles, c'était pour ainsi dire le centre du Paris mondain. Tout y était neuf et pimpant; les rues Barbette, des Trois-Pavillons et du Parc-Royal étaient les derniers embellissements dus à Henri ^IV (2).
Nous ne savons pas quelles furent les impressions de l'évéque de Luçon en arrivant à la Cour (3). Les
1) DELor.T, Voyage aux environs de Paris, 18:21, t. l", p. 101.
{•2) D'AVESEL, Richelieu et la monarchie absolue, t. II, p. ."i3.
(3) H fut présente à la Cour par M'"'= de Guerclieville. dame d'honneur de la Ueine. De Boislisle, Mémoires de Saint-Simon, t. ni, p. 214 et 480. — Voici le fragment inédit de Saint-Simoii relatif aux relations de Richelieu avec M"= de Guerclieville : « M""= de Guerche-
• ville fut dans cette place (de dame d'Iionneur de la Heine) la pren niiére cause de la fortune du cardinal de Richelieu; ses ouvrages
• de pieté et de controverse le lui firent connaître, et comme il avait « intéiét de plaire à une femme de cette vertu, il le voulut et y
• réussit si bien, qu'elle le produisit à la Reine, et devint si bien sa
• i)rotectrice auprès d'elle, qu'elle le mit dans ce degré de faveur et
• lie confiance qui lui valut, par elle, tout ce qu'il fut depuis. » (Mém., I. III, p. 480.) Est-il besoin de dire que Saint-Simon est très mal renseigné? Richelieu avait été présenté à la Reine, sous Henri IV, lorsqu'il avait la faveur du Roi. 11 la vit également chaque année, à partir de IClO, puisqu'il venait préciier à Paris. De plus, à cette l'poque il n'avait encore écrit aucun ouvrage de piélé ou de controverse.
« Il y avait longtemps qu'il entretenait un commerce au moins de bonne amitié avec la marquise de Guerclieville, femme de Charles du Plessis Lyancourt, marquis de Guerchevllle, dame d'honneur de la reine Marie de Mcdicis, et cette dame ne nuisait pas au\ agrémenls qu'il recevait de la Cour. Elle s'appelait Antoinette de Pons. • Vie manv.sc. du card. de Richelieu. Arsenal, n" 180. f" 7.
princes étaient satisfaits. La Reine leur avait fait de telles gratifications pour se les attacher qu'ils auraient eu mauvaise grâce à créer tout de suite des embarras à un gouvernement qui servait si largement leurs intérêts. Richelieu ne semble pas avoir été choqué de ces libéralités excessives de Marie de Médicis. « Beaucoup ont pensé, dit-il, qu'elle eût mieux fait de n'en pas user ainsi et que la sévérité eût été meilleure, parce que l'on perd plutôt la mémoire des bienfaits que des châtiments, et que la crainte retient plus que l'amour. Mais ce n'est pas un mauvais conseil de retenir en certaines occasions, semblables à celles de la Régence, les esprits remuants avec des chaînes d'or. Il y a quelques fois gain à perdre en cette sorte, et il ne se trouve point de rentes plus assurées aux Rois que celles que leur libéralité se constitue sur les affections de leurs sujets; les gratifications portent leurs intérêts en temps et lieu, et l'on peut dire qu'il en est des mains du prince comme des artères du corps qui s'emplissent en se dilatant (1). »
Les grands étaient donc contents, et ceux qui ne l'étaient pas firent semblant de l'être. Sully seul se tenait à l'écart et boudait. Personne ne l'aimait. Henri IV n'étant plus là pour le soutenir, il était fatalement condamné à disparaître. Du reste, il y avait un favori qui déjà était tout-puissant, c'était Concini, et celui-ci, par les intrigues de sa femme, allait prendre une place prépondérante dans le nouveau gouvernement. Quand Sully se retira à Rosny, un plaisant écrivit sur la porte de l'Arsenal : Maison à louer pour le terme de Pâques, s'adresser au marquis
(i) RiciiELiEi-, Mémoires, t. XXI Lis, p. "7.
224 RICHELIEU A LLTON.
d'Ancre, dans le faubourg Saint-Germain. Au vieux serviteur de Henri IV succédait ce Florentin, sans naissance, sans fortune, sans talent et sans courage, qui se fit couvrir d'honneurs et de richesses, et à qui l'histoire serait aussi impitoyable que ses contemporains, s'il n'avait pas eu le mérite de discerner Richelieu, de le protéger et de le faire entrer au conseil.
L'évêque de Luçon resta à Paris jusqu'à la fin de l'année. Il mit tout en œuvre pour se faire connaître. Il prêcha dans les principales églises et eut un grand succès. Il rendit des visites aux ministres, à Villeroy, au président Jeannin et à Potier, leur recommandant les intérêts de plusieurs de ses amis et de ses diocésains, ce qui donne à penser qu'il n'avait besoin de personne pour recommander les siens (1). Les ministres l'accueillirent avec faveur, lui donnèrent de bonnes paroles et lui accordèrent les grâces qu'il sollicitait, mais ne firent rien pour le retenir. Les espérances du jeune évêque ne se réalisèrent donc pas, au moins pour cette fois. Il était arrivé trop tard. Toutes les avenues du pouvoir et de la faveur étaient déjà occupées, et même encombrées de solliciteurs. Mais il n'était pas homme à désespérer de l'avenir. Il était jeune : il pouvait attendre. En rentrant à Luçon il pouvait se dire que maintenant il n'était plus un inconnu ; il avait étudié le terrain sur lequel il allait opérer, et tût ou tard ses manœuvres habiles devaient réussir.
Chaque année, il revint à Paris pour entretenir les bonnes dispositions de la Cour à son égard. En 1611,
(t) Fagxiez, Revue historique, sept, et oct. 1887, p. 283.
nous Tavons vu, il resta quelques jours à Fontainebleau, en compagnie du P. Joseph, pour intéresser la Reine à la réforme de l'abbaye de Fontevrault. Au printemps de Tannée suivante, il prêcha le carême à St-André-des-Arcs, avec un succès tel que la Régente, le Roi et les princes lui firent plusieurs fois l'honneur de venir l'entendre.
Mais sa renommée de prédicateur n'eût peut-être pas suffi à attirer sur lui l'attention des ministres et à révéler sa valeur politique. L'occasion qu'il souhaitait si ardemment de montrer ses aptitudes aux affaires, c'est aux États généraux de 1G14 qu'il devait la rencontrer.
A la fin de juin, il reçut la lettre suivante de Sully, gouverneur du Poitou (1) : « Monsieur, ayant été particulièrement informé de Leurs Majestés du saint désir qu'elles ont d'établir un bon ordre au maniement des affaires de la justice, de la police et des finances, et pour cet effet de convoquer les États généraux au X* de septembre prochain en la ville de Sens, m'ayant aussi ordonné de faire assembler les trois ordres de mon gouvernement pour aviser aux moyens de parvenir à une si bonne lin, et aussi au soulagement de tous leurs sujets, je vous en ai bien voulu donner avis et vous prier de faire convoquer tout le clergé de votre diocèse pour aviser avec les deux autres ordres aux expédients, propositions et remontrances qu'il sera nécessaire de faire tant pour le service du Roi que pour le bien et utilité de ses sujets. Vous tiendrez, s'il vous plaît, la main à ce que toutes choses se fassent avec douceur, et en tant
(I) Archives des affaires étrangères, t. "69, f'' 1C9.
que vous pourrez, qu'il soit député une personne de chaque ordre, de probité, qualité et pouvoir suffisant, convenable au sujet, pour se trouver au temps susdit en une si digne Assemblée. Votre piété et affection au service du Roi me font espérer que vous la témoignerez tout entière en une si importante occurrence; vous assurant qu'en ce qui dépendra de moi, soit pour le bien du service de Sa Majesté, soit pour la considération particulière de Messieurs du Clergé, ainsi que de tout le public, je ne m'épargnerai nullement pour leur témoigner, en toutes occasions qu'ils me voudront employer, Tardente affection que je leur porte, voire même que je me transporterai en mon gouvernement, s'il en est besoin.
« Et pour votre regard, je vous prie de croire que j'honore votre vertu et fais état de votre amitié, comme je vous conjure de vous assurer de la mienne. Sur cette vérité, je vous baise les mains et prie le Créateur qu'il vous conserve. — De Orval, 23 juin 1G14. »
Cette lettre de convocation reçut la plus grande publicité.
L'évêque de Lucon la communiqua à tous les abbés, curés et prieurs de son diocèse, qui la lurent au prône dans toutes les églises. De plus, elle fut proclamée à son de trompe sur toutes les places publiques et dans tous les marchés. Chaque ordre se réunit dans une assemblée particulière et choisit ses délégués pour l'assemblée générale qui se tint à Poitiers le 12 août. Là, le clergé nomma pour députés le doyen de Saint- Hilaire et l'évêque de Luçon (1).
M. Hanotaux a donné au sujet de cette élection des
;i) TniBAUDEAU. Histoire du ■Poilov. t. V, p. ^tS.
ÉDUCATION POLITIQUIi DE RICHELIEU. 227
détails très intéressants qu'il nous permettra de lui emprunter en les résumant (1). Le plus important agent électoral en faveur de Richelieu fut l'évèque de Poitiers, ce prélat batailleur dont nous avons déjà parlé. Il avait une vive affection pour son confrère de Luçon ; aussi mit-il tout son zèle à faire triompher sa candidature. « On ne nommera qu'un seul député, lui écrivait-il quelques jours avant le scrutin, parce que celui duquel je vous avais parlé ne peut accepter la charge à cause de son âge, de sorte que vous serez seul, ce qui sera bien à propos pour beaucoup de raisons... »
Mais, le jour de l'élection venu, on ne put obtenir du clergé la nomination d'un seul député : il fallut donner comme adjoint à l'évèque de Luçon le doyen de Saint-Hilaire. v( On a été obligé de vous donner cet « assistant, écrivait M»"" de La Rocheposay à Riche- « lieu, parce que ceux de la ville eussent murmuré « s'il n'y en eût pas eu un de la ville, outre qu'on en w nomme deux partout et qu'on compte aux États, à u ce qu'on dit, les voix des députés et non pas les « provinces. La considération que vous serez député « pour les trois évèchés a fort servi pour contenter « les capitulants qui seuls font les difficultés. Je me M remets à M. de Saint-Cyran pour les autres particu- « larités. »
Ce document montre combien Richelieu, dans cette affaire, avait été fidèlement servi par ses amis de Poitiers, La Rocheposay et Saint-Cyran.
Il ne restait qu'à confirmer officiellement ces élections faites dans des assemblées préparatoires. Le
(1) Haxotacx, La jeunesse de Richelieu. Revue des Deux-Mondes, 1" août 1889, p. C99et suiv.
228 RICHELIEU A LUfON.
24 août, chacun des corps fut convoqué pour élire définitivement ses députés. La noblesse désigna MM. de La* Chàtigneraie et de la Noue; le tiers vota pour MM, Desfontaines-Brochard, Brisson et Arnaud. Enfin le clergé nomma Tévêque de Luçon et le doyen de Saint-Hilaire.
Les quelques semaines qui suivirent furent consacrées à la rédaction du cahier du clergé. Richelieu vint exprès à Poitiers pour prendre part à la discussion, et la collaboration qu'il y apporta le familiarisa par avance avec les idées qu'il devait défendre aux États généraux.
Richelieu dut éprouver une vive satisfaction quand il apprit qu'il avait été élu, car c'était pour lui une occasion unique de sortir de l'obscurité de son évèché, et d'entrer en scène. Ce n'est pas, comme le prétend M. Cousin, qu'il aimât ces grands conciles nationaux (1). Il n'a que trop prouvé dans la suite que ces assemblées étaient peu de son goût et qu'il n'avait nulle envie de soumettre à leur contrôle les actes de sa politique. A vrai dire, ce qui lui plaisait dans les États généraux, c'est qu'il allait y prendre part et y jouer un rôle. Quand il aura en mains la direction des affaires publiques, il pensera tout autrement. N'a-t-il pas écrit dans ses Mémoires ces deux phrases qui sont la condamnation absolue du parlementarisme? « Les grandes Compagnies ne sont bonnes « qu'à faire exécuter sévèrement ce qui est délibéré « et résolu par peu, à faire observer une règle écrite, « et non pas à la faire... Il en est de la multitude « des conseillers au respect d'un État, comme il est
(I) Revue des Deux-Mondes, 13 mars 1859, p. 271.
« de celle des médecins au regard d'un malade, où « le grand nombre est nuisible (1). »
Il ne rentre pas dans notre sujet de faire le récit même abrégé de la tenue des États de IGli. Notre but est seulement d'indiquer la part qu'y pritrévèque de Luçon. Chose singulière, dans ses lettres de 1G14 et de 1G15 il n'est pas une seule fois question des États. Dans ses Mémoirex, il rappelle brièvement les discussions et les conflits qui s'élevèrent entre les trois ordres; il juge avec une grande sévérité les actes et les discours de l'Assemblée, mais il n'indique pas s'il se mêla aux délibérations, ni si ses avis furent écoutés (2).
Après plusieurs mois de discussions aussi stériles qu'orageuses, les députés furent invités à présenter leurs cahiers, et c'est dans la séance de clôture, le 23 février 1615, que Richelieu fut désigné pour être l'orateur du clergé (3). Le discours qu'il prononça
(1) RiCHELiEC, Mémoires, t. XXH, p. 25.
(2) Nous savons cependant qu'il joua un rùle paciûcateur dans la lutte assez vive qui éclata entre la noblesse et le Tiers-État. Nous lisons en effet dans un procès-verbal manuscrit de la Chambre de la noblesse : « Il a otù délibéré d'envoyer vers Messieurs du clergé pour leur dire que Messieurs de la noblesse se relâchaient de leur intérêt pour recevoir du Tiers-État la satisfaction selon la gravité de l'offense, et les supplier de trouver bon que nous envoyons vers le Tiers-État pour faire la plainte doucement, si ce n'est que nous apprenions. par le retour de M. de Luçon, «lu'ils sont prêts à donner de la satisfaction. Procès-verbal de la Chambre de la noblesse tenue par le commandement du Roi à Paris, durant les États générauv de 1015, rédigé par mcssire Raimond de Montcassin. Poitiers, in-f", 595 f", n" lOi, ("iao.
Cf. Picot, Htst. des États généraux, t. ni, p. 344. « Le jeune prélat se fit le défenseur de la noblesse auprès du peuple et parvint par son habile langage à rétablir la concorde. •
(3) Voici le jugement que i)ortent les ambassadeurs vénitiens sur celle clôture des Étals : • Aujourd'hui, 3« jour, les États se sont pré-
dans cette circonstance est justement célèbre, moins par roriginalité des idées que parce qu'il marque le premier pas dans la vie politique du futur ministre de Louis XIII. Jusque-là, Févêque de Luçon n'était connu que par quelques sermons qu'il avait donnés à la Cour et dans les plus importantes chaires de la
sentes à S. M. avec les baillis. On lui a demandé instamment de terminer les innombrables disputes qui ont été soulevées contre le gouvernement, et sur lesquelles ellealamain. On croit généralement qu'il y aura un grand mécontentement des provinces, au retour des députés, si ceux-ci n'ont pas obtenu, au priv de sacrifices si importants, un si considérable résultat. Les cahiers du peuple commencent au second article, et laissent en blanc un certain espace pour le premier. Ils ont écrit en marge que ceci est une anticipation très sérieuse de leurs sollicitations à S. M. en vue d'obtenir une réponse conforme à la justice.
« C'est encore cet article qui contenait le serment des sujets et leur profession de respect absolu pour Tautorité du Roi, de la part des États ; elle fut admise par le clergé et la noblesse ; c'est pourquoi le prélat (ilPontefice) a oiïert ses hommages et ses actions de grâces avec une courte formule de sollicitations.
•< En finissant, les États du clergé se sont abouchés avec la noblesse et, par d'heureuses insinuations, lui ont persuadé de demander à S. M. d'admettre le concile de Trente, quant aux clauses qui ne portent pas préjudice à l'autorité royale; les deux ordres ont voulu que tel fût leur premier article, pour lequel le Tiers n'a pas été appelé à donner son consentement.
« Dans un autre article, on sui»plie S. M. de protéger la foi catholique conformément au serment de son Sacre, et de maintenir l'édit de pacification.
« Pour finir, le Roi a marqué son intention de donner satisfaction aux suppliants.
• La Reine a voulu que de toute façon la demande émanât des deux premiers ordres, ne voulant pas admettre le Tiers, surtout pour la célébration des mariages, déjà admise en Espagne, et pour lui faire plaisir, on n'a pas insisté : d'où une faible satisfaction dans l'ensemble. — Les autres chapitres ne contiennent rien de bien important. Us concernent seulement la requête et Fintérêt spécial des Trois Ordres en particulier. — Paris, ce 23 fév. 1G13. « Pierre Contarisi. •>
Bibl. nationale, fonds italien, Ambass. venit., n" 1767, f» 289 et suiv.
capitale; cette fois, il paraissait devant le Roi, la Reine et les représentants de la France pour y être le porte-parole de l'Église, pour exposer ses doléances sur les maux de l'État, et signaler les remèdes qu'il fallait y apporter. Cette heure était donc décisive pour lui, et l'on peut croire qu'il ne négligea rien pour faire tourner cette épreuve à son honneur et à son profit.
Son discours est une œuvre à la fois collective et personnelle. 11 était forcément l'écho de son ordre, et il ne pouvait pas sortir du sujet qu'il avait mission de traiter. Le fond ne lui appartient donc pas. Ses demandes et ses réclamations ne sont pas les siennes, mais celles de son ordre. En revanche, sa personnalité se révèle dans la forme, dans le mouvement et l'énergie donnée à l'expression de ses idées, et l'on peut dire que c'est lui qui, le premier, fît entrevoir à la France la véritable éloquence politique, l'éloquence mâle, sobre, nerveuse, affranchie des digressions pédantesques et des ornements parasites, l'éloquence des choses et des idées, et non plus des mots 1).
Une rapide analyse permettra de voir ce qu'il y a d'important dans ce discours, qui a été trop négligé par les historiens et qui aujourd'hui est à peu près inconnu. Peut-être aussi pourra-t-on y surprendre les premiers germes des grands projets qu'il réalisera dans la suite, tout en tenant compte, naturellement, des contradictions inévitables entre les demandes de l'évèque de Luçon et la conduite politique du cardinal de Richelieu. Cet exemple prouve, une fois de
» (1) Henri Map.tin, Hist. de France, t. XI, p. 8-2.
plus, que les idées d'un même homme varient avec les situations qu'il occupe, et que les hommes d'État seraient souvent dans un cruel embarras s'ils étaient irrévocablement liés par les programmes de leur jeunesse.
L'orateur remercie d'abord le Roi de permettre aux États de lui présenter leurs doléances. Il exposera les maux dont souffre l'Église, mais il se gardera bien d'en faire remonter la responsabilité jusqu'à lui, « Ces maux, dit-il, nous les imputons aux malheurs des temps, à nos péchés et à nos fautes, et non pas à vous. Sire, que nous reconnaissons en conscience n'en pouvoir être dit l'auteur. » Mais, avant tout, il faut en connaître la cause afin d'y porter remède. Or, s'il n'est rien de plus beau pour un prince que d'être libéral, il n'y a rien de plus fâcheux que les prodigalités excessives; « car plus on dépense, plus on est contraint de tirer des peuples qui sont les seules mines de la France. » Une autre source de ruine, c'est la vénalité et la multiplicité des charges, « attendu que plus il y a d'officiers exempts de subsides et de tailles, moins reste-t-il de sujets pour les payer, » Tous les ordres de l'État pâtissent de cet état de choses. Les nobles, « étant aussi pauvres d'argent que riches en honneur et en courage, ne peuvent avoir ni charges en la maison du Roi, ni offices en la justice » ; le Roi, pour les récompenser, est obligé de le faire au préjudice de l'Église en leur accordant des bénéfices ecclésiastiques. Or, de tous les maux, celui-là est le plus fâcheux et le plus coupable.
Richelieu demande ensuite que les évêques et les prêtres soient appelés dans les conseils des princes.
Cet usafçe, qu'il fait remonter aux Druides, s'est pratiqué à toutes les époques de notre histoire nationale. Il remarque qu'il y a eu 3o chanceliers qui appartenaient à l'Église et que les plus grands de nos rois sont ceux qui se sont servi davantage du concours des évèques. Charlemagne, en particulier, ne faisait rien ni en paix ni en guerre, sans leur demander leur avis. « Aujourd'hui, il semble, dit-il, que l'honneur qu'ils ont de servir Dieu les rende incapables de servir leur Roi, qui en est la plus vive image. » Ce serait une erreur de le croire, car, au contraire, les qualités nécessaires à leur profession les rendent très aptes à être employés dans les affaires publiques. Ils sontcapables, pleins de probité, de prudence et de désintéressement ; « et en servant leur Roi et leur patrie, ils ne pensent qu'à s'acquérir pour jamais, là-haut, une glorieuse et du tout parfaite récompense (1). »
Il proteste ensuite avec une grande éloquence contre l'usage de distribuer aux laïques les biens de l'Église. Ces laïques sont souvent protestants, et comme la présentation de la plupart des cures de France est attachée aux abbayes, il devient presque impossible d'avoir de bons pasteurs. On ne trouve plus à la tête des paroisses que des prêtres ignorants et de vie scandaleuse. « Oui, Sire, s'écrie-t-il, c'est un grand abus, abus qui tire après soi la perte d'un nombre infini
(1) Plus tard, dans son Testament politique, il revenait sur la même idée : « Les ecclésiastiques sont souvent préférables à beaucoup d'autres lorsqu'il est question de grands emplois, non pour être moins sujets à leurs intérêts, mais parce qu'ils en ont beaucoup moins que les autres hommes, puisque n'ayant ni femmes ni enfants, ils sont libres des liens qui attachent davantage. ■ Testament politique, t. II, 1>. 52.
d'âmes, dont la vôtre répondra un jour devant le souverain juge des humains. »
Il faut aussi supprimer les réserves (1) par lesquelles on a coutume de donner un successeur à un homme vivant. Les conciles ont condamné cette pratique, qui du reste est sans profit pour le prince; car, de la sorte, ayant les mains liées et ne pouvant pas contenter tout le monde par des bienfaits, il enlève même l'espérance à ceux à qui il ne peut donner mieux. Cette dernière considération, si elle n'est pas d'un ordre très chrétien, révèle du moins une finesse et une perspicacité peu communes.
Richelieu demande que l'Église soit exempte d'impôts : « Le vrai tribut qu'on doit tirer des ecclésiastiques, dit-il, c'est la 'prière. » Il faut aussi affranchir l'Église de toute juridiction laïque et séculière.
La raison d'État elle-même en fait un devoir; « car un prince ne saurait mieux enseigner à ses sujets à mépriser sa puissance qu'en tolérant qu'ils entreprennent sur celle du grand Dieu de qui il tient la sienne. «
Enfin, les excès des protestants doivent être sévèrement punis, surtout lorsqu'ils usurpent des églises ou qu'ils les profanent par l'inhumation de quelquesuns des leurs (2). Mais pour les autres, c'est-à-dire pour les protestants qui vivent tranquilles dans l'obéissance du Roi, Richelieu veut qu'on travaille à
(1) On appelait réserve, la faculté qu'avait le Pape de retenir à sa collation les bénéûces ecclcsiasti(iues au préjudice des collaborateurs ordinaires. Cet usage fut introduit par Clément IV.
(-2) Richelieu faisait surtout allusion à l'affaire de Boufféré que nous avons racontée plus haut et au sacrilège de Milhau dont l'église avait été pillée par les protestants la veille de Noël.
leur conversion par les exemples, par les instructions et les prières. « Voilà, dit-il, les seules armes avec les((uelles nous voulons les combattre. » Ces paroles tolérantes avaient quelque mérite dans une assemblée qui pouvait compter plus d'un vieux ligueur, et dans un temps où les passions religieuses étaient encore mal assoupies.
Après ce tableau des maux dont souffre l'État, Richelieu indique les remèdes qu'il faut y apporter. Que le Roi renouvelle les anciennes ordonnances et les fasse exécuter, « non pas un jour, mais toujours », et l'Église reprendra son lustre. « Les simonies, les confidences, toutes saletés et vices, en seront bannies et la seule vertu y aura son règne. »
Le Roi doit aussi interdire les duels qui déciment la noblesse : il est responsable devant Dieu de toutes les âmes qui se perdent par cette voie inhumaine. Qu'il accomplisse cette réforme et la gloire sera sa récompense. Mais comme Louis XIII est encore trop jeune pour entreprendre une œuvre si difficile, il s'adresse surtout à Marie de Médicis : « Heureux le roi, dit-il, à qui Dieu donne une mère pleine d'amour envers sa personne, de zèle envers son État, et d'expérience pour la conduite de ses affaires 1 »
L'orateur arrivait ici à la partie la plus importante de son discours. Il s'agissait de frapper l'esprit de la Reine, de lui plaire par des compliments habiles et délicats, et de lui faire comprendre que si elle voulait se servir de lui, elle pourrait compter sur un auxiliaire entièrement dévoué à sa politique. Richelieu semble donc oublier tout le reste de l'assemblée pour parler uniquement à la régente. Après l'avoir félicitée d'avoir dirigé le vaisseau de l'État à travers
236 RICHELIEU A LUroN.
les orages et les écueils de la minorité, il ajoute : « toute la France se reconnaît, Madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s'accordaient anciennement aux conservateurs de la paix, du repos et de la tranquillité publique. » Les mariages espagnols, dont il souhaite et requiert l'accomplissement, seront un gage de paix entre les deux plus grands royaumes du monde. « Vous avez beaucoup fait, Madame, mais il n'en faut pas demeurer là : en la voie de l'honneur et de la gloire, ne s'avancer et ne s'élever pas, c'est reculer et déchoir. » Voilà pourquoi il l'invite à écouter les demandes des États, et la supplie de continuer sa sage administration ; de cette manière elle ajoutera au titre glorieux de mère du Roi, celui de mère de son royaume.
Que Louis XIII ne diffère donc pas d'accomplir les réformes qu'on lui demande, et tout d'abord qu'il accorde la promulgation des décrets du concile de Trente. L'évêque de Luçon estime que ces décrets contribueront puissamment à la restauration religieuse en France. D'ailleurs, pourquoi ajourner une mesure qui a déjà été prise en Espagne, en Italie, en Pologne, en Flandre et en Allemagne, et pour laquelle le roi Henri IV a donné sa parole solennelle, « lorsque l'Église le reçut dans ses bras (1). » S'il se trouve dans ces décrets quelques articles qui semblent contraires aux usages et pratiques de ce royaume, on les modifiera : l'essentiel est de ne pas entraver une
(1) 11 faut reconnaître toutefois que Henri IV n'avait promis cette promulgation des décrets du concile de Trente, i|u'avec celte réserve expresse consentie par le pape : ■ excepté aux choses qui ne se pourraient exécuter sans troubler la tranquillité du royaume, s'il s'y en trouve de telles. » — Métn. de Cheverny, collecl. Michaud et Poujoulaf, I'» série, t. X, p. aiî».
publication qui produira de si heureux résultats (1).
En terminant, Richelieu assure au Roi que le seul désir du clergé est « de voir l'autorité royale tellement affermie qu'elle soit comme un ferme rocher qui Lrise tout ce qui le heurte ».
Cette harangue, qui d'après le Mercure français (2) dura plus d'une heure, fut écoutée avec la plus vivo attention par le Roi et la Reine. Ce fut un grand succès pour Richelieu. Le clergé avait lieu d'être fier de son orateur. Les demandes de cet ordre venaient d'être fidèlement et éloquemment traduites, et l'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître que l'évêque de Luçon s'était acquitté de sa tâche avec une autorité et un talent supérieurs à son âge (3).
(\) Les points en litige étaient : les amendes et les peines d'emprisonnement laissées au pouvoir ecclésiastique; le duel, le concubinage, l'adultère; le jugement des évéques par le pape seul; le consentement des parents reconnu nécessaire en France pour le mai'iage et non exigé par le Concile. — Alzog, Hist. de l'Église, t. III, p. 207.
(2) Mercure français, t. III, année 1613. — « Lundi, 23 février 1013, après diner, environ trois heures après midi. Messieurs les députés de tous les ordres se rendirent à la grande salle de Bourbon avec le même ordre qu'à l'ouverture des États... Le Roi et la Reine étant arrivés avec toute la Cour composée des personnes qui doivent assister en telles actions, ou qui y eussent dû assister... M. l'évêque (le Luçon, après une grande et très éloquente harangue, présenta le cahier général de Messieurs du clergé... » Raymond de Montcassin, Procès-verbal de la Chambre de la noblesse, f" 412.
(3) Voici comment M. Picot apprécie le discours de Richelieu. « L'évêque de Luron avait été chargé par le clergé de prononcer le discours d'apparat. Tout le désignait au choix de son ordre. Des le début de la session, il s'était fait remarquer par sa vaste intelligence et il avait su mettre les grâces d'un esprit habile au service de sa prodigieuse ambition. Son discours, admirablement écrit, ne contenait ni cet abus des images, ni ces phrases vides et sonores (|ui étaient les seules ressources des orateurs de ce temps. Le style était simple et élevé, d'une clarté vraiment éloquente. Faite pour
M. Henri Martin dit que, de toutes les demandes de réformes que contient ce discours, il faudrait faire deux parts : celles qui ont été puisées dans le cahier du clergé, et celles qui appartiennent en propre à l'orateur. A notre avis, cette distinction est inutile et ne repose sur aucun fondement. Il importe peu de savoir quelle fut la part de chacun : il nous suffit que Richelieu ait jugé les maux deTÉtat comme la majorité des évèques, et qu'il ait pris à son compte les doléances dont il se faisait l'interprète. Or, s'il a été choisi par son ordre pour remplir ce rùle, c'est qu'apparemment, dans les délibérations antérieures, il avait été constamment d'accord avec ses collègues et s'était associé à tous leurs vœux. Le fond du discours, c'est-à-dire l'exposé des abus et des remèdes, est donc véritablement une œuvre collective : c'est le résultat des délibérations du clergé. Les idées qu'exprime l'orateur sont celles de l'épiscopat, mais elles sont aussi les siennes : il y a solidarité entre lui el son ordre.
Nous dirons plus loin notre sentiment sur la valeur littéraire de ce discours, et nous chercherons à déterminer les caractères de l'éloquence de Richelieu. Ici, il serait curieux de comparer les conseils que donnait alors l'orateur du clergé avec sa conduite quand il devint maître des afï'aires, et de placer en regard des réclamations de l'évêque de Luçon les actes du tout-puissant Ministre de Louis XIII. Nous verrions que sur une foule de points il fut infidèle au programme de sa jeunesse. Une fois Mi-
plaire à tous, ceUe harangue ne lieurlait aucune des susceptibililés si promptes à s'alarmer des groupes et des compagnies qui i'écoutaient. » Picot, Hisl. des États cjénéraux, t. HI, p. 398.
nistre, il ne diminua guère les pensions ; les impôts pesèrent plus lourdement sur le peuple ; les charges continuèrent à être vénales, et l'Église elle-même ne vit pas disparaître les abus de toute sorte que l'évèque de Luçon avait signalés avec tant de clairvoyance. Le concile de Trente, en particulier, dont la promulgation paraissait lui avoir été si à cœur en 1014, ne trouva pas meilleur accueil sous son ministère que sous le régime précédent. Et cependant, il était personnellement convaincu de la nécessité de le publier, puisqu'en 1022, il écrivait au chapitre de Luçon : « Ayant appris par M. de Flavigny la résolution que vous avez prise de recevoir le saint et sacré concile de Trente, je ne puisque je ne vous témoigne combien cette nouvelle m'a été agréable. Si j'eusse été au temps de votre grand chapitre dernier en ces quartiers, je me fusse estimé heureux de m'y trouver pour contribuer de ma part à une sainte action (1). » Or, ce qu'il appelait une sainte action en 1022, et ce qu'il approuvait pour le diocèse de Luçon, il refusa plus tard de l'étendre à toute la France. Ce n'est pas qu'il eût changé d'opinion ; mais la lourde responsabilité qui pesait sur lui lui faisait voir la question sous un autre point de vue. Décidé, avant tout, à fortifier le pouvoir royal, il hésitait à promulguer solennellement certains décrets qui semblaient contraire à l'indépendance de la couronne. 11 craignait aussi de se brouiller avec les magistrats du Parlement, dont le concile avait restreint les prérogatives religieuses. D'ailleurs, comme l'ensemble des décrets du concile avait été reçu isolé-
(I) AvE.NEL, Lettres de Ricitelieu, t. I"', p. 751.
ment, dans chaque diocèse, par la seule autorité de l'évêque (1), il jugeait inutile de les transformer en lois d'État.
Il faut cependant reconnaître que les hautes conceptions politiques qui ont fait la grandeur de son ministère sont presque toutes indiquées dans ce discours.
Ainsi, il demande que les évoques soient introduits dans les conseils du Roi et employés dans toutes les charges, même militaires. On a prétendu trouver dans ce vœu la pensée personnelle et particulière de
(1) Quelques mois après la dissolution des États généraux, l'assemblée du clergé de 1G13 discuta de nouveau cette question. Celte assemblée, qui comptait trois cardinaux, sept archevêques, quarantesept évêques et un grand nombre de représenlantsdu clergé inférieur, résolut de sortir de la situation équivoque qu'avaient produite tant de tergiversations; le2juin 1615, l'évêque de Nantes écrivait à Richelieu : « Tout ce que nous pouvons dire avoir promu jusqu'à présent
• est d'avoir fait résoudre entre nous qu'au cas où le Roi refuserait la « publication du concile, sur laquelle nous insistons, nous la ferions
• en nos conciles provinciaux et tacherions de la faire observer « en nos diocèses »... Quelques jours après il lui écrivait : « Nous sommes résolus de signer le concile de Trente jusqu'au nombre de cinquante-deux, évêques qui sont ici présents, attendant le consentement de près d'autant pour accomplir le tolal, et avons remis aux synodes provinciaux pour le publier »... Mais auparavant on voulut tenter une dernière démarche auprès du Roi. L'abbé de St-Victor, coadjuteur de Rouen, François de Harlay, fut chargé de présenter la requête de l'Assemblée. « La harangue qu'il présenta à Leurs Majestés sur ce sujet, dit Richelieu dans ses Mémoires, fut fort mal reçue d'elles, et M. le chancelier lui témoigna que Sa Majesté ayant intérêt à la réception dudit concile pour les choses qui concernaient la discipline extérieure de l'Église, elle ne se pouvait ni ne se devait faire sans elle... » (Ricuelieu, Mcmoires,liv.\l, p. 100). Néanmoins les membres de l'Assemblée prirent solennellement, le " juillet, une résolution signée de tous, suivant laquelle, • obligés par leur devoir de conscience », ils recevaient et s'engageaient à faire recevoir, dans les conciles provinciaux et les synodes diocésains, tous les décrets du saint concile.
rorateur, et comme la prévision de sa haute fortune, habilement mêlée aux intérêts qu'il avait mission de défendre (1). Mais c'est là une grave méprise. L'entrée des ecclésiastiques dans le conseil du Roi n'était pas seulement le désir individuel d'un prélat ambitieux ; c'était un vote du clergé positivement inscrit dans le cahier de ses doléances, et qui même avait figuré parmi les réclamations du prince de Condé. Seulement Richelieu, dans la suite, y fit droit dans la plus large mesure, puisqu'il aimait à s'entourer d'évèques auxquels il confiait les entreprises les plus délicates et les plus périlleuses. On peut même dire que, sous aucun règne, le clergé ne fut à la fois plus docile ni plus mêlé aux affaires publiques que sous Louis XIII.
Inutile de rappeler aussi que le grand Cardinal pratiqua toute sa vie les conseils de tolérance qu'il donnait à Marie de Médicis à l'égard des protestants : nous avons déjà dit toute notre pensée à ce sujet.
Il ne montra pas moins de fidélité à ses maximes quand il réprima avec tant de rigueur la coutume barbare des duels. En 1615, il en avait demandé l'abolition en termes émus. La mort tragique de son frère, qui arriva quatre ans plus tard, ne fit qu'accroître sa réprobation contre une mode qui décimait la noblesse et qui l'avait lui-même si cruellement frappé.
Mais oii le terrible Ministre se devine tout entier, c'est lorsqu'il souhaite que l'autorité royale soit tellement forte qu'elle ressemble « à un ferme rocher
(1) • On dirait, dit M. de Rcmusat, qu'il écrit la préface de sa propre liistoire. » {Critiques et études littéraires, par M. Cli. de Rémlsat, t. I", p. 426.)
242 RICHELIEU A LLTON.
qui brise tout ce qui le heurte », et que le Roi règne longuement et glorieusement pour être la consolation de ses sujets et la terreur de ses ennemis. A l'entendre parler de la sorte , on pressent qu'il ne négligera rien pour faire de ce vœu une réalité. Il ne conçoit pas l'autorité royale, paternelle et débonnaire à la façon de S. Louis ou de Louis XII. Il la veut forte, redoutable, incontestée ; son idéal serait plutôt Louis XI, avec quelque chose de plus grand et de moins astucieux : « Mon premier but, dit-il plus tard, fut la majesté du Roi; le second fut la grandeur du royaume. » Si donc il abaissa les princes, s'il écrasa le peuple d'impôts, s'il brisa les forces protestantes, ce fut au profit de son maître. Ce redoutable justicier fut avant tout l'homme du Roi.
On conçoit que ce discours de Richelieu ait été une révélation pour tous ceux qui l'entendirent. Après ce coup d'éclat, le Roi, la Reine, les ministres, tous les membres de l'assemblée ne le regardent plus comme un prélat ordinaire : il est pour tous un homme d'État qui vient de se manifester, qui déjà s'impose à l'attention de la Cour, sur qui la France a les yeux et qui bientôt mettra la main au gouvernail.
A partir de ce moment en effet, les charges et les honneurs affluent vers lui, sans surprendre personne, sans le surprendre lui-même. Il se sent prêt pour toutes les tâches qu'on voudra lui confier.
Elles ne se font pas attendre. Quand la Cour part
pour Bordeaux (août 1615), où doit se célébrer le
mariage de Louis XIII avec une princesse espagnole,
Richelieu n'est pas du cortège (1). Mais il se trouve
(!) Ce qui prouve que Riclielieu ne fut pas de ce voyage, c'est le si-
ÉDUCATION POLITIQUE DE RICHELIEU. 2i3
à Poitiers pour le passage du Roi et de la Reine, et déjîi il est tenu en si haute estime qu'on lui demande de demeurer auprès de la princesse Elisabeth, qui est tombée malade et qui ne peut se remettre en route que quelques jours après le départ du reste de la Cour.
A cette époque, quand il était ainsi chargé de veiller sur la convalescence de la future reine d'Espagne, l'évoque de Lucon était secrétaire des commandements de Marie de Médicis. 11 remplissait ces fonctions avec un empressement et une ardeur oîi l'on pourrait peut-être démêler autre chose que le dévouement d'un fidèle serviteur. Les paroles suivantes, qui terminent l'une de ses lettres à la Reine mère, indiqueront la nature de ses sentiments : i< Cependant, je supplierai Votre Majesté de me permettre de lui faire voir en trois lignes que, n'ayant point de paroles assez dignes pour lui rendre gi'àce de l'honneur non mérité qu'il lui a plu encore depuis peu me faire en mon absence, résistant de son propre mouvement à ceux qui me voulaient priver du fruit de ses promesses, je dédie toutes les actions de ma vie à cette fin, suppliant Dieu qu'il accourcisse mes années pour allonger les vôtres, et que, sans me priver de sa grâce, il me comble de misères pour combler Votre Majesté de toutes sortes de prospérités, que je lui souhaite comme étant, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant, très fidèle et
Icncc qu'il garde à ce sujet dans ses Mémoires, c'est aussi l'ahscnce (le son nom parmi les personnes de l'escorte royale, c'est sa lettre à révêi|uc de Langres, qu'il espère • attraper au jtassage » s'il est du voyage de Bayonne, c'est enfin la correspondance de du Vergicr de Hauranne, qui le tient au courant de toutes les péripéties de ce voyage qui ressemble à une expédition militaire.
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très obligé sujet et serviteur. » Armand, évèquc de Luçon. (G nov. 1G15) (1).
Quand Louis XIII est marié, Tévèque de Luçon est nommé grand aumônier de la jeune Reine. Ce titre est plus honorifique que réel; néanmoins il prouve les progrès de Richelieu dans la confiance et l'amitié de sa protectrice.
Il ne prend pas une part directe aux conférences de Loudun. Mais il s'installe dans son prieuré de Coussay pour pouvoir les suivre de plus près, et d'ailleurs son ami l'évèque de Rayonne, qui est à Tours avec le Roi, le tient au courant des dispositions de la Cour et même des négociations ouvertes avec le prince de Condé (2).
Après la rentrée de la Cour à Paris (IGIG), il est nommé conseiller d'État. Son avenir est assuré, car ce sont ses amis Rarbin et Mangot, deux créatures du maréchal d'Ancre, qui sont au ministère. Il est impossible qu'un jour ou l'autre il ne soit pas appelé auprès d'eux pour être leur collègue.
En attendant, Marie de Médicis va l'employer dans deux affaires délicates.
Concini avait dû s'éloigner à la suite d'une sédition (19 juin IGlG). La Reine le regrettait, mais elle n'osait le rappeler dans la crainte de nouveaux soulèvements. Elle avait besoin du prince de Condé pour l'appuyer de sa popularité.
Celui-ci boudait dans le Rerry, dont il prenait possession et ne se pressait pas de rentrer à la Cour. On lui avait envoyé successivement toutes les
(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. VUI, p. 9.
(-2) Lettre de l'évèque de Bayonne à Richelieu, à Coussay, 9 mars dCIG. Archives de la famille de Richelieu.
personnes qu'on supposait lui être agréables cl avoir quelque crédit sur lui; mais elles avaient échoué dans leur démarche. Comme il fallait en finir, on chargea l'évéque de Lucon de tenter un dernier effort, w Ce qui fît que pour démêler ces fusées, (lit-il dans ses Mémoires, la Reine me dépêcha vers lui, croyant que j'aurais assez de fidélité et d'adresse pour dissiper les nuages de défiance que les mauvais esprits lui donnaient d'elle contre la vérité; ce qui me réussit non sans peine (1). »
En effet, le prince céda; il permit à l'cvêque de Lunon d'annoncer son retour et approuva tout ce ({ui s'était fait jusqu'alors, les promotions et les disgrâces. Il s'engagea même envers la Reine mère à toute espèce d'assistance, et dans un accès de générosité provoqué par les hautes espérances qu'on lui faisait concevoir, il se fit fort de maintenir le maréchal d'Ancre contre tous ses ennemis (2).
Le triomphe était donc complet pour l'habile négociateur ; et la reconnaissance de Marie de Médicis
(I) RiciiELiF.u, Mémoires, t. XXI bis, p. 303.
{•î) On donna à Kichelieu une indemnité de 850 livres pour le dédommager de ses frais de voyage dans cette négociation. « Nous Armand-Jean du Plessis, év. de Luçon, cons. du Roi en son conseil d'État privé, confessons avoir rcru comptant de M. Thomas Morant, sieur d'Esterville, conseiller du Roi en son conseil d'État et trésorier de son épargne, la somme de liuit cent cinquante livres à nous ordonnée i)ar ledit voyage que nous avons fait en diligence et chevaux de poste de la ville de Paris en celle de Chinon, dudit Cliinon à Clienonceau et de Chenonceau ;i CliAteauroux, pour trouver M. le prince de Condé, pour lui rendre les lettres de Sa Majesté, et pour notre retour en pareille diligence, de laquelle nous nous tenons pour content et bien payé et en acquittons ledit sieur d'Esterville...»
« AuMAND, év. de Luçon.
« Le 19 juillet mil sLk cent seize. »
Bjbliolh. Nat., cab. des titres, t. I", pièces originales. Plessis, n" 230-2, t'So.
•24G RICHELIEU A LUrO.X.
dut être vive quand la rentrée du prince à la Cour rendit possible le retour de son favori.
Deux mois après, de nouvelles complications éclataient. Le prince de Condé, devenu intolérable, avait été mis à la Bastille; mais ce coup d'autorité, au lieu d'intimider les grands, n'avait fait que les exaspérer. Le duc de Nevers avait écrit et fait imprimer d€ux lettres peu respectueuses qu'il adressa au Roi les 5 et 15 septembre. « Il savait bien, disait-il, le respect qu'il devait à la Reine Marie, mère de son Roi ; mais hors de cela personne n'ignorait que ceux de Gonzague étaient princes avant que les Médicis fussent gentilshommes il). » Tout présageait donc une révolte qui pouvait être sérieuse et pleine de périls. Dans son embarras, Marie de Médicis crut plus sage d'user de ménagement.
« La Reine, dit Richelieu, employa tous les moyens qu'elle put pour lui faire connaître sa faute. Elle dépêcha vers lui M. Marescot, maître des requêtes, lequel n'ayant rien avancé, elle me fit l'honneur de me choisir pour y faire un voyage de la part de Sa Majesté, croyant que j'avais quelque dextérité par laquelle je pourrais ménager son esprit et le ramener à la raison; mais tout cela fut en vain, car il n'en était pas capable (2). »
La situation était pleine de difficidtés. Le Roi était trop jeune, la Reine allait tour à tour de la faiblesse à la violence. Le maréchal d'Ancre était impopulaire et odieux ; les ministres étaient sans prestige et sans force. Tout semblait favoriser la révolte
(1) MONGLAT, Mémoires, p. 18.
(2) RicnELiEU, Mémoires, t. XXI bis, p. 3GI, édit. Pelitot.
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(lu duc de Ncvcrs, lorsque Tenlrée de Richelieu aux aflaires changea subitement la face des choses.
Il était question depuis quelques jours d'envoyer l'évèque de Lucon en Espagne, avec le titre d'ambassadeur. Mais celui-ci était trop avisé pour ne pas comprendre qu'il avait tout intérêt à rester à la Cour. Il refusa donc l'ambassade. Sur ces entrefaites, du Vair, ayant mécontenté le Roi et la Reine, dut rendre les sceaux qui furent donnés à Mangot. Il fallait un nouveau secrétaire d'État pour les affaires étrangères et la guerre. Barbin et le P. Joseph s'employèrent activement pour faire attribuer ce poste à l'évèque de Luron [l'y. Aucun obstacle ne se rencontra. Le maréchal d'Ancre avait du goût pour ce jeune prélat qu'il trouvait supérieur à tous les barbons du ministère (2). Et quant à la Reine, sa faveur et son appui étaient acquis à l'avance à l'homme qui l'avait charmée par la distinction de ses manières et les grâces de son esprit, qui depuis deux ans était le confident de ses embarras, son
(1) Kiclielieu, élevé dans la famille de Bouliiillier, avait fait la conuaissance de Barbin qui remplissait alors un emploi subalterne et que la faveur de Lconora Galigaï appela au ministère. — Barbin fut cause en grande partie de la nomination de l'évt'que de Luçon comme secrétaire d'État en lt!16.
(2) RtciiELiEu, Mém., année 1617. (Poujoulat, t. I", p. 1G8.) « Je lui gagnai le cœur, et il Ot quelque estime de moi dès la jjrcmiére fois qu'il m'abouciia. 11 dit à quel(|ues-uns de ses familiers qu'il avait un jeune homme en main capable de faire leçon à îutli barboni. » QueUjues jours après, le nonce Bentivoglio annonçait ainsi au cardinai Ubaldini le changement de ministère. « L'évô(|ue de Luçon est « secrétaire d'État. Ce inclat, quoique jeune, est des plus éminents
• de France par sa culture littéraire, par son éloquence, sa bonté et ■ son zèle pour la religion. On peut espérer que ce changement nous « sera favorable... Comme secrétaire d'État, on ne pouvait pas dési-
• rer mieux. » Avenel, t. VUI. p. 11.
agent préféré pour les missions délicates et épineuses, et dont la présence au ministère ne pouvait qu'accroître l'autorité et le prestige du gouvernement.
La nomination, signée du Roi, eut lieu le 30 nov. 1616. Ce jour-là Richelieu entra au ministère avec le titre de secrétaire dÉtat et avec la préséance sur ses collègues (1). Il avait trente et un ans.
(J) De leur côté, les ambassadeurs vénitiens, en signalant à leur gouvernement les changements qui venaient de se produire à la Cour de France, pariaient ainsi de l'évcque de Luron. • La cliarge de premier secrétaire d'État qu'avait exercée Mangot fut offerte à Barbin; mais celui ci n'a pas voulu céder la charge de directeur des Onances «jui est plus avantageuse et impose moins de latigue. La secrétairie a donc été conférée à l'évoque de Luçon, qui avail été d'abord désigné pour aller en Espagne. Nous considérons ce ministre comme ne pouvant pas être favorable aux intérêts de votre sérénité; nous avons surpris (sottrato) qu'il est de la faction espagnole ; c'est pourquoi il a la charge de grand aumônier de la Reine régnante au point d'être vu dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne au titre de fréquent visiteur (frequentare domcsticaraente). Le bruit court même (|u'il reçoit une pension de rEsi)agne ;egli habbi pensione da Sjjagna;. »
Octavien Bon, Vincent Gisso.m, Ambassadeurs.
29 novembre 1616.
Fonds italiens, n" 1"70, f" liO.